{"id":3513,"date":"2023-08-20T14:08:55","date_gmt":"2023-08-20T12:08:55","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3513"},"modified":"2023-08-24T18:33:33","modified_gmt":"2023-08-24T16:33:33","slug":"dans-ton-sommeil-roman","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3513","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL (Roman)"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>chapitre<\/strong> <strong>1.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, je t\u2019aurais souhait\u00e9 ton anniversaire. Comme tous les ans, par une carte postale si j\u2019\u00e9tais en vacances ou de visu si c\u2019\u00e9tait possible. Ici, dans cet Ehpad, tu avais droit pour ton anniversaire \u00e0 ta photographie sur le grand panneau du hall d\u2019entr\u00e9e, plus des papiers de couleur te souhaitant le meilleur et quelques attentions particuli\u00e8res de la part d\u2019un personnel bienveillant et bien dispos\u00e9 \u00e0 ton endroit. Tu recevais ces marques d\u2019affection avec une indiff\u00e9rence polie et elles te disaient toutes que tu faisais encore jeune, malgr\u00e9 le poids des ans et ton r\u00e9cent basculement dans la cat\u00e9gorie des septuag\u00e9naires. Il est vrai que tu n\u2019avais jamais vraiment fait ton \u00e2ge. Je n\u2019avais pas de cadeau \u00e0 te donner car tu n\u2019en voulais pas, chaque objet remis entre tes mains te semblait relever d\u2019un embarras suppl\u00e9mentaire. O\u00f9 le mettre&nbsp;? \u00c0 qui le confier&nbsp;? Quel int\u00e9r\u00eat&nbsp;? Tu ressemblais en cela \u00e0 notre m\u00e8re qui refusait sans examen toute gratification de cette sorte. Vous nous faisiez tous deux sentir par l\u00e0 que tout commerce \u00e9tait rompu avec le monde ext\u00e9rieur dont vous n\u2019attendiez rien et que de toute fa\u00e7on vous ne m\u00e9ritiez pas nos pr\u00e9sents destin\u00e9s avant tout \u00e0 nous donner bonne conscience.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais donc te voir dans l\u2019une de tes prisons&nbsp;: appartement th\u00e9rapeutique, h\u00f4pital de jour, clinique psychiatrique ou \u00e9tablissement d\u2019h\u00e9bergement pour adultes handicap\u00e9s&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute ta vie tu auras \u00e9t\u00e9 de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, de Charybde en Scylla, en France ou en Belgique, selon les places disponibles et les tarifs exig\u00e9s. Des vacances, il y a longtemps que tu n\u2019en prenais plus et je suis s\u00fbr que tu n\u2019 avais pas la moindre envie d\u2019en prendre. Tu pr\u00e9f\u00e9rais ces grandes salles asilaires o\u00f9 quelques tables et quelques chaises comblaient un vide qui \u00e9tait plus que dans l\u2019espace.<\/p>\n\n\n\n<p>Au milieu d\u2019un parterre de val\u00e9tudinaires, de d\u00e9ments, de s\u00e9niles ou de paralytiques, tu accueillais tes visiteurs comme un roi dans cette cour des miracles pour sursitaires de la vie. L\u2019\u00e9t\u00e9, tu choisissais un coin d\u2019ombre au fond de la salle, dans une semi-obscurit\u00e9 complice de ton \u00e9ternelle m\u00e9lancolie. On t\u2019invitait parfois \u00e0 aller dehors, dans un petit jardin o\u00f9 quelques tables \u00e9taient dress\u00e9es \u00e0 l\u2019ombre, mais tu refusais tout net la proposition, sauf quand il s\u2019agissait de fumer une de tes cigarettes blondes que tu \u00e9teignais et rallumais apr\u00e8s quelques bouff\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n \u2018\u00e9tait pas rare qu\u2019une infirmi\u00e8re ou une fille de salle nous regarde en soulignant notre ressemblance avec la traditionnelle formule&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est pas la peine de dire que vous \u00eates fr\u00e8res&nbsp;\u00bb. Dans tes mauvais moments, tu semblais r\u00e9tif \u00e0 cette comparaison mais le plus souvent tu en \u00e9tais comme flatt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu apr\u00e8s 16 heures, on t\u2019apportait un go\u00fbter compos\u00e9 d\u2019un biscuit ou d\u2019une madeleine, d\u2019un jus de fruit et d\u2019un caf\u00e9 dont on pouvait voir le fond. Ce qu\u2019on appelait dans nos contr\u00e9es de la chourloutte. Tu avais l\u2019air de t\u2019en satisfaire et il est vrai que tu n\u2019avais jamais \u00e9t\u00e9 bien difficile.