{"id":3620,"date":"2023-11-23T13:14:49","date_gmt":"2023-11-23T12:14:49","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3620"},"modified":"2023-11-23T13:14:50","modified_gmt":"2023-11-23T12:14:50","slug":"dans-ton-sommeil-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3620","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 4."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3622\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-300x200.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-768x512.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-1600x1067.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-1200x800.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-900x600.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-600x400.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353-30x20.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration353.jpg 1800w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Le ch\u00e2teau de Mailly \u00e0 Urcel (Aisne), \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque une maison de vacances pour gendarmes.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Tu avais eu tes premi\u00e8res crises d\u2019asthme apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s du grand-p\u00e8re. Un \u00e9ternel ronchon atrabilaire, le c\u0153ur sur la main, qui t\u2019avait l\u00e9gu\u00e9 sa maladie, et rien d\u2019autre. Il \u00e9tait emphys\u00e9mateux et ne trouvait le sommeil qu\u2019apr\u00e8s de nombreuses pulv\u00e9risations de Ventoline et tu allais devoir faire de m\u00eame. Quand on \u00e9tait chez les grands-parents, il nous racontait ses m\u00e9moires de guerre d\u2019ancien poilu rest\u00e9 fid\u00e8le \u00e0 P\u00e9tain et anti-gaulliste enrag\u00e9. Il nous montrait ses grimoires, des grands livres illustr\u00e9s avec des photographies s\u00e9pia des chefs militaires, les Foch, les Joffre et les Nivelle. Sa grande guerre qui, d\u2019un paysan avait fait un soldat. Grand-m\u00e8re ne faisait pas de politique et r\u00e9prouvait ses acc\u00e8s d\u2019humeur et notre p\u00e8re ne comprenait pas sa vindicte contre Mong\u00e9n\u00e9ral qui \u00e9tait sa r\u00e9f\u00e9rence ultime.<\/p>\n\n\n\n<p>On dormait dans le m\u00eame lit, et je ne parvenais pas \u00e0 m\u2019endormir en entendant ta respiration bruyante et tes hal\u00e8tements. Pire, j\u2019\u00e9tais souvent r\u00e9veill\u00e9 par tes crises qui nous valaient parfois la visite nocturne ou matutinale du m\u00e9decin de famille. Il te faisait une intraveineuse et tu t\u2019endormais comme un nourrisson. J\u2019avais toutes les peines \u00e0 comprendre ta souffrance et je te r\u00e9veillais parfois \u00e0 coups de pied lorsque tes r\u00e2les emp\u00eachaient mon sommeil. J\u2019\u00e9tais aussi cruel qu\u2019inconscient.<\/p>\n\n\n\n<p>On passait tous les ans nos vacances dans un ch\u00e2teau pr\u00e8s de Laon, \u00e0 la limite de la Marne. Le ch\u00e2teau de Mailly, un \u00e9difice moyen\u00e2geux reconverti en vill\u00e9giature estivale pour gendarmes. Le g\u00e9rant \u00e9tait un ancien d\u2019Indochine qui avait ses quarts d\u2019heure coloniaux et il passait son temps au comptoir du foyer, \u00e0 verser bi\u00e8res et ap\u00e9ritifs, selon l\u2019heure, pour les adultes et des sodas pour les jeunes. Les parents et leurs amis jouaient aux cartes ou suivaient le Tour de France lorsque le temps ne leur permettait pas de faire une excursion vers les sites touristiques ou les haut-lieux des batailles de la Premi\u00e8re guerre mondiale. On avait ainsi vu le trou laiss\u00e9 par la grosse Bertha et le chemin des dames, o\u00f9 des soldats s\u2019\u00e9ventraient \u00e0 la ba\u00efonnette dans l\u2019obscurit\u00e9 totale. De quoi devenir \u00e0 jamais antimilitariste.