{"id":3557,"date":"2023-09-28T16:31:48","date_gmt":"2023-09-28T14:31:48","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3557"},"modified":"2023-09-28T21:46:02","modified_gmt":"2023-09-28T19:46:02","slug":"dans-ton-sommeil-ch-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3557","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL CH. 2"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/illustration348.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3559\" width=\"576\" height=\"383\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/illustration348.jpeg 227w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/illustration348-30x20.jpeg 30w\" sizes=\"(max-width: 576px) 100vw, 576px\" \/><figcaption>Gravelines, les remparts. Merde \u00e0 Vauban !<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00c0 Gravelines, devant la gendarmerie, il y avait la ferme des Pecqueux, un agriculteur qu\u2019on disait p\u00e8re de 22 enfants. Une ribambelle de gosses qu\u2019on avait du mal \u00e0 compter jusqu\u2019au chiffre annonc\u00e9, mais il est vrai qu\u2019on ne voyait pas ceux en bas \u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Autour du terre-plein qui faisait face \u00e0 la caserne, il y avait quelques commerces de bouche et quelques habitations disparates et, pass\u00e9s une petite rue en pente, on arrivait \u00e0 une hypoth\u00e8se de centre-ville o\u00f9 se tenait le march\u00e9 hebdomadaire, \u00e0 peu pr\u00e8s le seul \u00e9v\u00e9nement qui r\u00e9unissait une population aussi peu nombreuse que casani\u00e8re. J\u2019ai longtemps gard\u00e9 une photographie o\u00f9 un ours d\u00e9bonnaire nous tenait tous deux par les \u00e9paules.<\/p>\n\n\n\n<p>On voyait souvent passer un vieux flamand \u00e0 casquette. Le genre de petit vieux qui nous faisait rire, avec menton en galoche, nez comme une patate et \u00e9pais sourcils gris\u00e2tres. Il \u00e9tait toujours \u00e0 v\u00e9lo avec des \u00e9pingles fix\u00e9es au bas de son pantalon et un grand sac \u00e0 provisions au-dessus du cadre. Malgr\u00e9 son \u00e2ge, il \u00e9tait rapide et sa machine ant\u00e9diluvienne avalait les kilom\u00e8tres avec une aisance rare. J\u2019en gardais le souvenir impr\u00e9cis d\u2019un cycliste v\u00e9loce et peu dispos\u00e9 \u00e0 musarder, l\u00e2ch\u00e9 du matin au soir dans les rues du village pour on ne savait trop quel but.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu m\u2019avais fait croire que Van Steenbergen \u2013 nous l\u2019appelions ainsi pour souligner ses origines flamandes et son patois parsem\u00e9 de \u00ab&nbsp;gode voredom&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;gode voredeck&nbsp;\u00bb &#8211; \u00e9tait un individu malfaisant, un ogre pour tout dire qui emportait des enfants dans les vastes sacoches de sa bicyclette, et je t\u2019avais cru. Tout cela satisfaisait \u00e0 la logique et justifiait ses nombreuses all\u00e9es et venues. Oui, et tu pr\u00e9cisais l\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 vu prendre par la main un enfant gracile et le d\u00e9couper au besoin avant de le fourrer dans l\u2019une de ses sacoches. Tu \u00e9tais certain qu\u2019il les mangeait apr\u00e8s les avoir fait r\u00f4tir. Tu m\u2019avais m\u00eame invent\u00e9 une histoire au sujet d\u2019indiscr\u00e9tions recueillies dans les couloirs de la gendarmerie au sujet du vieil homme dont le nom r\u00e9el se trouvait associ\u00e9 \u00e0 des disparitions inqui\u00e9tantes survenues dans le village et dans des communes environnantes. Des patelins vers la mer, Saint-George-sur-l\u2019Aa, Grand-Fort-Philippe, Oye-Plage, mais aussi \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des terres, \u00e0 Bourbourg ou Saint-Omer Capelle. Tu affirmais que c\u2019\u00e9tait une question de jour et qu\u2019on ne manquerait pas d\u2019arr\u00eater le vieux dr\u00f4le une fois r\u00e9unies les preuves de ses odieux forfaits.