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019\u00e9tais pas causant et, lorsque je venais &#8211; seul, la plupart du temps &#8211; je mesurais comment j\u2019allais meubler cette heure pass\u00e9e avec toi, en ta triste compagnie. Tu commen\u00e7ais par r\u00e9pondre invariablement \u00ab&nbsp;rien&nbsp;\u00bb \u00e0 la question \u00ab&nbsp;quoi de neuf&nbsp;?\u00bb purement rh\u00e9torique, tant je savais qu\u2019il ne pouvait rien t\u2019arriver entre ces murs et que si d\u2019aventure quelque chose avait pu advenir, ta force d\u2019inertie aurait su circonvenir l\u2019impr\u00e9vu et le r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant. Puis j\u2019embrayais sur tes finances, un sujet qui te faisait tirer l\u2019oreille. Je n\u2019avais aucune information de ta tutelle et je te demandais si tu en avais plus que moi. Tu haussais les \u00e9paules et avan\u00e7ais la t\u00eate dans une mimique cens\u00e9e me faire comprendre que tu ne savais rien et que la question ne te pr\u00e9occupait pas plus que cela. \u00ab&nbsp;On verra bien quand il n\u2019y aura plus rien&nbsp;\u00bb, disais-tu dans une gestuelle fataliste.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu me disais faire des jeux de m\u00e9moire et r\u00e9pondre \u00e0 des questions sur les actualit\u00e9s, la chanson, le cin\u00e9ma ou le sport. Tu me disais \u00eatre fier de briller dans un domaine o\u00f9 tu surclassais ais\u00e9ment les autres avec tes connaissances qui, sans \u00eatre bien vastes, suffisaient \u00e0 t\u2019illustrer dans ce genre de comp\u00e9tition. Tu avais toujours perdu et seuls ces jeux et ces quiz faisaient de toi un gagnant. Tu devais estimer qu\u2019il n\u2019y a pas de petite victoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu me confiais parfois avoir assist\u00e9 \u00e0 la messe, dans la petite chapelle jouxtant l\u2019\u00e9tablissement, tout pr\u00e8s du pavillon des Alzheimer. Pas vraiment pour ta foi catholique qui n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9bordante, mais plut\u00f4t par ennui. Pour voir des gens plus malheureux que toi et pour communier un moment avec eux dans l\u2019attente de voir se r\u00e9aliser une promesse o\u00f9 tous les afflig\u00e9s seraient ma\u00eetres du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Seuls les \u00e9v\u00e9nements sportifs et les r\u00e9sultats de football t\u2019int\u00e9ressaient, et tu me demandais parfois de regarder sur mon t\u00e9l\u00e9phone portable le score de matchs en cours, notamment ceux du LOSC, ton \u00e9quipe favorite. Tu \u00e9coutais <em>France Info<\/em> en continu et tu \u00e9tais inform\u00e9 du matin au soir, ne retenant souvent d\u2019une fa\u00e7on \u00e9trangement morbide que les catastrophes naturelles, les crash d\u2019avions, les d\u00e9raillements de trains, les inondations, les s\u00e9cheresses et les calamit\u00e9s dont l\u2019actualit\u00e9 n\u2019\u00e9tait jamais avare. Il fallait du malheur \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re pour compenser ton absence de vie, ta tristesse et ta r\u00e9clusion. C\u2019est du moins la fa\u00e7on, peut-\u00eatre fausse, dont j\u2019analysais ta passion morbide pour tous les signes ext\u00e9rieurs d\u2019une apocalypse que tu semblais appeler de tes v\u0153ux. Je passais ensuite \u00e0 tes besoins en produits de toilette, v\u00eatements et provisions de bouche. Il ne te fallait jamais rien et tu pr\u00e9f\u00e9rais traiter directement avec ta tutrice. Je te laissais une plaque de chocolats ou un paquet de bonbons que tu croquais devant moi en plus de tes cigarettes que tu pr\u00e9tendais fumer avec parcimonie, affirmation d\u00e9mentie par tous ces paquets vides que tu gardais sur une \u00e9tag\u00e8re de ta petite chambre, comme des preuves tangibles et \u00e0 charge de ta tabagie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait aussi le passage oblig\u00e9 des morts du mois. Tu \u00e9grainais les noms des chers disparus, les plus connus. Une courte liste que je compl\u00e9tais avec d\u2019autres que tu ne connaissais pas. On e\u00fbt dit que ces recensements morbides t\u2019apportaient du r\u00e9confort, comme si tu te consolais de les voir partis avant toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu \u00e9cartais souvent les quelques camarades qui nous importunaient apr\u00e8s t\u2019avoir tap\u00e9 d\u2019une ou deux cigarettes que tu donnais avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Quitte \u00e0 les revoir apr\u00e8s, tu estimais que cette heure avec moi \u00e9tait sacr\u00e9e et n\u2019avait pas \u00e0 souffrir d\u2019une pr\u00e9sence autre qui n\u2019aurait pu \u00eatre que parasite.