{"id":3179,"date":"2023-02-17T13:18:59","date_gmt":"2023-02-17T12:18:59","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3179"},"modified":"2023-02-19T19:36:51","modified_gmt":"2023-02-19T18:36:51","slug":"consternants-voyageurs-vol-12","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3179","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS (VOL 12)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>TUNIS<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"517\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/illustration284.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3181\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/illustration284.jpg 800w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/illustration284-300x194.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/illustration284-768x496.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/illustration284-600x388.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/illustration284-30x19.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption>La ville bleue, photo Wikipedia. Nights in Tunisia&#8230;<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je mettais le pied en Afrique. Il fallait faire un v\u0153u, para\u00eet-il. Pour tout dire, j\u2019avais demand\u00e9 Fran\u00e7oise en mariage apr\u00e8s une ann\u00e9e d\u2019une cohabitation pas toujours harmonieuse, notamment avec sa fille. J\u2019\u00e9tais rong\u00e9 par la culpabilit\u00e9 d\u2019avoir quitt\u00e9 Martha, qui m\u2019avait appris que son p\u00e8re \u00e9tait mort de chagrin \u00e0 cause de mon d\u00e9part et de la d\u00e9pression de sa fille, de sa d\u00e9pression \u00e0 elle. Et l\u2019autre petite peste qui m\u2019avait pris en grippe, comme si je lui avais piqu\u00e9 sa m\u00e8re, et qui m\u2019en faisait voir de toutes les couleurs avec ses sautes d\u2019humeur d\u2019adolescente tourment\u00e9e. On faisait parfois des tr\u00eaves qui ne duraient jamais longtemps, en \u00e9coutant mes albums des Doors ou du Velvet Underground, puis c\u2019\u00e9tait reparti pour la soupe \u00e0 la grimace, les matins o\u00f9 il fallait la tirer du lit pour qu\u2019elle daigne faire acte de pr\u00e9sence au lyc\u00e9e et les soirs o\u00f9 elle ne desserrait pas les dents, le regard hallucin\u00e9 dans ses d\u00e9lires mystiques aliment\u00e9s par la fumette. Elle savait que ce n \u2018\u00e9tait pas le moment de me faire jouer \u00e0 ses petits jeux de rapport de force entre elle et moi pour se disputer l\u2019amour de sa m\u00e8re. Elle n\u2019en \u00e9tait pas moins odieuse.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pendant les gr\u00e8ves de d\u00e9cembre 1995 que j\u2019avais demand\u00e9 sa main, attendu que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 eu droit au reste. On couchait sur des matelas pneumatiques install\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te dans la salle de repos de notre centre t\u00e9l\u00e9phonique occup\u00e9. On tenait le piquet de gr\u00e8ve t\u00f4t le matin et on faisait la tourn\u00e9e dans la journ\u00e9e, un jour avec des cheminots en gr\u00e8ve \u00e0 la gare de Lille Europe, un autre devant les \u00e9tudiants du campus de Lille 1 \u00e0 Villeneuve d\u2019Ascq. En tant que responsable syndical \u00e0 SUD PTT, j\u2019\u00e9tais investi de cette mission d\u2019occuper les troupes, la quinzaine de gr\u00e9vistes motiv\u00e9s qui ne restaient pas chez eux. Avec les camarades de la CGT, on imaginait des rencontres, des \u00e9v\u00e9nements et des festivit\u00e9s pour les jours o\u00f9 il n&rsquo;y avait pas de manifestations. On rivalisait d\u2019imagination pour les petites distractions du matin, laissant l\u2019apr\u00e8s-midi libre aux salari\u00e9s en lutte. On aurait eu du mal \u00e0 les occuper toute la journ\u00e9e de toute fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7oise \u00e9tait avec moi dans la lutte, plus motiv\u00e9e et plus acharn\u00e9e que moi, incapable de d\u00e9passer mes \u00e9tats d\u2019\u00e2me et mes probl\u00e8mes personnels pour m\u2019abandonner dans la joie au combat social et savourer les bonheurs des solidarit\u00e9s collectives. Je voyais toujours le visage de Martha et maintenant celui de son vieux p\u00e8re, et m\u00eame celui des chats que je lui avais laiss\u00e9s. Des spectres dont les assauts constants m\u2019emp\u00eachaient de vivre pleinement ces moments d\u2019exception.