{"id":3363,"date":"2023-05-11T13:53:28","date_gmt":"2023-05-11T11:53:28","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3363"},"modified":"2023-05-13T17:57:52","modified_gmt":"2023-05-13T15:57:52","slug":"consternants-voyageurs-vol-16","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3363","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 16"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>ROTTERDAM<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/illustration315.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3365\" width=\"577\" height=\"433\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/illustration315.jpg 260w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/illustration315-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 577px) 100vw, 577px\" \/><figcaption>On the port of Rotterdam (bei nigt). Photo Wikip\u00e9dia.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Il y avait l\u00e0 Fran\u00e7oise, sa grande copine Eve et moi, sur le port de Rotterdam. On \u00e9tait l\u00e0 pour une exposition J\u00e9r\u00f4me Bosch au mus\u00e9e de la ville. J\u2019ai tout de suite compris qu\u2019il y avait comme une erreur de casting et qu\u2019elles allaient tout g\u00e2cher. J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 mieux inspir\u00e9 de prendre un train et d\u2019aller voir \u00e7a tout seul. Mais bon, la facilit\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019a jamais chant\u00e9 Rotterdam \u00e0 ce que je sache. \u00ab&nbsp;Amsterdam&nbsp;\u00bb, tant qu\u2019on veut. Brel, Kevin Coyne, Bowie, B\u00e9art et j\u2019en passe, mais Rotterdam. Un port g\u00e9ant, le plus grand d\u2019Europe, des paquebots, des containers et des dockers (de moins en moins). Pas de quoi en faire une chanson. Rotterdam, c\u2019\u00e9tait d\u2019abord pour moi le Feyenoord \u2013 du nom d\u2019un quartier de la ville \u2013 avec ses couleurs rouges, blanches et noires, c\u2019\u00e9tait des groupes pop n\u00e9erlandais des ann\u00e9es 1960 comme les Outsiders ou Q65 et, par voie de cons\u00e9quence, des festivals rock comme ceux de Blokker, une commune avoisinante, dans ces ann\u00e9es-l\u00e0 et le fameux raout de l\u2019\u00e9t\u00e9 1970, avec les Byrds comme t\u00eates d\u2019affiche. Autant dire pas grand-chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Au vrai, je n\u2019avais jamais beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 Eve. Une midinette plut\u00f4t fleur bleue, mignarde et sentimentale \u00e0 l\u2019exc\u00e8s. Tout sucre et tout miel et le compliment facile, mais quand on la connaissait un peu mieux, on sentait bien l\u2019hypocrisie et la caut\u00e8le. Elle \u00e9tait en phase de rupture avec son concubin, un jeune gommeux horriblement snob qui se donnait le style anglais et avait en t\u00eate de ressembler \u00e0 John Lennon. Grand bien lui fasse. Il avait travaill\u00e9 dans le m\u00eame centre de la Cosmod\u00e9moniaque que Fran\u00e7oise et moi, dans l\u2019informatique. \u00c7a lui allait bien. Il n\u2019avait pas fait gr\u00e8ve en 1995 et, pour nous, c\u2019\u00e9tait r\u00e9dhibitoire. C\u2019\u00e9tait le genre \u00e0 se rendre aux A.G en prenant la parole sur le mode \u00ab&nbsp;les syndicats sont trop mous, il faudrait tout bloquer&nbsp;\u00bb, avant de marquer bruyamment ses d\u00e9saccords avec les diff\u00e9rents orateurs et de finir sagement par regagner son poste. En fait, la strat\u00e9gie traditionnelle des jaunes ne s\u2019assumant pas&nbsp;: mettre la barre tellement haute qu\u2019elle en devenait infranchissable.