{"id":3657,"date":"2023-12-28T12:49:34","date_gmt":"2023-12-28T11:49:34","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3657"},"modified":"2023-12-28T12:49:35","modified_gmt":"2023-12-28T11:49:35","slug":"lhomme-schizoide-du-21-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3657","title":{"rendered":"L\u2019HOMME SCHIZO\u00cfDE DU 21\u00b0 SI\u00c8CLE"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/illustration361.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3659\" width=\"577\" height=\"853\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/illustration361.jpg 230w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/illustration361-203x300.jpg 203w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/illustration361-20x30.jpg 20w\" sizes=\"(max-width: 577px) 100vw, 577px\" \/><figcaption>Ronald Laing lisant le livre des noeuds. N&rsquo;y voyons pas malice. Photo Wikipedia.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;21st Century Schizo\u00efd Man&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait un titre fameux du premier album de King Crimson en 1969, la grande \u00e9poque de l\u2019anti-psychiatrie, avec ses th\u00e9oriciens anglais comme Ronald Laing ou David Cooper. Un concept invent\u00e9 en 1967 et d\u00e9velopp\u00e9 dans les ouvrages des deux psychiatres, notamment l\u2019excellent <em>Le moi divis\u00e9 <\/em>de Laing. Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1972, Deleuze et Guattari allaient s\u2019emparer du concept dans <em>L\u2019anti-Oedipe<\/em>, leur ma\u00eetre livre&nbsp;; Deleuze en philosophe et Guattari en praticien dans sa clinique de La Borde. Maintenant que la psychiatrie est devenue affaire de m\u00e9dicaments, de neurosciences et de d\u00e9veloppement personnel, il n\u2019est pas inutile de faire retour vers ces aventuriers d\u2019une psychiatrie mettant le patient au centre.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On apprendra rien \u00e0 personne en disant que l\u2019anti-psychiatrie est un mouvement n\u00e9 en opposition \u00e0 la psychiatrie, en opposition \u00e0 l\u2019internement et aux traitements m\u00e9dicaux de type camisole chimique et autres \u00e9lectrochocs qui provoquent la souffrance et n\u2019am\u00e9liorent en rien la situation clinique des patients. Pour ces contempteurs de la psychiatrie traditionnelle, ladite psychiatrie ne devrait m\u00eame pas \u00eatre une branche de la m\u00e9decine tant elle est relative \u00e0 des dysfonctionnements de la soci\u00e9t\u00e9 et aux modes de vie ali\u00e9nants contemporains. On n\u2019est pas oblig\u00e9s d\u2019\u00eatre en total accord avec ces th\u00e9ories, mais elles s\u2019inscrivent dans la mouvance libertaire des ann\u00e9es hippies et de Mai 68, du moins le mai 68 \u00e9tudiant. C\u2019est \u00e0 ce titre qu\u2019elles s\u2019affranchissent des critiques r\u00e9actionnaires et sectaires de la psychiatrie comme on a pu les voir par exemple dans la scientologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux figures les plus imposantes de l\u2019anti-psychatrie sont donc Ronald D. Laing et David Cooper. Ce-dernier est un psychiatre sud-africain qui a le premier th\u00e9oris\u00e9 une critique de la psychiatrie traditionnelle, voyant en elle un cadre mutilant et consid\u00e9rant que la maladie mentale tient surtout au christianisme castrateur et au mod\u00e8le capitaliste de concurrence entre les individus et de consommation effr\u00e9n\u00e9e. Cooper tient pour av\u00e9r\u00e9 que les premiers \u00e9tablissements psychiatriques en Angleterre ont \u00e9t\u00e9 ouverts pour les fils libertins et trop d\u00e9pensiers des familles bourgeoises. Pour lui, le syst\u00e8me psychiatrique concentrationnaire est n\u00e9 en U.R.S.S avec les h\u00f4pitaux cr\u00e9\u00e9s \u00e0 la seule fin de r\u00e9\u00e9duquer les mal-pensants, dissidents et autres ennemis du peuple.