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019avait pas r\u00e9pondu \u00e0 ma demande de mariage. Je ne savais m\u00eame pas pourquoi j\u2019avais parl\u00e9 de cela. Volont\u00e9 de stabilit\u00e9 apr\u00e8s cette p\u00e9riode tourment\u00e9e, d\u00e9sir de m\u2019unir \u00e0 elle officiellement, devant famille et amis, mani\u00e8re \u00e9l\u00e9gante de pacifier les rapports avec sa fille\u2026 Tout cela et plus, s\u00fbrement. Je lui avais \u00e9crit un petit mot ridicule qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait empress\u00e9e de lire alors que la radio encha\u00eenait les \u00e9ditions sp\u00e9ciales sur les accords de Dayton qui devaient enterrer d\u00e9finitivement la hache de guerre entre Serbes, Croates, Mont\u00e9n\u00e9grins, Bosniaques et m\u00eame Kosovars. On parlait de la Yougoslavie autrement que pour le mar\u00e9chal Tito, l\u2019autogestion et le football, tous ces joueurs aux noms en \u00ab&nbsp;ic&nbsp;\u00bb qui m\u2019avaient fait r\u00eaver.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait r\u00e9pondu positivement \u00e0 ma demande, me signifiant elle aussi par \u00e9crit qu\u2019elle souhaitait vivre avec moi, m\u00eame si le mariage lui \u00e9tait apparu un peu trop solennel pour concr\u00e9tiser une union qu\u2019elle e\u00fbt pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 discr\u00e8te et intime. Mais si j\u2019y tenais&#8230; La c\u00e9r\u00e9monie \u00e9tait fix\u00e9e au 15 juin 1996, le jour pr\u00e9cis o\u00f9, nagu\u00e8re, j\u2019avais r\u00e9ussi au baccalaur\u00e9at et o\u00f9 on m\u2019avait accord\u00e9 le permis de conduire. Dans la corbeille, nous avions trouv\u00e9 de la part de sa m\u00e8re cette invitation au voyage, tous frais pay\u00e9s, pour la Tunisie, quinze jours \u00e0 Nabeul, dans la premi\u00e8re quinzaine de juillet.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je prenais l\u2019avion et ma conscience \u00e9cologique avait un peu protest\u00e9, mais le billet avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9. Je ne connaissais pas grand-chose de la Tunisie, \u00e0 part quelques noms de ville et celui du pr\u00e9sident Bourguiba, lequel s\u2019\u00e9tait fait d\u00e9poser en 1987 par Zine Ben Ali, un dictateur avec des faux airs de Roger Hanin. J\u2019imaginais la fa\u00e7on dont Ben Ali avait pu faire cette demande au vieux rahis&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019habite pr\u00e8s de chez vous, je peux vous d\u00e9poser si vous voulez&nbsp;\u00bb. Quelque chose dans le genre. L\u2019humour ne devait pas perdre ses droits devant le tragique de l\u2019histoire. En tout cas, de la Tunisie, j\u2019ai tout d\u00e9test\u00e9. Un jugement p\u00e9remptoire qui me faisait penser, quand je le pronon\u00e7ais, au sketch de Guy Bedos et de Sophie Daumier&nbsp;: \u00ab&nbsp;Marrakech, \u00e7a nous a d\u00e9\u00e7us&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Une navette nous avait cueillis \u00e0 l\u2019a\u00e9roport direction Nabeul et je me suis vite aper\u00e7u qu\u2019on \u00e9tait tomb\u00e9s dans une usine \u00e0 touristes. On prenait le premier repas en commun, entre plaisanciers, et j\u2019avais fait une premi\u00e8re crise de jalousie en pensant que le voisin de Fran\u00e7oise, un ch\u2019ti plut\u00f4t beau mec, lui faisait du gringue. Tout cela commen\u00e7ait bien. Elle me reprochait ma jalousie maladive, ma parano\u00efa et mon c\u00f4t\u00e9 sinistre. C\u2019est vrai qu\u2019on \u00e9tait dans un centre de vacances au bord de la M\u00e9diterran\u00e9e et que je d\u00e9parais parmi ces touristes heureux d\u2019\u00eatre l\u00e0 et de se payer du bon temps, apr\u00e8s une dure ann\u00e9e de travail, je pr\u00e9sumais.