{"id":3149,"date":"2023-02-04T22:39:47","date_gmt":"2023-02-04T21:39:47","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3149"},"modified":"2023-02-07T19:25:38","modified_gmt":"2023-02-07T18:25:38","slug":"consternants-voyageurs-vol-11","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3149","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS (VOL 11)"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/illustration279.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3151\" width=\"574\" height=\"574\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/illustration279.jpeg 90w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/illustration279-30x30.jpeg 30w\" sizes=\"(max-width: 574px) 100vw, 574px\" \/><figcaption>Bruges la morte, les canaux. Photo Wikipedia. Got voredom ! <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><em><u><strong>BRUGES<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais apport\u00e9 avec moi mon exemplaire de <em>Bruges la morte<\/em>, du po\u00e8te symboliste belge Rodenbach. \u00ab&nbsp;Quelques vers de Rodenbach&nbsp;?\u00bb, avait m\u00eame plaisant\u00e9 Bruno qui s\u2019y connaissait en bi\u00e8res belges, mais je lui avais racont\u00e9 cette histoire un peu morbide d\u2019un veuf \u00e9plor\u00e9 qui voit partout mati\u00e8re \u00e0 se souvenir de sa bien aim\u00e9e d\u00e9funte.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voyais ainsi l\u2019eau \u00e9tale des canaux comme un profond linceul et, pour me distraire de mes pens\u00e9es lugubres, je cherchais le stade des noirs et bleus du F.C Bruges, l\u2019\u00e9quipe des Ceulemans, Van Der Eyken et Plessers qui avait quand m\u00eame disputer une finale de Coupe d\u2019Europe contre les Reds de Liverpool, en 1977, ann\u00e9e punk.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait partis \u00e0 Bruges, Fran\u00e7oise, Bruno et moi, pour voir une exposition sur les \u00ab&nbsp;primitive vlaamse&nbsp;\u00bb comme il \u00e9tait \u00e9crit sur l\u2019affiche, soit les primitifs flamands, et personne ne daignait nous indiquer le chemin, paum\u00e9s que nous \u00e9tions sur la grand-place en regardant les cal\u00e8ches guid\u00e9es par des hommes costum\u00e9s en moyen\u00e2geux. Personne ne voulait nous parler en fran\u00e7ais et il avait fallu un moment parler en anglais avec un n\u00e9erlandais anglophone. Le ton \u00e9tait donn\u00e9, nous \u00e9tions en terrain hostile et la ville enti\u00e8re semblait d\u00e9tester ces trois petits touristes fran\u00e7ais quadrag\u00e9naires.<\/p>\n\n\n\n<p>Martha n\u2019avait pas tenu \u00e0 nous accompagner et j\u2019avais fait passer Fran\u00e7oise aupr\u00e8s d\u2019elle pour une copine \u00e0 Bruno, ce qui n\u2019avait laiss\u00e9 de l\u2019\u00e9tonner eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019image n\u00e9gative qu\u2019elle avait de lui. En fait, j\u2019avais des vis\u00e9es sur elle et il valait mieux lui inventer un amant dans le but de la tranquilliser, m\u00eame si nos rapports s\u2019\u00e9taient d\u00e9grad\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 en devenir conflictuels. Je l\u2019appelais maintenant in petto Mathilde, en pensant \u00e0 Verlaine et \u00e0 Ren\u00e9 Fallet qui \u00e9taient mes h\u00e9ros du moment. J\u2019avais bien le droit d\u2019en avoir et de me les choisir parmi la flop\u00e9e de litt\u00e9rateurs alcooliques et caract\u00e9riels, ce qu\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs Bruno, et moi aussi, m\u00eame \u00e0 un degr\u00e9 moindre.