{"id":3480,"date":"2023-07-05T16:40:05","date_gmt":"2023-07-05T14:40:05","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3480"},"modified":"2023-07-05T16:40:07","modified_gmt":"2023-07-05T14:40:07","slug":"consternants-voyageurs-vol-19","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3480","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 19"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>Monaco<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"900\" height=\"600\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/illustration337.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3482\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/illustration337.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/illustration337-300x200.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/illustration337-768x512.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/illustration337-600x400.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/illustration337-30x20.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 900px) 100vw, 900px\" \/><figcaption><em>M\u00eame les plus chouettes souvenirs, \u00e7a t&rsquo;a une de ces gueules<\/em>&#8230; Photo Wikipedia<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait \u00e0 peine arriv\u00e9s au mois de septembre et on sentait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019on allait perdre, m\u00eame si on avait cette fois avec nous la CFDT, que certains d\u2019entre nous appelaient ironiquement \u00ab&nbsp;l\u2019aile gauche du Medef&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;On&nbsp;\u00bb d\u00e9signait les syndicats et le mouvement social auquel je me flattais d\u2019appartenir. La mobilisation avait d\u00e9but\u00e9 en mars contre une \u00e9ni\u00e8me r\u00e9forme des retraites men\u00e9e tambour battant par le gouvernement Fillon et une esp\u00e8ce de grand bourgeois binoclard nomm\u00e9 Woerth, \u00e9pingl\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement par <em>Le Canard Encha\u00een\u00e9<\/em> pour ses turpitudes dans l\u2019Oise. Ils nous promettaient la retraite \u00e0 62 ans, et des d\u00e9cotes pour ceux qui n\u2019y arriveraient pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme en 2003, le mouvement social \u00e9tait bien parti pour perdre, malgr\u00e9 une unit\u00e9 sans faille et des arguments en pagaille concoct\u00e9s par les think tanks et laboratoires d\u2019id\u00e9es comme Attac ou la Fondation Copernic&nbsp;; des arguments venus contrecarrer les cris d\u2019orfraie sur la dette publique et sur le vieillissement de la population. 1995, la derni\u00e8re victoire, semblait \u00e0 des ann\u00e9es-lumi\u00e8res et on n\u2019\u00e9voquait m\u00eame plus le T.C.E de 2005, une victoire \u00e0 la Pyrrhus vol\u00e9e trois ans plus tard par le sinistre Sarkozy et son trait\u00e9 de Lisbonne. Tout \u00e9tait \u00e0 refaire, mais les troupes militantes \u00e9taient fatigu\u00e9es et la r\u00e9signation gagnait l\u2019opinion. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je me partageais entre mon syndicat SUD PTT, Attac et la Gauche Unitaire, un groupuscule n\u00e9 d\u2019une scission de la L.C.R juste apr\u00e8s la cr\u00e9ation du N.P.A. Je m\u2019\u00e9tais f\u00e2ch\u00e9 avec quelques camarades dans le cadre d\u2019une rupture mouvement\u00e9e, mais j\u2019en avais assez de la surench\u00e8re gauchiste et de ces r\u00e9unions interminables o\u00f9 chacun y allait de son commentaire sur le fait politique de la semaine ou l\u2019actualit\u00e9 internationale sur laquelle on ne pesait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019en