{"id":3715,"date":"2024-01-25T16:42:38","date_gmt":"2024-01-25T15:42:38","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3715"},"modified":"2024-01-26T20:15:46","modified_gmt":"2024-01-26T19:15:46","slug":"dans-ton-sommeil-5-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3715","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 5."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"900\" height=\"900\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/illustration364-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3717\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/illustration364-2.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/illustration364-2-300x300.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/illustration364-2-150x150.jpg 150w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/illustration364-2-768x768.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/illustration364-2-600x600.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/illustration364-2-30x30.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 900px) 100vw, 900px\" \/><figcaption>Et toujours le m\u00eame pr\u00e9sident&#8230; <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 en d\u00e9pression apr\u00e8s la d\u00e9couverte brutale des choses du sexe et de la chair. Ainsi toi, moi et notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e9taient n\u00e9s du co\u00eft de nos parents. Ainsi que tous les \u00eatres vivants sur la terre. C\u2019\u00e9tait plus que je n\u2019en pouvais supporter et je ne pouvais plus voir des adultes sans les imaginer en train de s\u2019entre-p\u00e9n\u00e9trer \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, ou pire, en plein jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu tentais de relativiser en me disant que cela s\u2019\u00e9tait fait de tout temps, que c\u2019\u00e9tait bien naturel et que c\u2019\u00e9tait la vie m\u00eame. Comme pour les plantes ou les animaux. C\u2019est justement cela qui me d\u00e9sesp\u00e9rait, je croyais na\u00efvement qu\u2019on \u00e9tait davantage. Et puis, passe encore pour les autres, mais mes parents, ces mod\u00e8les de vertu. Surtout ma m\u00e8re, qui cachait bien son jeu elle aussi. Tous complices dans une copulation plan\u00e9taire o\u00f9 personne n\u2019\u00e9tait innocent.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais le sentiment mortifiant que l\u2019enfance \u00e9tait pass\u00e9e et que la suite allait \u00eatre beaucoup moins dr\u00f4le, comme toi comme pour moi. Je ne me trompais pas de beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu m\u2019apprenais des mots nouveaux, tous aussi obsc\u00e8nes, en m\u2019expliquant bien ce qu\u2019ils signifiaient et en mimant les situations pour lesquelles ils s\u2019appliquaient. \u00ab&nbsp;Enculer&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;sodomiser&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;fellation&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;cunnilingus&nbsp;\u00bb\u2026 Tu avais trouv\u00e9 toutes ces d\u00e9finitions dans un de ces journaux cochons qui avaient commenc\u00e9 \u00e0 remplacer chez toi les bandes dessin\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bon docteur Devernay avait confi\u00e9 \u00e0 la m\u00e8re qu\u2019un tel \u00e9tat d\u00e9pressif \u00e9tait normal \u00e0 la pubert\u00e9 et qu\u2019il d\u00e9notait chez moi une hyper-sensibilit\u00e9 maladive. Il avait parl\u00e9 de traumatisme et de nostalgie de la puret\u00e9, ce qui m\u2019avait rapproch\u00e9 de notre m\u00e8re devenue experte en d\u00e9pression, en n\u00e9vrose et en m\u00e9lancolie. Devant l\u2019\u00e9chec