<\/p>\n\n\n\n<p>Je te demandais na\u00efvement pourquoi notre p\u00e8re ne nous avait jamais parl\u00e9 de cela, lui qui \u00e9tait parfois disert sur des faits relevant de ses missions, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 citer des noms, des lieux et des dates pr\u00e9cises. Tu me r\u00e9pondais que l\u2019affaire \u00e9tait trop grave pour qu\u2019on laiss\u00e2t filtrer le moindre commentaire et que les gendarmes avaient pour stricte consigne de ne divulguer aucun \u00e9l\u00e9ment avant d\u2019avoir pu neutraliser le criminel. Tu me faisais peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, on \u00e9tait pass\u00e9s devant chez lui et il avait plac\u00e9 son v\u00e9lo le long de son mur. On l\u2019avait surveill\u00e9 du coin de l\u2019\u0153il et on savait qu\u2019il ne rentrait sa bicyclette qu\u2019une fois sa journ\u00e9e faite. Il allait donc repartir et nous n\u2019avions pas beaucoup de temps. Tu m\u2019avais dit que tu faisais le guet tandis que j\u2019ouvrais ses sacoches juste assez pour m\u2019apercevoir qu\u2019elles \u00e9taient vides. Tu me disais qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 d\u00fb rentrer ses victimes hach\u00e9es menu chez lui. Or, j\u2019avais remarqu\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait emport\u00e9 que son grand sac \u00e0 provision d\u2019o\u00f9 d\u00e9passaient des blancs de poireaux et tout cela m\u2019intriguait.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu m\u2019avais ensuite reproch\u00e9 d\u2019avoir mal regard\u00e9 et que nos soup\u00e7ons m\u00e9ritaient une seconde inspection que je n\u2019eus pas le temps de mener \u00e0 bien. Van Steenbergen sortit de chez lui visiblement chagrin\u00e9 et m\u2019apostropha d\u2019un \u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce te fabriques&nbsp;?&nbsp;\u00bb qui me laissait interdit. Tu \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 parti en courant, me laissant seul face \u00e0 l\u2019adversit\u00e9. Un monstre cannibale qui n\u2019allait pas tarder \u00e0 m\u2019estourbir avant de m\u2019occire et me placer dans son saloir, en attente d\u2019\u00eatre mang\u00e9. C\u2019\u00e9tait un peu l\u2019histoire de Saint-Nicolas qu\u2019on se racontait sans trop y croire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pleurais, me croyant perdu, et le vieux me prit par la main. J\u2019\u00e9tais terroris\u00e9 mais il se contenta de me tapoter le cr\u00e2ne en me conseillant, dans son patois incompr\u00e9hensible, de rejoindre mon fr\u00e8re et de retourner chez nous, \u00e0 la gendarmerie, puisqu\u2019il savait que nous y habitions.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, notre p\u00e8re nous parla de monsieur Vanseveren, celui qu\u2019on appelait Van Steenbergen (on n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s loin) qui lui avait signal\u00e9 que nous en voulions \u00e0 son v\u00e9lo, sans doute pour le voler. Tu lui r\u00e9pondis que nous voulions juste savoir ce qu\u2019il transportait dans ses sacoches et l\u2019affaire en resta l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu riais comme un bossu en m\u2019avouant qu\u2019il n\u2019y avait jamais eu d\u2019enqu\u00eate, encore moins d\u2019enfants disparus, et que Van Steenbergen n\u2019\u00e9tait qu\u2019un honn\u00eate retrait\u00e9 qui connaissait papa. Tu t\u2019\u00e9tais moqu\u00e9 de moi, de ma b\u00eatise et de ma candeur. J\u2019\u00e9tais satisfait de pouvoir \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ogre et \u00e0 son industrie mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, je d\u00e9plorais la fin d\u2019une histoire qui, pour m\u2019avoir terroris\u00e9e, n\u2019en avait pas moins emball\u00e9 mon imagination. Ainsi, il n\u2019y avait pas d\u2019ogre, et s\u00fbrement pas de f\u00e9e, pas de lutins, d\u2019enchanteurs ou de magiciens. Tout cela avait quelque chose de d\u00e9cevant et tu t\u2019\u00e9tais mis \u00e0 parler de choses possibles et impossibles, de faits mat\u00e9riels et de r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il fallait opposer \u00e0 l\u2019invention et \u00e0 l\u2019imaginaire. J\u2019avais retenu \u00e0 demi la le\u00e7on mais toi, tu devais t\u2019en affranchir assez vite car tes premiers d\u00e9lires n\u2019\u00e9taient pas si lointains.<\/p>\n\n\n\n<p>La mer \u00e9tait d\u2019un gris sale et le ciel d\u2019un blanc laiteux. C\u2019\u00e9tait \u00e0 Grand (ou Petit je ne sais plus) Fort-Philippe, un village c\u00f4tier surtout connu pour ses chasseurs de volatiles divers qui se r\u00e9unissaient dans un bric-\u00e0-brac de cabanes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des dunes qu\u2019on appelait Les Huttes. Tu avais surnomm\u00e9 les habitants de ces lieux les Huttins, \u00e0 partir d\u2019un vague souvenir scolaire de notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qui avait appris l\u2019existence de Louis X dit Le Hutin, soit l\u2019ent\u00eat\u00e9, mort empoisonn\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il croyait savoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu aimais sentir ma peur dans ces travers\u00e9es de la grande digue, de la jet\u00e9e, avec la mer des deux c\u00f4t\u00e9s et ce passage d\u00e9licat fait de planches de bois surmont\u00e9es de cordages \u00e9pais pour nous retenir. Je devais avoir 3 ou 4 ans et toi 6 tout au plus, mais tu gambadais sans trembler dans ce qui m\u2019apparaissait comme un parcours d\u2019obstacles tous plus scabreux les uns que les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent, les parents me prenaient par la main et il n\u2019\u00e9tait pas rare que, \u00e0 bout de patience, notre p\u00e8re finisse par me prendre sur ses \u00e9paules, ce qui ne faisait qu\u2019accro\u00eetre ma peur des vagues, de l\u2019\u00e9cume et des embruns. La peur du vide aussi, car il n\u2019y avait en-dessous de nous que l\u2019onde mena\u00e7ante et rien d\u2019autre, et personne ne savait nager, m\u00eame si le p\u00e8re se targuait d\u2019avoir appris la natation dans une \u00e9cole militaire, \u00e0 Maisons-Alfort.<\/p>\n\n\n\n<p>Non content d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019aise dans cet environnement que je percevais comme hostile, tu t\u2019amusais \u00e0 te rapprocher de moi et \u00e0 me pousser, \u00e0 essayer de me d\u00e9stabiliser. Les parents avaient remarqu\u00e9 ton petit jeu et tu avais essuy\u00e9 une s\u00e9rieuse engueulade, laquelle survenait avant des gifles qui te laissaient meurtri. Mais tu persistais n\u00e9anmoins \u00e0 t\u2019amuser de mes frayeurs, comme pour me tester ou m\u2019inciter \u00e0 m\u2019enhardir. Tu avais toujours aim\u00e9 l\u2019eau, ce qui te distinguait du reste de la fratrie qui pr\u00e9f\u00e9rait la terre ferme&nbsp;; une terre qu\u2019il me tardait de retrouver pass\u00e9es ces travers\u00e9es p\u00e9nibles o\u00f9 on ne pouvait faire que l\u2019aller et le retour apr\u00e8s avoir contourn\u00e9 un vieux phare d\u00e9saffect\u00e9 qui tr\u00f4nait comme le seul \u00e9l\u00e9ment tangible et fixe au milieu des \u00e9l\u00e9ments souvent d\u00e9cha\u00een\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019\u00e9tais jamais en retard d\u2019un bon tour ou d\u2019une farce, fac\u00e9tieux et goguenard. Il y avait apr\u00e8s les garages et pass\u00e9s quelques jardins potagers une vaste p\u00e9pini\u00e8re qui nous donnait une vague id\u00e9e du paradis terrestre \u00e9voqu\u00e9 dans la bible. Des arbres \u00e0 perte de vue contenus dans des petits ravins que nous descendions sur le dos, comme sur un toboggan.