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de nous orienter vers le mus\u00e9e, je les avais emmen\u00e9s dans la boutique de Frank, un disquaire sp\u00e9cialis\u00e9 dans le blues qui avait des \u00e9missions le week-end \u00e0 la <em>BRT<\/em>. Il nous offrait un caf\u00e9 ou une cannette de bi\u00e8re en \u00e9coutant les tr\u00e9sors sortis du fond de son magasin et j\u2019\u00e9tais reparti avec deux sacs en plastique bourr\u00e9s d\u2019albums de Willie Dixon, Howlin\u2019 Wolf, Jimmy Reed ou Sonny Boy Williamson, gris\u00e9 par mes trouvailles mais aussi par les quelques Pils dont il m\u2019avait g\u00e9n\u00e9reusement abreuv\u00e9. Bruno me parlait de ses groupes favoris, Smashin\u2019 Pupkins ou Sonic Youth et se demandait d\u2019o\u00f9 me venait cette passion pour une musique aussi primaire (12 mesures) et dont les textes parlaient de cueilleurs de coton mis\u00e9rables ou de pauv\u2019 n\u00e8gres perdus dans l\u2019anonymat des grandes cit\u00e9s de l\u2019est. Fran\u00e7oise aimait la musique classique, elle-m\u00eame fl\u00fbtiste et violoncelliste, et son incompr\u00e9hension rejoignait celle de Bruno. Je les renvoyais dos \u00e0 dos en leur faisant comprendre avec subtilit\u00e9 que je ne tenais surtout pas \u00e0 partager mes plaisirs et qu\u2019ils pouvaient bien se garder les leurs. Ceci pos\u00e9, la visite pouvait maintenant commencer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pensais aussi \u00e0 ce roman de Ren\u00e9 Fallet, <em>Y a-t-il un docteur dans la salle&nbsp;?<\/em>, o\u00f9 l\u2019expression \u00ab&nbsp;aller \u00e0 Bruges&nbsp;\u00bb signifiait pour les amants (un vieux crabe \u00e9crivain c\u00e9l\u00e8bre et une jeunette \u00e0 peine sortie de l\u2019adolescence, naturellement belle comme le jour ) une pratique sexuelle r\u00e9put\u00e9e contre nature. Je m\u2019\u00e9tais ouvert de cette anecdote \u00e0 Bruno qui s\u2019en \u00e9tait amus\u00e9 avec son rire en chasse d\u2019eau, \u00e9tant bien entendu hors de question d\u2019y faire allusion \u00e0 Fran\u00e7oise, laquelle nous aurait pris pour deux vieux d\u00e9gueulasses.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si Fran\u00e7oise n\u2019\u00e9tait pas sa copine, je savais qu\u2019il avait des vues sur elle et je lui cachais mon jeu en feignant l\u2019indiff\u00e9rence, sauf que nous avions d\u00e9j\u00e0 eu quelques rendez-vous galants dans des caf\u00e9s ou au restaurant, et qu\u2019elle savait bien que j\u2019en pin\u00e7ais pour elle. Les jugements qu\u2019elle portait sur Bruno n\u2019\u00e9taient pas sp\u00e9cialement am\u00e8nes et en tout cas loin d\u2019une passion romantique dont il r\u00eavait encore. Elle me confiait, sous r\u00e9serve de n\u2019en surtout rien lui dire, qu\u2019il \u00e9tait sale, n\u00e9glig\u00e9 et plut\u00f4t laid, trop pench\u00e9 sur l\u2019alcool et mal remis d\u2019un divorce qui l\u2019avait fait passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vie (elle parlait comme \u00e7a), dans un d\u00e9sespoir parfois cynique qu\u2019elle trouvait gla\u00e7ant. M\u00eame s\u2019il militait avec nous dans le m\u00eame syndicat, il passait aupr\u00e8s d\u2019elle pour une sorte de dandy morbide arpentant le chemin de sa ruine au milieu des pires d\u00e9pravations. Je la trouvais un peu dure, tout en \u00e9tant bien forc\u00e9 d\u2019avouer qu\u2019il y avait de cela.