{"id":3584,"date":"2023-10-27T23:17:29","date_gmt":"2023-10-27T21:17:29","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3584"},"modified":"2023-10-27T23:47:32","modified_gmt":"2023-10-27T21:47:32","slug":"dans-ton-sommeil-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3584","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 3"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"519\" src=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/imagespour-blog1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3585\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/imagespour-blog1.jpg 800w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/imagespour-blog1-300x195.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/imagespour-blog1-768x498.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/imagespour-blog1-600x389.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/imagespour-blog1-30x19.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption>Tourcoing, la grand-place bien avant que nous nous y implantions photo X<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Notre p\u00e8re \u00e9tait souvent appel\u00e9 la nuit, sur son t\u00e9l\u00e9phone de garde, et il devait se rendre dans des caf\u00e9s arabes victimes d\u2019attentats de l\u2019O.A.S. Parfois, c\u2019\u00e9tait des bagarres au couteau entre diff\u00e9rentes factions de r\u00e9volutionnaires alg\u00e9riens. Ou simplement des crimes crapuleux, on ne savait pas et il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 de la pire indiscr\u00e9tion de vouloir en conna\u00eetre d\u2019avantage. Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 nous expliquait qu\u2019il devait plut\u00f4t s\u2019agir de r\u00e8glements de compte entre ivrognes au couteau facile, comme il y en avait partout, et que cela n\u2019avait pas grand-chose \u00e0 voir avec ce qu\u2019il \u00e9tait convenu d\u2019appeler les \u00e9v\u00e9nements. Nous ne savions pas ce qui l\u2019autorisait \u00e0 contredire la version paternelle, mais il allait d\u00e9j\u00e0 au lyc\u00e9e et il paraissait naturel qu\u2019il en sache plus que nous.<\/p>\n\n\n\n<p>De la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, nous avions quelques \u00e9chos en voyant de jeunes d\u00e9serteurs garnir les deux cellules situ\u00e9es au fond de la cour de la gendarmerie. Des jeunes qui parfois nous parlaient alors que nous faisions un petit match de foot dans le petit espace entre les logements de fonction et les garages. Disons plut\u00f4t qu\u2019on leur parlait, et qu\u2019ils avaient la courtoisie de r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi, tu \u00e9tais dans le m\u00eame \u00e9tablissement que lui, que notre fr\u00e8re, mais dans les classes primaires et tes r\u00e9sultats scolaires n\u2019\u00e9taient pas bien fameux, si j\u2019en croyais les r\u00e9primandes que tu essuyais \u00e0 chaque remise des bulletins de note aux fins de signatures parentales. Des notes piteuses en dict\u00e9e et pas plus brillantes en arithm\u00e9tique, en g\u00e9ographie ou en histoire. Seules tes r\u00e9dactions te valaient des commentaires flatteurs, qui soulignaient ton talent de conteur port\u00e9 par ton imagination fertile.