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour cette ann\u00e9e, on avait tenu compte de ta maladie pour des vacances chez un lointain cousin du p\u00e8re, dans le Puy-de-D\u00f4me. Un patelin nomm\u00e9 Chappes, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Jerzat. Une vieille b\u00e2tisse entour\u00e9e de champs de bl\u00e9 o\u00f9 suaient des ouvriers agricoles engag\u00e9s pour la saison et que surveillait la cousine, une vieille dame antipathique peu sensible \u00e0 leurs peines et encore moins \u00e0 leurs revendications. On jouait au football dans la cour de la ferme, on musardait dans la campagne et, \u00e0 l\u2019heure de la sieste, on taquinait les l\u00e9zards se faufilant dans la pierraille. Pour le dire autrement, on s\u2019ennuyait ferme et on attendait impatiemment l\u2019heure du retour. C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e du fameux duel Anquetil \u2013 Poulidor dans le Puy-de-D\u00f4me, mais notre p\u00e8re, sans voiture, avait renonc\u00e9 \u00e0 s\u2019y rendre.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait pass\u00e9 notre mois d\u2019ao\u00fbt \u00e0 relancer les d\u00e9s, soit pour faire avancer des coureurs cyclistes sur un v\u00e9lodrome en carton, soit pour bouger des footballeurs sur un gazon hypoth\u00e9tique. L\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e9tait vraiment fini lorsque nous avions d\u00fb faire nos devoirs de vacances \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour pr\u00e9parer la rentr\u00e9e de septembre. C\u2019\u00e9tait facultatif, et cela signifiait pour nous qu\u2019on n\u2019\u00e9tait pas oblig\u00e9s, mais tout ce qui pouvait soulager notre m\u00e8re semblait bon \u00e0 prendre au p\u00e8re, en plus de nous contraindre \u00e0 l\u2019\u00e9tude et de mettre un terme \u00e0 ce climat \u00e9mollient de paresse qui l\u2019exc\u00e9dait.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rues \u00e9taient vides et il fallait au diable-vauvert pour faire les courses, avec tous les magasins habituels qui \u00e9taient ferm\u00e9s. Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 payait ses futures \u00e9tudes en travaillant dans une usine textile et on l\u2019imaginait en bachelier frais \u00e9moulu de l\u2019\u00e9cole entour\u00e9 d\u2019ouvriers familiers et patoisants. Mais il se faisait \u00e0 tous les milieux.<\/p>\n\n\n\n<p>La saison de football avait repris et tu \u00e9tais devenu le gardien titulaire des minimes du club de l\u2019\u00e9cole quand j\u2019\u00e9voluais au poste d\u2019ailier droit chez les pupilles. Il fallait se lever t\u00f4t le matin et, sous la pluie et dans le vent, affronter des clubs de quartiers sur des pelouses qui n\u2019\u00e9taient souvent que de simples p\u00e2tures avec des poteaux \u00e0 chaque bout, et tout cela pour le compte de districts obscurs. Tu prenais des cartons plus souvent qu\u2019\u00e0 ton tour et tu te faisais en plus engueuler par le p\u00e8re qui faisait le juge de touche lorsque ses missions ne le retenaient pas, m\u00eame le dimanche. Pour moi, c\u2019\u00e9tait plus facile. Il ne pouvait pas \u00eatre partout et je m\u2019amusais \u00e0 fol\u00e2trer sur mon aile en dribblant mes vis \u00e0 vis, sans efficacit\u00e9 aucune, ce qui m\u2019\u00e9tait vivement reproch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On devait se lever encore plus t\u00f4t pour assister \u00e0 la messe, et on s\u2019amusait de voir une vieille folle chaque dimanche \u00e0 l\u2019office de 7h. Elle psalmodiait des pri\u00e8res \u00e0 contretemps, chantait des cantiques \u00e0 tue-t\u00eate et poussait des j\u00e9r\u00e9miades qui laissaient l\u2019officiant interdit, partag\u00e9 entre l\u2019envie de la mettre dehors et les B\u00e9atitudes de l\u2019\u00e9vangile de Mathieu et son \u00ab&nbsp;heureux les pauvres en esprit&nbsp;\u00bb. On finissait tous deux par ha\u00efr ces dimanches avec son gigot du d\u00e9jeuner et son film du soir dont on restituait les dialogues tout en mimant les sc\u00e8nes dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation du lundi matin.