{"id":3203,"date":"2023-03-02T15:49:39","date_gmt":"2023-03-02T14:49:39","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3203"},"modified":"2023-03-24T13:39:05","modified_gmt":"2023-03-24T12:39:05","slug":"consternants-voyageurs-vol-13","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3203","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 13"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>COLOGNE<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/illustration289.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3205\" width=\"584\" height=\"488\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/illustration289.jpg 244w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/illustration289-30x25.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 584px) 100vw, 584px\" \/><figcaption>Cologne, le pont Hohenzollern bei nacht. Photo Wikipedia.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait partis par un petit matin clair de juin, Fran\u00e7oise et moi, et avait pris le m\u00e9tro pour rejoindre l\u2019autocar gar\u00e9 pr\u00e8s de la Porte de Paris, \u00e0 Lille. Direction Cologne pour perturber un G7 ou un G8, on ne savait plus tr\u00e8s bien, \u00e0 moins que ce ne fusse un sommet europ\u00e9en, ce qui se faisait beaucoup \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bus avait \u00e9t\u00e9 affr\u00e9t\u00e9 par le syndicat avec aussi une maigre participation d\u2019Attac et d\u2019A.C&nbsp;!, et, parti de Lille, il devait ramasser des camarades \u00e0 Arras d\u2019abord, puis \u00e0 Valenciennes apr\u00e8s quoi il serait rempli, plein comme un \u0153uf. \u00c0 Arras, c\u2019\u00e9tait surtout des syndicalistes du Pas-De-Calais venus des quatre coins du d\u00e9partement et, \u00e0 Valenciennes, pas mal de militants altermondialistes dans la sph\u00e8re de la Conf\u00e9d\u00e9ration Paysanne ou des mouvements sociaux contre l\u2019OMC.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame dans ce bus, il y avait des fractures sociales, comme avait dit notre bon pr\u00e9sident pour se faire \u00e9lire, surfant sur un constat du d\u00e9mographe Emmanuel Todd. Les syndicalistes discutaient entre eux ou lisaient distraitement la presse, les ch\u00f4meurs d\u2019A.C&nbsp;! parlaient de leurs gal\u00e8res et des manifestations qu\u2019ils avaient organis\u00e9es pour se rendre visibles et les paysans altermondialistes causaient OGM, Bayer, Monsanto et s\u2019en r\u00e9f\u00e9raient \u00e0 un num\u00e9ro r\u00e9cent du <em>Monde Diplomatique<\/em>. Bref, on avait l\u00e0 un bel \u00e9chantillonnage des mouvements sociaux post 1995. Ne manquaient gu\u00e8re que quelques trotskystes, et c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 complet.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s Lille, Arras et Valenciennes, c\u2019\u00e9tait la Belgique&nbsp;: Tournai, Mons, Charleroi puis Li\u00e8ge et l\u2019Allemagne, Aix-la-Chapelle avant Cologne. Nach K\u00f6ln, comme disait les quelques germanistes pr\u00e9sents. <em>\u00ab&nbsp;Ich gehe nach K\u00f6ln bei dem zug mit meinen freud Erich&nbsp;\u00bb<\/em>. Me revenait en m\u00e9moire cette phrase apprise par c\u0153ur au lyc\u00e9e dans le cadre de l\u2019\u00e9tude des pr\u00e9positions dans la langue de Goethe&nbsp;: aus, bei, mit, nach, sei, von, zu. Comme quoi, les vieux souvenirs scolaires tapis dans l\u2019ombre pouvaient encore assaillir nos m\u00e9moires, longtemps apr\u00e8s. Moi qui connaissait surtout la Belgique c\u00f4t\u00e9 flamand, je n\u2019avais jamais vu la Wallonie d\u2019aussi pr\u00e8s et la figure de Raoul Vaneigem s\u2019imposait \u00e0 moi \u00e0 la vision d\u2019un panneau autoroutier d\u00e9signant sa bonne ville de Lessines. Celui qui avait \u00e9crit <em>\u00ab&nbsp;l\u2019esp\u00e9rance est la laisse de la soumission&nbsp;\u00bb<\/em> avait droit \u00e0 mes plus profonds respects.