{"id":3446,"date":"2023-06-22T12:57:42","date_gmt":"2023-06-22T10:57:42","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3446"},"modified":"2023-06-22T12:57:43","modified_gmt":"2023-06-22T10:57:43","slug":"consternants-voyageurs-vol-18","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3446","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 18"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>ROCHESTER<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"640\" height=\"480\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/illustration331.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3448\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/illustration331.jpg 640w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/illustration331-300x225.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/illustration331-600x450.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/illustration331-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><figcaption>Le Dinghall, mus\u00e9e Dickens \u00e0 Rochester.  Mieux vaut celui de Londres. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00c9tait-ce en 2007 ou en 2008&nbsp;? Moi qui, paraphrasant C\u00e9line, le citait souvent avec ma phrase f\u00e9tiche&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019ai une m\u00e9moire d\u2019\u00e9l\u00e9phant qui compense ma connerie&nbsp;\u00bb, je n\u2019en \u00e9tais plus tr\u00e8s s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>Plut\u00f4t 2008, avec la crise des subprimes et la faillite de Goldman-Sachs qui avait provoqu\u00e9 cette crise financi\u00e8re internationale venue d\u00e9mentir toutes les th\u00e9ories aberrantes fond\u00e9es sur la libre r\u00e9gulation des march\u00e9s et la main invisible, v\u00e9ritable acte de foi pour des gens opulents qui n\u2019avaient de credo et de confiteor que leur argent gag\u00e9 en bourse.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il n\u2019avait \u00e9t\u00e9 question d\u2019un bouleversement susceptible de provoquer des faillites et des licenciements, l\u2019\u00e9pisode aurait \u00e9t\u00e9 plut\u00f4t joyeusement v\u00e9cu, \u00e0 voir cette panique mondiale, ces \u00e9conomistes dits classiques se lancer dans leurs explications, ces guignols de gouvernants europ\u00e9ens qui agitaient les bras et s\u2019\u00e9puisaient en formules creuses sur le mode \u00ab&nbsp;tout va s\u2019arranger, un mauvais moment \u00e0 passer&nbsp;\u00bb. N\u2019emp\u00eache, ils avaient vir\u00e9 Berlusconi, remplac\u00e9 par un technocrate ancien commissaire europ\u00e9en. On ne rigolait plus. La Gr\u00e8ce n\u2019allait pas rigoler non plus sous la f\u00e9rule allemande, et le quinquennat Sarkozy, sauf en faisant abstraction du c\u00f4t\u00e9 De Fun\u00e8s du personnage avec tics d\u2019\u00e9paule et fautes de fran\u00e7ais (\u00ab&nbsp;casse-toi pauv\u2019 con&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;faut tout qu\u2019je fasse dans ce pays&nbsp;\u00bb), n\u2019allait pas \u00eatre une partie de plaisir. Le pire \u00e9tait encore lorsqu\u2019il s\u2019exprimait correctement avec ses \u00abl\u2019\u00e9cologie \u00e7a commence \u00e0 bien faire&nbsp;\u00bb ou autres \u00ab&nbsp;vous en avez assez madame de cette racaille&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le big crunch, le grand crash, la grosse crise financi\u00e8re avait provoqu\u00e9 la fermeture de plusieurs petites entreprises dans ma zone, sur Roubaix \u2013 Tourcoing, et je me souviens \u00eatre all\u00e9 dans le quartier de mon enfance soutenir un piquet de gr\u00e8ve devant un bataillon de policiers aux aguets. J\u2019avais parcouru la grande rue qui menait de la gare \u00e0 la fronti\u00e8re belge, et je m\u2019\u00e9tais arr\u00eat\u00e9 non loin de l\u2019ancien domicile de mes parents, dans un quartier perdu o\u00f9, l\u2019\u00e9t\u00e9, les rues sentaient l\u2019odeur de moutarde pourrie des cotonni\u00e8res. J\u2019aimais ces murs de briques rouges noircies par