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi, on m\u2019avait mis dans une \u00e9cole la\u00efque, au grand d\u00e9sespoir de ma m\u00e8re, mais notre p\u00e8re avait eu gain de cause en mettant sur la table des arguments imparables. J\u2019avais 7 ans, et il valait mieux que j\u2019aille dans l\u2019\u00e9cole du coin de la rue plut\u00f4t que de faire des kilom\u00e8tres avec mes fr\u00e8res pour rejoindre le coll\u00e8ge. Elle avait rengraci\u00e9 avec la promesse que je n\u2019y resterai pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu me manquais, et je t\u2019imaginais ailleurs et avec d\u2019autres que moi. Tes copains d\u2019\u00e9cole avaient l\u2019air moins pauvres que les miens, souvent des fils d\u2019immigr\u00e9s maghr\u00e9bins ou portugais. Plus un Italien pr\u00e9nomm\u00e9 Angelo qui n\u2019avait comme go\u00fbter qu\u2019une pomme de terre \u00e0 la pelure, moi qui ne finissait pas mes tartines de Pastador que je lui laissais volontiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Le directeur, un certain monsieur Laine, venait parfois vers moi dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation mais je restais muet devant lui, incapable d\u2019articuler le moindre son et de r\u00e9pondre \u00e0 ses questions. J\u2019avais assist\u00e9 \u00e0 des sc\u00e8nes qui ne plaidaient pas en faveur de son \u00e9tablissement&nbsp;; un gamin battu comme pl\u00e2tre par un surveillant ou un autre d\u00e9culott\u00e9 devant toute la classe, en pleur et le p\u00e9nis en \u00e9rection. L\u2019instituteur s\u2019appelait monsieur Sormani et mon p\u00e8re avait parl\u00e9 \u00e0 son sujet de Pieds noirs oblig\u00e9s de quitter l\u2019Alg\u00e9rie \u00e0 la h\u00e2te, concluant son histoire par une formule que j\u2019entendrai souvent&nbsp;: \u00ab&nbsp;la valise ou le cercueil&nbsp;\u00bb. Cela excusait selon lui des tendances autoritaires et un caract\u00e8re un peu soupe-au-lait. En plus d\u2019une possible difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019accorder aux m\u0153urs europ\u00e9ennes.<\/p>\n\n\n\n<p>La bonne ville de Tourcoing, qui comptait \u00e0 l\u2019\u00e9poque plus de 100.000 habitants, n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 notre m\u00e8re que l\u2019on avait d\u00fb placer dans une maison de repos, \u00e0 Lompret, entre Lille et Armenti\u00e8res. La tante Alice avait d\u00fb la suppl\u00e9er aupr\u00e8s de notre p\u00e8re et tous deux venaient r\u00e9guli\u00e8rement la voir&nbsp;. Elle m\u2019avait fait un beau cadeau pour mes 7 ans, un ch\u00e2teau-fort garni de soldats moyen\u00e2geux et notre p\u00e8re avait parl\u00e9 de l\u2019\u00e2ge de raison qu\u2019on avait tous deux atteint.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu \u00e9tais avec moi durant son s\u00e9jour car on avait estim\u00e9 que ses enfants avaient leur place aupr\u00e8s d\u2019elle. On me laissait jouer avec des crayons de couleur, de la patte \u00e0 modeler ou des m\u00e9canos quand tu avais droit, au b\u00e9n\u00e9fice de l\u2019\u00e2ge, \u00e0 des cours de Fran\u00e7ais ou de math\u00e9matiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre m\u00e8re faisait du tricot, dormait beaucoup et se m\u00ealait parfois \u00e0 des discussions entre patientes, \u00e0 condition que l\u2019on s\u2019adresse \u00e0 elle. Elle se m\u00e9fiait d\u2019instinct de ses compagnes d\u2019infortune et restait discr\u00e8te sur ce qui l\u2019avait amen\u00e9 l\u00e0. Les murs avaient s\u00fbrement des oreilles.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 nous deux, elle se plaignait de notre p\u00e8re et de son sale caract\u00e8re, de ses coll\u00e8gues la plupart alcooliques, des disputes dont elle s\u2019effor\u00e7ait de nous tenir \u00e9loign\u00e9s, des femmes de la caserne qui la toisaient et la tenaient \u00e0 distance. Nous \u00e9coutions poliment, sans vraiment mesurer ses souffrances et en nous disant \u00e0 part elle, en imitant notre p\u00e8re, qu\u2019elle \u00e9tait p\u00e9nible avec \u00ab&nbsp;ses plaintes et ses g\u00e9missements&nbsp;\u00bb. Nous avions pris partie pour elle, m\u00eame si notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 s\u2019\u00e9tait rang\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 du p\u00e8re en lui trouvant toutes les excuses