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait \u00e0 la fin ao\u00fbt 1994, un Mitterrand agonisant jetait ses derni\u00e8res forces pour d\u00e9fendre son honneur attaqu\u00e9 par les chiens. Elkabbach allait le torturer encore \u00e0 propos de sa francisque et de son pass\u00e9 trouble \u00e0 l\u2019ombre de P\u00e9tain et de ses affid\u00e9s. Au moins une fois par mois, <em>Le Monde<\/em> de Pleynel et Marion sortait un article sur les scandales de la Mitterrandie et les dessous malodorants d\u2019une pr\u00e9sidence moribonde. P\u00e9ant allait porter l\u2019estocade et la messe serait dite. Il ne nous resterait plus que Chirac ou Balladur. Pas de quoi se r\u00e9jouir.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait donc pu admirer des Van Eyck, des Memling et aussi quelques Brueghel ou J\u00e9r\u00f4me Bosch, bien que les puristes, nous expliqua-t-on, n\u2019\u00e9taient pas \u00e0 proprement parl\u00e9 affili\u00e9s \u00e0 cette \u00e9cole. Tous ces peintres, d\u2019Anvers \u00e0 Courtrai en passant par l\u2019actuelle Wallonie (Mons, Dinant, Tournai), mais la Belgique et ses conflits linguistiques \u00e9taient \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la science-fiction et on parlait des Provinces Unies qui unissaient justement les Pays-Bas et la Belgique, plus quelques territoires frontaliers disput\u00e9s \u00e0 quelques nations tout aussi d\u00e9sunies.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le silence et une ambiance feutr\u00e9e, on passait de toiles en toiles et on s\u2019\u00e9changeait parfois nos impressions. Moi j\u2019avais jet\u00e9 mon d\u00e9volu sur Jacob Jordaens vu dans les collections permanentes, mais j\u2019\u00e9tais souvent incapable d\u2019expliquer pourquoi tel tableau et tel artiste me parlaient plus qu\u2019un autre. Affaire de sensibilit\u00e9 et d\u2019\u00e9motions o\u00f9 n\u2019entraient pas les arguments logiques et les crit\u00e8res objectifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Bruno, on s\u2019\u00e9tait fait \u00e9lire au Bureau f\u00e9d\u00e9ral de notre syndicat lors d\u2019un congr\u00e8s tenu \u00e0 la bourse du travail de Saint-Denis. On partait tous les deux en train d\u00e8s potron-minet, une fois par mois et pour deux ou trois jours \u00e0 Paris, du c\u00f4t\u00e9 de Couronnes et Pyr\u00e9n\u00e9es. On allait d\u00eener dans une pizzeria o\u00f9 on refaisait le monde, lui toujours tr\u00e8s d\u00e9monstratif avec ses grands gestes et ses coups de gueule contre la Cosmod\u00e9moniaque, notre employeur, la CFDT qu\u2019il appelait l\u2019aile gauche du MEDEF, les fascistes, la droite classique, les staliniens, les sociaux-d\u00e9mocrates et jusqu\u2019aux gauchistes. Il se disait proche des situationnistes et fid\u00e8le \u00e0 la pens\u00e9e de Guy Debord avec une admiration sans borne pour les philosophes qu\u2019il se piquait de conna\u00eetre mieux que personne&nbsp;: Foucault, Deleuze, Derrida et Bourdieu dont il pouvait r\u00e9citer des passages par c\u0153ur. J\u2019\u00e9tais souvent confin\u00e9 \u00e0 un r\u00f4le de confident, le laissant d\u00e9verser sa saine col\u00e8re et sa r\u00e9volte, en m\u00eame temps que ses frustrations. Il ne s\u2019\u00e9tait jamais remis de son divorce avec une Italienne dont il avait eu un fils et sa vie \u00e9tait devenue un d\u00e9sert affectif qu\u2019il meublait avec mon amiti\u00e9 et ses engagements syndicaux et associatifs (il \u00e9tait tr\u00e9sorier d\u2019une association berb\u00e8re \u00e0 Wattrelos). On avait droit au couscous de d\u00e9but janvier \u00e0 l\u2019occasion du Nouvel an berb\u00e8re, le Yennayer et je discutais avec des adh\u00e9rents qui m\u2019expliquaient la gen\u00e8se de la civilisation berb\u00e8re et surtout qu\u2019il ne fallait surtout pas les confondre avec des Arabes. J\u2019avais envie de leur r\u00e9torquer que, vu du raciste ordinaire de Roubaix ou Tourcoing, la diff\u00e9rence n\u2019\u00e9tait pas si \u00e9vidente.