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc elle \u00e9tait redevenue libre, avec d\u00e9j\u00e0 des opportunit\u00e9s dont elle faisait myst\u00e8re. Il y avait un Corse qui l\u2019invitait pour les vacances, un ami d\u2019enfance qui \u00e9tait toujours amoureux d\u2019elle et un instituteur de Valenciennes qu\u2019elle avait rencontr\u00e9 en bo\u00eete de nuit. Il n\u2019avait pas fallu longtemps \u00e0 Eve pour qu\u2019elle daigne s\u2019\u00e9pancher sur ses amours. En fait, elle ne demandait qu\u2019\u00e0 en parler tout en donnant l\u2019impression de ne rien vouloir montrer de son jardin secret.<\/p>\n\n\n\n<p>La journ\u00e9e avait assez mal commenc\u00e9. J\u2019avais voulu les emmener \u00e0 Blokker, un patelin pas tr\u00e8s loin o\u00f9 on organisait des festivals dans les ann\u00e9es 1960. Les Pretty Things y avaient fait scandale en 1965, mais ils avaient eu aussi les Stones l\u2019ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s et les Beatles eux-m\u00eames et Armstrong y \u00e9taient pass\u00e9s faire un tour. J\u2019aurais souhait\u00e9 me documenter, \u00e0 la mairie peut-\u00eatre. On m\u2019avait object\u00e9 que je devenais p\u00e9nible avec mes nostalgies et que, quarante ans apr\u00e8s, on ne saisissait pas trop l\u2019int\u00e9r\u00eat de faire le d\u00e9tour. Je finis par en convenir, ne voyant pas moi-m\u00eame ce que j\u2019allais bien chercher dans ce village, en qu\u00eate de souvenirs, l\u00e0 o\u00f9 les jeunes de ces ann\u00e9es-l\u00e0 devaient \u00eatre devenus des notables assagis ou de paisibles retrait\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La visite au mus\u00e9e n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 non plus tr\u00e8s gratifiante. Alors que je m\u2019extasiais sur les d\u00e9tails de <em>La nef des fous <\/em>ou du<em> Jardin des d\u00e9lices<\/em>, elles en \u00e9taient \u00e0 se dire, entre elles, qu\u2019il fallait vraiment \u00eatre un grand malade pour peindre tout \u00e7a. Ce \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb devait correspondre dans leurs jolies bouches \u00e0 une sorte d\u2019\u00e9gout universel o\u00f9 venaient se d\u00e9verser tous les tourments de l\u2019humanit\u00e9 depuis la cr\u00e9ation. Une sorte d\u2019inconscient collectif naus\u00e9abond et visqueux.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais beau me lancer dans toutes sortes d\u2019explications, parler d\u2019ergot de seigle, de LSD, d\u2019hallucinog\u00e8nes et de cette secte des Adamites \u00e0 laquelle le g\u00e9nie de Bois-Le-Duc (Den Bosch en n\u00e9erlandais) aurait appartenu. Une secte critique du christianisme \u2013 pour ne pas dire satanique \u2013 qui niait la faute et la chute et qui pr\u00f4nait l\u2019amour libre et les jouissances effr\u00e9n\u00e9es dans un monde n\u2019ayant jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre ce paradis terrestre des \u00e9critures. Jim Morrison avait pr\u00e9sent\u00e9 une th\u00e8se universitaire l\u00e0-dessus, et cela ne lui avait pas \u00e9pargn\u00e9 ses obsession pour les serpents et pour le mal. Mais le Dostoievski du rock n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 cette contradiction pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>De guerre lasse, j\u2019abandonnais la partie en me disant que, de toute fa\u00e7on, je n\u2019avais jamais tenu sp\u00e9cialement \u00e0 partager mes plaisirs. J\u2019avais quand m\u00eame boud\u00e9 tout le reste de l\u2019apr\u00e8s-midi, en repensant aux splendeurs entrevues et \u00e0 la distance qui s\u2019\u00e9tait op\u00e9r\u00e9e entre elles et moi apr\u00e8s cet \u00e9change culturel orageux qui s\u2019\u00e9tait termin\u00e9 par le sempiternel \u00ab&nbsp;les go\u00fbts et les couleurs&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Il y a des crit\u00e8res objectifs&nbsp;\u00bb, avais-je argument\u00e9 en vain. Le pire est qu\u2019elles avaient l\u2019air de consid\u00e9rer que le sens commun, le bon sens partag\u00e9 de l\u2019esth\u00e9tique dominante allaient dans leur sens et que je n\u2019\u00e9chappais pas \u00e0 ces r\u00e8gles imm\u00e9moriales. Mon obstination \u00e0 entrer en p\u00e2moison devant les \u0153uvres du ma\u00eetre devait tenir \u00e0 une trouble qu\u00eate d\u2019originalit\u00e9. Pour un peu, elles auraient vu en moi un snob.