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu allais passer ton certificat d\u2019\u00e9tudes mais nos parents s\u2019inqui\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pour ta sant\u00e9 mentale. On ne savait trop pourquoi mais il fallait sans doute y voir les raisons dans ta crainte exag\u00e9r\u00e9e du p\u00e8re, tu avais falsifi\u00e9 ton carnet de notes d\u2019une fa\u00e7on grossi\u00e8re. Tu avais gomm\u00e9 un chiffre du total en le substituant par un autre en surcharge, sans m\u00eame avoir pris la pr\u00e9caution de modifier les notes interm\u00e9diaires. Une contrefa\u00e7on grossi\u00e8re qui ne tarda pas \u00e0 \u00eatre d\u00e9couverte et qui te valut des heures de retenue et un avertissement apr\u00e8s qu\u2019une mise \u00e0 pied d\u2019une semaine e\u00fbt \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9e. On mit cet \u00e9cart sur le compte de ta sant\u00e9 d\u00e9licate et de ton temp\u00e9rament fantasque, jugeant qu\u2019il n\u2019y avait pas lieu de s\u00e9vir outre mesure. \u00ab&nbsp;Plus b\u00eate que m\u00e9chant&nbsp;\u00bb, trancha le P\u00e8re sup\u00e9rieur, celui qui, en derni\u00e8re instance, statuait sans contestation possible sur les affaires de discipline. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 ta premi\u00e8re prise de distance avec la r\u00e9alit\u00e9 et ce ne serait pas la derni\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu r\u00e9pondais \u00e0 tous ceux qui te demandaient ce qui t\u2019avait pris, moi y compris, que tu ne savais pas, que tu l\u2019avais fait sans r\u00e9fl\u00e9chir et, plus inqui\u00e9tant, qu\u2019une voie t\u2019avait incit\u00e9 \u00e0 le faire. Cette derni\u00e8re justification avait sensibilis\u00e9 notre m\u00e8re qui, elle aussi, entendait des voix dans ses phases de d\u00e9raison, ses \u00ab&nbsp;bouff\u00e9es d\u00e9lirantes&nbsp;\u00bb, comme avait dit le Docteur Duvernay \u00e0 notre p\u00e8re qui traduisait le diagnostic par le mot plus ordinaire de folie.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ann\u00e9e d\u2019avant, notre grand-p\u00e8re \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 et elle avait d\u00fb \u00eatre intern\u00e9e dans un h\u00f4pital psychiatrique. Dans le Nord, il y avait Armenti\u00e8res pour les hommes et Bailleul, au bord des Monts de Flandres, pour les femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre p\u00e8re nous emmenait \u00e0 la gare routi\u00e8re pour aller lui rendre visite, le dimanche apr\u00e8s-midi. Tandis qu\u2019il lui parlait dans la salle commune, on regardait <em>T\u00e9l\u00e9-Dimanche<\/em> en su\u00e7ant les bonbons distribu\u00e9s g\u00e9n\u00e9reusement par le personnel. Il y avait parfois un match de football diffus\u00e9 entre deux r\u00e9citals d\u2019un chanteur de vari\u00e9t\u00e9. C\u2019\u00e9tait en hiver et, le soir, on mangeait une portion de frites sur la place avant de regagner le car qui roulait dans la neige et toi tu t\u2019amusais \u00e0 faire des dessins sur les vitres.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 d\u2019avant, on \u00e9tait chez les grands-parents et elle avait voulu s\u2019enfuir de leur maison, sous pr\u00e9texte qu\u2019on voulait&nbsp;la faire interner. Tout le quartier avait \u00e9t\u00e9 ameut\u00e9 par ses cris et ses larmes et la tante Alice, aid\u00e9e de ma grand-m\u00e8re, la retenaient sur le trottoir. En chemise de nuit, elle \u00e9tait en partance pour n\u2019importe o\u00f9 du moment qu\u2019elle \u00e9chappait \u00e0 ses tourmenteurs. L\u2019arriv\u00e9e en catastrophe d\u2019un m\u00e9decin et une piq\u00fbre de calmants l\u2019avait apais\u00e9 pour un temps, mais l\u2019hospitalisation semblait in\u00e9vitable, comme l\u2019avait confi\u00e9 notre p\u00e8re \u00e0 son p\u00e8re \u00e0 elle, qui avait d\u00e9j\u00e0 un pied dans la tombe et lui demandait de lui pr\u00eater aide et assistance, quoi qu\u2019il arrive. Un serment qu\u2019il faisait sans se faire prier, \u00e9tant avant tout un homme de devoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux d\u00e9c\u00e9da en septembre et on nous rhabilla de neuf pour l\u2019enterrement. Le cur\u00e9 raconta sa vie d\u2019ouvrier agricole au fin fond du Pas-De-Calais contraint par l\u2019exode rural de venir \u00e0 la ville pour exercer la profession de cordonnier, arrondissant