{"id":3276,"date":"2023-03-30T15:45:52","date_gmt":"2023-03-30T13:45:52","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3276"},"modified":"2023-03-30T15:45:53","modified_gmt":"2023-03-30T13:45:53","slug":"consternants-voyageurs-vol-15","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3276","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS \u2013 VOL 15"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>G\u00caNES<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"530\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/illustration303.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3278\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/illustration303.jpg 800w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/illustration303-300x199.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/illustration303-768x509.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/illustration303-600x398.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/illustration303-30x20.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption>Les cinque terre. Des maisons entre mer et ciel. Photo Wikipedia.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait encore bien pire que le Fabrice Del Dongo de Stendhal \u00e0 Waterloo, puisqu\u2019on \u00e9tait arriv\u00e9s un an apr\u00e8s la bataille. On n\u2019avait rien vu tout simplement parce qu\u2019on n\u2019y \u00e9tait pas. Je veux parler de la bataille de G\u00eanes, sommet europ\u00e9en (avec Seattle aux \u00c9tats-Unis) de la lutte altermondialiste qu\u2019on avait rejointe, Fran\u00e7oise et moi.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait donc en juillet 2001, deux mois avant les Twin Towers d\u2019un \u00e9t\u00e9 qui semblait vouloir \u00e9branler le monde. Il y avait un G7, ou un G8 puisque la Russie du jeune pr\u00e9sident Poutine y \u00e9tait convi\u00e9e, malgr\u00e9 la Tch\u00e9tch\u00e9nie et les terroristes qu\u2019on \u00ab&nbsp;allait buter jusque dans les chiottes&nbsp;\u00bb, selon la formule imag\u00e9e d\u2019un pr\u00e9sident (qu\u2019on ne savait pas encore \u00e0 vie) un peu vif.<\/p>\n\n\n\n<p>On devait en \u00eatre, mais Fran\u00e7oise avait pris une location dans le Jura pour une quinzaine et les rangs des manifestants auraient \u00e0 se passer de nous. Le Jura, les vaches montb\u00e9liardes, le Mont d\u2019or, la Cancoillotte et les recul\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 de Baume-les-messieurs plut\u00f4t que l\u2019Italie et ses merveilles. Pas vraiment un probl\u00e8me tant on savait qu\u2019ils seraient des dizaines de milliers. Parmi eux, il y avait eu un mort, tu\u00e9 par une police particuli\u00e8rement f\u00e9roce.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Forum Social de G\u00eanes avait laiss\u00e9 un cadavre sur sa route, r\u00e9pondant au nom de Carlo Giuliani, mort un 20 juillet sous les matraques des carabiniers qui avaient auparavant d\u00e9loger avec une violence inou\u00efe les activistes h\u00e9berg\u00e9s par l\u2019\u00e9cole Diaz, dans le centre ville. On parlera d\u2019arrestations, d\u2019interrogatoires pouss\u00e9s et m\u00eame de torture dans les commissariats de la ville, et Berlusconi, sans vergogne, accusera les \u00ab&nbsp;tette nere&nbsp;\u00bb, soit les \u00ab&nbsp;tous noirs&nbsp;\u00bb des black blocks, d\u2019avoir jou\u00e9 avec le feu. On retiendra aussi, de ces \u00e9v\u00e9nements, le nom de Vincenzo Vecchi, activiste italien et breton d\u2019adoption menac\u00e9, 20 ans apr\u00e8s les faits, d\u2019extradition vers l\u2019Italie avec lourdes peines de prison \u00e0 la cl\u00e9. Le pays de la D\u00e9mocratie Chr\u00e9tienne et d\u2019un Parti Communiste fort avait opt\u00e9 pour un lib\u00e9ralisme d\u00e9complex\u00e9 avant de go\u00fbter du populisme n\u00e9o-fasciste.