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019imaginais que tu aurais pu, avec eux derri\u00e8re toi, prendre la t\u00eate d\u2019une r\u00e9volte ou d\u2019une mutinerie contre l\u2019institution. Tu aurais \u00e9t\u00e9 le \u00ab&nbsp;grand chef&nbsp;\u00bb du roman de Ken Kesey <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou <\/em>(dont le titre original de la premi\u00e8re traduction, <em>La machine \u00e0 brouillard<\/em>, \u00e9tait encore plus explicite). Tu avais la stature du chef indien d\u00e9chu et tu aurais pu emmener tes compagnons de mis\u00e8re dans un vertige hallucin\u00e9 de destruction qui vous aurait conduit vers les nuages et au-del\u00e0, vers un paradis perdu d\u2019avant la chute. Toi devant et eux derri\u00e8re, et toutes les Miss Ratched du monde \u00e9trangl\u00e9es par tes mains. Mais ce fantasme lib\u00e9rateur et homicidaire me concernait plus moi que toi et les tiens qui vous teniez \u00e0 un respect des r\u00e8gles de l\u2019\u00e9tablissement n\u2019excluant pas une discr\u00e8te ironie tenant aussi de l\u2019auto-d\u00e9rision. Votre silence d\u2019\u00e9ternels emmur\u00e9s, de reclus perp\u00e9tuels, en disait long et vous n\u2019\u00e9tiez dupes de rien dans une forme collective d\u2019intelligence directement issue de vos frustrations et de votre souffrance&nbsp;. Vous deviez avoir tu\u00e9 p\u00e8res et m\u00e8res pour en arriver \u00e0 cette situation de totale d\u00e9r\u00e9liction. Et non, m\u00eame pas&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en venais parfois, pour te d\u00e9rider, \u00e0 des souvenirs d\u2019enfance ou \u00e0 des anecdotes familiales maintes fois racont\u00e9es mais que tu paraissais entendre pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 en juger par ton rire asthmatique, tes contractions d\u2019\u00e9paules et ton ventre \u00e9norme qui se mettait en mouvement, imprimant des soubresauts de haut en bas dans des balancements de chair flasque.<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours les m\u00eames histoires moquant les traits de caract\u00e8re de membres de la famille. Le p\u00e8re \u00e9tait souvent brocard\u00e9 pour son avarice, ses col\u00e8res et son autoritarisme\u00a0; m\u00eame si on lui reconnaissait une certaine droiture et un courage exemplaire dont il avait fait montre toute sa vie. Pour notre m\u00e8re, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t sa na\u00efvet\u00e9 et sa candeur qui nous amusaient, mais aussi son dolorisme, ses faiblesses et ses bondieuseries. Nous rendions hommage \u00e0 sa bont\u00e9. Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9, qu\u2019on avait t\u00f4t fait de baptiser \u00ab\u00a0papa deux\u00a0\u00bb en raison de sa facilit\u00e9 \u00e0 se substituer \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 paternelle, n\u2019\u00e9tait pas \u00e9pargn\u00e9. On avait surtout not\u00e9 le contraste entre sa volont\u00e9 et son optimisme in\u00e9branlable d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et sa d\u00e9rive alcoolique et sa triste fin dans la solitude, traitant par le m\u00e9pris un diab\u00e8te de plus en plus invalidant. N\u2019emp\u00eache, il nous rendait des points dans tous les domaines par sa vitalit\u00e9 et son intelligence. Il \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 depuis dix ans maintenant, nous restions vivants, nous deux qui n\u2019\u00e9taient pas les pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de notre p\u00e8re. On avait eu le temps de percevoir, par mille signes diffus, qu\u2019il avait toujours jet\u00e9 son d\u00e9volu sur son fils a\u00een\u00e9, les deux autres n\u2019ayant pas vraiment \u00e9t\u00e9 d\u00e9sir\u00e9s. Et le cadet que j\u2019\u00e9tais encore moins que toi, le pu\u00een\u00e9 qu\u2019il m\u2019arrivait de visiter le dimanche apr\u00e8s-midi, puisque tu avais l\u2019air de tenir \u00e0 ce que je le vinsse le jour du Seigneur, comme si notre rencontre e\u00fbt pu rev\u00eatir les contours d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie, non pas par l\u2019\u00e9v\u00e9nement somme toute d\u00e9risoire \u00e0 quoi elle donnait lieu, mais par sa r\u00e9gularit\u00e9 et son immuable d\u00e9roulement.