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, on avait trouv\u00e9 un gros cafard au pied du lit, une sorte de hanneton g\u00e9ant qui semblait habituel sous ces latitudes&nbsp;; la femme de m\u00e9nage ne s\u2019\u00e9tonnant pas de d\u00e9couvrir le cadavre de la b\u00eate le lendemain matin, occise \u00e0 coups de pantoufle. Le midi, on \u00e9tait convi\u00e9s aux jeux-caf\u00e9s, ce qui me donnait l\u2019occasion de briller, \u00e9tant quasiment le seul \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 presque toutes les questions pos\u00e9es. J\u2019avais impressionn\u00e9 l\u2019assistance avec deux r\u00e9ponses rapides, l\u2019une pour la signification de Sinn Fein (Nous Seuls), et l\u2019autre pour le vainqueur de la Coupe de France en 1961 (l\u2019U.A Sedan). On me regardait d\u2019un sale \u0153il, en emp\u00eacheur de gagner en rond, petit monsieur qui voulait humilier les gens avec son \u00e9rudition. N\u2019avait jamais d\u00fb beaucoup travailler celui-l\u00e0&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la fin, on m\u2019\u00e9cartait de la salle o\u00f9 avait lieu les tournois o\u00f9 on ne m\u2019autorisait \u00e0 r\u00e9pondre que lorsque tout le monde avait eu le temps de se prononcer plusieurs fois.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la mer, je lisais \u00e9tendu sur le sable, mais le temps n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas beau. Le soir, je regardais passer les dromadaires qu\u2019un chamelier tenait au bout de ses cordes. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 la principale distraction, mises \u00e0 part des excursions en bateau avec commentaires sur les curiosit\u00e9s g\u00e9ographiques locales. Fran\u00e7oise semblait aimer \u00e7a, moi beaucoup moins.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il y avait pire. Apr\u00e8s le repas du soir, tout le monde se donnait rendez-vous dans la salle polyvalente pour des spectacles de cabaret mont\u00e9s par les animateurs o\u00f9 on invitait les estivants \u00e0 venir sur sc\u00e8ne. Sur l\u2019air de \u00ab&nbsp;Aziza Ma Petite Gazelle&nbsp;\u00bb, on faisait la chenille sur les encouragements des moniteurs, comme on disait au temps des colonies de vacance. Ils inventaient des sketches d\u00e9biles o\u00f9 chacun venait tenir un r\u00f4le. Fran\u00e7oise ne manquait pas une occasion de se pr\u00eater au jeu et les meneurs de jeu ne semblaient pas comprendre pourquoi j\u2019\u00e9tais r\u00e9ticent \u00e0 la suivre. Il arrivait que je dusse m\u2019enfermer dans les chiottes pour \u00e9chapper \u00e0 mes tourmenteurs, avec les in\u00e9vitables commentaires du genre \u00ab&nbsp;eh ben il est pas tr\u00e8s marrant votre mari&nbsp;\u00bb. Eh bien&nbsp;non, je n\u2019\u00e9tais pas tr\u00e8s marrant et je ne le suis pas devenu beaucoup plus depuis le temps. Il faudra bien qu\u2019elle s\u2019y fasse.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de quelques jours, on avait pris nos marques. Je regardais le man\u00e8ge de femmes d\u2019un certain \u00e2ge venues en c\u00e9libataire pour attirer dans leurs rets un jeune m\u00e2le du coin. C\u2019\u00e9tait une autre forme de mondialisation, o\u00f9 des petites bourgeoises occidentales cherchaient de la main-d\u2019\u0153uvre sexuelle \u00e9trang\u00e8re, dans ce qu\u2019on appelait plus le tiers-monde. Pour donner le change, des vieux tunisiens passaient la journ\u00e9e au bar de l\u2019h\u00f4tel avec une branche de jasmin dans ce qui leur restait de cheveux. J\u2019appris que cela voulait dire qu\u2019ils \u00e9taient disponibles pour les dames en qu\u00eate d\u2019amourettes exotiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec une jeune femme pr\u00e9nomm\u00e9e Sandra qui semblait trouver go\u00fbt \u00e0 notre compagnie, on faisait des excursions dans la Tunisie profonde. Un jour c\u2019\u00e9tait Carthage et ses ruines (\u00ab&nbsp;il faut d\u00e9truire Carthage&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u00c7a c\u2019est fait.), un autre c\u2019\u00e9tait Sidi Bou Sa\u00efd, le village bleu, ou encore un camp de touaregs \u00e0 la fronti\u00e8re libyenne. Des gens qui se pr\u00eataient aimablement au jeu et qui devaient \u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s par l\u2019h\u00f4tel pour nous faire vivre en direct leurs us et coutumes. Je m\u2019en voulais souvent d\u2019\u00eatre l\u00e0. \u00c0 Tunis, on allait dans les souks et c\u2019\u00e9tait pour moi une autre calamit\u00e9, quand un vendeur vous retenait quasiment de force jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il vous ait vendu une de ses babioles. Partout, je donnais l\u2019impression d\u2019\u00eatre un mauvais coucheur, quelqu\u2019un qui ne jouait pas le jeu et se croyait s\u00fbrement sup\u00e9rieur, alors que c\u2019\u00e9tait tout le contraire. Je d\u00e9testais ces relents de colonialisme o\u00f9 nous \u00e9tions cens\u00e9s avoir l\u2019argent (ils m\u2019appelaient \u00ab&nbsp;barbiche le plus riche&nbsp;\u00bb alors que je m\u2019\u00e9tais laiss\u00e9 pousser la barbe) et qu\u2019ils et elles faisaient tout pour nous le sous-tirer. Un petit jeu qui se reproduisait tous les jours et dont tout le monde semblait avoir accept\u00e9 les r\u00e8gles. Tout le monde sauf moi apparemment, mais j\u2019\u00e9tais tellement sp\u00e9cial (c\u2019est le terme qu\u2019ils employaient \u00e0 mon sujet).<\/p>\n\n\n\n<p>La belle Sandra et son amie, une blonde un peu vulgaire qui se demandait ce que sa copine pouvait bien trouver d\u2019agr\u00e9able \u00e0 commercer avec ce couple de vieux (nous avions d\u00e9pass\u00e9 la quarantaine), finirent par se trouver elles aussi des jeunes tunisiens plut\u00f4t mignons. Sandra avait donc de quoi se distraire et elle en \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9texter \u00e0 chaque fois une excuse diff\u00e9rente pour ne pas nous accompagner. On ne lui avait rien demand\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait maintenant une vieille taupe antipathique pr\u00e9nomm\u00e9e Nicole et son mari, plut\u00f4t son souffre-douleur, qui prenaient place avec nous dans une esp\u00e8ce de jeep qui fendait les espaces semi- d\u00e9sertiques. Elle \u00e9tait fonctionnaire dans une mairie de la banlieue rouge et son mari avait fait un infarctus dont il se relevait p\u00e9niblement. Avec une telle furie, je comprenais qu\u2019on pouvait multiplier les AVC tellement elle \u00e9tait dure et mauvaise, aussi impitoyable avec lui que doucereuse avec nous. Elle n\u2019arr\u00eatait pas de l\u2019humilier, de le rabaisser, de se moquer de lui, cherchant notre complicit\u00e9 dans ce qui ressemblait \u00e0 une ex\u00e9cution publique. Le pauvre homme maugr\u00e9ait et haussait les \u00e9paules, comme indiff\u00e9rent aux lazzis et aux quolibets qui pleuvaient sur lui. \u00c0 la fin, je finis par moucher le dragon en lui conseillant d\u2019arr\u00eater ce petit jeu malsain ou c\u2019est moi qui m\u2019occuperai d\u2019elle. Ce fut la fin de notre compagnonnage forc\u00e9 et la dame me gratifiait maintenant d\u2019un regard oblique, cherchant une alli\u00e9e de passage pour lui confier toutes sortes de m\u00e9disances \u00e0 mon endroit. Et pour qui je me prenais&nbsp;? Et qu\u2019est-ce que c\u2019\u00e9tait que ces airs sup\u00e9rieurs&nbsp;? Et pourquoi j\u2019\u00e9tais venu ici&nbsp;? Bref, j\u2019\u00e9tais le type m\u00eame de l\u2019intello cul serr\u00e9 incapable de s\u2019amuser. Une vrai d\u00e9solation.