des traitements m\u00e9dicaux et des premiers calmants qu\u2019on m\u2019administrait, qui n\u2019avaient rien de comparable avec les gouttes de Melleril qu\u2019elle prenait trois fois par jour depuis son hospitalisation, elle s\u2019\u00e9tait tourn\u00e9e vers le cur\u00e9 de la paroisse qui lui avait rendu pratiquement le m\u00eame diagnostic. Lui avait parl\u00e9 d\u2019\u00e2me pure et d\u2019esprit chaste. Une belle sensibilit\u00e9 rare et difficile \u00e0 trouver chez la plupart de mes coreligionnaires. Tous les deux se f\u00e9licitaient qu\u2019il exist\u00e2t encore de tels \u00eatres d\u2019exception et on m\u2019inscrivit aux cours de cat\u00e9chisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu ne semblais pas avoir de probl\u00e8me avec ce qui \u00e9tait devenu chez moi une v\u00e9ritable obsession. Tu continuais \u00e0 parader dans tes buts le dimanche matin et tu avais commenc\u00e9 un C.A.P option menuiserie. Notre m\u00e8re t\u2019y avait encourag\u00e9, voyant en toi une sorte de Saint-Joseph la\u00efc dont les mains pourraient donner naissance \u00e0 toutes sortes de boiseries et de meubles, y compris des croix et des autels. Tu avais commenc\u00e9 avec une table basse \u00e0 deux compartiments, pour ranger nos 45 tours. Elle \u00e9tait un peu brinquebalante et tu t\u2019\u00e9tais rattrap\u00e9 avec ce qui ressemblait \u00e0 un grand porte-journaux pour les 33 tours. Les fameux 25 centim\u00e8tres qu\u2019on commen\u00e7ait \u00e0 acheter en profitant de l\u2019augmentation de notre argent de poche. Les tous premiers, c\u2019\u00e9tait le <em>Rubber soul<\/em> des Beatles, le <em>Aftermath<\/em> des Stones, un <em>Greatest Hits <\/em>de Dylan et <em>Les \u00c9lucubrations<\/em> d\u2019Antoine. On n\u2019allait pas en rester l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu consid\u00e9rais mes phobies sexuelles comme de la pudeur mal plac\u00e9e&nbsp;; \u00ab&nbsp;de la pudibonderie&nbsp;\u00bb avait dit notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qui avait du vocabulaire. Comme une vieille fille un peu simplette \u00e0 qui on aurait cach\u00e9 les myst\u00e8res de la vie. Toi, tu flirtais d\u00e9j\u00e0 avec la fille de l\u2019adjudant-chef, Martine Delavalle, dont tous les gar\u00e7ons de notre \u00e2ge \u00e9taient secr\u00e8tement amoureux. Apr\u00e8s elle, il y aurait une certaine Dominique Buriez, la fille du chef. Tu faisais d\u00e9cid\u00e9ment dans la prog\u00e9niture de grad\u00e9s. Il y en aura d\u2019autres \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la gendarmerie, en dehors de la cath\u00e9drale. Notre p\u00e8re ne voyait pas d\u2019un bon \u0153il ces amourettes de caserne, et il t\u2019avait mis en garde contre risques encourus des suites d\u2019une b\u00eatise, m\u00eame s\u2019il restait un partisan farouche de la formule populaire \u00ab&nbsp;gardez vos poules on l\u00e2che nos coqs&nbsp;\u00bb. \u00c7a t\u2019avait bien fait rire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de risques avec toi, et tu m\u2019avais parl\u00e9 d\u2019un pauvre gars de ton \u00e2ge qui, apr\u00e8s avoir consomm\u00e9, s\u2019\u00e9tait vu obliger de se fiancer avec sa copine enceinte, en attendant de r\u00e9gulariser par le mariage et de donner une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 l\u2019enfant de la honte. Tes copains pr\u00e9tendaient tous l\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 fait ils te traitaient de puceau, tant tu mettais un point d\u2019honneur \u00e0 t\u2019en tenir \u00e0 l\u2019amour courtois et aux romances sentimentales. Tu avais d\u00e9j\u00e0 la r\u00e9putation d\u2019\u00eatre un tendre, pas un jeune m\u00e2le conqu\u00e9rant travaill\u00e9 par sa testost\u00e9rone. Au fond, on n\u2019en \u00e9tait au m\u00eame point.