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019un tel \u00e9v\u00e9nement tournait aussi mal, dans le chaos d\u2019une r\u00e9pression polici\u00e8re volontairement appel\u00e9e \u00e0 humilier, \u00e0 blesser, \u00e0 tuer. Les ma\u00eetres du monde avaient d\u00e9cid\u00e9 de s\u00e9vir. Pour eux, il ne s\u2019agissait plus de gentils manifestants qui contestaient la mondialisation lib\u00e9rale et la loi des march\u00e9s, mais de dangereux activistes acharn\u00e9s \u00e0 rompre le consensus n\u00e9o-lib\u00e9ral post Union Sovi\u00e9tique et mur de Berlin. Le meilleur des mondes possibles apr\u00e8s la fin de l\u2019histoire. Seattle avait r\u00e9veill\u00e9 l\u2019espoir, apr\u00e8s les rounds de l\u2019O.M.C et la lib\u00e9ralisation \u00e0 marche forc\u00e9e de pans entiers de l\u2019\u00e9conomie, m\u00eame si des jobards d\u00e9fendaient encore \u00ab&nbsp;l\u2019exception culturelle&nbsp;\u00bb, comme si seuls leurs activit\u00e9s artistiques \u00e9taient \u00e0 prendre en compte. Tout pourrait \u00eatre saccag\u00e9 sauf leur petit pr\u00e9-carr\u00e9 d\u2019individus touch\u00e9s par la gr\u00e2ce. \u00ab&nbsp;Quand le sage montre la lune, l\u2019idiot regarde le doigt&nbsp;\u00bb (proverbe chinois).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019altermondialisme avait maintenant son martyr, comme les antinucl\u00e9aires avaient eu le mort de Creys-Malville, en 1977, contre Superph\u00e9nix. Un certain Vital Michalon (le m\u00eame nom que le personnage incarn\u00e9 par Jean Lefebvre de<em> Ne nous f\u00e2chons pas<\/em>, un film de Georges Lautner), peu avaient d\u00fb faire le rapprochement. Chaque cause avait besoin de son martyr, de son h\u00e9ros ou de son h\u00e9ro\u00efne, comme Rosa Parks pour les droits civiques, Jan Palach contre le totalitarisme sovi\u00e9tique, Rudy Dutschke contre la r\u00e9pression des \u00e9meutes \u00e9tudiantes ou les bonzes du Vietnam contre la guerre du m\u00eame nom, sauf que eux resteraient anonymes. C\u2019\u00e9tait comme cela et les h\u00e9ros n\u2019avan\u00e7aient pas la t\u00eate haute vers la mort, ils le devenaient au gr\u00e9 des circonstances et de l\u2019encha\u00eenement des \u00e9v\u00e9nements, les faits bruts se montrant parfois capables de faire \u00e9merger un destin, voire un mythe.<\/p>\n\n\n\n<p>Giuliani, l\u2019\u00e9cole Diaz et Berlusconi me conduisaient loin de la vision na\u00efve que j\u2019avais de G\u00eanes. De Christophe Colomb que je croyais espagnol, le navigateur g\u00e9nois s\u2019\u00e9tant vendu \u00e0 la cour d\u2019Espagne pour affr\u00e9ter ses trois caravelles. Le G\u00eanes des Cinque Terre, ces cinq villages touristiques autour de la M\u00e9diterran\u00e9e. Ou encore le G\u00eanes du football, celui de la Sampdoria des Gianluca Vialli ou Roberto Mancini, les maillots bleus cercl\u00e9s de blanc, de rouge et de noir. Ils \u00e9taient parvenus \u00e0 une finale de Coupe d\u2019Europe en 1992, perdue contre le Bar\u00e7a. On connaissait moins le F.C G\u00eanes, mais les tifosi locaux se partageaient \u00e9quitablement entre les deux clubs, m\u00eame si le F.C G\u00eanes \u00e9voluait le plus souvent dans le ventre mou de la \u00ab&nbsp;s\u00e9rie B&nbsp;\u00bb italienne, soit l\u2019\u00e9quivalent de notre deuxi\u00e8me division.