{"id":3329,"date":"2023-04-26T15:10:49","date_gmt":"2023-04-26T13:10:49","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3329"},"modified":"2023-04-26T15:10:51","modified_gmt":"2023-04-26T13:10:51","slug":"consternants-voyageurs-vol-15-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3329","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 15"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>GEN\u00c8VE<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"573\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/ILLUSTRATION307-1024x573.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3331\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/ILLUSTRATION307-1024x573.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/ILLUSTRATION307-300x168.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/ILLUSTRATION307-768x430.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/ILLUSTRATION307-900x504.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/ILLUSTRATION307-600x336.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/ILLUSTRATION307-30x17.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/ILLUSTRATION307.jpg 1200w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Gen\u00e8ve, le si\u00e8ge de l&rsquo;OMC. Ne nous cherchez pas dans les fauteuils. Photo Wikipedia.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Le samedi soir, il y avait la finale de la Coupe de France entre Auxerre et le Paris Saint-Germain. Antoine avait tenu \u00e0 la regarder, alors que ce match m\u2019indiff\u00e9rait totalement, les deux \u00e9quipes \u00e9tant \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la passion qu\u2019il me savait pour le football. Auxerre avait gagn\u00e9, et il exultait&nbsp;; le PSG signifiant pour lui l\u2019aboutissement du foot spectacle et d\u2019un sport contamin\u00e9 par l\u2019argent. Il n\u2019avait pas tort, mais Auxerre ne figurait pas au rang des \u00e9quipes que je ch\u00e9rissais dans ma jeunesse, absents de ma m\u00e9moire, alors que le PSG avait quand m\u00eame un lointain rapport avec les grandes \u00e9quipes parisiennes des ann\u00e9es 1950 \u2013 1960&nbsp;: le Racing, le Stade Fran\u00e7ais, voire le Red Star dont il \u00e9tait pourtant l\u2019antith\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait \u00e0 trois dans ce chalet pr\u00e8s d\u2019Annemasse, en Haute-Savoie. On avait pass\u00e9 l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 jouer \u00e0 cache-cache avec des policiers habill\u00e9s en robocops qui traquaient les manifestants un peu trop arrogants arriv\u00e9s l\u00e0 souvent depuis la veille. Depuis au moins Amsterdam, Cologne, Seattle, Florence et surtout G\u00eanes, les forces de l\u2019ordre avaient chang\u00e9 de strat\u00e9gie devant les Black blocs et autres autonomes de l\u2019ultra-gauche qu\u2019il fallait affronter manu militari, mettant \u00e0 mal le maintien de l\u2019ordre traditionnel qui consistait \u00e0 \u00e9viter le contact et le corps \u00e0 corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, la grande manifestation saute-fronti\u00e8re ne devait avoir lieu que le lendemain, soit le dimanche en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi, mais la tension montait. Des jeunes avaient install\u00e9 leurs tentes dans un campement un peu \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la ville et nous avions re\u00e7u des propositions pour nous joindre \u00e0 ce camp de base o\u00f9 les activit\u00e9s ludiques devaient alterner avec les d\u00e9bats d\u2019auto-organisation. Nous avions d\u00e9clin\u00e9, \u00e9tant d\u2019un \u00e2ge o\u00f9 nos organismes fatigu\u00e9s requ\u00e9raient un minimum de confort. Notre r\u00e9ponse polie mais n\u00e9gative avait d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 mal interpr\u00e9t\u00e9e par quelques jeunes de nos amis qui nous avaient tax\u00e9 de petits-bourgeois, ce que nous \u00e9tions apr\u00e8s tout, d\u2019un strict point de vue sociologique. Un retrait\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9 sociale et deux salari\u00e9s des T\u00e9l\u00e9coms relativement ais\u00e9s, il n\u2019en fallait pas plus nous distinguer des \u00e9tudiants, ch\u00f4meurs et r.m.istes qui constituaient le plus clair de ces cort\u00e8ges pr\u00e9sents \u00e0 tous les sommets europ\u00e9ens ou mondiaux de type G7, G8 ou r\u00e9unions de l\u2019OMC ou du FMI.