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait arriv\u00e9s au bord du soir et mon humeur s\u2019\u00e9tait encore assombrie. J\u2019avais eu le tort de suivre un match du Stade de Reims sur le site de <em>L\u2019\u00c9quipe<\/em>, depuis mon t\u00e9l\u00e9phone portable, et le match avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 sous les bourrasques alors que les R\u00e9mois menaient trois \u00e0 z\u00e9ro contre Boulogne, en National. C\u2019\u00e9tait une rencontre que je m\u2019\u00e9tais promis d\u2019aller voir, mais j\u2019avais finalement opt\u00e9 pour Rotterdam car c\u2019\u00e9tait le dernier jour de l\u2019exposition.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; &nbsp;\u00ab&nbsp;Tu vas pas encore nous pourrir la soir\u00e9e avec tes conneries de football, m\u2019avait dit s\u00e8chement mon \u00e9pouse, coutumi\u00e8re de ce genre de r\u00e9flexion.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mon Dieu&nbsp;! Il s\u2019en fait pour si peu, avait rench\u00e9ri Eve. J\u2019avais fait dans la provocation.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui, et alors&nbsp;? D\u00e9j\u00e0 que vous m\u2019avez g\u00e2ch\u00e9 mon plaisir avec Blokker et Bosch. Puis en regardant fixement Eve dans les yeux, ces yeux bleus p\u00e2les inexpressifs. D\u2019ailleurs, il n\u2019y a pas grand-chose pour moi de plus important que le football, le rock, la litt\u00e9rature\u2026 Et J\u00e9r\u00f4me Bosch&nbsp;!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah ben je ne savais pas que c\u2019\u00e9tait \u00e0 ce point-l\u00e0&nbsp;\u00bb. Elle s\u2019\u00e9tait tourn\u00e9e vers Fran\u00e7oise avec un air navr\u00e9, fa\u00e7on de lui faire comprendre qu\u2019elle la plaignait de vivre avec un lascar pareil.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis on \u00e9tait repartis et j\u2019avais essuy\u00e9 une nouvelle d\u00e9convenue lorsque Eve s\u2019\u00e9tait propos\u00e9e de nous retenir \u00e0 d\u00eener.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh pas grand-chose, avait-elle minaud\u00e9, une petite d\u00eenette. C\u2019est juste pour que vous fassiez la connaissance de Jean-Marie, celui que j\u2019ai rencontr\u00e9 au Macumba. Tr\u00e8s gentil et attentionn\u00e9. Une cr\u00e8me d\u2019homme&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment refuser&nbsp;? On aurait eu mauvaise gr\u00e2ce. De toute fa\u00e7on, la journ\u00e9e avait mal commenc\u00e9 alors autant qu\u2019elle finisse mal. Et puis, apr\u00e8s tout, je n\u2019\u00e9tais pas asocial au point de ne pas appr\u00e9cier l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une belle rencontre. Sait-on jamais&nbsp;? J\u2019allais \u00eatre d\u00e9\u00e7u.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait \u00e0 peine quitt\u00e9 l\u2019ascenseur que le Jean-Marie avait mis le nez dehors. Il nous attendait \u00e0 la porte de l\u2019appartement situ\u00e9 aux seizi\u00e8me \u00e9tage d\u2019une tour de la banlieue de Lille. Je d\u00e9testais cet endroit, ne serait-ce que pour sa hauteur et j\u2019avais le vertige rien que de regarder par la fen\u00eatre. Et puis il y avait tous ces bibelots, ces animaux en peluche, ces figurines qui d\u00e9notaient un go\u00fbt parfait pour le cucul la praline et le ravissement niais.