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il n\u2019\u00e9tait pas question de football, de Christophe Colomb ou de tourisme. Fran\u00e7oise et moi avions d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller \u00e0 G\u00eanes, un an plus tard, pour nous souvenir, comme en p\u00e8lerinage. Une fa\u00e7on comme une autre de c\u00e9l\u00e9brer l\u2019\u00e9v\u00e9nement et de nous acquitter d\u2019un tribut envers un militant dont le nom allait passer \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant G\u00eanes, il y aurait Marseille et Nice o\u00f9 des amis nous attendaient. On avait d\u00e9cid\u00e9 ce voyage apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection de Chirac, apr\u00e8s ce 21 avril calamiteux qui avait qualifi\u00e9 Le Pen et \u00e9limin\u00e9 Jospin&nbsp;; le Jospin du sommet de Barcelone o\u00f9 il avait accept\u00e9 le principe des privatisations de l\u2019\u00e9nergie et s\u2019\u00e9tait senti oblig\u00e9&nbsp; de donner des gages \u00e0 l\u2019Europe et aux march\u00e9s&nbsp;; Jospin et son \u00ab&nbsp;l\u2019\u00c9tat ne peut pas tout&nbsp;\u00bb pour les ouvriers licenci\u00e9s de Renault Vilvoorde, ou encore de son programme \u00ab&nbsp;qui n\u2019\u00e9tait pas socialiste&nbsp;\u00bb. On n\u2019avait pas vot\u00e9 pour lui, mais le fait de devoir arbitrer entre un d\u00e9magogue escroc et un fasciste nous rendait malades.<\/p>\n\n\n\n<p>En football, on ne savait qui de l\u2019Olympique Lyonnais ou du Racing Club de Lens allait \u00eatre champion. Jean-Michel Aulas contre Gervais Martel, soit une autre version de Chirac contre Le Pen&nbsp;; escroc contre facho. On n\u2019en sortait pas, m\u00eame si l\u2019analogie nous avait bien fait rigoler. La plaisanterie circulait de bouches en bouches dans cette manifestation du 1\u00b0 mai \u00e0 Lille o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 quasiment impossible de faire un pas avant que le cort\u00e8ge ne s\u2019\u00e9branle dans l\u2019explosion des p\u00e9tards et l\u2019odeur des fumig\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait laiss\u00e9 passer mai et juin, faisant profil bas devant Raffarin et son gouvernement qui se pr\u00e9sentait comme d\u2019union nationale, alors que des bruits couraient comme quoi Chirac aurait cri\u00e9 publiquement sa joie d\u2019avoir \u00ab&nbsp;bais\u00e9 Jospin&nbsp;\u00bb. C\u2019\u00e9tait bien de lui et on n\u2019avait aucun mal \u00e0 croire en la rumeur&nbsp;. Raffarin le Chinois, Raffarin le Poitevin, Raffarien, comme on disait dans<em> Le Canard<\/em>. On disait que c\u2019\u00e9tait cette vieille punaise de Bernadette qui l\u2019avait choisi. Une baudruche suffisante aux airs bon enfant issue du parti ultra-lib\u00e9ral de Madelin et fan Johnny Hallyday donc cochant toutes les cases de la f\u00e9rocit\u00e9 et de la connerie satisfaite. On allait serrer les dents pendant 5 longues ann\u00e9es (<em>Five long years<\/em>, comme chantaient les Yardbirds). Pour nous d\u00e9rider, on \u00e9coutait les chroniques de Guy Carlier sur <em>France Inter<\/em>, le matin, et je lui avais envoy\u00e9 une lettre pour le remercier de continuer \u00e0 nous faire rire, malgr\u00e9 la situation d\u00e9sesp\u00e9rante. Il m\u2019avait m\u00eame r\u00e9pondu.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait donc attendu le 14 juillet pour nous rendre \u00e0 Marseille, chez nos amis Jean-Paul et Eve. Lui n\u2019avait pas vot\u00e9, ni au premier et encore moins au second tour. C\u2019\u00e9tait un ancien trotskiste qui consid\u00e9rait les sociaux-d\u00e9mocrates \u00e0 la Jospin comme encore pire que la droite classique. Les n\u00e9o-gaullistes et les lib\u00e9raux \u00e9taient dans leur r\u00f4le, mais il maudissait ces sociaux-tra\u00eetres qui n\u2019attendaient qu\u2019une occasion pour trahir le peuple. M\u00eame en mai 1981, il s\u2019\u00e9tait abstenu et jubilait en voyant nos mines renfrogn\u00e9es apr\u00e8s le tournant de la rigueur et ce qu\u2019il qualifiait de trahison historique, mais tellement pr\u00e9visible selon lui.