devant une femme d\u00e9pressive et m\u00e9lancolique, telle qu\u2019il nous la d\u00e9crivait avec des mots que nous ne connaissions pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9tait-ce pendant l\u2019anesth\u00e9sie que j\u2019avais subie chez un dentiste, ou un dessin anim\u00e9 qu\u2019on t\u2019avait projet\u00e9 au patronage&nbsp;? Nous avions uni nos souvenirs et invent\u00e9 un monde issu de nos deux imaginations enfi\u00e9vr\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019abb\u00e9 Leblanc, cur\u00e9 de la paroisse Saint-Jean-Baptiste, \u00e0 la limite de Wattrelos, nous avait ouvert la voie avec un film ayant pour h\u00e9ros des Luniens, sortes de champignons \u00e0 pois rouges et blancs qui se d\u00e9pla\u00e7aient sur leurs longues pattes blanches dans des d\u00e9cors champ\u00eatres. Mais pour broder une petite histoire autour de cela, on avait invent\u00e9 des ennemis \u00e0 ces Luniens, des clans rivaux venus d\u2019ailleurs qui avaient pour noms les Bidibos, les Cocolos ou les N\u00e9cu\u00e9s. Des noms de tribus n\u00e8gres et ils avaient tous des traits humano\u00efdes semblables \u00e0 des diablotins cornus. Seule leur couleur changeait, sans doute pour qu\u2019on les reconnaisse&nbsp;; les Bidibos en noir, les Cocolos en rouge et les N\u00e9cu\u00e9s en jaune. Les m\u00e9chants n\u2019avaient de cesse de troubler la qui\u00e9tude des Luniens en leur faisant la guerre pour s\u2019approprier leur nourriture et mettre leur belle harmonie en p\u00e9ril. Au final, un gentil monstre genre dinosaure de confiserie nomm\u00e9 Camille Dubonvin venait sauver les Luniens et repousser les envahisseurs \u00e0 coup de cornes&nbsp;. Toi et moi, on avait tout de suite surnomm\u00e9 notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 de ce ridicule patronyme, ironisant sur ses tendances \u00e0 surjouer la sagesse de celui qui n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus un gamin, se proposant en toutes circonstances d\u2019apporter la concorde et la paix.<\/p>\n\n\n\n<p>On allait parfois en Belgique, sur nos bicyclettes, boire une sorte d\u2019orangeade dans des fontaines \u00e0 soda. Les bistrots \u00e0 la fronti\u00e8re \u00e9taient toujours pleins et les fritures accueillaient des clients \u00e0 toute heure. La bi\u00e8re coulait \u00e0 flots et on entendait des hommes ivres \u00e9changer des insultes\u00a0: \u00ab\u00a0balochard\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0balou\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0balouba\u00a0\u00bb. J\u2019appris bien plus tard que lesdits baloubas \u00e9taient une ethnie du Congo, ce vaste territoire achet\u00e9 par Leopold 1<sup>er<\/sup> que les Wallons appelaient en riant \u00ab\u00a0le roi Popaul\u00a0\u00bb\u00a0. On achetait des chewing-gums gagnants, verts, jaunes ou roses, avec des photographies de footballeurs ou de coureurs cyclistes, selon la saison. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9 1961, avec les figures des routiers-sprinters de l\u2019\u00e9poque, les Adriaenssens, Nassens, Melckenbeek ou Van Looy. Parfois un Italien, Baldini, Nencini ou Battistini.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi comme moi, on voulait jouer au football comme dans nos cours de r\u00e9cr\u00e9ation. Au lieu de \u00e7a, on nous avait inscrit aux louveteaux. \u00ab&nbsp;Pour les d\u00e9gourdir&nbsp;\u00bb, avait dit notre p\u00e8re. Toi comme moi, tu n\u2019aimais pas \u00e7a. Les sorties de journ\u00e9e, le dimanche, o\u00f9 on partait t\u00f4t le matin avec nos gamelles et nos gourdes. Un jour, tu avais d\u00fb me relever alors que j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 en arri\u00e8re sous le poids de mon sac-\u00e0-dos, comme une tortue renvers\u00e9e. Notre m\u00e8re