la suie et la fum\u00e9e et j\u2019imaginais, \u00e0 peine sorti de l\u2019enfance, que cela devait \u00eatre la m\u00eame monotonie ouvri\u00e8re d\u00e9solante \u00e0 Birmingham, \u00e0 Manchester, \u00e0 Sheffield, dans le Nord de Londres ou \u00e0 Liverpool, l\u00e0 o\u00f9 \u00e9taient n\u00e9s, autant par hasard que j\u2019\u00e9tais n\u00e9 moi-m\u00eame, mes groupes anglais favoris. Le textile, les fuseaux de laine, le coton, les peignages, les tissages\u2026 Tout me ramenait, en imagination, au vieux sud am\u00e9ricain et au blues rural des vieux sorciers n\u00e8gres qui avaient fini par contaminer toute la jeunesse occidentale. <em>Everyday I have the blues<\/em>, aurais-je pu chanter \u00e0 l\u2019\u00e9poque, si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 capable d\u2019aligner trois accords de guitare et trois mots d\u2019anglais.<\/p>\n\n\n\n<p>Je laissais tomber le piquet de gr\u00e8ve, qui n\u2019avait aucunement besoin de ma pr\u00e9sence, pour aller fl\u00e2ner dans les rues alentour et je reconnaissais parfois de vieilles enseignes et d\u2019anciens magasins, des vestiges seulement devinables en imagination alors qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 recouverts d\u2019une nouvelle raison sociale. J\u2019essayais de revoir mon \u00e9cole primaire, m\u00e9connaissable, ou un petit jardin botanique sur lequel on avait b\u00e2ti un immeuble. Un voyage dans le pass\u00e9 qui ne tenait pas seulement de la nostalgie, mais me procurait une joie intense et presque inqui\u00e9tante. Tout cela avait exist\u00e9 et j\u2019y avais pass\u00e9 mon temps le plus heureux. Tout cela avait surv\u00e9cu par bribes, m\u00eame si recouvert par les affres de la modernit\u00e9. Mon imagination faisait revivre les d\u00e9cors et je ne m\u2019\u00e9tais jamais senti aussi bien, en paix avec moi-m\u00eame et avec le monde qui pouvait bien s\u2019effondrer. C\u2019\u00e9tait comme si l\u2019enfant guidait l\u2019adulte dans une harmonie enfin retrouv\u00e9e. J\u2019\u00e9tais proche d\u2019une sorte de doux d\u00e9lire psycho-g\u00e9ographique, cette science de l\u2019errance invent\u00e9e par les situationnistes. J\u2019allais embrasser la profession de m\u00e9morialiste b\u00e9n\u00e9vole.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais une autre situation professionnelle qui, elle, avait chang\u00e9, si on pouvait parler de situation tant elle \u00e9tait inconfortable. La direction de la Cosmod\u00e9moniaque avait d\u00e9cid\u00e9 que notre service de r\u00e9clamations pour V.I.P allait maintenant d\u00e9pendre de la r\u00e9gion Nord-Est, ce qui avait valu une restructuration du Comit\u00e9 d\u2019\u00c9tablissement lui-m\u00eame et j\u2019avais \u00e9t\u00e9 \u00e9lu d\u2019extr\u00eame justesse comme suppl\u00e9ant du C.E r\u00e9gional. Fini mon poste tranquille de tr\u00e9sorier et mes d\u00e9l\u00e9gations \u00e0 rallonge. Je sauvais les meubles en \u00e9tant \u00e9lu d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de personnel, mais il me fallait retourner au boulot le plus clair du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Les m\u00e9thodes de travail avaient chang\u00e9 et je ne me reconnaissais plus dans ces scripts et ces mod\u00e8les st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s qu\u2019il nous fallait recopier, en \u00e9vitant d\u2019y mettre la moindre touche personnelle. J\u2019avais os\u00e9 dire en s\u00e9ance des D\u00e9l\u00e9gu\u00e9s de personnel que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 un virage ali\u00e9nant qui r\u00e9duisait les salari\u00e9s \u00e0 n\u2019\u00eatre que de simples ex\u00e9cutants rab\u00e2chant des formules toutes faites. Le D.R.H avait object\u00e9 que cela facilitait la vie des \u00ab&nbsp;collaborateurs&nbsp;\u00bb, et qu\u2019on n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 pour faire de la litt\u00e9rature. Les quelques membres des syndicats jaunes (CFDT, CFTC, CFE-CGC et F.O) avaient souscrit \u00e0 