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est aussi proche de l\u2019\u00e9cole de Palo Alto et de Norman Bateson, celui qui consid\u00e9rait que la schizophr\u00e9nie \u00e9tait surtout l\u2019effet de la double contrainte (double bind) ou d\u2019injections contradictoires qui tiraillent le malade. Faut-il d\u2019ailleurs l\u2019appeler ainsi, quand Cooper nie la notion m\u00eame de maladie mentale. Pour lui, l\u2019individu que l\u2019on affuble de cette \u00e9tiquette souvent infamante n\u2019est que le produit d\u2019un \u00e9tat modifi\u00e9 de conscience n\u00e9 des trajectoires individuelles relatives au contexte social. \u00c0 la diff\u00e9rence des Am\u00e9ricains qui se limitent souvent aux aspects intra-familiaux de la maladie mentale, lui consid\u00e8re que c\u2019est l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 qui est responsable des processus d\u2019ali\u00e9nation&nbsp;; la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste aussi bien que \u00ab&nbsp;socialiste&nbsp;\u00bb par ses injonctions autoritaires et totalitaires, celle qui combat toute d\u00e9viance et toute marginalit\u00e9 lorsqu\u2019elle ne peut pas les r\u00e9cup\u00e9rer pour en faire un \u00e9l\u00e9ment du syst\u00e8me marchand ou de l\u2019ordre social.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va n\u00e9anmoins beaucoup travailler avec Bateson et Marcuse (et avec le chef des Black Panthers de San Francisco Stormy Carmichael) pour monter un congr\u00e8s mondial de \u00ab&nbsp;dialectique et lib\u00e9ration&nbsp;\u00bb. Cooper va ensuite s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Paris en 1972, tissant des liens avec Guattari, Maude Manonni et le courant fran\u00e7ais de l\u2019anti-psychiatrie.<\/p>\n\n\n\n<p>La trajectoire de Ronald Laing est un peu diff\u00e9rente. Il est n\u00e9 \u00e0 Glasgow et s\u2019oriente d\u2019abord vers une carri\u00e8re musicale avant d\u2019entretenir une correspondance avec le psychiatre \u00ab&nbsp;existentialiste&nbsp;\u00bb Karl Jaspers qui d\u00e9cidera de sa vocation. Mobilis\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e britannique qui envoie des suppl\u00e9tifs en Cor\u00e9e (lui en tant que m\u00e9decin militaire), il rentre \u00e0 Londres et ouvre une clinique avec Cooper et Aaron Esterton afin de proposer des th\u00e9rapies originales et des alternatives \u00e0 la psychiatrie.<\/p>\n\n\n\n<p>Laing a \u00e9t\u00e9 fortement influenc\u00e9 par Marx, Sartre, Merleau-Ponty puis Marcuse et son discours est freudo-marxiste. Il a \u00e9t\u00e9 longtemps alcoolique et d\u00e9pressif lui-m\u00eame, se rapprochant lui aussi du courant anti-psychiatrique fran\u00e7ais. Il mourra d\u2019une crise cardiaque alors qu\u2019il effectue un parcours de golf \u00e0 Saint-Tropez, en parfait bourgeois. Avec Cooper et Esterton, il est consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des p\u00e8res de l\u2019anti-psychiatrie et l\u2019un des premiers films de Ken Loach,<em> Family life <\/em>(1971), sur une jeune schizophr\u00e8ne victime de l\u2019oppression familiale et sociale, doit beaucoup \u00e0 ce courant plus philosophique et sociologique que m\u00e9dical.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le moi divis\u00e9<\/em>, de Ronald Laing, est un livre passionnant o\u00f9 il commence par d\u00e9velopper ses th\u00e9ories bas\u00e9es aussi bien sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Hegel que sur existentialisme de Sartre. Le propos est de rechercher les causes psycho-sociales de la maladie mentale en inventant une \u00ab&nbsp;science des personnes&nbsp;\u00bb qui permette de comprendre les \u00e9tats de psychose et de les traiter.<\/p>\n\n\n\n<p>Son concept de base est l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 ontologique, o\u00f9 l\u2019individu confront\u00e9 au danger et \u00e0 la peur d\u00e8s la plus petite enfance. Une peur diffuse qui ali\u00e8ne ses rapports \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 parentale comme, plus tard, \u00e0 l\u2019institution scolaire et \u00e0 la vie sociale. L\u2019individu en ins\u00e9curit\u00e9 ontologique ne cherche qu\u2019\u00e0 pr\u00e9server son moi de ce qu\u2019il per\u00e7oit comme un chaos venu de l\u2019ext\u00e9rieur et qui cherche \u00e0 le d\u00e9truire.