bourrait nos sacs de biscuits et nos gamelles de haricots en salade avec des tranches de langue froide. La plupart des autres n\u2019avaient rien et ils se pr\u00e9cipitaient comme des morts-de-faim sur nos victuailles surabondantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le midi, on faisait un feu o\u00f9 couvaient sous la cendre des patates et des c\u00f4tes de porc. On marchait en for\u00eat avec nos sacs et on visitait des \u00e9glises ou des ch\u00e2teaux. On \u00e9tait dans la m\u00eame meute, chez les Roux (il y avait aussi les Blancs, les Noirs et les Gris), avec un chef de patrouille, son second et des cheftaines pour nous materner. Tout cela \u00e9tait structur\u00e9 comme une \u00e9glise et nous passions des tas d\u2019\u00e9preuves pour acqu\u00e9rir nos badges de noueurs de cordes, de nageurs, de secouristes, de gratte-guitare ou de faiseurs de feux. On avait des badges, des bandes multicolores, des barrettes et des m\u00e9dailles. Enfin toi, car j\u2019\u00e9tais consid\u00e9r\u00e9 encore comme un \u00ab&nbsp;novice&nbsp;\u00bb, incapable de rivaliser avec les plus aguerris. Et maladroit en plus&nbsp;! Deux mains gauches.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1962 que, apr\u00e8s toi, j\u2019avais fait ma promesse. Au fin fond de la Thi\u00e9rache, sur les terres d\u2019un ministre de l\u2019agriculture du grand Charlot, je tendais le bras avec mes camarades au pied d\u2019un ch\u00eane en \u00e2nonnant les paroles idoines qui tenaient de la formule de sorcellerie. Un engagement solennel \u00e0 ne pas jamais nous \u00e9carter des voies du bien telles que nous les a montr\u00e9es Notre Seigneur. Tu \u00e9tais mon parrain, charg\u00e9 de veiller \u00e0 ce que j\u2019honore cette promesse jusque dans la tombe. Apr\u00e8s le serment, on \u00e9tait all\u00e9s tous les deux jeter des cailloux sur des araign\u00e9es d\u2019eau dans l\u2019\u00e9tang d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tes copains t\u2019appelaient B\u00e9bel, uniquement parce que tu te pr\u00e9nommais Jean-Paul, comme Belmondo que les plus vulgaires appelaient Belmoncul. Lui et Bardot surgissaient dans toutes les conversations, et j\u2019amusais les cheftaines en chantonnant les paroles de succ\u00e8s du Twist. Elles m\u2019appelaient Le petit Gibus, sans que je sache vraiment pourquoi et toi, tu \u00e9tais devenu pour elles B\u00e9bert, celui qui \u00e9tait cens\u00e9 \u00eatre son fr\u00e8re. Les parents \u00e9taient venus nous voir au camp, le jour de la promesse. La fiert\u00e9 de notre p\u00e8re se lisait sur son visage quand notre m\u00e8re \u00e9tait au bord des larmes. Que d\u2019\u00e9motion&nbsp;! On avait repris le train, celui qu\u2019on appelait \u00ab&nbsp;le Dijonnais&nbsp;\u00bb \u00e0 Laon et toi comme moi \u00e9tions contents d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ces nuits dans les tentes, \u00e0 ces douches froides, \u00e0 ces blagues de potaches, \u00e0 ces gamelles et ces bidons \u00e0 r\u00e9curer et \u00e0 ces jeux de plein air. On ne jouait m\u00eame pas au football, la seule discipline sportive o\u00f9 on avait quelques capacit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>On allait voir des matchs \u00e0 Lille en la famille. La tante Alice habitait \u00e0 deux pas du stade, perdu au milieu de ce qu\u2019on appelait La citadelle, dans le quartier Vauban. Au stade Henri Joris, le LOSC jouait \u00e0 l\u2019\u00e9poque en deuxi\u00e8me division et il n\u2019y avait pas de quoi s\u2019emballer en voyant leurs adversaires \u00e9voluer \u00e0 domicile&nbsp;: Limoges, Besan\u00e7on, le C.A Paris ou Forbach. Moi, j\u2019avais fait mon choix&nbsp;: le Stade de Reims avec leurs manches blanches et leurs maillots sang de b\u0153uf, ceux qui jouaient des