des fins de mois difficiles en s\u2019employant comme bedeau dans cette m\u00eame paroisse. Un homme bon, sans malice et toujours pr\u00eat \u00e0 rendre service, ajouta-t-il dans une ultime p\u00e9roraison. On voulait bien le croire. Il avait consacr\u00e9 une partie de son sermon \u00e0 la souffrance endur\u00e9e par le d\u00e9funt qui avait enfin trouv\u00e9 la d\u00e9livrance, assis \u00e0 la droite du p\u00e8re, ou pas tr\u00e8s loin. Dans la paix du Christ pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un Christ que grand-m\u00e8re, notre m\u00e8re et une punaise de sacristie de passage avaient vu dans le ciel, au-dessus des voix ferr\u00e9es d\u2019une vieille gare de marchandise. Le Christ en croix dans un ciel teint\u00e9 de rose, c\u2019est de cette fa\u00e7on qu\u2019elles avaient toutes trois d\u00e9crit le prodige. Notre p\u00e8re avait hauss\u00e9 les \u00e9paules, en mat\u00e9rialiste peu port\u00e9 sur les extases mystiques et notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 y avait vu le signe avant-coureur d\u2019un internement certain. Quant \u00e0 nous, l\u2019image nous transportait dans des r\u00e9gions f\u00e9eriques douces \u00e0 nos imaginaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Les vieux poss\u00e9daient une maison sur les boulevards ext\u00e9rieurs de Lille et ils louaient \u00e0 bas prix des appartements miteux occup\u00e9s par un couple de Portugais alcooliques pour l\u2019un et par une vieille dame veuve d\u2019un batelier pour l\u2019autre. On l\u2019appelait \u00ab&nbsp;grand-m\u00e8re pie&nbsp;\u00bb pour ses incessants bavardages qui avaient tout du piaillement. C\u2019est son petit-fils qui avait repris l\u2019activit\u00e9 familiale h\u00e9r\u00e9ditaire, sa p\u00e9niche \u00e9tant amarr\u00e9e le long de la De\u00fble. Elle transportait du charbon par voie fluviale, du bassin minier jusqu\u2019en r\u00e9gion parisienne. C\u2019est en tout cas ce qu\u2019il nous avait dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Grand-m\u00e8re, la n\u00f4tre, suivit son mari quelques mois plus tard vers les m\u00eames cieux auxquels ils croyaient tous deux dur comme fer. Un cancer de l\u2019estomac pour elle, apr\u00e8s une ultime crise d\u2019emphys\u00e8me pour lui. Tante Alice garderait la maison et veillerait \u00e0 percevoir les loyers des locataires, tout en s\u2019employant comme gouvernante chez les cur\u00e9s de la paroisse, un recrutement de faveur pour les services rendus par feu son p\u00e8re. Elle y faisait la cuisine, le m\u00e9nage, les lessives et y avait cong\u00e9 le lundi, jour o\u00f9 elle venait \u00e9pauler notre m\u00e8re convalescente \u00e0 la gendarmerie. Elle arrivait tous les dimanches soirs avec sa toque et son manteau de fourrure, pr\u00eate \u00e0 se mettre au travail apr\u00e8s que les deux femmes eussent bu leur verre de goutte et fum\u00e9 leur cigarette blonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lundi, elles allaient faire les courses pour la semaine, \u00e0 l\u2019\u00e9picerie De Smet, \u00e0 la boulangerie Van Leynselle, \u00e0 la boucherie Hare, \u00e0 la cr\u00e9merie, chez Valentine pour les fruits et l\u00e9gumes et \u00e0 la Coop ou \u00e0 Una pour le reste. Elles pr\u00e9paraient des plats familiaux qui n\u2019avaient plus qu\u2019\u00e0 mijoter&nbsp;: pot-au-feu, b\u0153ufs \u00e0 la mode, cassoulets, blanquette ou jardini\u00e8res de l\u00e9gume. C\u2019\u00e9tait parti pour la semaine avec le steak-frites du samedi midi, le jour o\u00f9 elle nettoyait \u00e0 grande eau et le festin du dimanche, qu\u2019elle pr\u00e9parait la veille. Des emplois du temps immuables, au rythme des harassantes t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res auxquelles aucun individu m\u00e2le de la famille n\u2019avait jamais pris la moindre part.