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu \u00e9changeais avec tes copains des 45 tours que tu ramenais \u00e0 la maison par dizaines&nbsp;; des groupes anglais ou am\u00e9ricains que je d\u00e9couvrais avec toi et gr\u00e2ce \u00e0 tes pr\u00e9cieuses acquisitions. Yardbirds, Who, Kinks, Lovin\u2019 Spoonful, Byrds, Pretty Things, Troggs\u2026 C\u2019\u00e9tait comme une \u00e9piphanie et j\u2019avais enfin trouv\u00e9 un rem\u00e8de \u00e0 ma d\u00e9pression. Tout devenait clair. Des riffs de guitare me vrillaient le cerveau tandis que des voix sonnaient l\u2019heure de la r\u00e9volte. J\u2019\u00e9tais fait pour \u00e9couter ces jeunes gens en col\u00e8re et, pourquoi pas, pour les imiter.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec un copain d\u2019\u00e9cole qui avait amen\u00e9 une guitare s\u00e8che, on reprenait des chansons de Donovan, de Simon &amp; Garfunkel&nbsp;; d\u2019Antoine ou de Polnareff. On s\u2019enregistrait sur un magn\u00e9tophone \u00e0 bandes et le r\u00e9sultat n\u2019\u00e9tait pas probant. On avait choisi comme raison sociale The Sad Clowns, pour faire anglais, mais nos timides essais ne d\u00e9pass\u00e8rent pas le mur de notre chambre. Le dimanche apr\u00e8s-midi, apr\u00e8s le foot et le repas de famille, on allait \u00e9couter des groupes \u00e0 la MJC pr\u00e8s du stade, histoire de nous am\u00e9liorer. Mais c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 des groupes semi-pro influenc\u00e9s par le psych\u00e9d\u00e9lisme et on n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eats pour \u00e7a. On avait du mal \u00e0 retenir leurs noms&nbsp;: Saint-Gilles System (des Belges) ou Strawberry Pie (avec jeu de mots sur hippie), du Pas-De-Calais.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais repris l\u2019\u00e9cole alors que le dernier trimestre s\u2019achevait. J\u2019\u00e9coutais les Hit-Parades sur les radios p\u00e9riph\u00e9riques et je bondissais \u00e0 chaque hymne pop entendu. Toi, tu \u00e9tais plus mod\u00e9r\u00e9, toujours attach\u00e9 \u00e0 tes y\u00e9y\u00e9s vieillissants ou \u00e0 la chanson fran\u00e7aise. J\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 prendre des cours d\u2019anglais, ce qui m\u2019avantageait par rapport \u00e0 toi, le charpentier qui n\u2019avait nul besoin de conna\u00eetre d\u2019autres idiomes que le sien.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu avais fait ta communion trois ans plus t\u00f4t, le jour de la finale de Coupe de France Monaco \u2013 Lyon (\u00e0 rejouer). C\u2019\u00e9tait tout ce dont je me souvenais. C\u2019\u00e9tait mon tour cette ann\u00e9e-l\u00e0, et j\u2019\u00e9tais ridicule avec mon costume \u00e9triqu\u00e9, mes lunettes et mes cheveux coup\u00e9s courts. J\u2019avais fait part \u00e0 notre m\u00e8re de mon souhait d\u2019entrer dans les ordres, un peu avant, et elle en \u00e9tait ravie, pr\u00eate \u00e0 m\u2019inscrire au petit s\u00e9minaire. Mais c\u2019\u00e9tait fini maintenant, et j\u2019avais maudit tous ces adultes r\u00e9unis autour de la table en mon honneur et tout particuli\u00e8rement cette pi\u00e8ce mont\u00e9e avec \u00e0 son sommet un communiant en frac. J\u2019avais eu presque honte, le lendemain, en proposant \u00e0 tout le voisinage mes images pieuses, en aube blanche salie par la pluie d\u2019orage. De cette communion dite solennelle, et elle l\u2019\u00e9tait d\u2019une certaine fa\u00e7on, j\u2019avais tout d\u00e9test\u00e9 et, apr\u00e8s avoir fait mes P\u00e2ques avec notre m\u00e8re, je m\u2019\u00e9tais fait le serment de m\u2019\u00e9loigner d\u2019un Dieu de haine, d\u2019orgueil, de col\u00e8re et de vengeance.