{"id":3641,"date":"2023-11-23T15:58:13","date_gmt":"2023-11-23T14:58:13","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3641"},"modified":"2023-11-23T15:58:14","modified_gmt":"2023-11-23T14:58:14","slug":"ken-loach-un-vieux-chene-quon-nabat-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3641","title":{"rendered":"KEN LOACH : UN VIEUX CH\u00caNE QU\u2019ON N\u2019ABAT PAS"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration355.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3643\" width=\"578\" height=\"820\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration355.jpg 220w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration355-212x300.jpg 212w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/illustration355-21x30.jpg 21w\" sizes=\"(max-width: 578px) 100vw, 578px\" \/><figcaption>Mister Ken Loach, p\u00e8re du cin\u00e9ma social anglais. Photo Wikipedia<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Les critiques de son dernier film, <em>The Old Oak<\/em>, ont \u00e9t\u00e9 mitig\u00e9es. Si certains ont salu\u00e9 un nouvel opus humaniste et g\u00e9n\u00e9reux, d\u2019autres ont d\u00e9plor\u00e9 une certaine routine dans le cin\u00e9ma de Ken Loach, abordant toujours les m\u00eames th\u00e8mes en tournant en rond avec une bonne conscience \u00ab&nbsp;de gauche&nbsp;\u00bb un rien lassante. Ces derni\u00e8res critiques sont, h\u00e9las, un signe des temps d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui ne supporte plus qu\u2019on parle de solidarit\u00e9 ouvri\u00e8re et de luttes sociales. Tous les adeptes du \u00ab&nbsp;c\u2019est plus compliqu\u00e9 que \u00e7a&nbsp;\u00bb, les subtils, les complexes et les non-manich\u00e9ens pour qui il vaut mieux s\u2019adapter \u00e0 ce qu\u2019on ne peut changer. Contre tous ceux-l\u00e0, Loach persiste et signe&nbsp;!<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a fait tr\u00e8s longtemps que je mets un point d\u2019honneur \u00e0 voir les films de Ken Loach, moi qui ne vais pourtant plus souvent au cin\u00e9ma. Depuis ses premiers films comme <em>Kes, Poor cow<\/em> ou l\u2019excellent <em>Family life <\/em>sur le triptyque travail \u2013 famille \u2013 psychiatrie. J\u2019ai rarement \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u, \u00e0 part <em>Carla&nbsp;\u2018s Song<\/em> ou<em> Land of freedom<\/em>, bref, les films o\u00f9 il nous embarque \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019international&nbsp;\u00bb avec des fictions qui tiennent parfois du plaidoyer politique. Exceptions notables, <em>The hidden agend<\/em>a ou<em> Le vent se l\u00e8ve<\/em> sur l\u2019Irlande du Nord, mais c\u2019est encore la Grande-Bretagne, l\u00e0 o\u00f9 Loach est dans son \u00e9l\u00e9ment, au plus pr\u00e8s des r\u00e9sistants, des classes populaires et des laiss\u00e9s pour compte de la mondialisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Loach a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 r\u00e9alisateur pour la <em>BBC<\/em> de la grande \u00e9poque, celle des ann\u00e9es 1960, avec des t\u00e9l\u00e9films et des documentaires d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9s dans la lign\u00e9e du Free cinema et des derni\u00e8res ann\u00e9es fastes du cin\u00e9ma anglais avec, entre autres, les Richard Lester, Lindsay Anderson, Karel Reisz, Tony Richardson et autres Jack Clayton.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 que Ken Loach est devenu le p\u00e8re du cin\u00e9ma social anglais, en m\u00eame temps que Mike Leigh et avant une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration (Mark Herman ou Peter Cattaneo). Loach a donc promen\u00e9 sa cam\u00e9ra sur les rails (<em>Navigators)<\/em> sur les docks (<em>Les dockers de Liverpool<\/em>), dans les mines (les documentaires pour <em>Channel 4<\/em> <em>Which side are you on&nbsp;?, End of the battle\u2026 Not the end of the war <\/em>et<em> The Arthur legend, <\/em>Arthur d\u00e9signant Arthur Scargill, le lion, \u00e0 la t\u00eate des syndicats de mineurs). Plus ce que je consid\u00e8re comme son meilleur film, <em>Riff Raff<\/em>, sur l\u2019entraide entre ouvriers du b\u00e2timent, anglais et immigr\u00e9s confondus (1990).