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s l\u2019ap\u00e9ritif, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 envahi par sa connerie satisfaite qui triomphait provisoirement devant ma lassitude. D\u2019instinct, ce type me d\u00e9plaisait. Il avait commenc\u00e9 avec sa bagnole pour d\u00e9river vers le car-jacking, cette plaie des temps modernes. D\u00e9j\u00e0, quand on commen\u00e7ait \u00e0 me parler voiture ou m\u00e9canique, j\u2019avais une f\u00e2cheuse tendance \u00e0 l\u2019endormissement.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Non mais vous vous rendez compte&nbsp;, des gens qui profitent de l\u2019effet de surprise pour prendre le contr\u00f4le de votre v\u00e9hicule\u2026&nbsp;\u00bb. Je ne me rendais pas vraiment compte et je m\u2019en fichais \u00e9perdument. Il avait continu\u00e9 sur les auteurs de ces horribles m\u00e9faits, souvent des Maghr\u00e9bins (il n\u2019y pouvait rien mais c\u2019\u00e9tait comme \u00e7a). Puis c\u2019\u00e9tait le trafic de cannabis entre la Belgique et le Maroc. L\u00e0 aussi, des Marocains qui faisaient r\u00e9gner la terreur dans les banlieues de Bruxelles. Schaerbeck, Molenbeck, Saint-Gilles\u2026 Il tenait son sujet et ne d\u00e9viait pas de sa ligne car, apr\u00e8s les Maghr\u00e9bins, ce fut le tour des Roms et des migrants. Une plaie&nbsp;! Il ne restait plus que les ch\u00f4meurs, les homosexuels et les gauchistes pour avoir le programme complet du Front National.<\/p>\n\n\n\n<p>Voyant bien que j\u2019\u00e9tais passablement contrari\u00e9 et me connaissant, Eve essayait de d\u00e9tourner la conversation du t\u00e9nor de la b\u00eatise repl\u00e8te, mais il n\u2019avait pas la finesse de percevoir ces appels pourtant appuy\u00e9s. Fran\u00e7oise, elle, faisait diversion en noyant Eve sous un flot de paroles qui concernaient aussi bien sa fille que le r\u00e9cit de nos derni\u00e8res vacances ou son groupe de fl\u00fbtistes qui jouait de la musique Renaissance dans les \u00e9glises.<\/p>\n\n\n\n<p>De bonne composition et sentant monter la col\u00e8re, j\u2019essayais de l\u2019orienter vers son m\u00e9tier, ses classes et les gamins qu\u2019il avait \u00e0 charge.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Oh il y en a quelques-uns de difficiles. Toujours les m\u00eames&#8230; (des Maghr\u00e9bins je supposais). Mais dans l\u2019ensemble, \u00e7a se passe bien. Il suffit d\u2019avoir un peu d\u2019autorit\u00e9 et surtout d\u2019avoir les comp\u00e9tences p\u00e9dagogiques. Le reste vient tout seul. Et puis je suis bient\u00f4t en retraite alors\u2026&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors\u2026 Il avait les cheveux tr\u00e8s courts et le sourcil broussailleux, des grandes dents mal plant\u00e9es et un regard bovin dissimul\u00e9 derri\u00e8re d\u2019\u00e9paisses lunettes de myope. Je l\u2019avais baptis\u00e9 in petto \u00ab&nbsp;le n\u00e9ant avec des lunettes&nbsp;\u00bb. Je pensais \u00e0 tous ces pauvres gosses dont l\u2019\u00e9veil au monde s\u2019effectuait sous la f\u00e9rule de cet escogriffe stupide et inculte. J\u2019imaginais un seul instant, au risque du vertige, un gamin intelligent et curieux pris dans les rets de ce parangon de b\u00eatise et de suffisance. Ainsi, l\u2019\u00e9ducation nationale \u00e9tait capable de tels crimes contre l\u2019\u00e9panouissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le repas fut vite exp\u00e9di\u00e9 et Fran\u00e7oise et moi avions pr\u00e9text\u00e9 la fatigue pour rentrer sit\u00f4t le dessert aval\u00e9. Elle semblait avoir les m\u00eames r\u00e9ticences que moi envers ce Jean-Marie, sauf qu\u2019elle \u00e9tait plus tol\u00e9rante. Et puis, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre le futur partenaire de sa copine et cela valait bien tous les accommodements. Il importait pour elle de composer. N\u00e9anmoins, je ne pus m\u2019emp\u00eacher de leur signifier ma mauvaise humeur et de les quitter fra\u00eechement, d\u00e9j\u00e0 engouffr\u00e9 dans l\u2019ascenseur alors que les conversations s\u2019achevaient sur le pas de leur porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui fis part du surnom que je lui avais trouv\u00e9 et elle m\u2019avait regard\u00e9 le sourcil fronc\u00e9, comme une institutrice fustigeant une impertinence.