<\/p>\n\n\n\n<p>Au boulot, j\u2019avais d\u00fb pr\u00e9venir mon chef de service de ma promotion syndicale, lui confiant avec maintes pr\u00e9cautions que je devrais m\u2019absenter au moins trois jours par mois, sans compter les permanences dans mon syndicat local. Je r\u00e9ussissais \u00e0 le faire rire jaune car il venait d\u2019obtenir une promotion sur laquelle j\u2019avais eu l\u2019occasion de le f\u00e9liciter lors d\u2019un pot organis\u00e9 pour la circonstance. Il m\u2019avait fait cette r\u00e9flexion&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Moi on me demande de monter, je monte&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais rien \u00e0 opposer \u00e0 cette remarque pleine de bon sens du carri\u00e9riste ordinaire et j\u2019en profitais pour lui servir la m\u00eame justification stupide&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu sais Jean-Michel, moi on me demande de monter, je monte&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il y avait eu un public, j\u2019aurais mis les rieurs de mon c\u00f4t\u00e9, mais l\u2019entretien avait lieu en t\u00eate \u00e0 t\u00eate dans son bureau et je ne pouvais que rire sous cape.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tes gens ont besoin de toi&nbsp;!&nbsp;\u00bb, avait-il conclu, comme pour me culpabiliser par rapport \u00e0 d\u2019obscures fonctions de chef d\u2019\u00e9quipe dont je m\u2019acquittais bien mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la visite, on \u00e9tait all\u00e9s boire un verre dans un grand caf\u00e9 de la place du march\u00e9. Moi qui n\u2019aimait pas les bi\u00e8res de garde au d\u00e9part, j\u2019avais fini par m\u2019y faire et on sirotait des calices de bi\u00e8res \u00e0 10 degr\u00e9s \u00e0 la mousse onctueuse et \u00e0 la lie brun\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p>Profitant de ce que Fran\u00e7oise \u00e9tait all\u00e9e aux toilettes, il me regarda droit dans les yeux et me dit sur un ton comminatoire&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00abCelle-l\u00e0, tu me la laisses&nbsp;! T\u2019es mari\u00e9 toi, n\u2019oublie pas. \u2018<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Faudrait peut-\u00eatre lui demander son avis \u00e0 elle, ne puis-je m\u2019emp\u00eacher de r\u00e9pliquer. Et puis je ne comprends pas trop le \u00ab&nbsp;celle-l\u00e0&nbsp;\u00bb, comme si on avait d\u00e9j\u00e0 eu ce genre de rivalit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu vois tr\u00e8s bien ce que je veux dire et je te demande seulement de me laisser la voie libre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait pour lui aussi simple que \u00e7a. J\u2019\u00e9tais en couple et lui ne l\u2019\u00e9tait pas, ce qui signifiait qu\u2019il avait priorit\u00e9 sur toute femme qui passerait dans nos parages, comme deux machos se partageant une zone de drague. Je n\u2019\u00e9tais pas comme \u00e7a et il le savait. Lui non plus d\u2019ailleurs et j\u2019\u00e9tais d\u2019autant plus surpris de sa sortie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 son retour, je faisais expr\u00e8s de prendre la main de Fran\u00e7oise, comme pour lui montrer que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 pris une option, pour reprendre son lexique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il le prit tr\u00e8s mal et renversa la table en se ruant sur moi, comme s\u2019il avait voulu me frapper. Il se contenta de me prendre par le col et de me secouer. Puis il fit mine de s\u2019en aller. Fran\u00e7oise le retint alors qu\u2019il se dirigeait vers la