<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est encore de l\u2019entraide et des solidarit\u00e9s ouvri\u00e8res dont nous parle Loach, ou plut\u00f4t de ce qu\u2019elles sont devenues telles que d\u00e9vast\u00e9es par le n\u00e9o-lib\u00e9ralisme ou, pour le dire autrement, le capitalisme. Un bus de r\u00e9fugi\u00e9s syriens vient s\u2019\u00e9chouer dans un village anglais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Durham. La premi\u00e8re sc\u00e8ne montre un supporter de l\u2019\u00e9quipe locale des Magpies de Newcastle (maillot ray\u00e9 noir et blanc) s\u2019emparer de la cam\u00e9ra de Yara, femme lumineuse qui passe son temps \u00e0 filmer ses compagnes et compagnons d\u2019infortune tout au long de leur p\u00e9riple. Il pi\u00e9tine la cam\u00e9ra et prend la fuite en braillant quelques injures racistes que semblent appr\u00e9cier les habitants dont un d\u00e9nomm\u00e9 Charlie qui s\u2019indigne de voir les maisons de son quartier rachet\u00e9es par des fonds de pensions chypriotes sans que personne n\u2019ait jamais eu l\u2019id\u00e9e de les visiter. De la pure sp\u00e9culation.<\/p>\n\n\n\n<p>Une Angleterre en crise mat\u00e9rielle et morale o\u00f9, on l\u2019a dit, les solidarit\u00e9s ouvri\u00e8res se sont d\u00e9lit\u00e9es, et le focus est mis sur T.J Ballantyne qui maintient encore un semblant de lien social gr\u00e2ce \u00e0 son pub, <em>The old oak<\/em>, encore fr\u00e9quent\u00e9 par une poign\u00e9e de poivrots forts en gueule. C\u2019est l\u00e0 que Yara fait la connaissance de T.J alors qu\u2019elle se renseigne sur l\u2019auteur du saccage de sa cam\u00e9ra, qu\u2019elle soup\u00e7onne d\u2019\u00eatre un pilier du bar. Ballantyne dit qu\u2019il ne le conna\u00eet pas mais propose de lui pr\u00eater une cam\u00e9ra qu\u2019il va chercher dans son arri\u00e8re-boutique, un capharna\u00fcm tapiss\u00e9 de photographies de mineurs en gr\u00e8ve dans les ann\u00e9es 1984 \u2013 1985&nbsp;; des ouvriers du village qui se sont battus contre les flics, les m\u00e9dias, les conseillers et les ministres de Margaret Thatcher. Ces photographies fascinent Yara qui comprend imm\u00e9diatement ce qu\u2019elles repr\u00e9sentent pour le vieil homme, un pass\u00e9 r\u00e9volu o\u00f9 les pauvres se serraient les coudes et n\u2019h\u00e9sitaient pas \u00e0 se battre contre l\u2019ennemi de classe. Elle fait le rapport avec sa situation de femme forte qui conduit sa tribu en terre hostile, fuyant la guerre et la barbarie de Bachar Al Assad et de ses sbires apr\u00e8s une r\u00e9volution d\u00e9tourn\u00e9e de ses buts par les Islamistes salafistes d\u2019Al -Nostra et en l\u2019absence de tout soutien international except\u00e9 celui de Poutine trop heureux de s\u2019imposer en faiseur de paix pour s\u2019accaparer les richesses d\u2019un pays en ruines. Ou d\u2019Erdogan pour liquider d\u00e9finitivement les Kurdes.<\/p>\n\n\n\n<p>La cam\u00e9ra est r\u00e9par\u00e9e et Ballantyne et Yara sympathisent, au grand dam des clients fid\u00e8les qui voient d\u2019un mauvais \u0153il ces \u00ab&nbsp;bougnoules&nbsp;\u00bb envahir leur peu riante cit\u00e9. La tension est palpable et les premi\u00e8res escarmouches se produisent lorsque Ballantyne, apr\u00e8s avoir refus\u00e9 son arri\u00e8re-salle sous pr\u00e9texte de v\u00e9tust\u00e9 \u00e0 ses clients d\u00e9sireux de tenir une r\u00e9union visant \u00e0 pr\u00e9parer la riposte contre les envahisseurs, consent \u00e0 l\u2019ouvrir aux r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 qui il offre des repas gratuits.<\/p>\n\n\n\n<p>La solidarit\u00e9 en acte avec d\u2019autres clients, plus sympathiques eux, qui ont mouill\u00e9 la chemise pour retaper l\u2019arri\u00e8re-salle et la mettre si peu que ce soit aux normes. Un moment de fraternit\u00e9 qu\u2019appr\u00e9cient mod\u00e9r\u00e9ment les habitu\u00e9s qui, s\u2019estimant trahis, vont tout faire pour saboter l\u2019initiative, et c\u2019est Charlie qui sera \u00e0 la man\u0153uvre, m\u00eame s\u2019il s\u2019en repentira \u00e0 la fin.