{"id":3318,"date":"2023-04-13T22:52:14","date_gmt":"2023-04-13T20:52:14","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3318"},"modified":"2023-05-06T19:33:44","modified_gmt":"2023-05-06T17:33:44","slug":"kevyn-coyne-le-rock-des-lunatiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3318","title":{"rendered":"KEVIN COYNE : LE ROCK DES LUNATIQUES"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/illustration311.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3320\" width=\"575\" height=\"403\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/illustration311.jpg 260w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/illustration311-30x21.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 575px) 100vw, 575px\" \/><figcaption>Kevyn cogne, sur sc\u00e8ne. Photo Wikipedia<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Voil\u00e0 presque 20 ans maintenant que Kevin Coyne, anti-pop star anglaise qui fut l\u2019un des premiers \u00e0 \u00e9marger sur le label Virgin, nous a quitt\u00e9s (ou a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 \u00e0 de plus hautes fonctions, comme diraient d\u2019aucuns). Il aura \u00e9t\u00e9 le cha\u00eenon manquant entre les grands excentriques anglais (Syd Barrett, Robert Wyatt, Kevyn Ayers ou Nick Drake) et les Punks, et ce n\u2019est pas un hasard si Johnny Rotten le citait \u00e0 tous bouts de champ parmi ses influences. Il serait facile de dire que Kevin cogne, mais il n\u2019aura pas craint d\u2019exhiber ses blessures en po\u00e8te maudit et sur une musique toujours bouleversante de sinc\u00e9rit\u00e9.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Kevin Coyne <\/strong>est n\u00e9 le 21 janvier 1944 \u00e0 Derby, dans les Midlands o\u00f9 il a grandi dans une famille catholique. C\u2019est un fan de l\u2019\u00e9quipe locale de football, Derby County, qui sera championne en 1972 sous la houlette du grand Brian Clough, mais c\u2019est une autre histoire, d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9e ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fait des \u00e9tudes d\u2019art au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 mais la d\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re dont souffre son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 Arthur le d\u00e9cide \u00e0 s\u2019employer comme travailleur social \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Whittingham, pr\u00e8s de Preston (Lancashire), comme s\u2019il devait se solidariser avec ce fr\u00e8re en souffrance. L\u00e0, il prend en charge des malades mentaux et des vieillards. Il fera le m\u00eame m\u00e9tier \u00e0 Camden, au Nord de Londres, o\u00f9 il est plut\u00f4t \u00e9ducateur sp\u00e9cialis\u00e9, s\u2019occupant de marginaux, de toxicomanes et d\u2019 alcooliques. Le fait de c\u00f4toyer la mis\u00e8re sociale et la souffrance psychique dans les endroits sales de la soci\u00e9t\u00e9 vont peser sur son caract\u00e8re d\u00e9j\u00e0 taciturne et sur son art.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame au fa\u00eete de sa gloire (toute relative), au milieu des ann\u00e9es 1970, Coyne restera un travailleur social, soucieux avant tout de faire s\u2019exprimer par sa voix le cri d\u2019une Angleterre qui souffre et qu\u2019on n\u2019entend plus dans une soci\u00e9t\u00e9 h\u00e9doniste o\u00f9 chacun s\u2019occupe avant tout de son bonheur personnel. On a pu lui reprocher son go\u00fbt pour le m\u00e9lodrame et le taxer de mis\u00e9rabilisme, comme on le fait pour tout artiste se penchant tant soit peu sur la mis\u00e8re sociale, le malheur et la folie. C\u2019est un proc\u00e8s facile toujours intent\u00e9 \u00e0 des artistes authentiques par des critiques petits-bourgeois.<\/p>\n\n\n\n<p>Il d\u00e9bute comme chanteur dans un groupe nomm\u00e9 Siren rep\u00e9r\u00e9 par John Peel qui lui permet d\u2019enregistrer sur son label Dandelion. John Peel est une sorte de bon g\u00e9nie du rock anglais, donnant leur chance \u00e0 des tas d\u2019artistes et de groupes d\u00e9butants dans son \u00e9mission <em>Radio 1<\/em>, sur la BBC. Coyne offre un m\u00e9lange de rock\u2019n\u2019roll et de blues sans concessions mais sans grand succ\u00e8s non plus, ce qui l\u2019oblige \u00e0 reprendre ses fonctions d\u2019infirmier en psychiatrie. Mais ce n\u2019est que partie remise, car il enregistre seul \u00e0 la guitare <em>Case history<\/em> en 1972, avec des musiciens de studio. <em>Case history<\/em> fait d\u00e9filer tous les personnages qu\u2019il a connus dans les h\u00f4pitaux, imitant leurs voix qui racontent leurs histoires. C\u2019est \u00e0 la fois du rock et du th\u00e9\u00e2tre, d\u2019une \u00e9motion rare.