<\/p>\n\n\n\n<p>On formait un groupe de six. Il y avait, mont\u00e9s aussi \u00e0 Lille, Robert et sa copine Nadine, des amis avec qui nous militions contre les man\u0153uvres de l\u2019OMC et les trait\u00e9s internationaux comme l\u2019AMI (Accord Multilat\u00e9ral d\u2019Investissement), un accord inique tout \u00e0 la convenances des multinationales avec, en cas de litige avec les \u00e9tats, la cr\u00e9ation de tribunaux d\u2019arbitrage o\u00f9 \u00e9taient appel\u00e9s \u00e0 si\u00e9ger des avocats d\u2019affaire. M\u00eame le gouvernement Jospin s\u2019\u00e9tait vu oblig\u00e9 de d\u00e9sengager la France de ce trait\u00e9 et une d\u00e9l\u00e9gation syndicale s\u2019\u00e9tait rendue au Ch\u00e2teau de la Muette afin d\u2019alerter les politiques sur les dangers de cet accord sc\u00e9l\u00e9rat. Il allait malheureusement y en avoir d\u2019autres et, telle l\u2019hydre de l\u2019Herne de la mythologie, il allait falloir \u00eatre particuli\u00e8rement agile pour couper chaque t\u00eate au fur \u00e0 mesure qu\u2019elle repoussait. Il y avait aussi les deux mont\u00e9s \u00e0 Valenciennes, Jacques Lancien, un ch\u00f4meur activiste de Maubeuge qui nous faisait perdre le boire et le manger avec sa lutte contre un incin\u00e9rateur en projet dans sa zone, et aussi Guy Van Steenbergen, comme le coureur cycliste, un vieux paysan de l\u2019Avesnois propri\u00e9taire d\u2019une ferme \u00e0 la fronti\u00e8re belge. Il s\u2019\u00e9tait f\u00e2ch\u00e9 avec toute sa famille, vieille paysannerie catholique, lorsqu\u2019il leur avait annonc\u00e9 se convertir \u00e0 la culture biologique. De quoi alt\u00e9rer ses revenus et amoindrir la valeur des h\u00e9ritages en vue. On ne lui avait pas pardonn\u00e9 ce qui \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un caprice de vieillard s\u00e9nile.<\/p>\n\n\n\n<p>Autant Van Steenbergen \u00e9tait peu disert, toujours souriant et bienveillant avec tous&nbsp;; autant Lancien \u00e9tait un agit\u00e9 du bocal, incapable de rester une minute sur son si\u00e8ge, distribuant des tracts aux passagers ensommeill\u00e9s et haranguant les quidams autour de lui \u00e0 chaque arr\u00eat du car. Un temp\u00e9rament, une boule d\u2019\u00e9nergie qui fatiguait tout le monde et usait les patiences. Nadine l\u2019avait envoy\u00e9 pa\u00eetre alors qu\u2019il lui reparlait une nouvelle fois de son histoire d\u2019incin\u00e9rateur pour lequel il avait adress\u00e9 un courrier au <em>Canard Encha\u00een\u00e9.<\/em> Il \u00e9tait persuad\u00e9 qu\u2019on ne manquerait pas de revenir vers lui pour un article saignant, une information qui n\u2019aurait pas manqu\u00e9 d\u2019\u00eatre reprise par les grands m\u00e9dias nationaux et leurs journalistes seraient accourus pour recueillir son pr\u00e9cieux t\u00e9moignage. Un scandale public enfin devenu grande cause nationale. Le bougre, en plus d\u2019\u00eatre une sorte de pile \u00e9lectrique aussi excit\u00e9 qu\u2019une puce, \u00e9tait aussi un fieff\u00e9 m\u00e9galomane.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9s \u00e0 Cologne, des cars venus de Paris et de toutes les grandes villes de province s\u2019\u00e9taient gar\u00e9s sur un grand parking \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la ville et il nous avait fallu marcher quelques kilom\u00e8tres pour arriver dans le centre-ville, l\u00e0 o\u00f9 la manifestation devait se d\u00e9rouler.