ces sages paroles, arguant que le personnel se r\u00e9jouissait bien au contraire de ces \u00e9volutions propres \u00e0 faciliter le travail et \u00e0 pouvoir se consacrer \u00e0 l\u2019enqu\u00eate et \u00e0 l\u2019investigation des \u00ab&nbsp;cas clients&nbsp;\u00bb, comme ils disaient. Je me faisais l\u2019impression, et encore plus avec mes coll\u00e8gues, d\u2019\u00eatre revenu d\u2019un monde lointain qui m\u2019avait disqualifi\u00e9. Une sorte d\u2019apparatchik syndical qu\u2019on disait coup\u00e9 des r\u00e9alit\u00e9s du travail. On me donnait donc des t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9titives et fastidieuses que j\u2019accomplissais le plus rapidement possible afin d\u2019aller distribuer mes tracts, mes compte-rendu de C.E ou mes journaux de section. On tol\u00e9rait cet abus du droit syndical, hors permanence, l\u2019essentiel \u00e9tant que je n\u2019\u00e9tais pas en contact avec mes coll\u00e8gues. J\u2019\u00e9tais contagieux et je nuisais \u00e0 cette belle harmonie chaudement travailleuse. Notre syndicalisme radical, \u00ab&nbsp;de classe et de masse&nbsp;\u00bb, effrayait les opportunistes et les ambitieux qui se voyaient bien, \u00e0 condition de docilit\u00e9 et de reptation, occuper de plus hautes fonctions.<\/p>\n\n\n\n<p>Du C.E, ils ne retenaient que les offres de voyage, les bons d\u2019achat ou les vacances. Encore \u00e9taient-ils unanimes pour estimer qu\u2019ils ne voyaient pas au nom de quoi des culs de plomb de syndicalistes choisissaient leurs loisirs et leurs activit\u00e9s culturelles ou touristiques. Mieux valait \u00e0 tout prendre diviser le pourcentage de la masse salariale \u00e0 \u00e9galit\u00e9 entre tout le personnel et chacun en userait comme il l\u2019entendait. J\u2019avais beau leur expliquer que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 la n\u00e9gation des C .E tels que souhait\u00e9s par le Conseil National de la R\u00e9sistance, par les syndicats et les organisations ouvri\u00e8res, ils n\u2019en d\u00e9mordaient pas, sachant \u00e0 peine de quoi je voulais bien parler. \u00c0 quoi bon s\u2019\u00e9puiser&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais quand m\u00eame profit\u00e9 d\u2019une offre pour un voyage d\u2019une journ\u00e9e \u00e0 Rochester (Kent) dont l\u2019argument principal \u00e9tait la visite du mus\u00e9e Dickens, le Guidhall. Fran\u00e7oise m\u2019accompagnait ainsi que son amie Eve. Fanny, la fille de Fran\u00e7oise, n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 du voyage, partie vivre en Basse-Normandie, dans le village o\u00f9 \u00e9tait n\u00e9 G\u00e9ricault (je l\u2019avais appris en lisant <em>La semaine sainte<\/em>, d\u2019Aragon).<\/p>\n\n\n\n<p>Nous part\u00eemes un dimanche matin aux aurores, et je d\u00e9testais par-dessus tout ces r\u00e9veils matutinaux qui me volaient du temps de sommeil. Ayant toutes les peines \u00e0 m\u2019endormir, j\u2019avais l\u2019habitude de profiter des week-ends pour rattraper mon retard.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019\u00e9tait encore le m\u00eame voyage avec le car, le tunnel, les boutiques d\u00e9tax\u00e9es et le car \u00e0 nouveau jusqu\u2019au Kent, autant dire la grande banlieue de Londres, entre Tamise et Manche. Le chauffeur avait signal\u00e9 \u00e0 notre attention la ville de Canterbury, haut-lieu de l\u2019\u00e9glise anglicane. Il avait aussi parl\u00e9 d\u2019une bataille navale hom\u00e9rique contre l\u2019invincible armada, en 1588, \u00e0 Gravelines, le patelin o\u00f9 j\u2019avais pass\u00e9 mon enfance. Je ne voyais pas le rapport avec le Kent. Il avait aussi tenu \u00e0 nous \u00e9num\u00e9rer les grands personnages issus de ce comt\u00e9&nbsp;: Dickens bien s\u00fbr (de Rochester), mais aussi Darwin, Roald Dahl et Sir Winston Churchill, sans parler de l\u2019exil de Napol\u00e9on III. C\u2019\u00e9tait, \u00e0 l\u2019en croire, la province des g\u00e9nies de l\u2019Angleterre \u00e9ternelle et il le disait en toute neutralit\u00e9, \u00e9tant lui-m\u00eame natif de H\u00e9nin-Li\u00e9tard devenu H\u00e9nin-Beaumont dans les ann\u00e9es 1970.