voulais presque d\u2019\u00eatre parti en vacances en Ard\u00e8che, \u00e0 Joyeuse, d\u00e9sertant ainsi le champ social et, avec Fran\u00e7oise, nous \u00e9coutions les informations \u00e0 la radio et \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision pour savoir ce qu\u2019avait donn\u00e9 la derni\u00e8re manifestation. Massive, encore une fois, mais puisqu\u2019on se tuait \u00e0 vous dire que \u00ab&nbsp;ce n\u2019est pas la rue qui gouverne&nbsp;\u00bb, raffarinade c\u00e9l\u00e8bre devenue un pr\u00e9cepte sur lequel allaient s\u2019arc-bouter tous les pouvoirs tant soit peu menac\u00e9s par la contestation populaire. Fanny, la fille de Fran\u00e7oise, \u00e9tait l\u00e0 aussi et essayait tant bien que mal de revenir \u00e0 la vie apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de son compagnon. C\u2019est aussi un peu pour cela que nous \u00e9tions partis pour trois semaines, ce qui n\u2019\u00e9tait pas dans nos habitudes, avec trois chats intransportables qui exigeaient des passages quotidiens d\u2019une personne assez aimable pour nous rendre ce signal\u00e9 service.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais souvent me balader dans les alentours le matin tandis qu\u2019elles dormaient et on partait en voiture en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi pour faire un peu de tourisme, bien que cette notion nous soit largement \u00e9trang\u00e8re. Disons qu\u2019on circuitait \u00e0 travers la campagne et j\u2019avais refus\u00e9 de les suivre dans des mus\u00e9es de la soie ou des distilleries de liqueur de ch\u00e2taigne, pr\u00e9f\u00e9rant rester dans la voiture \u00e0 lire mon exemplaire de <em>L\u2019Humanit\u00e9<\/em>. Les journ\u00e9es se terminaient invariablement par une Pina colada sirot\u00e9e de concert \u00e0 la terrasse d\u2019un bar \u00e0 cocktails.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On avait appris la mort de Claude Chabrol qui nous avait grandement affect\u00e9 Fran\u00e7oise et moi. Je revoyais son sourire ironique derri\u00e8re ses lunettes \u00e0 \u00e9cailles et son visage un peu rougeaud de bon vivant qui lui donnait l\u2019air de sortir constamment d\u2019un restaurant. Je repensais \u00e0 ses films, \u00e0 ses acteurs f\u00e9tiches, \u00e0 ses coups de gueule et \u00e0 ses bons mots comme celui-ci qui les r\u00e9sumait tous&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;\u00ab&nbsp;La b\u00eatise est infiniment plus fascinante que l\u2019intelligence, infiniment plus profonde. L\u2019intelligence a des limites, la b\u00eatise n\u2019en a pas&nbsp;\u00bb.<\/em> Je voyais en lui un Flaubert qui aurait troqu\u00e9 la plume pour la cam\u00e9ra et c\u2019\u00e9tait incroyable le rythme avec lequel disparaissaient les gens que j\u2019avais le plus aim\u00e9s. Ces gens-l\u00e0 manqueraient terriblement au monde, le laissant sans cesse plus froid et plus inhospitalier. Un monde de b\u00eatise aurait dit Chabrol, et de haine, puisqu\u2019on n\u2019en \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus \u00e0 cette m\u00e9chancet\u00e9 qui pouvait encore appara\u00eetre sous des dehors sympathiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Les vacances termin\u00e9es, on \u00e9tait all\u00e9s passer un long week-end \u00e0 Nice, avant de remonter dans le Nord. On \u00e9tait log\u00e9s par un ami qui nous avait souvent incit\u00e9s \u00e0 venir et on avait sacrifi\u00e9 aux joies saines de la gastronomie proven\u00e7ale avec, pour dig\u00e9rer, de longues balades dans le Vieux Nice ou sur la Promenade des Anglais. L\u2019ami