<\/p>\n\n\n\n<p>Cologne, c\u2019\u00e9tait pour moi Floh de Cologne, un groupe allemand que j\u2019avais pu appr\u00e9cier, mais aussi les joueurs du F.C Cologne, comme le gardien honni Harald Schumacher, bourreau du malheureux Patrick Battiston \u00e0 S\u00e9ville, les milieux de terrain Rainer Bonhof et Bernd Schuster, ou les attaquants (on disait les Bombers) Klaus et Thomas Allofs, Dieter Muller, Peter Littbarski ou Rudi Voller. Inutile de citer ces noms autour de moi, c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 en pure perte.<\/p>\n\n\n\n<p>Nadine r\u00e2lait \u00e0 cause de son sac trop lourd et de ses chaussures qui la faisaient souffrir. Bon prince, j\u2019avais pris son sac, sans que ses j\u00e9r\u00e9miades ne s\u2019att\u00e9nuent. Fran\u00e7oise, elle, d\u00e9testait marcher et elle faisait malgr\u00e9 tout contre mauvaise fortune bon c\u0153ur. Le vieux Van Steenbergen peinait visiblement, accusant son \u00e2ge et sa condition physique quand son ami Lain\u00e9 marchait d\u2019un bon pas loin en avant, comme press\u00e9 d\u2019en d\u00e9coudre. Il s\u2019agissait bien d\u2019en d\u00e9coudre, car les robocops s\u2019\u00e9taient attroup\u00e9s non loin de la gare, pr\u00eats \u00e0 bondir et \u00e0 casser du manifestant. Il y avait la police mais aussi des militaires, semblait-il.<\/p>\n\n\n\n<p>De manifestants, il y avait de toutes les sortes. Des jeunes ch\u00f4meurs qui avaient entam\u00e9 un tour d\u2019Europe pour protester contre les conditions qui leur \u00e9taient faites en plaidant pour une r\u00e9duction drastique du temps de travail. <em>\u00ab&nbsp;Travailler moins, travailler tous&nbsp;\u00bb<\/em>. Il y avait des Kurdes pour la lib\u00e9ration de leur leader O\u00e7alan, toujours enferm\u00e9 dans les ge\u00f4les de l\u2019\u00e9tat turc. Des activistes anti Otan (\u00e7a se traduisait par NATO), qui protestaient \u00e0 la fois contre toutes les guerres imp\u00e9rialistes et contre les faramineux budgets militaires des pays occidentaux. Des groupes d\u2019altermondialistes allemands brandissaient pancartes et banderoles contre les multinationales et la finance, d\u2019autres exigeaient l\u2019annulation pure et simple de la dette des pays pauvres et d\u2019autres encore exhibaient le pourcentage rouge et blanc cens\u00e9s r\u00e9clamer une taxation des mouvements de capitaux. La taxe Tobin, du nom de cet ancien ministre de Kennedy qui avait souhait\u00e9 que son patronyme ne soit pas utilis\u00e9 aux fins de subversion et de remise en cause du syst\u00e8me n\u00e9o-lib\u00e9ral. \u00ab&nbsp;D\u00e9sarmer les march\u00e9s&nbsp;\u00bb&nbsp;? Et puis quoi encore, vous n\u2019y pensez pas&nbsp;! Enfin, on voyait au loin les black blocks, avec gants de cuir et casques de moto, eux aussi pr\u00eats \u00e0 aller \u00e0 la castagne. Ils \u00e9taient d\u2019ailleurs venus pour cela et cela aurait \u00e9t\u00e9 pour eux une lourde d\u00e9ception si les choses en \u00e9taient rest\u00e9es sur le mode d\u2019une manifestation pacifique.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019avant, des syndicalistes de toute l\u2019Europe, les Belges de la FGTB et du CSC, les Allemands de la DGB venus en masse, les Fran\u00e7ais de la CGT, plus quelques italiens de la CGIL et des espagnols des comit\u00e9s de base. Une belle brochette de syndicalistes qui faisaient une petite place aux maigres troupes de Solidaires, syndicat issu des PTT et qui avait essaim\u00e9 dans la sant\u00e9, le rail, les finances publiques et l\u2019\u00e9ducation nationale, entre autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rangs \u00e9taient form\u00e9s et tout le monde \u00e9tait en \u00e9tat de marche, comme une arm\u00e9e sociale d\u00e9filant d\u2019un bon pas. On parlait de 20000 personnes et d\u2019autres rench\u00e9rissaient \u00e0 30000, voir plus