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait encore pire que ce que j\u2019avais craint. La ville \u00e9tait plut\u00f4t belle, au bord de la rivi\u00e8re Medway, avec sa cath\u00e9drale et son ch\u00e2teau-fort, mais tout tenait du rituel touristique avec visites obligatoires, d\u00e9jeuner m\u00e9diocre dans un restaurant genre hall de gare et, le clou de la journ\u00e9e, le mus\u00e9e Guidhall consacr\u00e9 \u00e0 Dickens qui n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re qu\u2019une sorte de Disneyland o\u00f9 les personnages du vieux Charles auraient remplac\u00e9 Mickey, Donald et leurs amis. C\u2019\u00e9tait tellement pitoyable que, apr\u00e8s une discussion un peu vive, j\u2019avais pris un vieux train pour Londres pour aller visiter le vrai mus\u00e9e Dickens, celui de Doughty Street dans le quartier de Bloomsbury, en plein c\u0153ur de Londres. J\u2019avais laiss\u00e9 esp\u00e9rer mon retour en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, tout en leur demandant de ne pas m\u2019attendre au cas o\u00f9 j\u2019aurais eu \u00e0 m\u2019attarder. Elles n\u2019avaient pas compris et s\u2019\u00e9taient mises \u00e0 pousser les hauts cris, mais je ne leur avais pas dit qu\u2019il me tardait d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette ambiance m\u00eal\u00e9e de stupidit\u00e9 et de mignardise, duss\u00e9-je passer la nuit \u00e0 Londres. Aussi bien, le lendemain \u00e9tait le lundi de Pentec\u00f4te et j\u2019avais un congr\u00e8s f\u00e9d\u00e9ral de mon syndicat \u00e0 Merlimont (Pas De Calais) dans la semaine. Bref, je pouvais me mettre en roue libre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je traversais les jardins publics entre Bedford et Russell Square, et j\u2019entrais dans l\u2019antre de Dickens o\u00f9 tous les personnages issus de sa prodigieuse imagination allaient, je l\u2019esp\u00e9rais, m\u2019\u00eatre pr\u00e9sent\u00e9s. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 15 heures et je ne me faisais plus beaucoup d\u2019illusion sur un possible retour avec le groupe. Autant aller trouver Dickens l\u00e0 o\u00f9 il avait v\u00e9cu, plut\u00f4t que l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait n\u00e9, par hasard.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais quasiment tout lu de lui depuis une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e de l\u2019<em>ORTF<\/em> bas\u00e9e sur <em>Monsieur Pickwick<\/em> o\u00f9 des dandys habill\u00e9s comme George Brummel \u00e9changeaient des r\u00e9pliques drolatiques. Depuis, les <em>David Copperfield, Oliver Twist, <\/em><em>L<\/em><em>a petite Dorritt <\/em>et son vieux Fagin de p\u00e8re, le vieux Scrooge, Pip ou Le Renard n\u2019avaient plus le moindre secret pour moi. \u00c0 chaque No\u00ebl, je m\u2019\u00e9tais mis \u00e0 lire un roman de Dickens et, apr\u00e8s les contes de No\u00ebl et les contes des Deux villes, j\u2019avais d\u00e9vor\u00e9 l\u2019histoire de Grimaldi, le c\u00e9l\u00e8bre mime londonien. Tout chez Dickens relevait de l\u2019enchantement.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019attardais sur les portraits du ma\u00eetre, les tr\u00e9sors de bibliophiles, la correspondance et les manuscrits rares o\u00f9 son \u00e9criture r\u00e9guli\u00e8re et droite composait des lignes calligraphi\u00e9es. Chaque pi\u00e8ce \u00e9tait un bonheur o\u00f9 \u00e9tait \u00e9galement racont\u00e9e, en parall\u00e8le, cette Angleterre \u00e0 l\u2019aube de la deuxi\u00e8me r\u00e9volution industrielle impitoyable et dure aux pauvres. Il y avait aussi ces portraits de personnages secondaires que je connaissais par ou\u00ef dire, parfois par des noms de groupes de rock.