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait un G7 \u00e0 la fronti\u00e8re franco-suisse et, l\u2019apr\u00e8s-midi, nous \u00e9tions all\u00e9s au bord du Lac de Gen\u00e8ve o\u00f9 Attac avait organis\u00e9 l\u2019op\u00e9ration \u00ab&nbsp;il y a le feu au lac&nbsp;\u00bb pour d\u00e9noncer les institutions financi\u00e8res au service des march\u00e9s pour la domination des peuples. Nous r\u00e9clamions la dissolution de ces institutions qui affamaient le tiers-monde, l\u2019annulation de la dette, l\u2019instauration de la taxe dite Tobin sur les transactions financi\u00e8res et l\u2019arr\u00eat imm\u00e9diat des accords de libre \u00e9change. Rien que \u00e7a&nbsp;! Nous avions eu l\u2019honneur d\u2019\u00eatre interview\u00e9s, le soir, par Daniel Mermet et son \u00e9quipe technique pour <em>L\u00e0-bas si j\u2019y suis<\/em>, son \u00e9mission alors quotidienne sur France Inter. Il nous avait demand\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on faussement na\u00efve ce que nous faisions l\u00e0 et pourquoi ces jeux de pyrotechnie sur l\u2019eau du lac que des militants d\u00e9clenchaient dans l\u2019hilarit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. On avait bredouill\u00e9 des r\u00e9ponses, pas tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise avec les m\u00e9dias, fussent-ils diff\u00e9rents des autres, et la gr\u00e8ve de l\u2019audiovisuel public \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une \u00e9ni\u00e8me r\u00e9forme des retraites nous avait priv\u00e9s du plaisir d\u2019entendre nos voix sur un m\u00e9dia national. Ce n\u2019\u00e9tait pas de chance, mais le mouvement \u00e9tait encore jeune et nous \u00e9tions persuad\u00e9s que nous aurions l\u2019occasion de nous rattraper \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y eut jamais d\u2019autres occasions, \u00e0 part des bribes d\u2019interviews pour des m\u00e9dias aussi marginaux que locaux et mal identifi\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les journaux du dimanche avaient annonc\u00e9 une sorte d\u2019apocalypse de violence et de fureur \u00e0 craindre et nous avions pu constater \u00e0 quel point ils s\u2019\u00e9taient tromp\u00e9s. La journ\u00e9e n\u2019avait donn\u00e9 lieu \u00e0 aucun incident, si ce n\u2019est une \u00e9chauffour\u00e9e sans cons\u00e9quence en fin de cort\u00e8ge, alors que la foule arrivait \u00e0 la fronti\u00e8re suisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions rang\u00e9 nos pancartes et nos banderoles pour \u00e9couter les t\u00e9nors de l\u2019altermondialisme qui se succ\u00e9daient sur une agora improvis\u00e9e. Il y avait l\u00e0 Vandana Shiva, Aminata Traor\u00e9, Chico Whitaker, plus les habituels fran\u00e7ais, de Gus Massiah \u00e0 Christophe Aguiton en passant par Pierre Khalfa, et l\u2019in\u00e9vitable Manu Chao pour la partie divertissement. Sans parler de tous les porte-paroles de tous les mouvements sociaux de l\u2019hexagone&nbsp;: DAL, Droits devant&nbsp;!, A.C\u2026 Nous \u00e9tions habitu\u00e9s, au moins depuis Millau, \u00e0 ce genre d\u2019affiches et nous connaissions les discours presque par c\u0153ur, m\u00eame si beaucoup d\u2019entre nous s\u2019extasiaient \u00e0 chaque fois devant des morceaux d\u2019\u00e9loquence et des p\u00e9riodes cens\u00e9es faire chavirer l\u2019assistance dans la vision d\u2019un monde meilleur d\u00e9barrass\u00e9 \u00e0 jamais de la violence, de la pr\u00e9dation, de l\u2019avidit\u00e9 et du capitalisme, puisqu\u2019il fallait bien nommer l\u2019ennemi et son syst\u00e8me.Le genre de discours dont le prototype restait le \u00ab&nbsp;I had a dream&nbsp;\u00bb de Martin Luther King. On \u00e9tait fiers de se situer dans cette filiation.