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait longtemps que tu n\u2019allais plus \u00e0 la messe et, pour faire plaisir \u00e0 notre m\u00e8re, il t\u2019arrivait encore de feindre de suivre l\u2019office \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, en faisant autre chose. Moi j\u2019y allais encore, et j\u2019avais m\u00eame occup\u00e9 les postes d\u2019enfant de ch\u0153ur et de lecteur, tour \u00e0 tour. Je lisais les \u00e9p\u00eetres de Saint-Paul aux Corinthiens ou des passages du Cantique des cantiques. Avec ardeur et conviction.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait tous deux des chemises \u00e0 fleur \u00e0 la kermesse de Saint-Jean-Baptiste, cette ann\u00e9e-l\u00e0, et c\u2019\u00e9tait nos adieux \u00e0 la paroisse, m\u00eame si notre r\u00e9solution commune avait \u00e9t\u00e9 silencieuse. Nos cheveux avaient pouss\u00e9 et tu avais amen\u00e9 une fille, une autre que je ne connaissais pas. Elle \u00e9tait habill\u00e9e comme pour une f\u00eate, avec des collants blancs et des panties qu\u2019on apercevait au premier coup de vent qui faisait se lever sa mini-jupe. \u00ab&nbsp;La s\u0153ur d\u2019un copain d\u2019\u00e9cole&nbsp;\u00bb, me l\u2019avais-tu pr\u00e9sent\u00e9e. Elle n\u2019avait d\u2019yeux que pour toi, mais tu la n\u00e9gligeais en pr\u00e9f\u00e9rant les chamboule-tout et le tir \u00e0 la carabine qui t\u2019avait valu de te trimballer avec un poisson rouge dans un sac en plastique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cur\u00e9 nous avait interpell\u00e9, soucieux de ramener au bercail des brebis momentan\u00e9ment \u00e9gar\u00e9es et on s\u2019\u00e9tait quitt\u00e9s sans nous expliquer sur notre prise de distance. Je n\u2019avais plus le feu sacr\u00e9 et toi tu ne l\u2019avais jamais eu. Que dire de plus pour justifier ce qui, dans mon cas, avait tout d\u2019un apostat.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, j\u2019\u00e9coutais \u00ab&nbsp;Summer In The City&nbsp;\u00bb en boucle en sautant comme un cabri \u00e0 chaque riff de guitare. On \u00e9coutait la radio et chaque jour qui passait nous r\u00e9v\u00e9lait un chanteur nouveau. Apr\u00e8s Antoine, Dutronc et Polnareff, c\u2019\u00e9tait maintenant Nino Ferrer, Christophe ou Stella.<\/p>\n\n\n\n<p>Les traditionnelles vacances dans l\u2019Aisne s\u2019\u00e9taient vite termin\u00e9es et on avait pass\u00e9 le plus clair de notre temps \u00e0 suivre la Coupe du monde en Angleterre. On avait fait une soir\u00e9e d\u00e9guis\u00e9e o\u00f9 tu \u00e9tais apparu torse nu avec une culotte bouffante et une chapka, grim\u00e9 en Taras Boulba. Le dernier soir, tu avais flirt\u00e9 avec une fan des Beatles qui gardait une photographie de Lennon dans son portefeuille. Je vous voyais vous b\u00e9coter sur l\u2019air du \u00ab&nbsp;When A Man Loves A Woman&nbsp;\u00bb de Percy Sledge. C\u2019\u00e9tait touchant.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais moi aussi une petite amie qui s\u2019appelait Maryse, et on passait des apr\u00e8s-midis \u00e0 feuilleter ses num\u00e9ros de <em>Salut Les Copains<\/em> en \u00e9coutant E<em>urope 1.<\/em> On s\u2019embrassait chastement avant de se quitter en promettant de se revoir le lendemain, m\u00eame endroit, m\u00eame heure. Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 s\u2019\u00e9tait procur\u00e9 un exemplaire du <em>Petit livre rouge<\/em>, et il nous lisait des pens\u00e9es du Grand timonier en \u00e9clatant de rire apr\u00e8s chaque d\u00e9clamation. Il allait entamer sa premi\u00e8re ann\u00e9e aux Hautes \u00c9tudes Industrielles et on ne le verrait plus beaucoup, log\u00e9 \u00e0 Lille dans la famille. On ne le regrettait pas beaucoup car cela faisait un oppresseur de moins. Notre p\u00e8re s\u2019\u00e9tait soign\u00e9 aux quatre veines, disait-il, pour lui payer cinq ann\u00e9es d\u2019\u00e9tude et il n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eat \u00e0 r\u00e9\u00e9diter cet \u00e9lan de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 avec des paresseux comme nous deux&nbsp;; avec toi qui avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 en enseignement technique et moi qui, apr\u00e8s mes absences, avait \u00e9t\u00e9 menac\u00e9 de redoublement. Notre p\u00e8re \u00e9tait intervenu aupr\u00e8s du P\u00e8re sup\u00e9rieur pour attirer son attention sur les trois mois que la maladie m\u2019avait fait passer \u00e0 la maison et il implorait sa cl\u00e9mence en lui promettant un travail scolaire acharn\u00e9 aux vacances. Ainsi, alors que tu papillonnais au centre ville \u00e0 l\u2019ombre des jeunes filles en fleur, je r\u00e9solvais des probl\u00e8mes de math\u00e9matiques et r\u00e9visais les mati\u00e8res o\u00f9 j\u2019\u00e9tais jug\u00e9 notoirement insuffisant&nbsp;: sciences naturelles et physique \u2013 chimie, parfois avec l\u2019aide du fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qui n\u2019aimait rien tant que de faire profiter les b\u00e9otiens de son vaste savoir et ses tr\u00e9sors de logique.<\/p>\n\n\n\n<p>La fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 fut marqu\u00e9e par l\u2019intrusion de Andr\u00e9, un fr\u00e8re de ma m\u00e8re. Il s\u2019\u00e9tait fait plaquer par son \u00e9pouse, Suzanne, qui avait gard\u00e9 les gosses et il avait demand\u00e9 aux parents d\u2019\u00eatre h\u00e9berg\u00e9 provisoirement, le temps de se retourner. Il avait invent\u00e9 toute une histoire de semi-gangsters qui avaient s\u00e9duit sa femme avec l\u2019arri\u00e8re pens\u00e9e de la prostituer. Elle le trompait et il lui avait fait des sc\u00e8nes, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il la frappe devant les enfants et qu\u2019elle l\u2019\u00e9conduise. Notre m\u00e8re croyait dur comme fer \u00e0 ses histoires quand notre p\u00e8re \u00e9tait plus que sceptique, d\u2019autant qu\u2019il n\u2019avait pas une grande estime pour quelqu\u2019un qu\u2019il consid\u00e9rait comme un geignard \u00e0 l\u2019aise dans l\u2019emploi de l\u2019\u00e9ternel pers\u00e9cut\u00e9. Il ne fallait pas \u00eatre grand clerc pour y ajouter un brin de parano\u00efa, \u00e0 croire que c\u2019\u00e9tait de famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Andr\u00e9 devenait envahissant, voire perturbant avec ses histoires de types louches qui suivaient sa Dauphine. Il avait soumis au p\u00e8re la possibilit\u00e9 d\u2019ouvrir une enqu\u00eate sur l\u2019un d\u2019eux dont il avait relev\u00e9 les plaques du v\u00e9hicule. Tout cela tournait \u00e0 l\u2019obsession et notre p\u00e8re voyait d\u2019un mauvais \u0153il ce qui aurait pu troubler la tranquillit\u00e9 de la gendarmerie o\u00f9 une inspection des logements devait avoir lieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans m\u00e9nagement, il le jeta un jour dans les escaliers et Andr\u00e9 voyait dans ce geste inamical une preuve de la complicit\u00e9 de la gendarmerie et de la police avec ses tourmenteurs, ceux qui avaient enlev\u00e9 sa femme et le pers\u00e9cuteraient jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il renonce \u00e0 la retrouver. Notre m\u00e8re l\u2019avait pris en piti\u00e9 mais, dans la famille, il se disait