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait le cas de Uriah Heep, et de Mott The Hoople, avant que je ne m\u2019aper\u00e7usse que ce dernier nom n\u2019avait rien \u00e0 voir avec l\u2019univers de Dickens. Il y avait aussi Jethro Tull, un vocable qui collait bien au Victor Hugo (ou le Goethe) britannique, mais ce n\u2019\u00e9tait que l\u2019inventeur du semoir. Bref, on ne pr\u00eatait qu\u2019aux riches, abusivement.<\/p>\n\n\n\n<p>Une galerie de portraits r\u00e9ussie o\u00f9 des bourgeois m\u00e9chants et avares torturaient des petits gar\u00e7ons espi\u00e8gles parfois sauv\u00e9s par quelques originaux \u00e0 la fibre humaniste. Et des femmes, des filles au grand c\u0153ur victimes de suborneurs ou de malfaisants au physique avantageux. L\u2019univers de Dickens \u00e9tait bien l\u2019univers de la City o\u00f9 des gentlemen aux mani\u00e8res d\u00e9licates saignaient \u00e0 blanc un peuple de mis\u00e9rables trop engonc\u00e9s dans des questions de survie pour se r\u00e9volter. Dommage que Dickens n\u2019e\u00fbt pas connu Marx, pourtant enterr\u00e9 sous le sol londonien, ils auraient eu beaucoup de choses \u00e0 se dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Sinon, Uriah Heep \u00e9tait un personnage de <em>David Copperfield<\/em> r\u00e9put\u00e9 pour son obs\u00e9quiosit\u00e9, son c\u00f4t\u00e9 cauteleux, son hypocrisie et sa papelardise. Bref, un parfait tordu (\u00ab&nbsp;kinky&nbsp;\u00bb) n\u2019ayant pour ligne droite que la poursuite de ses int\u00e9r\u00eats, qu\u2019ils fussent financiers ou libidineux.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aurais pu y rester des heures de plus, mais on sonnait d\u00e9j\u00e0 l\u2019heure de la fermeture et, sachant qu\u2019il ne me servirait plus \u00e0 rien de courir vers Rochester o\u00f9 on ne m\u2019attendait plus, je d\u00e9cidais de prendre un m\u00e9tro jusqu\u2019\u00e0 la gare de Victoria afin de prendre le premier Eurostar du lendemain. J\u2019\u00e9lisais r\u00e9sidence d\u2019une nuit dans cet h\u00f4tel qui m\u2019avait vu passer il y a 30 ans, avec toujours ses fen\u00eatres guillotine et son perron arbor\u00e9. Je n\u2019avais ni valise ni r\u00e9veil et le personnel avait charge de me r\u00e9veiller d\u00e8s potron-minet. Je partais sans m\u00eame avoir eu le temps d\u2019avaler un breakfast peu rago\u00fbtant avec saucisses et haricots sauce tomate. C\u2019\u00e9tait plus que mon estomac habitu\u00e9 aux viennoiseries n\u2019en pouvait supporter. Je quittais Londres au bord du vomissement. Familier des voyages \u00e0 Londres, je m\u2019\u00e9tais astreint \u00e0 ne plus y mettre un pied dans les ann\u00e9es Thatcher et j\u2019avais tenu parole bien apr\u00e8s sa destitution. Ce n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re que la troisi\u00e8me fois, apr\u00e8s un voyage organis\u00e9 par les supporters du Stade de Reims pour voir jouer Robert Pir\u00e8s \u00e0 Highbury (la pelouse d\u2019Arsenal) et le p\u00e9riple procolien de Southend On Sea, que j\u2019avais repris contact avec le sol anglois.<\/p>\n\n\n\n<p>Je rentrais le lundi en fin d\u2019apr\u00e8s-midi et c\u2019est le d\u00e9sastre qui m\u2019attendait de pied ferme. Fran\u00e7oise avait essay\u00e9 de me joindre depuis des heures mais la batterie \u00e9tait \u00e0 plat et ne n\u2019avais pas emport\u00e9 de chargeur pour mon escapade londonienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Il avait d\u00fb quitter son Ehpad pour \u00eatre hospitalis\u00e9 \u00e0 la suite de complications urinaires. Elle \u00e9tait venue le chercher pour le conduire \u00e0 la maison avant retour \u00e0 l\u2019Ehpad. L\u00e0, sur le perron de l\u2019h\u00f4pital public de Roubaix, il avait fait un AVC et, apr\u00e8s une tentative de r\u00e9animation, avait pass\u00e9 l\u2019arme \u00e0 gauche, expression un peu surann\u00e9e qui convenait bien au vieux militaire qu\u2019il avait toujours \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7oise culpabilisait en se disant qu\u2019elle aurait mieux fait de confier sa sortie aux bons soins de l\u2019h\u00f4pital et d\u2019une ambulance. J\u2019essayais