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9vitait de parler politique et nos engagements altermondialistes avaient tendance \u00e0 renforcer son ironie, \u00e0 moins que ce ne f\u00fbt-ce du cynisme. Eve \u00e9tait plus \u00e0 notre \u00e9coute, faisant la liaison entre notre combat et la situation sociale d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9occupante de la Cosmod\u00e9moniaque dont nous \u00e9tions tous salari\u00e9s. La bulle Internet avait crev\u00e9 et les acquisitions inconsid\u00e9r\u00e9es de nos dirigeants s\u2019\u00e9taient pay\u00e9es par un krach boursier. On nous conseillait d\u00e9j\u00e0 de prendre les devants et de quitter le navire, et on avait la bont\u00e9 d\u2019\u00e9riger des passerelles vers La Poste ou d\u2019autres administrations. Personnellement, j\u2019avais d\u00fb quitter mon poste \u00e0 la communication pour me retrouver dans un service de r\u00e9clamations pour V.I.P et il fallait une belle plume pour expliquer aux maires, aux politiciens ou aux chefs d\u2019entreprise que <em>\u00ab&nbsp;le haut-d\u00e9bit n\u2019allait pas sans al\u00e9as et qu\u2019on veillait au quotidien \u00e0 am\u00e9liorer une technologie encore perfectible&nbsp;\u00bb.<\/em> Pour Fran\u00e7oise, c\u2019\u00e9tait pire, pass\u00e9e d\u2019un service de blocage des appels malveillants \u00e0 un centre d\u2019appel Wanadoo. Nos h\u00f4tes n\u2019\u00e9taient pas plus chanceux, leurs emplois aux renseignements t\u00e9l\u00e9phoniques mena\u00e7ant d\u2019\u00eatre eux aussi supprim\u00e9s \u00e0 l\u2019heure d\u2019Internet et du micro-ordinateur pour tous.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Paul passait beaucoup de temps \u00e0 cuisiner, nous r\u00e9galant de sp\u00e9cialit\u00e9s italiennes et de fruits de mer. Des supions, des encornets, des calamars et des spaghettis aux fruits de mer. On s\u2019en foutait plein la lampe, avec des vins choisis en fonction des plats et des desserts succulents&nbsp;. La nuit, on dormait mal \u00e0 cause de la chaleur, dans une chambre d\u2019amis am\u00e9nag\u00e9e sous les combles et, apr\u00e8s un solide petit-d\u00e9jeuner qui valait pour la journ\u00e9e, on allait sur une petite plage au bout de la Madrague de Mondredon ou il nous emmenait en voiture dans les Calanques, au-del\u00e0 de Cassis. On parlait musique et litt\u00e9rature, sud-am\u00e9ricaine de pr\u00e9f\u00e9rence, tant lui comme elle \u00e9taient intarissables sur Garcia-Marquez, Amado, Borges ou Cortazar. En musique, Jean-Paul m\u2019avait fait un jour une liste des 100 albums indispensables en jazz, et j\u2019en \u00e9tais encore \u00e0 essayer de me conformer \u00e0 ses pr\u00e9cieuses recommandations. Il adorait le Free-jazz et nous r\u00e9veillait le matin avec un disque de folklore balinais. Sinon, on marchait beaucoup, dans la ville et dans les environs, ch\u00e2teau d\u2019If, Frioul ou Calanques. Quand il ne cuisinait pas, il nous emmenait dans des restaurants du Vieux-port o\u00f9 on mangeait des bouillabaisses et de l\u2019a\u00efoli. Ils nous faisaient visiter Marseille et tous ses quartiers mais aussi Aubagne, Aix-en-Provence, La Ciotat en \u00e9voquant aussi bien l\u2019univers de Pagnol que les luttes des ouvriers des ports. L\u2019\u00e9rudition de Jean-Paul n\u2019avait pas de limites.