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0, paissaient des moutons, un troupeau d\u2019une cinquantaine de b\u00eates. Tu m\u2019incitais \u00e0 ramper sous les fils de fer barbel\u00e9s \u2013 non \u00e9lectrifi\u00e9s s\u2019il fallait t\u2019en croire \u2013 et on allait \u00e0 leur rencontre, imitant leurs b\u00ealements comme pour leur signifier que nous \u00e9tions des leurs. Les b\u00eates reculaient au fur \u00e0 mesure que nous avancions et les agneaux se rapprochaient de leur m\u00e8re. Tu prenais plaisir \u00e0 les effrayer, faisant semblant de courir ou tapant des mains pour te r\u00e9galer du spectacle de leur panique. J\u2019\u00e9tais moins franc que toi, fascin\u00e9 par leurs yeux obliques fendus d\u2019un trait noir qui leur donnaient des airs diaboliques.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis on les regardait \u00e0 distance respectueuse, mais tu m\u2019avais un jour pouss\u00e9 vers eux, alors que le troupeau revenait vers nous, toute crainte dissip\u00e9e. Je m\u2019\u00e9tais retrouv\u00e9 \u00e0 quatre pattes au milieu des moutons effray\u00e9s qui cherchaient \u00e0 m\u2019\u00e9viter et j\u2019avais les mains dans leurs crottes tout en sentant leur souffle et en \u00e9tant assourdi par leurs cris de plus en plus irritants.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu riais aux \u00e9clats, fier de ce que tu nommais des taquineries mais que j\u2019assimilerai avec le temps \u00e0 des humiliations. C\u2019est en tout cas le mot qu\u2019avait employ\u00e9 notre p\u00e8re apr\u00e8s avoir eu vent de notre aventure telle que relat\u00e9e par notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 souvent dans les parages.<\/p>\n\n\n\n<p>Passe encore pour des moutons, avait conclu le p\u00e8re, mais il te mettait en garde de ne pas renouveler ces \u00ab&nbsp;tours de con&nbsp;\u00bb face \u00e0 des chevaux, des vaches ou des cochons. Lui avait \u00e9t\u00e9 poursuivi par un troupeau de buffles en Indochine, jusqu\u2019\u00e0 sentir leur mufle sur lui, autant dire qu\u2019il savait de quoi il parlait. Tu en convenais sans difficult\u00e9s et je souriais de me voir projet\u00e9 devant une meute de pourceaux dont l\u2019avant-garde m\u2019aurait renifl\u00e9 de leurs groins. Mais on n\u2019en voyait pas beaucoup \u00e0 l\u2019air libre, dans notre contr\u00e9e, contrairement aux chevaux de labour de race boulonnaise ou aux troupeaux de vaches alentour qu\u2019on voyait passer dans les sentiers entour\u00e9s de chiens agressifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre m\u00e8re se plaignait souvent de devoir nous \u00e9lever seule, avec toutes les t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res qui lui incombaient. Elle avait demand\u00e9 ce qu\u2019on appelait une \u00ab&nbsp;aide aux m\u00e8res&nbsp;\u00bb, soit une personne dont l\u2019emploi consistait \u00e0 pr\u00eater main forte \u00e0 des \u00e9pouses surmen\u00e9es ou d\u00e9bord\u00e9es. Notre p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas oppos\u00e9 sur le principe, arguant de ce que son m\u00e9tier ne lui permettait pas de participer d\u2019avantage, mais il n\u2019avait jamais formul\u00e9 la moindre demande en ce sens, cette d\u00e9marche ayant trop \u00e0 voir, selon lui, avec celles entam\u00e9es par des cas sociaux et autres