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire du rock est \u00e0 un tournant avec l\u2019\u00e9mergence du rock d\u00e9cadent en Angleterre\u00a0: T. Rex, Bowie et Roxy Music pour le meilleur ou des starlettes comme Garry Glitter, Alvin Stardust ou David Essex pour le pire. Un genre plut\u00f4t apolitique o\u00f9 on s\u2019attarde sur son nombril dans des poses androgynes et dans des nostalgies hollywoodiennes. Kevin Coyne est tr\u00e8s loin de tout cela, et il d\u00e9tonne dans cet univers bleu p\u00e2le et rose layette.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette premi\u00e8re r\u00e9alisation est remarqu\u00e9e par Richard Branson, pas encore le milliardaire m\u00e9galomane qu\u2019il deviendra, qui le fait signer en premier sur son nouveau label Virgin. Ce sera le fameux <em>Marjory razor blade<\/em>, un double album o\u00f9 Kevin cogne et frappe, en pr\u00e9curseur du punk-rock (Johnny Rotten dira d\u2019ailleurs tout ce qu\u2019il lui doit). Sorti en octobre 1973, on tient l\u00e0 l\u2019un des plus grands albums du rock avec une chanson sublime sur la folie, \u00ab\u00a0House Of The Hill\u00a0\u00bb, mais aussi des perles m\u00e9lodiques comme \u00abMarlene\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Marjory Razor Blade\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Karate Kid\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0Nasty\u00a0\u00bb. Il faudrait tout citer d\u2019un disque poignant qui vous tire des larmes. Il faut aussi entendre la voix de Coyne, l\u2019une des plus grandes voix du rock, entre un Van Morrison et un Eric Burdon, avec des accents sarcastiques et des changements incessants de tonalit\u00e9s, en ventriloque de la d\u00e9tresse humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur sc\u00e8ne, il ne laisse d\u2019impressionner avec ses chansons uppercuts et ses num\u00e9ros d\u2019acteur qui tiennent \u00e0 la fois du clown triste et de la pantomime. Coyne sait en jouer, en com\u00e9dien consomm\u00e9, comme un acteur \u00e9chapp\u00e9 d\u2019un th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain devenu th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 o\u00f9 l\u2019on jouerait plus que sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Blame it on the night<\/em>, en 1974, ne le c\u00e8de en rien et il tourne avec Andy Summers (ex New Animal et futur Police) et Zoot Money, vieux routier de la sc\u00e8ne blues londonienne. Les albums suivent, avec Summers, Archie Legget et Chris Mercer, entre autres\u00a0: <em>Matching head and feet<\/em> (1975) avec le bouleversant \u00ab\u00a0Tulip\u00a0\u00bb\u00a0; <em>Heartburn<\/em>(1976) avec \u00ab\u00a0I Love My Mother\u00a0\u00bb ou<em> In living black and white<\/em> (1977), un album en public avec ses plus belles chansons.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous ces albums sont l\u2019expression de la sensibilit\u00e9 la plus exacerb\u00e9e comme ils renferment leur lot de chronique sociale et d\u2019hommages rendus aux afflig\u00e9s, aux offens\u00e9s et aux humili\u00e9s. Coyne se fait le chantre de tout une nation souterraine invisibilis\u00e9e par la bourgeoisie et ses m\u00e9dias n\u2019y voyant que cas sociaux et inadapt\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Kevin Coyne se r\u00e9v\u00e8le dans toute sa beaut\u00e9 fragile et dans toute sa splendeur convulsive avec <em>Dynamite daze<\/em> en 1978 et ses classiques\u00a0: \u00ab\u00a0Dynamite Days\u00a0\u00bb et sa rythmique \u00e9voquant le punk-rock le plus fruste, \u00ab\u00a0Are We Dreaming\u00a0?\u00a0\u00bb et son accord\u00e9on m\u00e9lancolique, \u00ab\u00a0Lunatic\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Amsterdam\u00a0\u00bb, sans oublier le corrosif \u00ab\u00a0Dance Of The Bourgeoisie\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Lunatic\u00a0\u00bb met en sc\u00e8ne un m\u00e9decin et une infirmi\u00e8re qui examinent un vieil SDF et, au terme de leur conciliabule, ils s\u2019accordent pour diagnostiquer une pathologie mentale\u00a0: <em>\u00ab\u00a0It&rsquo;s alright Mrs. Brown, you know Mrs. Carter \/ He&rsquo;s a luna-luna-luna-luna-luna-luna-lunatic\u00a0\u00bb<\/em>. <em>Millionaires and teddy-bears<\/em>, l\u2019ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s, est du m\u00eame tonneau avec \u00ab\u00a0Having A Party\u00a0\u00bb, satire enlev\u00e9e de la jeunesse bourgeoise, \u00ab\u00a0\u00a0Marigold\u00a0\u00bb ou \u00abThe World Is Full Of Fools\u00a0\u00bb, l\u2019histoire de sa vie. \u00c0 ce stade, Kevin Coyne est \u00e0 son apog\u00e9e et plus dure sera sa chute.