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s Marseille, ce fut Nice, ultime \u00e9tape avant G\u00eanes. On \u00e9tait h\u00e9berg\u00e9s chez un ami qui avait quitt\u00e9 son Pas-de-Calais natal et son laboratoire de la r\u00e9gion parisienne pour s\u2019installer l\u00e0. Avec lui, nos rapports reposaient plus sur la rigolade, fan de la grande \u00e9poque de <em>Charlie Hebdo<\/em> et <em>Hara Kiri,<\/em> de Coluche et de San Antonio. \u00c7a m\u2019allait aussi, j\u2019\u00e9tais adaptable. Il m\u2019avait mis entre les mains, d\u00e8s le premier jour, \u00ab&nbsp;Les sales blagues&nbsp;\u00bb de Vuillemin, soit un fort volume d\u2019histoires dr\u00f4les souvent scabreuses et scatologiques. Un rem\u00e8de \u00e0 toute m\u00e9lancolie.<\/p>\n\n\n\n<p>Patrice travaillait dans un laboratoire du CNRS \u00e0 Sophia-Antipolis et c\u2019\u00e9tait maintenant Fran\u00e7oise qui faisait la cuisine pour le soir. Lui ne prenait pas de petit-d\u00e9jeuner ni de d\u00e9jeuner, se contentant d\u2019une tasse de caf\u00e9. Le soir, il d\u00e9vorait les plats concoct\u00e9s par Fran\u00e7oise, avec un net penchant pour la charcuterie et les abats.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec lui, on allait aux ar\u00e8nes de Cimiez, dans le Vieux Nice et on faisait de longues balades sur la promenade des Anglais. Certains jours, il prenait cong\u00e9 et on \u00e9tait partis pour visiter l\u2019arri\u00e8re-pays, le pays de Giono dans les Alpes de Haute-Provence, o\u00f9 il avait son observatoire en montagne, en astronome confirm\u00e9. Sinon, c\u2019\u00e9tait Villefranche, Roquebrune, La Turbie ou Saint-Jean Cap-Ferrat et j\u2019avais tenu \u00e0 m\u2019incliner sur la tombe de Francis Blanche \u00e0 Eyze-Village o\u00f9 on pouvait lire sa c\u00e9l\u00e8bre \u00e9pitaphe&nbsp;: \u00ab&nbsp;laissez-moi dormir, j\u2019\u00e9tais fait pour \u00e7a&nbsp;\u00bb. L\u2019histoire de ma vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais foin des pissaladi\u00e8res, des pan-bagnats et de la ratatouille, Patrice avait tenu \u00e0 nous conduire \u00e0 G\u00eanes, sur les Cinque Terre, le but de notre p\u00e9riple. On avait un peu oubli\u00e9 Giuliani et les \u00e9v\u00e9nements de l\u2019ann\u00e9e d\u2019avant et on se promenait en ville en essayant de reconstituer mentalement les faits. Exercice un peu vain dont nous nous \u00e9tions lass\u00e9s assez vite.<\/p>\n\n\n\n<p>Patrice \u00e9tait reparti et on avait pris une chambre d\u2019 h\u00f4tel \u00e0 La Spezia, non loin des 5 Terres, puisqu\u2019on avait francis\u00e9 l\u2019appellation. C\u2019\u00e9tait en fait le prolongement de la Riviera et on n\u2019\u00e9tait pas trop d\u00e9pays\u00e9s. On avait fait du tourisme pendant trois jours, visitant les uns apr\u00e8s les autres les quelques villages et hameaux de cette curieuse r\u00e9gion \u00e0 la g\u00e9ologie particuli\u00e8re avec ses terrasses qui s\u2019avan\u00e7aient vers la mer. La Ligurie commen\u00e7ait \u00e0 nous \u00eatre famili\u00e8re, et on se documentait sur son histoire, la cr\u00e9ation de la r\u00e9publique maritime de G\u00eanes, les luttes historiques entre Maures, Sardes et Corses pour le contr\u00f4le de la mer tyrrh\u00e9nienne et les disputes entre les grandes familles, dont les Grimaldi mon\u00e9gasques. Et la rivalit\u00e9 avec Venise et les guerres men\u00e9es contre la S\u00e9r\u00e9nissime, contre Tunis ou contre l\u2019Aragon. Avant le d\u00e9clin et la chute succ\u00e9dant \u00e0 un \u00e2ge d\u2019or correspondant aux XVII\u00b0 si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Autant on avait eu \u00e0 souffrir de la chaleur \u00e0 Marseille et \u00e0 Nice, autant il pleuvait souvent \u00e0 G\u00eanes o\u00f9 on passait le plus clair de notre temps dans les restaurants \u00e0 manger des sp\u00e9cialit\u00e9s g\u00e9noises et \u00e0 courir les mus\u00e9e pour nous r\u00e9galer des peintures du Bergamasque, des Carlone ou des De Ferrari. Il nous tardait de rentrer et, avant de gagner la gare, nous \u00e9tions pass\u00e9s par cette fameuse \u00e9cole Diaz et par ce commissariat o\u00f9 des militants avaient \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9s, si on en croyait certains articles d\u2019une presse digne de foi.