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;le n\u00e9ant avec des lunettes&nbsp;\u00bb. Tu crois pas que tu exag\u00e8res&nbsp;? Il a le droit d\u2019avoir ses opinions. Il ne vit s\u00fbrement pas les m\u00eames r\u00e9alit\u00e9s que toi. Et puis, ne serait-ce que par rapport \u00e0 mon amie, tu devrais quand m\u00eame mod\u00e9rer tes jugements.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il a beau avoir l\u2019heur de plaire \u00e0 ta copine, je sais reconna\u00eetre un con. Un con raciste et plut\u00f4t facho. Un de ces bons fran\u00e7ais qui seraient p\u00e9tainistes en temps de guerre. Quand je pense que ce type est instituteur. C\u2019est comme si je travaillais dans un garage ou que je me lan\u00e7ais dans l\u2019informatique\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; D\u2019habitude on dit \u00ab&nbsp;aussi fait pour \u00eatre instituteur que je suis fait pour \u00eatre archev\u00eaque&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Non, archev\u00eaque, je crois que j\u2019aurais su, \u00e0 condition un peu d\u2019entra\u00eenement. M\u00eame pas besoin d\u2019avoir la foi. L\u2019informatique, c\u2019est par rapport \u00e0 la technique, \u00e0 la technologie si tu aimes mieux&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je lui avais racont\u00e9 comment je fuyais les cours de technologie en troisi\u00e8me et quatri\u00e8me. Des cendres de cigarette dans la bi\u00e8re, avaler de la glace pour provoquer la fi\u00e8vre ou chauffer le thermom\u00e8tre discr\u00e8tement avant prise de temp\u00e9rature. Je passais le plus clair du lundi \u00e0 l\u2019infirmerie ou dans un petit lit mis \u00e0 ma disposition par le p\u00e8re sup\u00e9rieur. Et ce professeur sadique qui \u00e9tait le seul \u00e0 faire un \u00ab&nbsp;je vous salue Marie&nbsp;\u00bb avant la classe et qui m\u2019avait humili\u00e9 lorsque sur un cours sur les m\u00e9taux, j\u2019avais parl\u00e9 de l\u2019airain et de <em>La biche aux pieds d\u2019airain<\/em>, un r\u00e9cit antique qu\u2019il ne connaissait pas&nbsp;; et d\u2019insister sur le fait que l\u2019airain \u00e9tait le m\u00e9tal dont on faisait les cloches.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait ri et \u00e7a avait d\u00e9tendu un peu l\u2019atmosph\u00e8re. Rotterdam et Jean-Marie ne seraient plus qu\u2019un mauvais souvenir. Restait Eve, mais c\u2019\u00e9tait son amie et les voies de l\u2019amiti\u00e9 \u00e9taient parfois imp\u00e9n\u00e9trables.<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7oise travaillait dans un centre d\u2019appel de la Cosmod\u00e9moniaque et elle en avait plus qu\u2019assez de se faire rabrouer par des clients m\u00e9contents qui l\u2019envoyaient pa\u00eetre. De mon c\u00f4t\u00e9, ce n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re plus folichon encore que je commen\u00e7ais \u00e0 varier mes plaisirs avec des fonctions de tr\u00e9sorier d\u2019un de ces Comit\u00e9s d\u2019\u00e9tablissement dont venait de se doter l\u2019entreprise. Pour \u00e9chapper \u00e0 nos tourmenteurs, on avait d\u00e9cid\u00e9 de passer une petite semaine en Bourgogne, \u00e0 P\u00e2ques.