que le pauvre Andr\u00e9, malheureux en m\u00e9nage, \u00e9tait devenu \u00e0 moiti\u00e9 fou. Une folie qui avait trouv\u00e9 un \u00e9cho chez celle, larv\u00e9e, de notre m\u00e8re. Elle allait bient\u00f4t se r\u00e9v\u00e9ler une nouvelle fois, trois ans plus tard, avec les m\u00eames sympt\u00f4mes de d\u00e9part&nbsp;: la certitude que tout le monde se moquait d\u2019elle avec des logorrh\u00e9es plaintives qui faisaient intervenir son p\u00e8re p\u00e9tainiste, son mari gaulliste et ses fils qui n\u2019\u00e9taient que des sosies des vrais, ceux qu\u2019on lui avait vol\u00e9s et transform\u00e9s en militaires. Un d\u00e9lire parfois inspir\u00e9 qui lui ouvrait grand la porte de l\u2019asile apr\u00e8s le diagnostic implacable du m\u00e9decin de famille. La tante Alice n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 revenir dare-dare, pour d\u00e9laisser un moment ses cur\u00e9s et prendre la place de la ma\u00eetresse de maison en qualit\u00e9 d\u2019\u00e9ternelle rempla\u00e7ante.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019h\u00f4pital, on lui faisait des \u00e9lectro-chocs et elle nous revenait gu\u00e9rie. D\u00e9phas\u00e9e, d\u00e9pressive, triste et hagarde mais gu\u00e9rie, selon le corps m\u00e9dical et la facult\u00e9. Gu\u00e9rie, jusqu\u2019au prochain \u00e9pisode d\u00e9lirant et un nouvel internement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait eu une kermesse de la bi\u00e8re, comme \u00e0 Maubeuge ou \u00e0 Cambrai. Notre p\u00e8re y \u00e9tait en service et toi et moi avions tenu \u00e0 applaudir Ronnie Bird et Christophe, nos chanteurs pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Il y avait aussi Mich\u00e8le Torr en vedette am\u00e9ricaine, mais nous l\u2019appr\u00e9ciions moins. Le trio se produisait sous un chapiteau dress\u00e9 sur la grand place, face \u00e0 l\u2019\u00e9glise Saint-Christophe. Tu \u00e9tais venu avec une fille, encore une autre. Cette fois c\u2019\u00e9tait Aline, mais je supposais qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait invent\u00e9e ce pr\u00e9nom en l\u2019honneur de son h\u00e9ros.<\/p>\n\n\n\n<p>La bi\u00e8re aidant, il y avait eu des \u00e9chauffour\u00e9es avec des perturbateurs dont les sifflets stridents, les obsc\u00e9nit\u00e9s et les cris rendaient impossible la poursuite du spectacle. Notre p\u00e8re avait d\u00fb intervenir, se faisant ouvrir l\u2019arcade sourcili\u00e8re par l\u2019une de ces \u00ab&nbsp;crapules&nbsp;\u00bb (c\u2019\u00e9tait le terme qu\u2019il employait), et il avait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 aux urgences pour se faire soigner.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, apr\u00e8s quelques heures pass\u00e9es \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, il nous maudissait, toi et moi. Nous et ces chanteurs \u00ab&nbsp;\u00e0 la con&nbsp;\u00bb qui attiraient une faune de vauriens et de voyous. Et de nous mettre tous deux en garde contre nos emballements et nos fr\u00e9quentations. Il fallait qu\u2019on se le tienne pour dit et il esp\u00e9rait ne pas avoir \u00e0 y revenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il allait pourtant sans cesse y revenir, mais faire montre de son autorit\u00e9 \u00e0 notre endroit lui faisait tellement plaisir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 en d\u00e9pression apr\u00e8s la d\u00e9couverte brutale des choses du sexe et de la chair. Ainsi toi, moi et notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e9taient n\u00e9s du co\u00eft de nos parents. Ainsi que tous les \u00eatres vivants sur la terre. 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