avait sorti sa voiture, le dimanche, pour nous amener \u00e0 son observatoire dans la montagne, au pays de Giono. \u00c0 la nuit tomb\u00e9e, il nous avait nomm\u00e9 les \u00e9toiles, les constellations, les plan\u00e8tes, les galaxies et les n\u00e9buleuses mais nous le trouvions plus passionn\u00e9 que passionnant en astronome scrutateur scrupuleux du ciel. <em>\u00ab&nbsp;Quand le sage montre la lune, <\/em><em>l\u2019idiot regarde le doigt&nbsp;\u00bb<\/em>, devait-il penser \u00e0 part lui. \u00c0 notre d\u00e9charge, nous n\u2019avions ni sa culture ni sa curiosit\u00e9 scientifique. Au temps pour nous\u2026 On avait pris aussi le train des Pignes, une Micheline qui zigzaguait dans la montagne en nous faisant traverser des villages des Basses-Alpes d\u00e9sert\u00e9s par leurs habitants, ne laissant gu\u00e8re aux touristes que ces visions de villes fant\u00f4mes comme au temps du Far-west ces villes-champignons d\u2019apr\u00e8s la ru\u00e9e vers l\u2019or.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas ce qui m\u2019avait pouss\u00e9 \u00e0 aller \u00e0 pied jusqu\u2019\u00e0 Monaco. Je m\u2019\u00e9tais lev\u00e9 t\u00f4t ce matin-l\u00e0, l\u2019ami s\u2019\u00e9tait absent\u00e9 et j\u2019\u00e9tais s\u00fbr que Fran\u00e7oise et sa fille n\u2019allaient pas \u00e9merger avant 11 heures. Je me douchais et m\u2019habillais apr\u00e8s avoir aval\u00e9 mon caf\u00e9 et leur laissais un mot pour les rassurer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas ce qui m\u2019avait pris, d\u2019autant que Monaco repr\u00e9sentait \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce que je d\u00e9testais&nbsp;: l\u2019\u00e9vasion fiscale, le b\u00e9ton, la sp\u00e9culation immobili\u00e8re, les t\u00eates couronn\u00e9es et maintenant la mafia russe. Peut-\u00eatre avais-je retenu cette \u00e9quipe de foot qui m\u2019avait fait r\u00eaver enfant, avec ses joueurs \u00e9l\u00e9gants qui avaient pour noms Hidalgo, Th\u00e9o ou Douis. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de 9 ans, j\u2019avais vu cette finale (\u00e0 rejouer) de Coupe de France contre l\u2019Olympique Lyonnais et, pour l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais, un Mon\u00e9gasque ne d\u00e9signait gu\u00e8re qu\u2019un footballeur de l\u2019A.S Monaco, rien d\u2019autre. Le club \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent en difficult\u00e9 et les rouges et blancs (en diagonale) allaient \u00eatre rel\u00e9gu\u00e9s en Ligue 2 la saison d\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>En dehors du football, Monaco, c\u2019\u00e9tait aussi mon ma\u00eetre \u00e0 penser, un po\u00e8te maudit n\u00e9 l\u00e0 par hasard. Le grand L\u00e9o Ferr\u00e9, que j\u2019\u00e9tais all\u00e9 voir partout o\u00f9 c\u2019\u00e9tait possible, allant m\u00eame parfois jusqu\u2019\u00e0 payer des nuits d\u2019h\u00f4tel pour assister \u00e0 l\u2019un de ses concerts au fin fond d\u2019une province recul\u00e9e. Et si c\u2019\u00e9tait tout bonnement L\u00e9o qui m\u2019avait pouss\u00e9 vers Monaco&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La route \u00e9tait longue et le soleil commen\u00e7ait \u00e0 taper. J\u2019avais pris la direction de Nice Est avant d\u2019arriver \u00e0 Beaulieu et de continuer par la petite corniche. J\u2019\u00e9tais incommod\u00e9 par les gaz d\u2019\u00e9chappement des bagnoles et je devais les \u00e9viter en veillant \u00e0 ne pas d\u00e9border de ces hypoth\u00e8ses de trottoirs d\u2019o\u00f9 on voyait les villas cossues en bord de mer. J\u2019avais une bonne vingtaine de kilom\u00e8tres \u00e0 faire avant d\u2019arriver, et la chaleur commen\u00e7ait \u00e0 ralentir mes pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Villefranche, je cherchais la villa de Nell Cote o\u00f9 les Rolling Stones avaient trouv\u00e9 refuge au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 pour \u00e9chapper au fisc britannique. J\u2019avais griffonn\u00e9 l\u2019adresse, avenue Louise Bordes, sur un carnet, au cas o\u00f9, mais mon sens atrophi\u00e9 de l\u2019orientation s\u2019\u00e9tait \u00e0 nouveau interpos\u00e9 entre mes vell\u00e9it\u00e9s touristiques et mes possibilit\u00e9s concr\u00e8tes. Je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 imaginer Keith Richards gratouiller sa guitare au soleil, avec Anita Pallenberg ou une autre \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019arr\u00eatais pour d\u00e9jeuner \u00e0 la terrasse d\u2019un vaste \u00e9tablissement dans le centre d\u2019\u00c9ze Village. Des cars de touristes d\u00e9chargeaient leurs passagers press\u00e9s d\u2019aller se restaurer et il me tardait de commander pour pouvoir les \u00e9viter et partir au plus vite.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais rep\u00e9r\u00e9 le cimeti\u00e8re \u00e0 l\u2019ombre des collines, l\u00e0 o\u00f9 \u00e9tait enterr\u00e9 Francis Blanche, un autre de mes h\u00e9ros. Aller lui rendre une visite me paraissait le moins que je puisse faire pour <em>\u00ab&nbsp;le petit gros qui nous a bien fait rire&nbsp;\u00bb<\/em>, tel qu\u2019il le chantait lui-m\u00eame. <em>\u00ab&nbsp;Laissez-moi dormir, j\u2019\u00e9tais fait pour \u00e7a&nbsp;\u00bb<\/em>, pouvait-on lire en guise d\u2019\u00e9pitaphe. C\u2019\u00e9tait l\u2019histoire de ma vie et lui seul avait su formuler en peu de mots et pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 ce qui me tenait lieu de pas si fi\u00e8re devise. En \u00e9ternel aboulique, fatigu\u00e9 et r\u00eaveur, je savais d\u2019instinct ce que cette phrase pouvait avoir de magique.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais lu la biographie que lui avait consacr\u00e9 Claude Villers, un autre petit gros, qui ne n\u00e9gligeait aucun \u00e9pisode de sa vie. Le chansonnier d\u2019apr\u00e8s-guerre, les canulars t\u00e9l\u00e9phoniques et les feuilletons d\u00e9sopilants d\u2019<em>Europe 1<\/em>, son amiti\u00e9 professionnelle avec Pierre Dac, Papa Schultz, le notaire Fol\u00e2tre des<em> <\/em><em>T<\/em><em>ontons flingueurs, <\/em>le Fernand Haudouin<em> de La jument verte, <\/em><em><\/em>le Leo Bertold<em> d\u2019<\/em><em>Adieu Berthe<\/em>\u2026 Ses \u00e9pouses, ses ma\u00eetresses, ses pensions alimentaires qui l\u2019avaient ruin\u00e9, ses dettes colossales, ses ennuis avec le fisc et sa triste fin dans la solitude et l\u2019amertume. Heureusement qu\u2019il n\u2019avait pas choisi de dormir, on n\u2019aurait beaucoup moins rigol\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il \u00e9tait temps de se remettre en route, direction Beausoleil, Cap d\u2019Ail et le col de La Turbie. La Turbie o\u00f9, outre le Troph\u00e9e des Alpes, on pouvait apercevoir le terrain d\u2019entra\u00eenement de l\u2019A.S Monaco, ce club l\u00e9gendaire pass\u00e9 entre les mains d\u2019un oligarque russe avec des joueurs \u00e9trangers surcot\u00e9s et surpay\u00e9s souvent atterris l\u00e0 en fin de carri\u00e8re et pour des raisons purement fiscales.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019y \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 venu lors d\u2019une manifestation d\u2019Attac contre l\u2019\u00e9vasion fiscale, justement, mais j\u2019y entrais cette fois en touriste un peu ben\u00eat attir\u00e9 par la passion adolescente pour un vieil ananar mort un 14 juillet.