{"id":3750,"date":"2024-02-21T16:02:17","date_gmt":"2024-02-21T15:02:17","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3750"},"modified":"2024-02-21T16:02:18","modified_gmt":"2024-02-21T15:02:18","slug":"dans-ton-sommeil-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3750","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 6."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"674\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368-674x1024.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-3752\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368-674x1024.png 674w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368-197x300.png 197w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368-768x1167.png 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368-1011x1536.png 1011w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368-790x1200.png 790w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368-592x900.png 592w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368-395x600.png 395w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368-20x30.png 20w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/illustration368.png 1043w\" sizes=\"(max-width: 674px) 100vw, 674px\" \/><figcaption>Minimax. Le plus beau, celui qu&rsquo;il vous faut, celui qui marche sur l&rsquo;eau, le pr\u00e9sident Rosko !<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Il nous fallait encore nous faire couper les cheveux chez un coiffeur de quartier nomm\u00e9 ironiquement Antoine. Une t\u00eate comme une pomme de terre avec des faux-airs de Robert Dalban. On patientait en lisant des bandes dessin\u00e9es et il nous prenait l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. On voyait nos cheveux dispara\u00eetre dans un panier et on ressortait de l\u00e0 compl\u00e8tement d\u00e9plum\u00e9s. Ses tarifs \u00e9taient abordables, mais ses comp\u00e9tences se limitaient \u00e0 manier la tondeuse avec une d\u00e9termination qui confinait \u00e0 la jubilation. Il coiffait essentiellement des gamins, et il nous donnait g\u00e9n\u00e9reusement un Carambar au sortir de son salon. Ce go\u00fbt de caramel compensait mal la perte de nos cheveux et il \u00e9tait devenu, par mim\u00e9tisme, le go\u00fbt de nos disgr\u00e2ces physiques. Antoine faisait de nous pour quelques jours des jeunes hommes timides et complex\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>On se moquait de nous \u00e0 l\u2019\u00e9cole, et tu t\u2019\u00e9tais montr\u00e9 suffisamment persuasif pour nous permettre de changer de coiffeur. Nous fr\u00e9quentions maintenant un salon o\u00f9 plusieurs salari\u00e9s nous pratiquaient des coupes au rasoir plus esth\u00e9tiques. Il te fallait bien cela pour aller au-devant de tes conqu\u00eates qui en restaient encore \u00e0 l\u2019\u00e9tat de flirts pouss\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais aussi mon petit succ\u00e8s avec la fille d\u2019un gendarme, une chipie dont le pr\u00e9nom de Catherine s\u2019\u00e9tait vu transform\u00e9, sans grande originalit\u00e9, en Cathy. Une petite brune d\u00e9lur\u00e9e avec des yeux d\u2019un bleu intense et des taches de rousseur dans un corps d\u00e9j\u00e0 form\u00e9. Elle passait son temps \u00e0 allumer les gar\u00e7ons avec des poses alanguies et des allusions crues au sexe. Elle dispensait ses charmes avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et il \u00e9tait difficile d\u2019en avoir l\u2019exclusivit\u00e9. Je devais me contenter de quelques baisers vol\u00e9s et de caresses \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e comme je devais sa pr\u00e9f\u00e9rence au simple fait que son p\u00e8re \u00e9tait un ami de la famille. L\u2019aventure prit fin lorsque je la giflais violemment devant mes camarades apr\u00e8s qu\u2019elle m\u2019e\u00fbt en public reproch\u00e9 mon manque d\u2019audace. Selon elle, je n\u2019\u00e9tais qu\u2019un gamin romantique qui ne savait pas s\u2019y prendre avec les filles et elle pr\u00e9f\u00e9rait nettement ceux qui parlaient moins et agissaient plus. Je me le tenais pour dit mais la petite garce avait d\u00fb ravaler sa morgue.