selon certaines sources plus ou moins bien inform\u00e9es. On n\u2019avait m\u00eame pas eu le temps de voir une ville dont il nous faudrait nous contenter d\u2019arpenter les grandes art\u00e8res arbor\u00e9es. On n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 pour faire du tourisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Un groupe de ch\u00f4meurs se plaignait qu\u2019eux devaient coucher sous la tente alors que les dirigeants s\u2019\u00e9taient pay\u00e9s un h\u00f4tel dans le centre de Cologne. Ils y voyaient un rappel de leur condition inf\u00e9rieure et protestaient en citant des noms. Des noms que nous \u00e9tions cens\u00e9s conna\u00eetre, puisqu\u2019ils faisaient partie de notre syndicat. On avait jou\u00e9 les compatissants, tout en nous \u00e9tonnant des faits d\u00e9nonc\u00e9s. La fracture sociale, encore. <em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>C\u2019est facile de jouer les bonnes consciences humanistes sur le dos des ch\u00f4meurs&nbsp;\u00bb<\/em>, nous avait dit l\u2019un d\u2019eux. Nous avions \u00e9lud\u00e9, sauf Lancien qui s\u2019\u00e9tait lanc\u00e9 dans une diatribe contre les syndicats, ces corps interm\u00e9diaires qui n\u2019\u00e9taient l\u00e0 que pour amortir et \u00e9touffer la l\u00e9gitime col\u00e8re du peuple. On l\u2019avait laiss\u00e9 d\u00e9lirer, comme d\u2019habitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Lancien s\u2019\u00e9tait aussi l\u00e2ch\u00e9 devant une poign\u00e9e de journalistes venus recueillir quelques t\u00e9moignages. Il y avait notamment un pigiste du <em>Nouvel Observateur<\/em> en costard \u2013 cravate et lunettes noires, sp\u00e9cialiste nous avait-il confi\u00e9 des questions agricoles. Van Steenbergen plaidait la cause du bio et mettait en garde contre le brevetage du vivant, les Docteur Frankenstein et les apprentis sorciers de l\u2019agriculture intensive. Lain\u00e9 lui coupait la parole pour faire le pan\u00e9gyrique d\u2019un ami \u00e0 lui qui comptait poser sa candidature pour les prochaines pr\u00e9sidentielles et dont il \u00e9tait le pr\u00e9sident du comit\u00e9 de soutien. Le journaliste ne savait plus o\u00f9 donner du micro et il s\u2019\u00e9tait tourn\u00e9 vers moi qui expliquai laborieusement les enjeux de notre pr\u00e9sence au sommet, pour les syndicats comme pour la soci\u00e9t\u00e9 civile et le mouvement altermondialiste. Fran\u00e7oise lui affirma qu\u2019un puissant mouvement social prenait forme et qu\u2019elle avait d\u00e9cid\u00e9 de passer la nuit ici pour participer \u00e0 une marche le lendemain pour accueillir des paysans indiens d\u2019un grand syndicat de l\u2019\u00e9tat du Karnataka venus ici pour d\u00e9noncer la r\u00e9volution verte qui avait fait le d\u00e9sespoir de petits exploitants dont beaucoup s\u2019\u00e9taient suicid\u00e9s. On n\u2019avait jamais parl\u00e9 de cela, elle et moi. <em>\u00ab\u00a0Vous n\u2019avez pas l\u2019intention de vous pr\u00e9senter aux prochaines pr\u00e9sidentielles, vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>, avait-il conclu, mani\u00e8re de mettre les rieurs de son c\u00f4t\u00e9. Nous l\u2019avions rassur\u00e9. Le journaliste serait par la suite un grand ami de Jos\u00e9 Bov\u00e9, lui tenant la plume pour \u00e9crire sa biographie.