<\/p>\n\n\n\n<p>Le seul moment agr\u00e9able, finalement, \u00e9tait de suivre les matchs de l\u2019Euro, avec les Fran\u00e7ais de M\u00e9m\u00e9 Jacquet qui disputaient la demi-finale contre des Tch\u00e8ques que supportait un touriste de Brno qui n\u2019arr\u00eatait pas de d\u00e9goiser sur le style de jeu des fran\u00e7ais qu\u2019il qualifiait dans son sabir incompr\u00e9hensible de poussif et d\u2019inefficace. On en \u00e9tait presque venus aux mains, un soir que j\u2019avais un peu bu. Mais j\u2019avais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ce pugilat, qui resta essentiellement verbal, \u00e0 ces soir\u00e9es spectacle abrutissants et culpabilisants pour les r\u00e9fractaires \u00e0 la liesse populaire.<\/p>\n\n\n\n<p>On nous fit passer les trois derniers jours \u00e0 Hammamet, \u00e0 quelques encablures, car l\u2019h\u00f4tel \u00e9tait maintenant bond\u00e9 et il fallait faire de la place. On avait r\u00e9pondu favorablement \u00e0 l\u2019invitation de d\u00e9m\u00e9nager, moi surtout, car je me disais que cela ne pouvait gu\u00e8re \u00eatre bien pire qu\u2019ici. Je me trompais, c \u2018\u00e9tait une effervescence continue avec des dames \u00e2g\u00e9es qui tra\u00eenaient derri\u00e8re elles de jeunes \u00e9ph\u00e8bes bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 monnayer leurs faveurs. C\u00f4t\u00e9 animations, c\u2019\u00e9tait bien pire encore, une sorte de tourbillon incessant d\u2019invitations \u00e0 rire, \u00e0 jouer la com\u00e9die, \u00e0 se travestir, \u00e0 chanter et \u00e0 danser. L\u00e0 aussi, il me fallait trouver des strat\u00e9gies de repli et parfois me cacher, loin des gentils animateurs et des joyeux touristes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 les voir aussi f\u00e9briles et excit\u00e9s toute la journ\u00e9e, je pensais \u00e0 cette apostrophe du personnage du sh\u00e9rif d\u2019une petite ville du Texas jou\u00e9 par Marlon Brando dans <em>La poursuite impitoyable<\/em> d\u2019Arthur Penn, devant ses concitoyens attir\u00e9s par l\u2019odeur du sang, de la violence et du sexe&nbsp;: \u00ab&nbsp;why don\u2019t you read a book?&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;pourquoi vous ne lisez pas plut\u00f4t un livre&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Une phrase d\u00e9finitive que je repla\u00e7ais dans toutes les situations, souvent au grand \u00e9nervement de mes interlocuteurs pour qui la lecture n\u2019\u00e9tait qu\u2019une mani\u00e8re asociale de fuir le monde. Et alors&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019\u00e9tais pas m\u00e9content d\u2019arriver \u00e0 l\u2019a\u00e9roport de Lille-Lesquin, apr\u00e8s quelques heures de vol, o\u00f9 un ami \u00e9tait venu nous chercher. Il nous parla un peu de l\u2019actualit\u00e9 politique ici, car nous n\u2019avions lu aucun journal depuis deux semaines, \u00e0 part un num\u00e9ro du <em>Nouvel Observateur<\/em> et un exemplaire du <em>Monde<\/em> trouv\u00e9s \u00e0 Tunis. Ella Fitzgerald \u00e9tait morte, Eltsine avait remport\u00e9 d\u2019une courte t\u00eate les premi\u00e8res \u00e9lections dites libres en Russie, un G7 s\u2019\u00e9tait tenu \u00e0 Lyon et une COP \u00e0 Gen\u00e8ve. La guerre en Tch\u00e9tch\u00e9nie reprenait de plus belle et deux catastrophes a\u00e9riennes avaient fait au total plus de 400 morts et disparus.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;C\u2019est maintenant qu\u2019il faut prendre l\u2019avion, avait plaisant\u00e9 notre chauffeur, \u00e7a risque pas de se reproduire avant longtemps. Sinon, l\u2019Allemagne a gagn\u00e9 l\u2019Euro en battant la R\u00e9publique Tch\u00e8que (\u00e7a, je le savais) et les Jeux Olympiques vont d\u00e9buter \u00e0 Atlanta, la ville de <em>Autant en emporte le vent<\/em> et de Coca Cola&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Voil\u00e0 pour l\u2019essentiel de l\u2019actualit\u00e9, me contentai-je de commenter, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un