<\/p>\n\n\n\n<p>Je saluais le personnel m\u00e9dical avant de m\u2019\u00e9clipser et j\u2019\u00e9tais soulag\u00e9 de passer la porte sans que ma visite n\u2019ait suscit\u00e9 le moindre d\u00e9rapage. Il y en avait parfois, lorsque tu semblais t\u2019\u00e9nerver et, anxieux, demandais \u00e0 regagner ta chambre en me laissant dans l\u2019embarras du visiteur \u00e9conduit. Le plus souvent, c\u2019\u00e9tait des souvenirs humiliants d\u2019une petite amie qui t\u2019avait laiss\u00e9 choir ou d\u2019un infirmier qui s\u2019\u00e9tait montr\u00e9 brutal ou de toute autre figure ayant jalonn\u00e9 ton long martyr. Dans tes d\u00e9lires, tu m\u00e9langeais les personnages, que tu croyais sinc\u00e8rement voir dans un d\u00e9lire hallucinatoire, la fianc\u00e9e prodigue s\u2019\u00e9tant ligu\u00e9e avec l\u2019infirmier ind\u00e9licat pour te faire souffrir. Tu les entendais chuchoter \u00e0 ton oreille les plans qu\u2019ils avaient tous deux concoct\u00e9s pour une ex\u00e9cution qui \u00e9tait imminente. Dans ces moments-l\u00e0, tu me confiais qu\u2019on allait le faire dispara\u00eetre et que le complot, bien que d\u00e9jou\u00e9 par toi, mena\u00e7ait de s\u2019accomplir. Je te r\u00e9pondais que, depuis le temps qu\u2019on devait te donner la mort, tes ex\u00e9cuteurs ne devaient pas \u00eatre press\u00e9s. Mais l\u2019humour, la rationalit\u00e9 et la logique perdaient tous leurs droits devant un d\u00e9lire parano\u00efaque qui combinait tous les traumatismes accumul\u00e9s pour un final o\u00f9 tu te voyais en Christ h\u00e9ro\u00efque faisant face une derni\u00e8re fois \u00e0 tes tourmenteurs enfin parvenus \u00e0 ce que tu imaginais \u00eatre le but de leur vie, \u00e0 savoir te nuire jusqu\u2019\u00e0 la mise \u00e0 mort\u00a0.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019arrivait de laisser des bandes dessin\u00e9es \u00e0 des r\u00e9sidents qui m\u2019en avaient demand\u00e9. Des patients qui n\u2019\u00e9taient pas pr\u00e9sents pour que je leur donne en mains propres. Je laissais mes <em>Tintin<\/em>, mes <em>Spirou<\/em> et leurs h\u00e9ros embl\u00e9matiques aux bons soins du secr\u00e9tariat qui se promettait de transmettre \u00e0 Pierre, Paul ou Jacques. J\u2019avais aussi propos\u00e9 des romans, pas trop difficiles \u00e0 lire, mais seule une vieille dame charmante m\u2019avait emprunt\u00e9 un Zola ou un Balzac. Toi, tu ne lisais pas et n\u2019avais jamais lu. Tout au plus des bandes dessin\u00e9es enfantines qu\u2019on allait chercher par paquets chez le libraire du coin, un d\u00e9nomm\u00e9 Ramette, ancien gendarme qui r\u00e9gnait sur ces tr\u00e9sors de papier. D\u2019une d\u00e9marche lente caus\u00e9e par son embonpoint, il s\u2019aidait parfois d\u2019une perche pour aller d\u00e9nicher des vieux illustr\u00e9s dont nous \u00e9tions tous deux friands. Il affichait les unes de <em>D\u00e9tective, France Dimanche et Ici Paris, <\/em>autant de journaux qu\u2019il m\u00e9prisait avec sa dame, une petite brunette \u00e9nergique qui le secondait dans sa t\u00e2che. Les deux \u00e9taient ravis, en revanche, de nous vendre nos exemplaires de <em>Lucky Luke <\/em>ou de <em>Johan et Pirlouit<\/em>, fascin\u00e9s que nous \u00e9tions toi et moi par le Moyen-\u00e2ge et le Far-west. Il y avait aussi <em>Le Vieux Nick<\/em> et les pirates, ses \u00eeles au tr\u00e9sor et ses mutineries, mais rien ne valait ces deux p\u00e9riodes historiques si dissemblables incarn\u00e9es par des Robin des Bois ou par des Jesse James.