<\/p>\n\n\n\n<p>On aurait dit Sarcelles-sur-Mer, mais un Sarcelles de luxe o\u00f9 les appartements se vendaient \u00e0 prix d\u2019or. C\u2019\u00e9tait comme si le b\u00e9ton avait \u00e9t\u00e9 coul\u00e9 pour contenir l\u2019avanc\u00e9e de la mer, un peu comme les polders. De L\u00e9o Ferr\u00e9, il y avait d\u2019abord cet Espace L\u00e9o Ferr\u00e9 pavois\u00e9 de drapeaux rouges et blancs et je m\u2019aventurais vers la rue qui l\u2019avait vu na\u00eetre, cette avenue Saint-Michel avec ses villas cossues. J\u2019allais aussi vers la rue Henri Dunant o\u00f9 il avait \u00e9tabli sa maison d\u2019\u00e9dition <em>La m\u00e9moire et la mer<\/em>. Tous ces lieux me semblaient incongrus en regard du personnage qu\u2019il \u00e9tait, ou du moins de l\u2019image que j\u2019en avais. Autant un Brassens avait quelque chose de commun avec S\u00e8te, ne serait-ce que par Paul Val\u00e9ry, ou un Nougaro incarnait Toulouse que les rapports entre Ferr\u00e9 et Monaco relevaient de l\u2019oxymore.<\/p>\n\n\n\n<p>Lecteur d\u2019une demi-douzaine de biographies sur mon grand homme, je savais que son p\u00e8re y \u00e9tait employ\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 des bains de mer comme chef du personnel du casino. Un p\u00e8re s\u00e9v\u00e8re et autoritaire qui l\u2019avait envoy\u00e9 en pension chez les Fr\u00e8res des \u00e9coles chr\u00e9tiennes \u00e0 Bordighera alors qu\u2019il avait 9 ans. Tous les fans de L\u00e9o Ferr\u00e9 savaient cela, ne serait-ce que pour l\u2019avoir lu dans son roman autobiographique paru en 1970,<em> Beno\u00eet Mis\u00e8re<\/em>, l\u2019un des premiers livres que j\u2019avais jamais lus, avec le <em>Sur la route<\/em> de Kerouac.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pensais aux d\u00e9buts parisiens de L\u00e9o et \u00e0 ce rendez-vous avec un Charles Tr\u00e9net qui l\u2019avait \u00e9conduit, incommod\u00e9 par la fum\u00e9e de ses Celtiques. Je me souvenais de ses concerts des ann\u00e9es 1970 o\u00f9 des militants de la F\u00e9d\u00e9ration Anarchiste figuraient immanquablement aux premiers rangs, psalmodiant les paroles de ses chansons avec ferveur, comme \u00e0 la messe on r\u00e9p\u00e9tait la liturgie des pr\u00eatres. Tout cela donnait l\u2019impression d\u2019une secte vou\u00e9e \u00e0 l\u2019adoration de ce petit vieux en jean et veste de cuir \u00e0 la figure simiesque et \u00e0 la chevelure blanche comme \u00e9chapp\u00e9e d\u2019un cr\u00e2ne de nature morte. J\u2019avais us\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la corde son<em> Il n\u2019y a plus rien<\/em>, en 1973, ce disque de la mort et du n\u00e9ant o\u00f9 il me tirait des larmes sur des textes de son comp\u00e8re Jean-Roger Caussimon. J\u2019\u00e9tais un inconditionnel (de vari\u00e9t\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>Comme pour Francis Blanche \u00e0 \u00c9ze-Village, j\u2019allais, avant de partir, me recueillir sur sa tombe. Je n\u2019avais pas le culte des cimeti\u00e8res, du marbre et des caveaux, mais j\u2019estimais que certains hommes m\u00e9ritaient qu\u2019on s\u2019attarde au pied de leur pierre tombale et qu\u2019on y accroche quelques pens\u00e9es affectueuses. J\u2019avais fait de m\u00eame dans le patelin de Ren\u00e9 Fallet, \u00e0 Thioune, dans l\u2019Allier et aussi au P\u00e8re-Lachaise avec Antoine Blondin. J\u2019avais dans la t\u00eate une cartographie de la mort qui couvrait, d\u2019un cimeti\u00e8re l\u2019autre, la quasi-totalit\u00e9 du territoire m\u00e9tropolitain.