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s ces interventions \u00e0 chaque fois applaudies durant de longues minutes, les manifestants s\u2019\u00e9taient dispers\u00e9s dans les caf\u00e9s alentour devenus autant de petites agoras o\u00f9 on refaisait le monde en s\u2019inspirant des tribuns que nous venions d\u2019entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un grand costaud avec un catogan et une moustache en croc qui fit la proposition suivante, au terme des discussions passablement oiseuses et st\u00e9riles.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Eh si on se faisait une banque, apr\u00e8s tout, on est pas loin de Gen\u00e8ve, le coffre-fort du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu veux dire braquer une banque, lui souffla un petit teigneux \u00e0 cheveux ras peu perm\u00e9able aux m\u00e9taphores.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Bien s\u00fbr que non, on n\u2019est pas des truands et l\u2019argent ne nous int\u00e9resse pas. Laissons-le \u00e0 tous ces gav\u00e9s qui s\u2019imaginent qu\u2019on tuerait p\u00e8re et m\u00e8re pour vivre comme eux. Non, ce que je veux dire, c\u2019est qu\u2019on est \u00e0 nous tous assez nombreux pour faire un peu de chambard autour d\u2019une banque.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Une banque en particulier ou des banques en g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;?, m\u2019entendis-je le questionner.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pas une, mais des banques. On a l\u2019embarras du choix et elles sont toutes group\u00e9es au m\u00eame endroit. J\u2019ai m\u00eame des faux billets de milliards d\u2019Euros. On peut faire de l\u2019agitation devant HSBC, UBC, le Cr\u00e9dit Suisse et beaucoup d\u2019autres encore.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu parles, un dimanche, elles vont toutes \u00eatre ferm\u00e9es, t\u2019en as d\u2019autres des id\u00e9es lumineuses comme \u00e7a, le coupa un vieux militant \u00e0 sac \u00e0 dos constell\u00e9 d\u2019\u00e9cussons et de badges contre les banques et la finance.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah oui c\u2019est vrai, c\u2019est dimanche, admit quand m\u00eame le grand costaud, mais c\u2019est une action symbolique et il n\u2019y a pas besoin qu\u2019elles soient ouvertes, du moment que les passants nous voient et qu\u2019on puisse leur parler&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Bof, pourquoi pas, si c\u2019\u00e9tait symbolique. Et nous voil\u00e0 tous partis en faisant la tourn\u00e9e des bistrots avoisinants et en essayant de convaincre les militants diss\u00e9min\u00e9s de se joindre \u00e0 l\u2019action.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait maintenant une cinquantaine dans les rues de Gen\u00e8ve \u00e0 brailler des chants r\u00e9volutionnaires et \u00e0 cracher des slogans. Les passants en goguette nous regardaient avec des airs m\u00e9fiants et les plus volontaires commen\u00e7aient \u00e0 leur expliquer qui nous \u00e9tions et ce que nous allions faire. Un public peu r\u00e9ceptif \u00e0 nos objurgations contre la banque et la finance, eux qui n \u2018appr\u00e9ciaient rien tant que de savoir leurs \u00e9conomies en s\u00e9curit\u00e9 et leurs rentes en augmentation.