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me partie est consacr\u00e9e aux strat\u00e9gies de d\u00e9fense mobilis\u00e9es par ces personnes fragilis\u00e9es. Un moi d\u00e9sincarn\u00e9 va vite se substituer au moi incarn\u00e9, soit au moi faisant corps avec le corps. La schizo\u00efdie, n\u00e9vrose caract\u00e9ris\u00e9e par une allergie aux relations sociales et un repli complet sur soi, renvoie \u00e0 ce besoin de dissocier le moi du corps afin de le pr\u00e9server des agressions ext\u00e9rieures.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que Laing parle du syst\u00e8me du faux moi, ou un simulacre de moi &#8211; une sorte de leurre &#8211; essaie de cr\u00e9er la diversion pour la pr\u00e9servation du vrai moi constamment menac\u00e9. Le schizo\u00efde, et, au stade de la psychose, le schizophr\u00e8ne ont tous deux la peur d\u2019\u00eatre envahis par les autres dans les relations sociales, amoureuses ou professionnelles. Ils d\u00e9fendent un moi cach\u00e9 par le faux moi et c\u2019est un peu le concept de la forteresse vide d\u00fb \u00e0 Bruno Bettelheim, soit un individu qui use son \u00e9nergie \u00e0 pr\u00e9server quelque chose qu\u2019il croit menac\u00e9 par l\u2019ext\u00e9rieur, mais ce quelque chose est un grand vide o\u00f9 il finit par se perdre.<\/p>\n\n\n\n<p>La conscience de soi &#8211; le titre d\u2019un chapitre &#8211; , n\u2019est pour le schizophr\u00e8ne que \u00ab&nbsp;l\u2019objet de l\u2019observation d\u2019autrui&nbsp;\u00bb, \u00e0 savoir que l\u2019individu n\u2019existe pas en soi et pour soi, mais est conditionn\u00e9 par le regard, l\u2019observation et la perception des autres Laing reprend ses th\u00e9ories du moi et du faux moi chez les psychotiques schizophr\u00e8nes et il \u00e9tudie le passage de la n\u00e9vrose \u00e0 la psychose, soit l\u2019\u00e9tape o\u00f9 la tension est trop forte pour contenir une folie latente, r\u00e9prim\u00e9e, qui finit par s\u2019exprimer librement sans aucune censure et sans aucune retenue.<\/p>\n\n\n\n<p>Laing termine son livre par des cas cliniques qu\u2019il a eu \u00e0 examiner. Les cas de Peter et Julie. Peter est un jeune homme qui fuit la normalit\u00e9 pour \u00e9chapper aux conditionnements de ses parents et de la soci\u00e9t\u00e9. Il adopte des attitudes excentriques, allant jusqu\u2019\u00e0 se travestir. Mais cette recherche d\u2019originalit\u00e9 vise aussi \u00e0 attirer l\u2019attention des autres, sauf que c\u2019est son faux moi qu\u2019il exhibe, son vrai moi assistant en spectateur \u00e0 ses outrances.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Julie, c\u2019est le cas d\u2019une jeune fille qui, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 un b\u00e9b\u00e9 calme et une enfant sage, se retourne contre sa m\u00e8re et la rend responsable de son \u00e9tat d\u00e9pressif qui la fera basculer dans la folie. Elle se sent vampiris\u00e9e par sa s\u0153ur qu\u2019elle admire, disant qu\u2019elle lui a vol\u00e9 son esprit. Elle finira par trouver la cl\u00e9 d\u2019un monde clos sur elle-m\u00eame qui l\u2019oppresse.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>L\u2019anti-Oedipe<\/em>, Gilles Deleuze et Felix Guattari reprendront les bases de l\u2019anti-psychiatrie en les poussant vers le freudo-marxisme et l\u2019anticapitalisme avec des concepts comme les machines d\u00e9sirantes ou les flux libidineux. C\u2019\u00e9tait en 1972, bien avant l\u2019enterrement de la psychanalyse sous les neurosciences et l\u2019intelligence artificielle. De la psychiatrie consid\u00e9r\u00e9e comme un secteur marchand comme un autre. Un monde o\u00f9 circulent spectacle et marchandises, \u00e0 l\u2019infini. Un monde parfait&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RONALD D. LAING \u2013 <em>LE MOI DIVIS\u00c9<\/em> \u2013 Stock Plus.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>27 novembre 2023<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;21st Century Schizo\u00efd Man&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait un titre fameux du premier album de King Crimson en 1969, la grande \u00e9poque de l\u2019anti-psychiatrie, avec ses th\u00e9oriciens anglais comme Ronald Laing ou David Cooper. Un concept invent\u00e9 en 1967 et d\u00e9velopp\u00e9 dans les ouvrages des deux psychiatres, notamment l\u2019excellent Le moi divis\u00e9 de Laing. 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