de la rassurer tout en me reprochant \u00e0 mon tour de n\u2019avoir pas vu mon p\u00e8re mourir. Je le revoyais dans sa tenue de gendarme, dite de c\u00e9r\u00e9monie, avec gants blancs et d\u00e9corations. Je le revoyais tel que le repr\u00e9sentaient des photographies de lui en treillis dans les jungles du Vietnam (l\u2019Indochine en son temps). Je le revoyais en p\u00e8re de famille, griller ses Troupes \u00e0 la cha\u00eene devant sa t\u00e9l\u00e9vision. Je regrettais de ne jamais lui avoir dit que je l\u2019aimais, en d\u00e9pit de tout ce qui nous avait oppos\u00e9s&nbsp;: l\u2019ordre, la guerre, la politique, le social, les valeurs, les convictions. On ne se retrouvait que pour le football, et encore, on ne supportait pas la m\u00eame \u00e9quipe.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait couru chez un entrepreneur de pompes fun\u00e8bres genre \u00ab&nbsp;mourez, on fera le reste&nbsp;\u00bb. D\u2019une politesse exquise et d\u2019une courtoisie rare, il prenait les op\u00e9rations en main et guidait les pas de feu mon p\u00e8re vers le royaume des morts, tel Charron et sa barque le long du Styx. Mon fr\u00e8re et ma belle-s\u0153ur avaient accouru de Nantes et la c\u00e9r\u00e9monie pouvait se d\u00e9rouler apr\u00e8s une visite chez le cur\u00e9 de sa paroisse qui nous avait propos\u00e9 quelques pages choisies dans les Saintes \u00e9critures susceptibles de dire quel homme il avait \u00e9t\u00e9. On avait \u00e9t\u00e9 cherch\u00e9 mon autre fr\u00e8re dans son foyer \u00e0 la fronti\u00e8re belge et j\u2019avais eu \u00e0 lire un \u00e9p\u00eetre de Paul de Tarse aux Corinthiens. Apr\u00e8s un d\u00e9jeuner familial dans un restaurant, tout le monde s\u2019\u00e9tait \u00e9parpill\u00e9 apr\u00e8s les ultimes condol\u00e9ances et c\u2019\u00e9tait fini. 83 longues ann\u00e9es de vie parties en quelques heures. Je revois encore mon directeur essayer de me consoler en me disant que le militaire qu\u2019il \u00e9tait n\u2019aurait pas supporter de se voir diminu\u00e9 en cas de s\u00e9quelles apr\u00e8s r\u00e9animation. Je faisais semblant de ne pas avoir entendu pour \u00e9viter de devoir lui r\u00e9pondre. J\u2019\u00e9tais plein de larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais pas pu aller \u00e0 mon congr\u00e8s f\u00e9d\u00e9ral et je m\u2019\u00e9tais fait excuser. Je m\u2019\u00e9tais consol\u00e9 en me disant que tous ces gauchistes auraient d\u00e9test\u00e9 mon p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois partie la famille, on avait profit\u00e9 des quelques jours de cong\u00e9s octroy\u00e9s \u00e0 l\u2019occasion du deuil pour se s\u00e9parer. Fran\u00e7oise \u00e9tait partie voir sa fille en Normandie et j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de passer quelques jours \u00e0 Nice, chez un ami qui venait de perdre sa m\u00e8re. La mort s\u2019invitait souvent dans nos conversations, sur un mode plut\u00f4t humoristique, voire comique. C\u2019\u00e9tait pour moi une fa\u00e7on de cacher ma peine, comme pour lui aussi je supposais.<\/p>\n\n\n\n<p>Je faisais ensuite ma rentr\u00e9e au boulot dans le vaste Open space o\u00f9 des bureaux dits \u00ab&nbsp;en marguerite&nbsp;\u00bb se succ\u00e9daient en enfilade. Je remerciais des coll\u00e8gues pr\u00e9sents aux obs\u00e8ques et on m\u2019annon\u00e7ait qu\u2019un directeur des ressources humaines s\u2019\u00e9tait jet\u00e9 d\u2019un pont surplombant une voie rapide. La mode des suicides, comme allait dire l\u2019autre inf\u00e2me, pouvait commencer.<\/p>\n\n\n\n<p><em>18 juin 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ROCHESTER \u00c9tait-ce en 2007 ou en 2008&nbsp;? Moi qui, paraphrasant C\u00e9line, le citait souvent avec ma phrase f\u00e9tiche&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019ai une m\u00e9moire d\u2019\u00e9l\u00e9phant qui compense ma connerie&nbsp;\u00bb, je n\u2019en \u00e9tais plus tr\u00e8s s\u00fbr. 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