<\/p>\n\n\n\n<p>On r\u00e9ussit quand m\u00eame \u00e0 rameuter quelques semi-clochards qui tra\u00eenaient par l\u00e0, en qu\u00eate de ruissellement, et ils nous suivirent sans \u00eatre trop convaincus par nos arguments, mais d\u00e9sireux de mettre un peu d\u2019animation dans la cit\u00e9 propre et prosp\u00e8re qui les avait rejet\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions \u00e0 peine scand\u00e9 quelques slogans en offrant des coupures de 10 milliards aux passants que des flics nous demand\u00e8rent poliment de nous disperser, sous peine de finir la journ\u00e9e au poste. Le gros costaud leur dit qu\u2019il n\u2019en avait rien \u00e0 foutre de leurs menaces et il fut le premier \u00e0 \u00eatre embarqu\u00e9 dans leur fourgon. Nous \u00e9tions devenus subitement moins t\u00e9m\u00e9raires, et la plupart d\u2019entre nous n\u2019avait pas l\u2019intention de subir une garde \u00e0 vue dans l\u2019arbitraire d\u2019un pays \u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais n\u00e9gocier pour pouvoir faire un peu d\u2019information autour de nous, un compromis qui nous aurait permis de continuer nos actions sans d\u00e9ranger personne, puisque ces \u00e9tablissements bancaires que nous attaquions verbalement se trouvaient \u00eatre ferm\u00e9s. Les flics ne voulaient rien savoir et nous demandaient instamment de partir, sous peine d\u2019arrestations et de s\u00e9v\u00e8res amendes.<\/p>\n\n\n\n<p>De guerre lasse, la troupe rendit les armes et, \u00e0 part les quelques r\u00e9gionaux de l\u2019\u00e9tape, les autres refirent \u00e0 rebours les quelques kilom\u00e8tres les s\u00e9parant de la fronti\u00e8re, la plupart s\u2019\u00e9tant \u00e9tablis dans le campement d\u2019Annemasse.<\/p>\n\n\n\n<p>Une petite \u00e9quipe fit un crochet par le commissariat voisin pour s\u2019enqu\u00e9rir du sort du camarade alpagu\u00e9. Fort heureusement, on venait de le rel\u00e2cher sans qu\u2019il lui soit fait aucun mal, apparemment. Notre campagne suisse avait pris fin dans le d\u00e9sordre et la confusion et, comme une arm\u00e9e en d\u00e9route, nous nous dirigions d\u2019un pas h\u00e9sitant vers la fronti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous venions de perdre une nouvelle bataille de l\u2019altermondialisme, mais certainement pas la guerre contre l\u2019empire. Nous ne doutions pas de la victoire finale.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait rentr\u00e9s tous penauds dans notre chalet des alpages pour un triste dimanche soir apr\u00e8s que nos \u00e9nergies militantes aient \u00e9t\u00e9 soumises \u00e0 rude \u00e9preuve. Alors c\u2019\u00e9tait \u00e7a la Suisse, cette addition de cantons qui avaient r\u00e9sist\u00e9 aux empires germaniques et austro-hongrois pour devenir le refuge des institutions internationales et la capitale mondiale de la finance. C\u2019\u00e9tait bien la peine d\u2019avoir eu des Guillaume Tell ou des Jean-Jacques Rousseau et, plus pr\u00e8s de nous, des Michel Simon et des Jean-Luc Godard. Triste Suisse, disions-nous, comme Baudelaire parlait de la \u00ab&nbsp;pauvre Belgique&nbsp;\u00bb, <em>une capitale pour rire<\/em>. Mais Gen\u00e8ve n\u2019\u00e9tait pas la capitale, c\u2019\u00e9tait juste une place forte de la finance internationale, au m\u00eame titre que Singapour ou Hong Kong.<\/p>\n\n\n\n<p>Une soir\u00e9e morose donc, avec les premiers incidents avec Antoine. On ne savait trop si c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9chec relatif de notre initiative spontan\u00e9e contre les banques suisses, mais Antoine tirait la gueule. Tout avait commenc\u00e9 par des questions assez triviales de m\u00e9nage et de vaisselle. Qu\u2019on sache qu\u2019il n\u2019avait pas d\u2019ordres \u00e0 recevoir de nous. Fran\u00e7oise lui avait fait remarquer qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas la bonniche et que les grandes id\u00e9es pour changer le monde devaient aussi s\u2019appliquer dans la sph\u00e8re domestique. Il n\u2019en avait pas fallu plus pour le courroucer.