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qu\u2019on fout l\u00e0, \u00e7a va pas le faire revenir, ton Giuliani, avait dit Fran\u00e7oise, impatiente de partir.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On peut quand m\u00eame se souvenir, on lui doit bien \u00e7a, avais-je r\u00e9pondu machinalement, dans un mouvement d\u2019humeur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00c0 ce compte-l\u00e0, on peut aussi faire toutes les tombes des r\u00e9sistants et des martyrs de la r\u00e9volution, partout. On dirait que tu fais \u00e7a pour te donner bonne conscience&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait vu juste et je m\u2019\u00e9tais content\u00e9 de hausser les \u00e9paules, comme si j\u2019abandonnais la partie et laissais aux historiens les traces d\u2019une trag\u00e9die qu\u2019un an apr\u00e8s tout le monde avait d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pensais \u00e0 ce roman de Bernanos \u2013 <em>Monsieur Ouine<\/em> \u2013 o\u00f9 un mourant s\u2019adressait \u00e0 un pr\u00eatre charg\u00e9 de lui donner l\u2019extr\u00eame-onction&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;tu la veux ma mort, viens la chercher&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em>, et j\u2019imaginais un Giuliani en gisant me dire la m\u00eame chose, sur le m\u00eame ton bravache et arrogant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne nous restait plus qu\u2019\u00e0 regagner la France de Raffarin, la France rance ou la France moisie, comme avait \u00e9crit Sollers, mais lui d\u00e9signait plut\u00f4t les beaufs et les r\u00e9acs et, par extension, cette France p\u00e9riph\u00e9rique qui souffrait sous les coups de boutoir de la modernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller \u00e0 Gen\u00e8ve l\u2019ann\u00e9e prochaine, pour un autre G8 au bord du lac. Geneva apr\u00e8s Genova. On ne pouvait pas nous reprocher notre suite dans les id\u00e9es, pas plus d\u2019ailleurs que notre constance. Un autre monde est possible\u2026 Dans 10000 ans, comme le clamait L\u00e9o Ferr\u00e9 dans <em>Il n\u2019y a plus rien<\/em>. Allons L\u00e9o, le pire n\u2019est jamais s\u00fbr, m\u00eame s\u2019il est toujours hautement probable.<\/p>\n\n\n\n<p><em>26 mars 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>G\u00caNES C\u2019\u00e9tait encore bien pire que le Fabrice Del Dongo de Stendhal \u00e0 Waterloo, puisqu\u2019on \u00e9tait arriv\u00e9s un an apr\u00e8s la bataille. On n\u2019avait rien vu tout simplement parce qu\u2019on n\u2019y \u00e9tait pas. Je veux parler de la bataille de G\u00eanes, sommet europ\u00e9en (avec Seattle aux \u00c9tats-Unis) de la lutte altermondialiste qu\u2019on avait rejointe, Fran\u00e7oise&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3276\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3278,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3276"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3276"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3276\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3280,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3276\/revisions\/3280"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3278"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3276"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3276"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3276"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}