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais devenu ami avec son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, ce qu\u2019on appelait un blouson noir, toujours sur sa moto avec sa casquette viss\u00e9e sur une masse de cheveux gomin\u00e9s. Philippe me faisait \u00e9couter des radios pirates d\u00e9tect\u00e9es sur un vieux poste \u00e0 gal\u00e8ne et il me pr\u00eatait des disques de Gene Vincent ou de Eddie Cochran. J\u2019\u00e9tais bien oblig\u00e9 d\u2019admettre qu\u2019il y avait eu quelque chose avant les Beatles, et cet ouvrier d\u2019usine textile qui revendiquait la qualit\u00e9 de rocker me le prouvait tant et plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Leur p\u00e8re venait souvent chez nous, sifflant toujours ses deux ou trois verres de rouge et il pr\u00e9sentait tous les stigmates de l\u2019alcoolisme avec son nez aussi boutonneux qu\u2019\u00e9carlate et ses mains tremblantes. Veuf, son \u00e9pouse avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e dans un attentat du FLN \u00e0 Alger, alors que la gendarmerie \u00e9tait venue renforcer l\u2019arm\u00e9e. Il en avait con\u00e7u une d\u00e9testation obsessionnelle pour tout ce qui ressemblait \u00e0 un Maghr\u00e9bin, et il y avait de quoi ha\u00efr dans nos contr\u00e9es o\u00f9 beaucoup d\u2019Alg\u00e9riens \u00e9taient venus louer leurs bras. Il avait une patte folle, souvenir d\u2019Indochine cette fois o\u00f9 il avait saut\u00e9 sur une mine, et cet estropi\u00e9 des guerres coloniales avait malgr\u00e9 tout quelque chose de jovial, avec son visage rougeaud tout rond qui formait contraste avec des cheveux frisott\u00e9s d\u00e9j\u00e0 blancs. Notre m\u00e8re l\u2019aimait bien, Pierrot, sensible \u00e0 l\u2019histoire, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e en boucle, de la mort de sa femme dans une explosion ennemie. Elle admirait son courage et sa capacit\u00e9 \u00e0 avoir \u00e9lev\u00e9 seul ses trois enfants, m\u00eame si l\u2019a\u00een\u00e9 \u00e9tait devenu un d\u00e9linquant juv\u00e9nile. Et la cadette une garce, aurais-je pu ajouter.<\/p>\n\n\n\n<p>Des alcooliques, il y en avait plus d\u2019un \u00e0 la caserne. Certains roulaient en \u00e9tat d\u2019ivresse dans leur camionnette, ce qui ne les emp\u00eachait nullement de faire passer des alcootests et d\u2019appr\u00e9hender des chauffards. Deux Bretons notamment, l\u2019un du Morbihan et l\u2019autre de Rennes. Bacon \u00e9tait connu pour son franc-parler, son sale caract\u00e8re et sa d\u00e9testation des chats qu\u2019il poursuivait inlassablement de sa haine, \u00e0 coups de briques. Jeffray \u00e9tait plus sympathique mais tout aussi imbib\u00e9. Sa femme ne pouvait pas avoir d\u2019enfants et cela avait \u00e9t\u00e9 un plaisir pour eux de nous garder lorsque nous \u00e9tions enfants. Un accident en \u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 l\u2019avait fait muter \u00e0 Anzin, pr\u00e8s de Valenciennes, o\u00f9 mes parents continuaient \u00e0 lui t\u00e9moigner leur amiti\u00e9 en allant parfois leur rendre visite. Il avait quitt\u00e9 le service au bout de 15 ans pour regagner sa ch\u00e8re Bretagne.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y en avait beaucoup d\u2019autres, des hommes bris\u00e9s par les conflits coloniaux et une hi\u00e9rarchie born\u00e9e avec leurs \u00e9pouses clo\u00eetr\u00e9es dans un milieu o\u00f9 elles n\u2019\u00e9taient que tol\u00e9r\u00e9es. Leurs enfants \u00e9taient cens\u00e9s raser les murs et ne pas se faire remarquer, et un camarade d\u2019\u00e9cole ou un voisin invit\u00e9s devaient montrer pattes blanches.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les toilettes, il fallait descendre dans la cour o\u00f9 chaque logement avait le sien. L\u2019hiver, on s\u2019\u00e9clairait \u00e0 la torche \u00e9lectrique et l\u2019\u00e9t\u00e9, ces commodit\u00e9s pas du tout commodes \u00e9taient des \u00e9tuves. Pour passer ces moments d\u00e9sagr\u00e9ables, toi comme moi inventions des jeux qui \u00e9taient en fait des paris sur les choses qui pouvaient arriver. \u00c0 titre d\u2019exemple, on se disait que si personne n\u2019arrivait dans les cinq minutes \u00e0 venir, si aucun bruit de pas ne venait troubler notre moment intime, quelque