<\/p>\n\n\n\n<p>Je jetais un dernier regard sur le Palais des Grimaldi et me revoyais le jour de la mort de Grace Kelly, saluant le courage d\u2019un Bernard Langlois, futur fondateur de <em>Politis,<\/em> qui avait d\u00e9cid\u00e9 de ne pas ouvrir son journal avec cette information, ce qui lui avait valu son renvoi. C\u2019\u00e9tait en septembre 1982 et on avait consid\u00e9r\u00e9 ce choix \u00e9ditorial comme une mauvaise mani\u00e8re, voire une faute professionnelle. Celle ou celui qui oserait s\u2019inspirer d\u2019un esprit aussi libre risquerait aujourd\u2019hui l\u2019anath\u00e8me et le bannissement m\u00e9diatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait temps de rentrer, et je prenais un dernier verre \u00e0 la terrasse de l\u2019Art Caf\u00e9, pr\u00e8s de la gare. Je commandais un Monaco, pour faire couleur locale. Une sorte de panach\u00e9 \u00e0 la grenadine d\u2019un go\u00fbt douteux mais qui avait le m\u00e9rite d\u2019\u00e9tancher ma soif. Des gens discutaient autour de moi de leur visite au mus\u00e9e oc\u00e9anographique et de la soir\u00e9e qu\u2019ils se promettaient de passer au casino. Ne manquaient gu\u00e8re que le grand prix de Formule 1 et quelques rumeurs sur la famille princi\u00e8re pour que les clich\u00e9s touristiques fussent au complet.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais fatigu\u00e9 et mes jambes ne me portaient plus. Je d\u00e9cidais de prendre un car \u00e0 Beausoleil, en reprenant l\u2019Avenue Saint-Michel, direction Nice. Le soleil avait fait place \u00e0 de bas nuages dans un ciel plomb\u00e9 d\u2019un bleu sale. Il n\u2019allait pas manquer de pleuvoir. On repassait par les villes que j\u2019avais m\u00e9moris\u00e9e \u00e0 l\u2019aller&nbsp;: La Turbie, Cap d\u2019Ail, \u00c9ze, Villefranche et Beaulieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019\u00e9tais \u00e0 demi endormi au fond du car, incapable de lire un journal que j\u2019avais achet\u00e9 le matin \u00e0 Nice. Je n\u2019avais eu le temps que de lire les titres, mais l\u2019actualit\u00e9 attendrait. C\u2019\u00e9tait notre dernier jour \u00e0 Nice et il allait bien falloir retrouver la grisaille et le travail. C\u2019\u00e9tait comme un dimanche soir avant de retrouver l\u2019\u00e9cole pour la semaine. J\u2019\u00e9tais m\u00e9lancolique et cafardeux et je ne faisais rien pour que cela ne se remarque pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;On aurait pu venir avec toi, \u00e0 Monaco. Je m\u2019\u00e9tonne d\u2019ailleurs de ton empressement \u00e0 aller \u00e0 pied dans un endroit qui repr\u00e9sente tout ce que tu d\u00e9testes.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh, il y a quand m\u00eame le football, et L\u00e9o Ferr\u00e9, fis-je en riant. Et puis, je me vois mal vous tirer du lit \u00e0 8 heures du matin et faire 20 kilom\u00e8tres \u00e0 pied avec moi.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je les aurais bien fait moi, dit Fanny. Et on aurait peut-\u00eatre aper\u00e7u Caroline ou St\u00e9phanie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et le Prince Rainier et son fils Albert et St\u00e9phane Bern et m\u00eame peut-\u00eatre L\u00e9on Zitrone, r\u00e9pondis-je avec humeur.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On peut pas dire que \u00e7a te r\u00e9ussit, Monaco&nbsp;\u00bb, conclut Fran\u00e7oise.