Coupes d\u2019Europe et gagnaient r\u00e9guli\u00e8rement en championnat. Kopa, Fontaine, Piantoni et leurs successeurs&nbsp;: Akesbi, Sauvage, Soltys\u2026 Notre p\u00e8re n\u2019avait pas appr\u00e9ci\u00e9 ce qu\u2019il percevait comme une ind\u00e9licatesse, voire une trahison, de la part de son propre fils, mais toi tu avais tenu bon, peu d\u00e9sireux de courir vers la victoire et fid\u00e8le au club de c\u0153ur de la famille, qu\u2019elle f\u00fbt proche ou plus lointaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu avais r\u00e9ussi \u00e0 persuader le p\u00e8re que c\u2019\u00e9tait dans une \u00e9quipe de football que nous voulions \u00eatre, loin des scouts et de leurs m\u0153urs paramilitaires. Tu ne l\u2019avais pas dit comme cela et il n\u2019aurait d\u2019\u2019ailleurs pas fallu, mais tu avais su trouver les mots, faisant vibrer la corde de l\u2019\u00e9ternel supporter et amoureux du beau jeu qu\u2019il \u00e9tait.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions h\u00e9sit\u00e9 entre le cyclisme et le foot en nous disant qu\u2019on pourrait tr\u00e8s bien concilier les deux&nbsp;; le v\u00e9lo en \u00e9t\u00e9 et le ballon le reste de l\u2019ann\u00e9e. Nous nous r\u00e9galions de voir passer les coureurs de Paris-Roubaix, sur le v\u00e9lodrome, de m\u00eame que nous prenions place au bord de la route pour des classiques comme Gand- Wevelgem. M\u00eame les courses de quartier nous passionnaient, que nous regardions depuis la fen\u00eatre en voyant toujours les m\u00eames coureurs passer au long d\u2019un parcours sans surprise en \u00e9vitant les v\u00e9hicules publicitaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous achetions avec nos \u00e9trennes et le peu d\u2019argent de poche qu\u2019on nous octroyait des coureurs en plastique repeints aux marques de nos h\u00e9ros. Avec des d\u00e9s et une piste, nous refaisions les \u00e9tapes du tour avec des cases \u00ab&nbsp;fringale&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;chute&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;p\u00e9nalit\u00e9s&nbsp;\u00bb. Des dizaines de coureurs qui progressaient au hasard de nos coups de d\u00e9s, et les r\u00e9sultats nous d\u00e9cevaient, ne correspondant pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des rapports de force et des valeurs institu\u00e9es&nbsp;. La m\u00eame d\u00e9ception prenait place au football, quand deux \u00e9quipes de figurines en plastique s\u2019affrontaient sur des cases vert p\u00e2le ou vert fonc\u00e9, comme sur une vraie pelouse. L\u00e0 aussi, les d\u00e9s \u00e9taient jet\u00e9s, les attaques prenaient forme et les buts arrivaient mais tout \u00e9tait g\u00e2ch\u00e9 par le hasard qui ne respectait en rien les hi\u00e9rarchies. En 1962, le Br\u00e9sil de Pel\u00e9 pouvait bien \u00eatre battu par la Suisse comme la Colombie avait toutes ses chances contre la Hongrie. Ce n\u2019\u00e9tait plus du jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il valait encore mieux \u00eatre sur le terrain, apr\u00e8s nos essais prometteurs dans les cours de r\u00e9cr\u00e9ation. Ce n\u2019\u00e9tait pas de m\u00eame nature, les boules de chiffon et les balles en mousse contre les ballons de cuir cousus \u00e0 la ficelle&nbsp;; les pelouses tondues contre les rectangles de b\u00e9ton&nbsp;; les buts en dur contre nos v\u00eatements jet\u00e9s \u00e0 la diable pour d\u00e9limiter la zone dangereuse. Et ces lignes \u00e0 la chaux, ces gens qui nous regardaient, ces coups de sifflet de l\u2019arbitre, ces vestiaires qui puaient le Synthol. Et puis les visites m\u00e9dicales, les comp\u00e9titions, les entra\u00eeneurs, les dirigeants\u2026 Et notre p\u00e8re qui nous engueulait derri\u00e8re la ligne de touche.