<\/p>\n\n\n\n<p>On sentait la police de plus en plus nerveuse, et les premi\u00e8res charges furent donn\u00e9es en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, alors que le soleil commen\u00e7ait \u00e0 se voiler. La bataille fut circonscite aux Blacks blocks qui balan\u00e7aient divers projectiles sur les boucliers, certains n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 y aller au corps \u00e0 corps, avec des fortunes diverses. On vit plusieurs visages tum\u00e9fi\u00e9s ou ensanglant\u00e9s et des camionnettes embarquaient quelques types casqu\u00e9s sans m\u00e9nagement. Peu d\u00e9sireux d\u2019en rester l\u00e0, les robocops cherchaient \u00e0 diversifier leurs prises et plusieurs d\u2019entre nous furent convi\u00e9s \u00e0 les suivre aux fins de v\u00e9rification d\u2019identit\u00e9. Lancien ne put s\u2019emp\u00eacher de protester avec v\u00e9h\u00e9mence contre des flics qu\u2019il s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 aller \u00e0 traiter de nazis. M\u00eame si l\u2019obstacle de la langue n\u2019avait pas rendu l\u2019injure totalement perceptible, il fut emmen\u00e9 \u00e0 son tour, vivant son heure de gloire en saluant la foule autour de lui. Il fut rel\u00e2ch\u00e9 une demi-heure plus tard apr\u00e8s qu\u2019on lui e\u00fbt conseill\u00e9 de faire profil bas, une performance inatteignable pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous fallait regagner les cars et on avait d\u00fb attendre un peu que les derniers passagers manquants soient lib\u00e9r\u00e9s par la police&nbsp;; quelques syndicalistes un peu connus ayant appel\u00e9 les flics \u00e0 la cl\u00e9mence. Fran\u00e7oise avait tenu \u00e0 rester l\u00e0, avec Lancien. On leur avait offert l\u2019hospitalit\u00e9 sous une tente et il \u00e9tait important pour eux deux d\u2019accueillir les Indiens qui devaient entamer un tour d\u2019Europe passant par Lille, deux ans plus tard. Swami, leur porte-parole, avait d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 des jalons pour un grand p\u00e9riple devant les amener de Berlin au sud de l\u2019Espagne. On apprendrait plus tard que ce syndicat \u00e9tait affili\u00e9 \u00e0 une conf\u00e9d\u00e9ration dirig\u00e9e par des nationalistes hindouistes et l\u2019un de ces paysans avait fait l\u2019apologie de Hitler, nous avait-on dit. Mais c\u2019\u00e9tait contre le colonialisme anglais, l\u2019avaient excus\u00e9 certains. Si c\u2019\u00e9tait pour la bonne cause\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je repartais avec les trois rescap\u00e9s, Robert, Nadine et Van Steenbergen. De toute fa\u00e7on, tout le monde somnolait et il valait mieux que Lancien f\u00fbt absent, qui n\u2019aurait pas manqu\u00e9 de r\u00e9veiller tout un chacun avec ses slogans et ses tracts&nbsp;. Nadine \u00e9tait toujours aussi geignarde, et Robert toujours aussi guilleret. Jean qui rit Jeanne qui pleure. Moi, j\u2019\u00e9tais plut\u00f4t triste. Je me r\u00e9p\u00e9tais cet axiome qui voulait qu\u2019un militant triste \u00e9tait un triste militant. C\u2019\u00e9tait un peu ce que j\u2019\u00e9tais, mais je n\u2019avais pas sp\u00e9cialement de raisons de me r\u00e9jouir et ce genre d\u2019exp\u00e9dition ne m\u2019emballait pas, moi qui n\u2019\u00e9tait finalement qu\u2019un anarchiste en pantoufles. Et puis, les voyages m\u2019avaient toujours constip\u00e9, surtout s\u2019il fallait partir \u00e0 l\u2019aube.<\/p>\n\n\n\n<p>Je rentrai au milieu de la nuit et Fanny, la fille de Fran\u00e7oise, \u00e9tait allong\u00e9e sur le canap\u00e9 avec le walkman sur les oreilles. Je l\u2019incitai \u00e0 aller se coucher et je faisais de m\u00eame apr\u00e8s avoir trouv\u00e9 de quoi me sustenter dans le r\u00e9frig\u00e9rateur et vid\u00e9 une bi\u00e8re de garde. Cela devait \u00eatre la premi\u00e8re fois que nous allions passer le week-end \u00e0 deux et je craignais le pire, tant notre coexistence n\u2019avait jamais rien eu de pacifique.