gare, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 prendre on ne sait quel train vers on ne sait o\u00f9. C\u2019est elle qui nous avait conduit dans sa voiture, et elle se sentait responsable de la s\u00e9curit\u00e9 de ses passagers, jusqu\u2019au retour. Il revint s\u2019attabler avec un mauvais rictus, nous faisant ostensiblement la gueule \u00e0 tous les deux. Une attitude dont il ne se d\u00e9partit pas tout le long de la route et je n\u2019essayais m\u00eame pas de d\u00e9tendre l\u2019atmosph\u00e8re. Apr\u00e8s tout, c\u2018est lui qui avait instill\u00e9 ce climat malsain et il ne tenait qu\u2019\u00e0 lui de reprendre langue avec nous.<\/p>\n\n\n\n<p>On l\u2019a d\u00e9pos\u00e9 chez lui et il \u00e9tait toujours d\u2019humeur aussi maussade. Il lan\u00e7a un merci sur un ton rogue en claquant la porti\u00e8re et on l\u2019avait regard\u00e9 regagner tristement son domicile, les bras charg\u00e9s de livres d\u2019art qu\u2019il avait pay\u00e9 ch\u00e8rement \u00e0 la biblioth\u00e8que du mus\u00e9e. Puis Fran\u00e7oise me reconduisit chez moi et je prenais bien garde qu\u2019elle me laisse \u00e0 une centaine de m\u00e8tres, histoire de ne pas \u00e9veiller les soup\u00e7ons et alimenter la machine \u00e0 reproches. On en \u00e9tait l\u00e0. On s\u2019\u00e9tait fait la bise et promis de se revoir d\u00e8s que possible, dans d\u2019autres circonstances et en \u00e9vitant les f\u00e2cheux. Nous pensions tous les deux \u00e0 Bruno.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait aval\u00e9 une portion de frites dans une baraque \u00e0 Furnes et Bruno n\u2019avait rien voulu, restant dans son coin en nous regardant manger. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tard et Martha \u00e9tait mont\u00e9e se coucher. Je n\u2019avais plus qu\u2019\u00e0 faire de m\u00eame apr\u00e8s avoir pass\u00e9 un album de Big Bill Broonzy en sourdine&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;if you\u2019re white, it\u2019s alright \/ it\u2019s you\u2019re brown, stick around \/ but if you\u2019re black, get back get back get back&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, c\u2019\u00e9tait les pr\u00e9paratifs pour passer une quinzaine de jours dans les Ardennes belges, dans la vall\u00e9e de la Semois. La Belgique encore, de part en part, Tournai, Mons, Charleroi, Arlon et Chimay. On \u00e9tait dans un chalet perdu dans la for\u00eat, comme Sylvain et Sylvette, tout pr\u00e8s d\u2019une scierie. On s\u2019emmerdait \u00e0 cent sous de l\u2019heure et il pleuvait des cordes \u00e0 longueur de journ\u00e9es. On sortait juste pour aller boire une Rochefort au bistrot, en guise d\u2019ap\u00e9ritif et on ne s\u2019\u00e9tait enhardis \u00e0 sortir que pour visiter le ch\u00e2teau de Bouillon et le monast\u00e8re o\u00f9 se fabriquait la bi\u00e8re Orval. Seul un p\u00e2le soleil les derniers jours nous avait permis de faire de longues balades le long de la Semois.<\/p>\n\n\n\n<p>Autrement, les pluies diluviennes nous avaient clo\u00eetr\u00e9 dans notre g\u00eete et avaient jou\u00e9 sur nos nerfs. On n\u2019arr\u00eatait pas de s\u2019engueuler pour des riens et elle me reprochait mon indiff\u00e9rence \u00e0 son \u00e9gard comme je lui reprochais de passer son temps \u00e0 me chercher des poux dans la tonsure. Fragment d\u2019un discours amoureux. Au bout de 16 ans pass\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4t\u00e9, on sentait bien qu\u2019on n\u2019en \u00e9tait arriv\u00e9s au terminus et que nous ne faisions que jouer les prolongations d\u2019un match devenu sans int\u00e9r\u00eat et surtout sans enjeu.