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous avait inscrit dans un club \u00e0 la limite de Tourcoing et de Roubaix. On n\u2019allait pas jouer dans la m\u00eame cat\u00e9gorie, mais on y \u00e9tait all\u00e9s ensemble. On \u00e9tait rest\u00e9s les bras ballants apr\u00e8s plusieurs tentatives pour trouver l\u2019ouverture d\u2019un grand portail genre Fort Apache et il avait fallu la pr\u00e9sence d\u2019un Maghr\u00e9bin patoisant pour lever l\u2019obstacle. \u00ab&nbsp;T\u2019as buqu\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb, t\u2019avait-il demand\u00e9, sans que ni toi ni moi ne connaissions le mot. Cela voulait dire frapper et il avait prononc\u00e9 \u00ab&nbsp;butchi&nbsp;\u00bb, ce qui rendait le terme encore plus incompr\u00e9hensible. Nous nous disions que si tous parlaient de cette fa\u00e7on, il allait falloir veiller \u00e0 nous procurer une m\u00e9thode.<\/p>\n\n\n\n<p>Grenier, l\u2019entra\u00eeneur des \u00e9quipes de jeunes, ne parlait pas comme cela&nbsp;. C\u2019\u00e9tait un \u00e9ducateur \u00e0 l\u2019ancienne d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 un club sportif comme il aurait pu l\u2019\u00eatre \u00e0 n\u2019importe quelle association pourvu qu\u2019elle f\u00fbt la\u00efque. Il n\u2019aimait pas les cur\u00e9s et avait tout de suite d\u00e9nigr\u00e9 notre \u00e9cole comme un rep\u00e8re d\u2019ensoutan\u00e9s r\u00e9actionnaires. Nous n\u2019avions pas compris le mot. Grenier t\u2019avait dit que tu jouerais chez les Pupilles la saison prochaine et que je pourrai int\u00e9grer les Benjamins, juste au-dessus des Poussins. Il nous fit mettre le maillot jaune et noir et nous testa sur le terrain, mani\u00e8re de voir ce que nous valions. Apr\u00e8s quelques jonglages, quelques dribbles et des tirs pour finir, il nous fit participer \u00e0 un petit match d\u2019entra\u00eenement.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu avais fait part de ton intention de garder les buts et on troqua ton maillot jaune pour une superbe casaque rouge. Moi j\u2019avais parl\u00e9 de mes idoles, Kopa et Garrincha, et ces r\u00e9f\u00e9rences m\u2019avaient valu le poste d\u2019ailier droit. Grenier n\u2019\u00e9tait pas compliqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Habitu\u00e9 aux petits espaces des cours de r\u00e9cr\u00e9ation, je passais mon temps \u00e0 courir sans toucher un ballon. Le seul dribble r\u00e9ussi m\u2019avait vu m\u2019effondrer, apr\u00e8s un tacle assassin, dans une flaque d\u2019eau. On suivait la cotation des joueurs dans l\u2019hebdomadaire <em>France Football,<\/em> de une \u00e0 six \u00e9toiles et, \u00e0 cette aune, on m\u2019en aurait donn\u00e9 \u00e0 peine 2. \u00ab&nbsp;Mauvais match&nbsp;\u00bb, juste au-dessus de \u00ab&nbsp;match ex\u00e9crable&nbsp;\u00bb. Quant \u00e0 toi, tu t\u2019en tirais plut\u00f4t bien&nbsp;: 4 \u00e9toiles, bon match.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus chanceux que moi, tu avais arr\u00eat\u00e9 un penalty d\u2019une main ferme apr\u00e8s une cabriole admir\u00e9e par Grenier qui devait d\u00e9j\u00e0 songer \u00e0 toi comme titulaire au poste. Tu ne semblais pas avoir connu l\u2019angoisse du gardien de but au moment du penalty, mais ce n\u2019\u00e9tait que partie remise, l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 allant devenir ta plus fid\u00e8le compagne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Notre p\u00e8re \u00e9tait souvent appel\u00e9 la nuit, sur son t\u00e9l\u00e9phone de garde, et il devait se rendre dans des caf\u00e9s arabes victimes d\u2019attentats de l\u2019O.A.S. Parfois, c\u2019\u00e9tait des bagarres au couteau entre diff\u00e9rentes factions de r\u00e9volutionnaires alg\u00e9riens. 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