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait trouv\u00e9 un g\u00eete \u00e0 Beaune, et la propri\u00e9taire nous avait so\u00fbl\u00e9 le premier soir avec des grands verres de bourgogne m\u00eal\u00e9s de cr\u00e8me de cassis. Cardinal ou communard, \u00e7a d\u00e9pendait de la couleur politique de celui ou celle qui servait. Au d\u00e9but, j\u2019essayais de faire des rapprochements entre les Pays-Bas et la Bourgogne et je prenais Charles-Quint comme d\u00e9nominateur commun d\u2019un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Ou quelque chose comme \u00e7a. Le Saint-Empire Romain Germanique et les Provinces Unies. Un peu d\u2019histoire&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>On parcourait la r\u00e9gion en cherchant des coins de promenade entre les vignobles. On d\u00eenait le soir dans des auberges avec d\u2019invariables menus \u00e0 base d\u2019\u0153ufs meurette et de b\u0153uf bourguignon. Un jour, avec le chien, on s\u2019\u00e9tait perdus dans le vignoble Aloxe-corton et deux molosses nous avaient poursuivi jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on se r\u00e9fugie dans la voiture. Le chien avait juste eu le temps de monter avant que le propri\u00e9taire ne rappelle ses cerb\u00e8res. On en avait \u00e9t\u00e9 quitte pour la peur. N\u2019emp\u00eache, il n\u2019y avait pas grand-chose \u00e0 faire dans le coin et on commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019ennuyer. J\u2019avais emport\u00e9 avec moi un dossier sur les avantages et inconv\u00e9nients des diff\u00e9rentes banques et \u00e9tablissements financiers quant \u00e0 la question de leur confier les fonds du C.E et j\u2019attrapais des migraines rien qu\u2019\u00e0 lire les chiffres sur les pourcentages, les taux d\u2019\u00e9pargne, les agios et leurs pr\u00e9occupations environnementales et sociales. Sur ce plan, elles rivalisaient toutes et c\u2019\u00e9tait \u00e0 croire que les banquiers n\u2019avaient choisi ce m\u00e9tier que pour des enjeux de climat et de biodiversit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le dimanche, avant de partir, on s\u2019\u00e9tait r\u00e9jouis du grand chelem des socialistes aux R\u00e9gionales. Pas qu\u2019on attendait encore quoi que ce soit d\u2019eux, mais on se plaisait \u00e0 imaginer la gueule des Raffarin, Chirac et consorts. \u00c7a nous consolait du retour \u00e0 nos soucis professionnels, elle \u00e0 Wanadoo et moi dans un service de r\u00e9clamation pour V.I.P, politiciens, notables et chefs d\u2019entreprises.<\/p>\n\n\n\n<p>En rentrant, on allait vite apprendre que la Cosmod\u00e9moniaque entendait se s\u00e9parer de 22.000 salari\u00e9s (sur une centaine de milliers), et que ces d\u00e9parts auraient lieu \u00ab&nbsp;par la porte ou par la fen\u00eatre&nbsp;\u00bb, comme l\u2019avait clam\u00e9 le triste sire mis \u00e0 son poste par les march\u00e9s pour sa b\u00eatise et sa f\u00e9rocit\u00e9. La mode des suicides devait suivre. Une autre version du n\u00e9ant avec des lunettes, mais avec aussi du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>2 mai 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ROTTERDAM Il y avait l\u00e0 Fran\u00e7oise, sa grande copine Eve et moi, sur le port de Rotterdam. On \u00e9tait l\u00e0 pour une exposition J\u00e9r\u00f4me Bosch au mus\u00e9e de la ville. J\u2019ai tout de suite compris qu\u2019il y avait comme une erreur de casting et qu\u2019elles allaient tout g\u00e2cher. J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 mieux inspir\u00e9 de prendre un&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3363\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3365,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3363"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3363"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3363\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3390,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3363\/revisions\/3390"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3365"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3363"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3363"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3363"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}