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeudi apr\u00e8s-midi, on avait l\u2019entra\u00eenement de football. Un peu de ballon, mais beaucoup d\u2019exercices physiques et de mise en forme. Toi, tu b\u00e9n\u00e9ficiais d\u2019un traitement particulier, l\u2019entra\u00eenement sp\u00e9cifique des gardiens. Les tireurs s\u2019avan\u00e7aient vers ton but prot\u00e9g\u00e9 par des figurines en mousse et tu plongeais de tous les c\u00f4t\u00e9s, terminant l\u2019exercice meurtri et courbatur\u00e9. Grand et mince, tu \u00e9tais souple et \u00e9l\u00e9gant et on voyait en toi le futur gardien de l\u2019\u00e9quipe premi\u00e8re qui jouait en troisi\u00e8me division de district.<\/p>\n\n\n\n<p>Tes r\u00e9sultats scolaires m\u00e9diocres t\u2019incitaient \u00e0 t\u2019investir dans un sport que tu te voyais pratiquer en professionnel. \u00ab&nbsp;Beaucoup d\u2019appel\u00e9s et peu d\u2019\u00e9lus&nbsp;\u00bb, notre p\u00e8re avait prononc\u00e9 la parole biblique qui, selon lui, s\u2019accordait parfaitement \u00e0 des chim\u00e8res dont il \u00e9tait revenu lui-m\u00eame. Mais il en fallait plus pour te d\u00e9courager et tu persistais dans tes r\u00eaves. Tu avais m\u00eame un supporter, un idiot de village incapable de saisir les subtilit\u00e9s du jeu et qui n\u2019y comprenait que la phase basique des penalties. Comme il t\u2019arrivait d\u2019en arr\u00eater avec brio, il avait fait de toi son h\u00e9ros et ne manquait plus aucun de tes matchs, ce qui faisait bien rire tes co\u00e9quipiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 moi, je continuais \u00e0 musarder sur mon aile, moins collectif que jamais et il m\u2019arrivait d\u2019aller seul au but au terme de dribbles d\u00e9routants. Apr\u00e8s Kopa et Garrincha, mes idoles avaient pour noms Ja\u00efrzinho ou Best, le jeune ailier de Manchester United qui ressemblait aux Beatles. Reims jouait maintenant en deuxi\u00e8me division alors que le LOSC allait remonter en premi\u00e8re. Tu jubilais et je suivais les joutes des R\u00e9mois dans tout l\u2019hexagone, en disgr\u00e2ce avec un Raymond Kopa toujours fid\u00e8le au poste, malgr\u00e9 tout. Il \u00e9tait revenu du Real Madrid pour sauver Reims, comme Cincinnatus avait pos\u00e9 la charrue pour sauver Rome.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jeudi, on avait compos\u00e9 toi et moi une chanson sur l\u2019Alg\u00e9rie apr\u00e8s le coup d\u2019\u00e9tat de Boum\u00e9dienne. Sur l\u2019air du \u00ab&nbsp;Hourra&nbsp;\u00bb de Jean Ferrat, on avait imagin\u00e9 les malheurs destin\u00e9s aux candidats potentiels, apr\u00e8s l\u2019\u00e9limination de Ben Bella. Les couplets s\u2019encha\u00eenaient et on chantait \u00e0 tue-t\u00eate avec, dans tous les cas de figure, le nom d\u2019un footballeur du F.C Nantes, un nomm\u00e9 Boukhalfa, qui d\u00e9signait un dictateur imaginaire pr\u00eat \u00e0 faire un mauvais sort \u00e0 tous ses rivaux. Loin de s\u2019en amuser, notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 m\u00e9prisait nos talents pr\u00e9coces de chansonniers et, r\u00e9visant le baccalaur\u00e9at, il nous conseillait de nous consacrer \u00e0 l\u2019\u00e9tude. Tu n\u2019en avais pas moins d\u00e9croch\u00e9 le certificat d\u2019\u00e9tudes, un brevet \u00e9l\u00e9mentaire de rationalisme qui devait \u00e9loigner les fant\u00f4mes de ta folie et on \u00e9tait descendus dans la rue pour f\u00eater l\u2019\u00e9v\u00e9nement avec nos pistolets \u00e0 p\u00e9tards et ta cocarde tricolore que notre p\u00e8re, qui n\u2019avait rien d\u2019autre \u00e0 aligner comme succ\u00e8s scolaire, t\u2019avait oblig\u00e9 \u00e0 porter.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait aussi l\u2019ann\u00e9e o\u00f9, d\u2019un commun accord, on avait d\u00e9cid\u00e9 de br\u00fbler nos soldats. Il y avait de tout dans un disparate surprenant qui faisait cohabiter des chevaliers du moyen-\u00e2ge, des militaires des deux guerres mondiales, des hussards, des cow-boys, des indiens, des officiers de cavaleries et jusqu\u2019\u00e0 la police mont\u00e9e canadienne. Si on avait gard\u00e9 nos jeux de football et nos coureurs, comme nos trains \u00e9lectriques et nos circuits 24, on estimait que toute cette quincaillerie en uniforme n\u2019\u00e9tait plus de nos \u00e2ges. D\u00e9cision un peu pr\u00e9matur\u00e9e pour moi qui n\u2019avait que 11 ans, l\u2019\u00e2ge b\u00eate, mais j\u2019\u00e9tais solidaire de toi.