<\/p>\n\n\n\n<p>Au contraire, elle fut adorable pendant ces deux jours, et je ne la reconnaissais pas. Elle venait au-devant de mes moindres d\u00e9sirs et on avait ensemble de longues discussions o\u00f9 elle paraissait boire mes paroles, presque en admiration. Je lui expliquais les institutions internationales et l\u2019altermondialisme pour les nuls. Je me demandais de quelle substance elle avait abus\u00e9 mais elle m\u2019avait affirm\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait parfaitement \u00ab&nbsp;clean&nbsp;\u00bb, comme elle disait, et je voulais bien la croire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, on \u00e9tait all\u00e9s au restaurant et au cin\u00e9ma ensemble, et on donnait l\u2019image d\u2019un p\u00e8re attentionn\u00e9 et d\u2019une fille aimante, sans plus aucun sujet de f\u00e2cherie. Je n\u2019en revenais pas et j\u2019en \u00e9tais \u00e0 me demander s\u2019il n\u2019y avait pas l\u00e0 mati\u00e8re \u00e0 m\u2019inqui\u00e9ter. Mais c\u2019\u00e9tait comme \u00e7a, et j\u2019en \u00e9tais heureux, plus heureux qu\u2019\u00e0 Cologne dans ma tribu d\u2019altermondialistes \u00e0 jouer aux cowboys et aux indiens contre la police et l\u2019arm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis Fran\u00e7oise revint et les querelles recommenc\u00e8rent de plus belle, \u00e0 croire qu\u2019elle les attisait ou qu\u2019une sorte de rivalit\u00e9 entre elles les rendait agressives. Autrement, elle avait bien dormi, sous la tente, et la mobilisation du lendemain avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9ussie, sans incidents. Lancien \u00e9tait revenu avec elle. Ils avaient pris un bus de militants jusqu\u2019\u00e0 Li\u00e8ge et avaient fait du stop jusqu\u2019\u00e0 Lille&nbsp;. Lancien, il ne manquait plus que lui&nbsp;! Il repartit le lendemain matin prendre le train \u00e0 Lille.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;C\u2019est qui ce guignol, avait demand\u00e9 Fanny d\u00e8s qu\u2019il e\u00fbt quitt\u00e9 la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Un militant, un vrai, y fait pas semblant, lui r\u00e9pondit sa m\u00e8re. Je me demandais si l\u2019allusion ne me concernait pas, mais j\u2019\u00e9tais un peu parano.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Eh ben si y sont tous comme cela, j\u2019aime mieux pas militer&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Lancien, on avait discut\u00e9 de la n\u00e9cessit\u00e9 absolue de convaincre les jeunes g\u00e9n\u00e9rations. \u00c7a commen\u00e7ait bien. Un militant triste est un triste militant, mais un militant joyeux ne suscitait pas non plus l\u2019adh\u00e9sion. Alors que faire&nbsp;?, comme disait le vieux L\u00e9nine.<\/p>\n\n\n\n<p><em>24 f\u00e9vrier 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>COLOGNE On \u00e9tait partis par un petit matin clair de juin, Fran\u00e7oise et moi, et avait pris le m\u00e9tro pour rejoindre l\u2019autocar gar\u00e9 pr\u00e8s de la Porte de Paris, \u00e0 Lille. Direction Cologne pour perturber un G7 ou un G8, on ne savait plus tr\u00e8s bien, \u00e0 moins que ce ne fusse un sommet europ\u00e9en,&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3203\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3205,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3203"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3203"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3203\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3269,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3203\/revisions\/3269"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3205"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3203"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3203"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3203"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}