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne va pas tout raconter, \u00ab&nbsp;spoiler&nbsp;\u00bb comme on dit, mais, apr\u00e8s des \u00e9pisodes mettant aux prises les deux communaut\u00e9s, la certitude de la mort du p\u00e8re de Yara, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9 dans les ge\u00f4les de Bachar, provoque un \u00e9lan de solidarit\u00e9 qui \u2013 et c\u2019est un peu la seule faiblesse du film \u2013 n\u2019est pas tr\u00e8s compr\u00e9hensible. Loach a voulu faire un happy-end venant cl\u00f4turer des s\u00e9quences de haine, d\u2019hostilit\u00e9 et de racisme, avec la banni\u00e8re des mineurs de Durham restaur\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une marche pour l\u2019enterrement du p\u00e8re mort en prison. Les gens du village arrivent un \u00e0 un, avec quelques fleurs en main, et il y a m\u00eame Charlie qui s\u2019est tromp\u00e9 de col\u00e8re. Les r\u00e9fugi\u00e9s syriens et les prolos anglais peuvent enfin fraterniser dans une sorte d\u2019internationale de la fraternit\u00e9. C\u2019est beau, en tout cas.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 l\u2019histoire, le pitch, r\u00e9sum\u00e9e \u00e0 gros traits. Mais le sc\u00e9nario, comme d\u2019habitude d\u00fb \u00e0 Paul Laverty, est assez classique et pourrait se reproduire dans tous les pays du monde occidental, sans parler des pays de l\u2019est o\u00f9 c\u2019est peut-\u00eatre pire.<\/p>\n\n\n\n<p>On est convaincus par des acteurs et actrices qu\u2019on ne connaissait pas. Dave Turner qui joue Ballantyne, incarnant un personnage de g\u00e9rant de pub, bougon au grand c\u0153ur, ou Ebla Mari (Yara), combattante infatigable de l\u2019espoir qui irradie litt\u00e9ralement ce triste village abandonn\u00e9 de tous.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a dans ce film des sc\u00e8nes admirables, comme cette visite de la cath\u00e9drale de Durham que Yara compare au Palmyre d\u00e9truit par les djihadistes, ou comme celle du chien de Ballantyne, petite b\u00eate qui l\u2019a quasiment sauv\u00e9 du suicide et va se faire massacrer par des pitbulls mal contr\u00f4l\u00e9s par de jeunes abrutis racistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme souvent avec Ken Loach, on frissonne et on a la gorge serr\u00e9e devant ces images d\u2019humanit\u00e9 o\u00f9, comme un rayon de soleil apr\u00e8s la pluie, il peut na\u00eetre une \u00e9motion, une gr\u00e2ce au milieu des t\u00e9n\u00e8bres de l\u2019individualisme, de la haine et de la m\u00e9diocrit\u00e9 comme unique horizons pour des gens qu\u2019on a cass\u00e9s, qu\u2019on a d\u00e9truits.<\/p>\n\n\n\n<p>Loach ne veut retenir que le reste d\u2019humanit\u00e9 contenu dans ces destins fracass\u00e9s, dans ses vies minuscules, dans ces personnages d\u2019ouvriers d\u00e9class\u00e9s pr\u00eats \u00e0 basculer du mauvais c\u00f4t\u00e9 d\u2019un nationalisme chauvin o\u00f9 on peut humilier des plus pauvres, des plus mis\u00e9reux que soi. Il y a une r\u00e9plique du film qui dit tout cela en peu de mots, Ballantyne qui dit \u00e0 Charlie qu\u2019il est \u00e9videmment plus facile de s\u2019attaquer \u00e0 des immigr\u00e9s, \u00ab&nbsp;de regarder en bas&nbsp;\u00bb, plut\u00f4t que d\u2019avoir le courage d\u2019affronter ceux d\u2019en haut, ceux qui organisent la paup\u00e9risation des masses, attisent les haines et profitent d\u2019un syst\u00e8me qui sanctifie la r\u00e9ussite individuelle, le \u00ab&nbsp;talent&nbsp;\u00bb et la concurrence de tous contre tous.<\/p>\n\n\n\n<p>Ken Loach a d\u00e9clar\u00e9 urbi et orbi que ce film serait le dernier, mais il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 dit pour son avant-dernier, <em>Sorry we missed you<\/em>, sur la pr\u00e9carisation et les boulots de merde qui date d\u00e9j\u00e0 de 2019.<\/p>\n\n\n\n<p>Bourreau, encore une minute&nbsp;! Allez, Lavery et Loach, encore un petit film, un dernier, pour la route. On a besoin de vous et de vos lumineux t\u00e9moignages d\u2019humanit\u00e9, dans un monde de plus en plus sinistre. We need you, gentlemen&nbsp;! We surely do&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>KEN LOACH \u2013 THE OLD OAK \u2013 2023<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>20 novembre 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les critiques de son dernier film, The Old Oak, ont \u00e9t\u00e9 mitig\u00e9es. Si certains ont salu\u00e9 un nouvel opus humaniste et g\u00e9n\u00e9reux, d\u2019autres ont d\u00e9plor\u00e9 une certaine routine dans le cin\u00e9ma de Ken Loach, abordant toujours les m\u00eames th\u00e8mes en tournant en rond avec une bonne conscience \u00ab&nbsp;de gauche&nbsp;\u00bb un rien lassante. 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