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est toi qui avait pris le briquet de notre p\u00e8re et commenc\u00e9 \u00e0 enflammer les premi\u00e8res lignes. Il y avait aussi des tanks, des avions, des camions et des b\u00e2timents de guerre. Les premi\u00e8res flammes nous aveugl\u00e8rent, mais c\u2019\u00e9tait comme un feu de joie o\u00f9 se consumaient les victimes d\u2019un feu roulant qu\u2019il nous plaisait de raviver. Une odeur de plastique br\u00fbl\u00e9 envahissait la pi\u00e8ce et une fum\u00e9e \u00e2cre s\u2019y d\u00e9gageait au point qu\u2019il nous fall\u00fbt ouvrir en grand les fen\u00eatres.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre p\u00e8re, qui \u00e9tait planton ce jour-l\u00e0, fut pr\u00e9venu que quelque chose d\u2019anormal se passait dans son logement. Il remonta les deux \u00e9tages et nous trouva en flagrant d\u00e9lit de pyromanie, petits N\u00e9ron incendiant les arm\u00e9es intemporelles du monde entier. On s\u2019est pris quelques baffes et tu ne fus pas le moins \u00e9pargn\u00e9, toi qu\u2019on consid\u00e9rait comme le principal responsable de cet autodaf\u00e9 eu \u00e9gard \u00e0 ton \u00e2ge. Notre m\u00e8re, absente au moment des faits, se fit raconter l\u2019incident et nous trouva des circonstances att\u00e9nuantes, provoquant la fureur du paternel. \u00ab&nbsp;Ils auraient pu mettre le feu \u00e0 la caserne&nbsp;\u00bb, s\u2019\u00e9cria-t-il. \u00ab&nbsp;\u00c7a n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 un mal&nbsp;\u00bb, osa-t-elle r\u00e9pliquer, ne voyant pas de quoi faire un drame de quelques morceaux de plastique br\u00fbl\u00e9s. Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 se joignit au p\u00e8re pour d\u00e9noncer son irresponsabilit\u00e9 et sa complaisance \u00e0 notre endroit. Papa Premier et Papa Deux partageaient souvent leurs avis et leur vision du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour parquer le coup et faire montre de la plus dure s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, notre p\u00e8re se mit \u00e0 arracher tous les posters des<em> Salut Les Copains<\/em> qui garnissaient les murs de notre chambre. Frank Alamo rejoignit Claude Fran\u00e7ois et Richard Anthony \u00e0 la poubelle, avec Sylvie Vartan, Mich\u00e8le Torr et Fran\u00e7oise Hardy comme compagnes. Pire, il nous assigna \u00e0 r\u00e9sidence pendant les vacances de P\u00e2ques, mais nous n\u2019avions nulle part o\u00f9 aller de toute fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait pass\u00e9 le mois de juillet au ch\u00e2teau, comme d\u2019habitude, et, exceptionnellement, Anquetil n\u2019avait pas remport\u00e9 le Tour de France. En ao\u00fbt, on m\u2019avait inscrit \u00e0 une colonie de vacances en Normandie o\u00f9 j\u2019avais tout d\u00e9test\u00e9. Toi, tu \u00e9tais parti chez une parente dans le Pas-De-Calais, \u00e0 Saint-Pol sur Ternoise. C\u2019\u00e9tait le berceau de la famille, l\u00e0 d\u2019o\u00f9 venaient les grand-parents qui \u00e9voquaient souvent avec nostalgie leurs villages de Blangy-sur-Ternoise ou de Blingel.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu avais \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin d\u2019un accident de la route sur la nationale entre Arras et Le Touquet et tu avais vu des bless\u00e9s graves, meurtris et sanguinolents. Tu en avais fait des cauchemars et tu en faisais perdre le boire et le manger \u00e0 ton entourage, moi le premier. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je crus comprendre que tu avais un certain go\u00fbt pour la mort.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu avais eu tes premi\u00e8res crises d\u2019asthme apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s du grand-p\u00e8re. Un \u00e9ternel ronchon atrabilaire, le c\u0153ur sur la main, qui t\u2019avait l\u00e9gu\u00e9 sa maladie, et rien d\u2019autre. 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