familles en difficult\u00e9. Pour un gendarme, et vis-\u00e0-vis d\u2019une hi\u00e9rarchie qu\u2019il craignait, cela aurait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un malaise intra-familial que la fonction et sa repr\u00e9sentation n\u2019autorisaient pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin, notre m\u00e8re exc\u00e9d\u00e9e nous prit tous les trois avec elle pour nous amener \u00e0 la mairie. Le p\u00e8re ne l\u2019apprit que plus tard, une fois le scandale rendu public. Le vieux maire SFIO refusa dans un premier temps de recevoir cette furie difficilement contenue par du personnel municipal. Voyant qu\u2019elle ne rendrait pas si facilement les armes et que l\u2019affaire pouvait facilement tourner au Fort-Chabrol o\u00f9 la mar\u00e2tre aurait pris ses enfants en otage, il accepta finalement de parlementer, justifiant d\u2019un trou dans son emploi du temps pour lui signifier qu\u2019il n\u2019agissait pas sous la pression.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle lui d\u00e9crivit ses journ\u00e9es pass\u00e9es en l\u2019absence de son mari \u00e0 s\u2019occuper de son m\u00e9nage, de sa cuisine et \u00e0 torcher les gosses, le tour avec de graves probl\u00e8mes de sant\u00e9. Le maire l\u2019\u00e9couta d\u2019une oreille attentive avant de faire droit \u00e0 sa requ\u00eate, intimant l\u2019ordre \u00e0 ses subordonn\u00e9s de saisir les services sociaux de ce cas qui semblait relever de l\u2019urgence. Nous \u00e9tions lib\u00e9r\u00e9s du r\u00f4le qu\u2019elle nous avait fait jouer et toi tu avais compris qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une aide aux maires et tu t\u2019\u00e9tais demand\u00e9 pourquoi maman y tenait tant.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu chantais toujours l\u2019air du \u00ab&nbsp;Venus&nbsp;\u00bb des Compagnons de la Chanson en fermant les yeux comme pour mieux te laisser aller \u00e0 la m\u00e9lodie qui semblait t\u2019enchanter. Notre m\u00e8re, elle, \u00e9coutait de vieilles chansons de Berthe Sylva et notre p\u00e8re se r\u00e9galait des \u00e9missions d\u2019accord\u00e9on du dimanche matin sur <em>Radio Luxembourg<\/em>. Il mettait Andr\u00e9 Verchuren au pinacle, nous informant que son accord\u00e9oniste pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 un prisonnier de guerre, un d\u00e9port\u00e9 et un r\u00e9sistant. Autant de mots que nous avions du mal \u00e0 comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>La radio fonctionnait en continu, avec les \u00e9missions pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es de notre m\u00e8re, <em>Vous \u00eates formidable<\/em>, <em>L\u2019homme des v\u0153ux Bartissol<\/em> ou <em>Quitte ou double<\/em>. Pour mes 5 ans, elle avait fait un g\u00e2teau, une g\u00e9noise sur laquelle elle avait plant\u00e9 deux bougies bleues lavandes et trois roses p\u00e2les.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi, en cadeau, tu m\u2019avais achet\u00e9 un petit disque, qu\u2019on appelait pas encore 45 tours. C\u2019\u00e9tait la version originale de \u00ab&nbsp;Venus&nbsp;\u00bb, chant\u00e9e par un b\u00e9l\u00eetre crant\u00e9 qui r\u00e9pondait au patronyme de Frankie Avalon. Tu avais d\u00e9pens\u00e9 la quasi-totalit\u00e9 des \u00e9trennes de fin d\u2019ann\u00e9e allou\u00e9es par notre tante Alice. Tu avais toujours \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait en f\u00e9vrier 1959, et il allait falloir partir, notre p\u00e8re ayant re\u00e7u une nouvelle affectation le rapprochant, \u00e0 sa demande, des parents de son \u00e9pouse bas\u00e9s \u00e0 Lille. Ce serait Tourcoing et son doux soleil, comme le chanterait un peu plus tard un fantaisiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Une ville qui ne nous disait rien qui vaille. \u00c0 Roubaix, il y avait encore le CORT, une bonne \u00e9quipe de football, mais \u00e0 Tourcoing&#8230; Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 parlait d\u2019abondance de l\u2019industrie textile et des cotonni\u00e8res. Pour lui, ce serait la ville et les distractions seraient plus nombreuses. Et puis, c\u2019\u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Lille, \u00e0 12 kilom\u00e8tres, et c\u2019\u00e9tait surtout la porte ouverte vers la Belgique, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour achever de nous convaincre, il nous parlait de la Bataille de Tourcoing d\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019on lui avait racont\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Fr\u00e8res. Le fr\u00e8re F\u00e9lix, un pr\u00e9lat que l\u2019on surnommait Le h\u00e9risson \u00e0 cause de sa coupe en brosse et de ses petits yeux noirs et qui avait table ouverte chez les parents, lui avait d\u00e9crit cette bataille par le menu. On \u00e9tait en 1794 et la ville comptait 12000 habitants. Les arm\u00e9es de la R\u00e9publique, dont il se montrait fort critique, avaient battu une coalition d\u2019Anglais et d\u2019Autrichiens ligu\u00e9s contre un peuple qui avait d\u00e9capit\u00e9 son roi. Aussi important que Fleurus ou Jemappes. Et de citer le g\u00e9n\u00e9ral Souham et Lazare Carnot pour l\u2019une des rares victoires fran\u00e7aises de cette guerre sans fin entre les monarchies europ\u00e9ennes, en l\u2019occurrence les Saxe-Cobourg et les York contre la R\u00e9publique, une r\u00e9publique dont le fr\u00e8re F\u00e9lix d\u00e9non\u00e7ait les exc\u00e8s et les ravages exerc\u00e9s contre les \u00e9difices religieux et le clerg\u00e9. Notre p\u00e8re lui donnait raison, m\u00eame s\u2019il n\u2019avait rien d\u2019un cagot, contrairement \u00e0 notre m\u00e8re toute confite en d\u00e9votions.<\/p>\n\n\n\n<p>On nous mettrait \u00e0 l\u2019\u00e9cole libre et l\u2019adjudant avait dit \u00e0 notre p\u00e8re que l\u2019activit\u00e9 d\u2019une brigade de campagne \u00e9tait toute diff\u00e9rente du service de ville. Surtout \u00e0 Roubaix ou \u00e0 Tourcoing, o\u00f9 des r\u00e8glements de compte opposaient encore le MNA et le FLN.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas plus que moi, tu n\u2019entendais rien \u00e0 tout cela, et tu traduirais plus tard les trois lettres de O.A.S par \u00ab&nbsp;On a soif&nbsp;\u00bb, une trouvaille qui t\u2019amusait beaucoup mais que tu n\u2019avais pas invent\u00e9. En tout cas, les habitants s\u2019appelaient les Tourquennois et la caserne \u00e9tait situ\u00e9e dans le quartier de la Croix Rouge, entre la gare et la fronti\u00e8re belge. C\u2019\u00e9taient l\u00e0 les maigres informations qu\u2019il avait r\u00e9ussi \u00e0 glaner aupr\u00e8s de ses futurs coll\u00e8gues qu\u2019il avait h\u00e2te de conna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019\u00e9tais pas si press\u00e9 que lui et c\u2019est comme si on t\u2019arrachait de ce vert paradis de l\u2019enfance o\u00f9 s\u2019\u00e9rigerait bient\u00f4t une centrale nucl\u00e9aire. Nous \u00e9tions comme Abel et Ca\u00efn \u00e0 leur tour chass\u00e9s du paradis terrestre. En route vers le monde r\u00e9el.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 Gravelines, devant la gendarmerie, il y avait la ferme des Pecqueux, un agriculteur qu\u2019on disait p\u00e8re de 22 enfants. Une ribambelle de gosses qu\u2019on avait du mal \u00e0 compter jusqu\u2019au chiffre annonc\u00e9, mais il est vrai qu\u2019on ne voyait pas ceux en bas \u00e2ge. 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