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour me faire pardonner, je les invitais toutes les deux dans une pizzeria en bas de l\u2019immeuble, histoire de passer une derni\u00e8re soir\u00e9e tranquille, sans cuisine et sans vaisselle. J\u2019avais eu envie d\u2019aller \u00e0 l\u2019Union \u2013 sp\u00e9cialit\u00e9s proven\u00e7ales -, mais je me voyais mal absorber quantit\u00e9 d\u2019a\u00efoli qui m\u2019aurait rendu malade pour le lendemain. On avait termin\u00e9 la soir\u00e9e dans un bar-cocktail o\u00f9 on s\u2019\u00e9tait remis \u00e0 commander des Pina colada, comme \u00e0 Joyeuse. C\u2019\u00e9tait maintenant l\u2019orage et on parlait d\u2019inondations, l\u2019eau s\u2019infiltrant \u00e0 gros bouillon dans les caniveaux. Quelqu\u2019un parlait d\u2019\u00e9pisode c\u00e9venol et les gens sortaient sur le pas de leur porte pour observer de plus pr\u00e8s le d\u00e9luge.<\/p>\n\n\n\n<p>On en \u00e9tait \u00e0 se demander si on allait pouvoir partir le lendemain, avec la voiture qui couchait dehors. Et brusquement tout s\u2019arr\u00eata. On slalomait entre les flaques d\u2019eau en refermant les parapluies. <em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>L\u2019orage a fait tomber sur nous toute la pluie du ciel&nbsp;\u00bb,<\/em> chantaient-elles \u00e0 l\u2019unisson, comme deux fillettes espi\u00e8gles. Et moi de d\u00e9clamer avec emphase&nbsp;: <em>\u00ab<\/em><strong><em>\u00d4 fins d\u2019automne, hivers, printemps tremp\u00e9s de boue, Endormeuses saisons&nbsp;! je vous aime et vous loue D\u2019envelopper ainsi mon c\u0153ur et mon cerveau D\u2019un linceul vaporeux et d\u2019un brumeux tombeau&nbsp;\u00bb.<\/em><\/strong><em>&nbsp;<\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;C\u2019est d\u2019un gai, murmura Fran\u00e7oise.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est du Baudelaire, chant\u00e9 par L\u00e9o Ferr\u00e9, pr\u00e9cis\u00e9-je, non sans cuistrerie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Quand t\u2019auras fini de nous bassiner avec ton Ferr\u00e9 et tes po\u00e8tes qui feraient pleurer un r\u00e9giment&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019abstins de lui chanter un couplet de \u00ab&nbsp;La m\u00e9lancolie&nbsp;\u00bb et la rassurai sur ma r\u00e9solution prise de ne plus lui parler de Ferr\u00e9, de Monaco ou de po\u00e9sie. Peut-\u00eatre pas l\u00e0 tout de suite mais, \u00ab&nbsp;avec le temps&#8230;&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><em>27 juin 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Monaco On \u00e9tait \u00e0 peine arriv\u00e9s au mois de septembre et on sentait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019on allait perdre, m\u00eame si on avait cette fois avec nous la CFDT, que certains d\u2019entre nous appelaient ironiquement \u00ab&nbsp;l\u2019aile gauche du Medef&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;On&nbsp;\u00bb d\u00e9signait les syndicats et le mouvement social auquel je me flattais d\u2019appartenir. La mobilisation avait d\u00e9but\u00e9 en&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3480\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3482,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3480"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3480"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3480\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3484,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3480\/revisions\/3484"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3482"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3480"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3480"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3480"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}