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reprenais le m\u00e9tro apr\u00e8s deux kilom\u00e8tres jusqu\u2019au centre-ville, et je me replongeais dans mon roman apr\u00e8s avoir jet\u00e9 un dernier coup d\u2019\u0153il aux scores d\u00e9finitifs de la Ligue 1. J\u2019exultais si mon \u00e9quipe de c\u0153ur avait gagn\u00e9 et leur d\u00e9faite ajoutait \u00e0 la tristesse de ces mornes dimanches o\u00f9, apr\u00e8s les ap\u00e9ritifs, le d\u00e9jeuner copieux et la sieste, j\u2019allais te voir entre 16 et 17 heures, pas plus tard car, d\u00e8s la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi, le personnel commen\u00e7ait \u00e0 dresser le couvert et on n\u2019allait pas tarder \u00e0 servir la soupe. C\u2019est qu\u2019on aimait \u00e0 manger t\u00f4t, dans ces endroits-l\u00e0, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la vie, dans cet entre-deux juste avant la grande nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les souvenirs d\u2019enfance que nous faisions revivre, la seule activit\u00e9 qui nous donnait vraiment l\u2019impression d\u2019\u00eatre ensemble, il y avait ceux qui remontaient \u00e0 notre plus jeune \u00e2ge, dans un village situ\u00e9 \u00e0 la limite des d\u00e9partements du Nord et du Pas-De-Calais \u2013 Gravelines &#8211; puis des r\u00e9miniscences plus pr\u00e9cises, alors que notre p\u00e8re avait quitt\u00e9 la gendarmerie mobile pour s\u2019installer dans la D\u00e9partementale \u00e0 Tourcoing. Et puis c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u2019adolescence, la sortie brutale du monde enchant\u00e9 de l\u2019enfance et les premiers tourments existentiels, dans un monde o\u00f9, jusque-l\u00e0, on s\u2019\u00e9tait content\u00e9 de vivre sans se poser de questions, prenant notre condition sociale, notre cadre de vie, notre environnement, nos parents, notre famille et nos voisins comme des donn\u00e9es incontestables avec lesquelles il fallait composer, ce que nous faisions facilement et de bonne gr\u00e2ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Je devais faire des efforts d\u2019imagination et enjoliver les situations pour attirer ton attention et te faire voyager au pays des souvenirs, qui \u00e9tait un peu le <em>Neverland<\/em>de Peter Pan revisit\u00e9 par nous&nbsp;; un monde moins f\u00e9erique toutefois, dont les contours, l\u2019histoire et la g\u00e9ographie, \u00e9taient dessin\u00e9s par nos efforts de m\u00e9moire conjugu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu \u00e9tais toujours avec moi. Tu \u00e9tais plus \u00e2g\u00e9, mais nous donnions l\u2019impression d\u2019\u00eatre des jumeaux, moins par notre ressemblance, pourtant forte, que par une complicit\u00e9 qui s\u2019exprimait dans nos jeux et dans les histoires que nous nous racontions. Des contes \u00e0 dormir debout qui mettaient en sc\u00e8ne des personnages grotesques et contrefaits issus de notre fantaisie. Tu faisais souvent na\u00eetre des personnages quand j\u2019inventais des histoires pour les mettre en sc\u00e8ne. Notre association aurait pu durer, si nous n\u2019avions \u00e9t\u00e9 frein\u00e9s par les contingences de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant que tu n\u2019es plus l\u00e0, parti dans ton sommeil, je te fais faire un dernier tour de piste, avec moi. Un dernier voyage, au pays des souvenirs, ce pays qui existe partout o\u00f9 s\u2019\u00e9l\u00e8ve la moindre parcelle d\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-742x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3514\" width=\"563\" height=\"777\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-742x1024.jpg 742w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-217x300.jpg 217w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-768x1059.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-1114x1536.jpg 1114w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-1485x2048.jpg 1485w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-1450x2000.jpg 1450w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-1160x1600.jpg 1160w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-870x1200.jpg 870w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-652x900.jpg 652w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-435x600.jpg 435w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-22x30.jpg 22w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/illustration343-scaled.jpg 1856w\" sizes=\"(max-width: 563px) 100vw, 563px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>chapitre 1. 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