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Parce que tu crois que je ne fais rien chez moi. Je te rappelle que je vis seul depuis des ann\u00e9es et que je me tape les courses, le m\u00e9nage, la cuisine et tout le reste. Ici, je suis l\u00e0 pour me reposer et je n\u2019ai pas l\u2019habitude qu\u2019on me dise quoi faire. Je me sentis en droit d\u2019intervenir&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ici, on est trois et chacun prend sa part des corv\u00e9es. Peut-\u00eatre que tu te sens en vacances, mais Fran\u00e7oise et moi ne le sommes pas moins. Elle a raison, c\u2019est bien beau d\u2019afficher des grandes id\u00e9es \u00e0 la face du monde, mais \u00e7a commence par leurs applications dans la vie quotidienne. Ou alors ce n\u2019est qu\u2019une posture pour se donner bonne conscience. \u00c7a ne lui avait pas plu et il s\u2019\u00e9tait senti vis\u00e9, alors que ces propos s\u2019appliquaient aussi bien \u00e0 lui qu\u2019\u00e0 moi.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu parles des grandes id\u00e9es. On n\u2019arr\u00eate pas de parler de d\u00e9sob\u00e9issance civile et de r\u00e9sistance et on fait marche arri\u00e8re sit\u00f4t qu\u2019arrivent des flics. Cet apr\u00e8s-midi, on aurait pu au moins temporiser et continuer malgr\u00e9 leur intervention. Quitte \u00e0 se frotter un peu avec eux. Il y a des pays o\u00f9 ces gens-l\u00e0 n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 tirer sur la foule. Nous, qu\u2019est-ce qu\u2019on risque&nbsp;? Tout au plus une v\u00e9rification d\u2019identit\u00e9 au commissariat, une garde \u00e0 vue ou une amende. Et on se couche d\u00e8s qu\u2019on voit un k\u00e9pi. C\u2019est cette fois Fran\u00e7oise qui lui r\u00e9pondit avec humeur&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mais si t\u2019avais envie de jouer au cow-boy p\u00e9p\u00e8re, fallait pas te g\u00eaner. C\u2019est facile de se donner des airs de durs apr\u00e8s coup. T\u2019as vu comme tu es gaul\u00e9, avec ton \u00e2ge canonique et tes traitements hom\u00e9opathiques. Franchement, tu te serais envol\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re charge&nbsp;\u00bb. Je riais sous cape.<\/p>\n\n\n\n<p>On en \u00e9tait rest\u00e9s l\u00e0 d\u2019un \u00e9change qui mena\u00e7ait de virer \u00e0 l\u2019aigre, et Antoine se tint coi apr\u00e8s avoir march\u00e9 un peu dans la campagne environnante. Moi-m\u00eame, je profitais d\u2019un soleil tardif pour me d\u00e9gourdir les jambes. Fran\u00e7oise essaya avec maladresse d\u2019arrondir les angles. On avait encore la journ\u00e9e du lendemain \u00e0 passer ensemble et il ne s\u2019agissait pas de continuer \u00e0 manger de la soupe \u00e0 la grimace, du p\u00e2t\u00e9 de groin ou de la salade de museau (elle employait ce genre d\u2019expressions tr\u00e8s imag\u00e9es).<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Bon, Antoine, on ne va pas continuer \u00e0 se tirer la gueule. On n\u2019est pas l\u00e0 pour se donner des brevets de courage et des palmes de militantisme. Chacun fait ce qu\u2019il peut et voit midi \u00e0 sa porte. La force n\u2019est pas de notre c\u00f4t\u00e9 et on ne va pas se mettre \u00e0 rivaliser avec eux sur ce plan-l\u00e0. On a particip\u00e9 \u00e0 un sommet mondial et on a \u00e9t\u00e9 visibles. Qu\u2019est-ce que tu veux demander de plus&nbsp;? Il maugr\u00e9a un peu avant de nous signifier par un sourire crisp\u00e9 que nos rapports pouvaient retrouver toute leur cordialit\u00e9. Je f\u00e9licitais Fran\u00e7oise pour les tr\u00e9sors de diplomatie qu\u2019elle avait mis en \u0153uvre&nbsp;; l\u2019art du compromis, de la n\u00e9gociation et de la diplomatie n\u2019ayant