pr\u00e9sentateur de J.T&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et vous la Tunisie, c\u2019\u00e9tait bien&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je laissais la parole \u00e0 Fran\u00e7oise, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 rester coi et \u00e0 ne pas plomber l\u2019ambiance&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer sa fille mise en pension chez une copine \u00e0 elle et on pouvait reprendre le cours de notre vie, le cours d\u2019une routine qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 install\u00e9e bien avant notre mariage.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait dans les tous premiers jours de janvier, en 2011, soit 15 ans apr\u00e8s. On \u00e9tait r\u00e9unis \u00e0 une centaine sur la grand-place de Lille pour saluer le peuple tunisien engag\u00e9 dans ce qu\u2019on allait appeler la r\u00e9volution du jasmin. Le 17 d\u00e9cembre, un jeune vendeur de fruits et l\u00e9gumes, Mohamed Bouazizi, s\u2019\u00e9tait immol\u00e9 par le feu apr\u00e8s un contr\u00f4le de police lui interdisant de continuer son activit\u00e9 \u00e0 Sidi Bouzid, ce qui avait mis le feu aux poudres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le MRAP, la LDH et des associations pro-palestiniennes avaient organis\u00e9 ce rassemblement et, sachant qu\u2019il existait un Attac en Tunisie, on m\u2019avait convi\u00e9 \u00e0 prendre la parole pour l\u2019association. J\u2019y allais de mon petit discours sur la solidarit\u00e9 indispensable avec le peuple tunisien pr\u00eat \u00e0 se lib\u00e9rer du joug dictatorial et cons\u00e9quemment sur l\u2019urgence d\u2019\u00e9carter Ben Ali du pouvoir, ce qui sera fait quelques jours plus tard. Applaudissement nourris. Je revoyais Nabeul, Hammamet, Tunis et tous les visages rencontr\u00e9s dans ce pays que je n\u2019avais pas aim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En me retournant vers la maigre foule, je crus voir l\u2019un de ces piliers de bar en qu\u00eate d\u2019une bonne fortune amoureuse avec un brin de jasmin dans les cheveux. Apr\u00e8s tout, c\u2019\u00e9tait fort possible car la majorit\u00e9 des touristes venait du Nord ou du Pas-De-Calais. Il sembla me reconna\u00eetre \u00e0 son tour et, loin d\u2019\u00e9prouver la moindre g\u00eane, il vint vers moi, jovial et empress\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Aziza ma petite gazelle, s\u2019\u00e9tait-il mis \u00e0 chantonner \u00e0 mon oreille. Tu te souviens, cousin&nbsp;? C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9 1996&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Si je me souvenais\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>13 f\u00e9vrier 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>TUNIS C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je mettais le pied en Afrique. Il fallait faire un v\u0153u, para\u00eet-il. Pour tout dire, j\u2019avais demand\u00e9 Fran\u00e7oise en mariage apr\u00e8s une ann\u00e9e d\u2019une cohabitation pas toujours harmonieuse, notamment avec sa fille. J\u2019\u00e9tais rong\u00e9 par la culpabilit\u00e9 d\u2019avoir quitt\u00e9 Martha, qui m\u2019avait appris que son p\u00e8re \u00e9tait mort de&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3179\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3181,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3179"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3179"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3179\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3200,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3179\/revisions\/3200"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3181"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3179"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3179"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3179"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}