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces ann\u00e9es 1977 \u2013 1978, le Punk-rock et la New Wave qui suit ne laissent plus beaucoup d\u2019espace \u00e0 des chanteurs comme lui, m\u00eame si bien des jeunes turcs punks le citent en r\u00e9f\u00e9rence, au m\u00eame titre qu\u2019un Syd Barrett, un Nick Drake ou un Peter Hammill. Mais les kids n\u2019\u00e9coutent que leur rage et se ruent sur les singles des Pistols ou de Clash\u00a0; Kevin Coyne n\u2019\u00e9tant pour eux qu\u2019une navrante survivance d\u2019une \u00e8re post-psych\u00e9d\u00e9lique maintenant moqu\u00e9e par la jeunesse. Sa maison de disque commence \u00e0 le l\u00e2cher et ses concerts ne rameutent plus que le petit noyau des fid\u00e8les. Virgin ne fait pas de cadeaux et la vierge est devenue une putain. Le po\u00e8te de la d\u00e9raison n\u2019est plus en phase avec les assauts \u00e9lectriques, la violence surjou\u00e9e et le pogo. Trop de sensibilit\u00e9, de po\u00e9sie et de tristesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y aura aussi une collaboration tardive avec l\u2019Allemande Dagmar Krause (ex Slapp Happy) et le disque \u2013 spectacle <em>Babble<\/em>, au sujet du couple de tueurs des Moors (les Moors Murderers ou Meurtriers de la lande, soit Myra Hindley et Ian Brady) sur lesquels les Smith et Morrissey vont aussi se pencher avec, notamment, leur \u00ab&nbsp;Suffer Little Child&nbsp;\u00bb. Apr\u00e8s les m\u00e9ventes de <em>Sanity stomp<\/em> (1980), Virgin se refuse \u00e0 renouveler son contrat et il est h\u00e9berg\u00e9 un temps par Cherry Red, mais le c\u0153ur n\u2019y est plus. Si <em>Pointing the finger<\/em> (1982) et <em>Politicz<\/em> (1983) restent d\u2019un bon niveau, Coyne sombre dans l\u2019alcool et la d\u00e9pression. Il refera surface en Allemagne o\u00f9 il va publier des recueils de po\u00e8me et se consacrer \u00e0 la peinture. Il y mourra en 2004 \u00e0 Nuremberg, d\u2019une fibrose au poumon.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut avoir vu Kevin Coyne sur sc\u00e8ne dans ces ann\u00e9es 1980 o\u00f9, comme un animal bless\u00e9, il exhibe ses plaies, laisse se d\u00e9cha\u00eener sa col\u00e8re et donne libre cours \u00e0 sa folie, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 apostropher un public interdit. C\u2019\u00e9tait sur la place d\u2019une petite ville flamande o\u00f9 il passait apr\u00e8s les Troggs et il n\u2019avait pas pass\u00e9 l\u2019occasion de brocarder le groupe de Reg Presley, la pop \u00ab\u00a0bubble-gum\u00a0\u00bb et le rock-business, en \u00e2nonnant les paroles de \u00ab\u00a0Wild Thing\u00a0\u00bb avec une ironie mordante. Pour le fan des Troggs que j\u2019avais toujours \u00e9t\u00e9, je me disais que tout cela commen\u00e7ait tr\u00e8s mal, avant de m\u2019extasier devant une sorte de L\u00e9o Ferr\u00e9 british, si on peut imaginer cela. Une sorte de clown m\u00e9taphysique tout droit sorti d\u2019une pi\u00e8ce de Beckett, avec pantalon en velours c\u00f4tel\u00e9, godillots et un n\u0153ud-papillon pos\u00e9 sur un t.shirt. Une sorte de mini-festival comme il y en avait \u00e0 l\u2019\u00e9poque sur les places de village des Flandres profondes. Coyne m\u2019avait boulevers\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un concert \u00e9poustouflant o\u00f9 avaient explos\u00e9 sa col\u00e8re et sa rage en m\u00eame temps que sa bont\u00e9 et sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Un homme bless\u00e9, un martyr du cauchemar thatch\u00e9rien, un po\u00e8te dont l\u2019immense humanit\u00e9 c\u00f4toyait la folie. Qu\u2019on veuille bien s\u2019en souvenir&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>31 mars 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voil\u00e0 presque 20 ans maintenant que Kevin Coyne, anti-pop star anglaise qui fut l\u2019un des premiers \u00e0 \u00e9marger sur le label Virgin, nous a quitt\u00e9s (ou a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 \u00e0 de plus hautes fonctions, comme diraient d\u2019aucuns). 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