<\/p>\n\n\n\n<p>Rentr\u00e9 chez nous, je passais mon temps \u00e0 la boutique <em>New York<\/em>, chez mon copain Gino avec qui je faisais de la musculation apr\u00e8s avoir tent\u00e9 de pr\u00e9dire nos destin\u00e9es respectives dans le Tao Te King. Je soulevais des kilos de fonte tout en restant muscl\u00e9 comme un Rollmops, mais au moins on rigolait bien. On allait boire un chocolat chaud reconstituant au Spiegel, un bistrot o\u00f9 on avait nos habitudes et o\u00f9 la serveuse m\u2019avait \u00e0 la bonne.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La Belgique comme si vous y \u00e9tiez<\/em>, comme pour la bande dessin\u00e9e de Kamagurka. Justement, j\u2019y \u00e9tais dans la Belgique des braderies, des carnavals, des courses cyclistes, des kermesses, des frites-mayonnaise, des bi\u00e8res de garde et des coups de pied au cul \u00e0 la langue fran\u00e7aise que n\u2019h\u00e9sitaient pas \u00e0 donner les Flamands lorsqu\u2019ils se d\u00e9cidaient \u00e0 parler fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas si mal, au fond, mais j\u2019en avais soup\u00e9 et, apr\u00e8s quelques mois de tension, je partais rejoindre Fran\u00e7oise et sa fille \u00e0 Lille mais je prenais un appartement pour donner le change.<\/p>\n\n\n\n<p>Le stratag\u00e8me fut vite \u00e9vent\u00e9 mais je tenais le coup, apr\u00e8s avoir mille fois pens\u00e9 \u00e0 revenir vers elle. Tout le monde me disait que j\u2019avais la chance de repartir pour une nouvelle vie. Tu parles&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Beau joueur et apr\u00e8s que les diff\u00e9rends fussent aplanis, Bruno venait parfois nous voir. C\u00e9dant \u00e0 son alcoolisme effr\u00e9n\u00e9, il lui arrivait de s\u2019endormir \u00e0 table et on devait le porter pour l\u2019allonger sur un canap\u00e9. On ne le voyait plus le lendemain matin et il \u00e9tait sorti en catimini. On allait encore tous les deux \u00e0 Paris, mais nos rapports s\u2019\u00e9taient distendus et il y avait toujours Fran\u00e7oise entre nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours tiraill\u00e9 par le remord, il m\u2019arrivait de me dire que j\u2019aurais mieux fait de la lui laisser, comme il l\u2019avait souhait\u00e9 \u00e0 Bruges et de retourner vivre avec Martha.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme il l\u2019avait souhait\u00e9 \u00e0 Bruges la morte, au nord de nulle part.<\/p>\n\n\n\n<p><em>27 janvier 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>BRUGES J\u2019avais apport\u00e9 avec moi mon exemplaire de Bruges la morte, du po\u00e8te symboliste belge Rodenbach. \u00ab&nbsp;Quelques vers de Rodenbach&nbsp;?\u00bb, avait m\u00eame plaisant\u00e9 Bruno qui s\u2019y connaissait en bi\u00e8res belges, mais je lui avais racont\u00e9 cette histoire un peu morbide d\u2019un veuf \u00e9plor\u00e9 qui voit partout mati\u00e8re \u00e0 se souvenir de sa bien aim\u00e9e d\u00e9funte&#8230;.<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3149\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3151,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3149"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3149"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3149\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3172,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3149\/revisions\/3172"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3151"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3149"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3149"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3149"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}