pourtant jamais \u00e9t\u00e9 son fort. C\u2019\u00e9tait d\u2019autant plus m\u00e9ritoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, c\u2019\u00e9tait le dernier jour. Pour nous car Antoine avait lou\u00e9 le chalet pour la semaine. Il avait la fibre touristique et il nous avait fait respirer l\u2019air des cimes. Il garait sa petite voiture dans des endroits improbables et marchait vite devant nous, \u00e9puisant Fran\u00e7oise qui d\u00e9testait la marche \u00e0 pied. Il nous montrait du doigt les sommets et les vall\u00e9es, se lan\u00e7ant dans des grandes tirades sanctifiant la nature sans n\u00e9gliger aucunement les d\u00e9nominations g\u00e9ographiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui avais d\u00e9j\u00e0 dit que je n\u2019aimais pas la montagne et, comme je n\u2019aimais pas non plus la mer, il aurait pu me r\u00e9torquer, si cela avait \u00e9t\u00e9 son genre, la fameuse r\u00e9plique de Belmondo dans le<em> Pierrot le fou<\/em> de Godard&nbsp;:<em> \u00ab&nbsp;si vous n\u2019aimez ni la mer, ni la montagne, allez vous faire foutre&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em>. Sauf qu\u2019il restait la campagne, les vaches et les prairies. La campagne d\u00e9sol\u00e9e et nue, \u00ab&nbsp;d\u00e9bile et ch\u00e9tive&nbsp;\u00bb, comme \u00e9crivait Huysmans. Comme tous les citadins, je m\u2019y sentais bien et j\u2019aimais \u00e0 la regarder jusqu\u2019\u00e0 la contemplation.<\/p>\n\n\n\n<p>Laissant l\u00e0 Antoine, on \u00e9tait repartis le lundi soir, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 trois autour du lac de Gen\u00e8ve et fait le tour des institutions internationales de la cit\u00e9 de Calvin&nbsp;: l\u2019OMS, l\u2019OIT, la Croix Rouge, le Haut-Commissariat aux R\u00e9fugi\u00e9s et tant d\u2019autres encore. Des institutions indispensables \u00e0 la marche du monde, s\u00fbrement. Mais on n\u2019oubliait pas non plus qu\u2019il y avait l\u00e0 le si\u00e8ge de l\u2019OMC qui avait fait aussi l\u2019objet de rassemblements la veille. Juste des discours prononc\u00e9s avec conviction devant l\u2019\u00e9difice et applaudis par les activistes. Peu de choses en v\u00e9rit\u00e9, mais nous n\u2019\u00e9tions pas l\u00e0 pour casser la baraque. Un jour peut-\u00eatre\u2026 En attendant, on avait mis le feu au lac et ce n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait rien, symboliquement parlant. Faute d\u2019avoir prise sur le r\u00e9el, il fallait bien manier les symboles.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de quitter Gen\u00e8ve, j\u2019avais cherch\u00e9 la rue Calvin, l\u00e0 o\u00f9 \u00e9tait n\u00e9 et avait grandi Michel Simon, monstre sacr\u00e9 dans tous les sens du terme. \u00ab&nbsp;La rue qu\u2019a l\u2019vin&nbsp;\u00bb, disait-il, comme pour excuser par avance ses penchants alcooliques. J\u2019avais aussi not\u00e9 l\u2019adresse d\u2019un certain Nicolas Bouvier, grand ma\u00eetre du r\u00e9cit de voyage, et pas consternant lui, mais on n\u2019avait pas trouv\u00e9. Il est vrai que pour l\u2019\u2019usage du monde, on n\u2019\u00e9tait beaucoup moins dou\u00e9s que lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Un lecteur&nbsp;: comme Suisse, il y a aussi Yves R\u00e9nier. Oui, et aussi Marie Laforet ou Patrick Juvet. On va s\u2019arr\u00eater l\u00e0&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>15 avril 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>GEN\u00c8VE Le samedi soir, il y avait la finale de la Coupe de France entre Auxerre et le Paris Saint-Germain. Antoine avait tenu \u00e0 la regarder, alors que ce match m\u2019indiff\u00e9rait totalement, les deux \u00e9quipes \u00e9tant \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la passion qu\u2019il me savait pour le football. 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