bonne fortune nous arriverait. Au contraire, si nos pronostics dans le temps et dans l\u2019espace se voyaient d\u00e9jou\u00e9s, nous pouvions nous attendre aux pires calamit\u00e9s. Mais rien n\u2019arrivait jamais, dans un sens ou dans un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne voyait plus notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 que par intermittence depuis qu\u2019il avait emm\u00e9nag\u00e9 chez ses oncles et tantes, pr\u00e8s de la facult\u00e9 catholique de Lille. \u00ab&nbsp;Tant va la cruche \u00e0 la Catho qu\u2019\u00e0 la fin elle s\u2019y case&nbsp;\u00bb, disaient les mauvaises langues. Il s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 une deuxi\u00e8me famille et ne semblait pas le regretter, en parfaite harmonie avec leur fils et leur fille. Nous consid\u00e9rions le premier avec r\u00e9serve, comme un enfant g\u00e2t\u00e9 essayant toujours d\u2019attirer l\u2019attention sur lui. Il jouait aussi au football, dans les \u00e9quipes de jeunes du LOSC o\u00f9 il se vantait de c\u00f4toyer de futurs professionnels. Quant \u00e0 elle, elle ne nous inspirait aucune sympathie, une petite bourgeoise mani\u00e9r\u00e9e et capricieuse qui devait nous m\u00e9priser, nous deux qui n\u2019\u00e9tions pas \u00e0 l\u2019image de ce fr\u00e8re bien parti pour r\u00e9ussir. Les chiens ne faisant pas des chats, leurs parents ne nous inspiraient gu\u00e8re plus d\u2019estime. Lui \u00e9tait un inspecteur du travail et elle une femme au foyer. Des catholiques pratiquants qui ne manquaient pas un office religieux, disaient la pri\u00e8re et, avant chaque repas, faisaient avec componction leur b\u00e9n\u00e9dicit\u00e9. Ils avaient n\u00e9anmoins la fibre sociale, militant \u00e0 l\u2019Action Catholique Ouvri\u00e8re apr\u00e8s avoir inscrit leurs enfants \u00e0 la J.E.C. Elle \u00e9tait une maniaque de la propret\u00e9 et nous faisait mettre les patins \u00e0 chaque tentative d\u2019intrusion sur son parquet cir\u00e9. C\u2019\u00e9tait devenu un rituel qui nous amusait beaucoup et faisait rire jusqu\u2019\u00e0 nos parents, moins regardants \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec deux ans d\u2019avance, le petit g\u00e9nie de la famille avait fait un gros premier trimestre et il \u00e9tait en passe de devenir le major de sa promotion \u00e0 la fin du cycle. Notre p\u00e8re \u00e9tait fier de lui quand ses excellents r\u00e9sultats dans des domaines techniques tels que le g\u00e9nie civil ou l\u2019\u00e9lectronique nous parlaient peu.<\/p>\n\n\n\n<p>Un esprit sain dans un corps sain. Outre ses parties d\u2019\u00e9chec et de bridge avec ses condisciples, il faisait partie de l\u2019\u00e9quipe premi\u00e8re du lyc\u00e9e, en junior surclass\u00e9. Un milieu de terrain infatigable dont les longs ballons, les changements d\u2019aile et les passes pr\u00e9cises \u00e9taient appr\u00e9ci\u00e9es des attaquants de pointe. L\u2019\u00e9quipe jouait dans des maillots cercl\u00e9s verts et blancs, comme le Celtic de Glasgow qui allait remporter la Coupe d\u2019Europe des clubs champions cette ann\u00e9e-l\u00e0. Plus modestement, ils \u00e9taient mont\u00e9s en deuxi\u00e8me division de district, ce qui leur permettait d\u2019agrandir encore le th\u00e9\u00e2tre de leurs performances, restant toujours malgr\u00e9 tout circonscrites \u00e0 l\u2019arrondissement de Lille.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi, tu \u00e9tais le gardien des cadets et tes d\u00e9placements t\u2019amenaient parfois jusqu\u2019en Avesnois ou dans les Flandres maritimes. J\u2019allais parfois te voir jouer et il t\u2019arrivait de pr\u00e9server une courte victoire ou un match nul gr\u00e2ce \u00e0 tes parades et tes plongeons toujours spectaculaires. Il t\u2019arrivait aussi de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un match, pour le peu que tes premiers ballons ne te fussent contraires. Tu jouais beaucoup \u00ab&nbsp;au moral&nbsp;\u00bb, comme on disait dans les commentaires sportifs, capable du meilleur comme du pire, selon les m\u00eames clich\u00e9s journalistiques.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9cole, \u00e7a n\u2019allait pas tr\u00e8s fort. Ta deuxi\u00e8me ann\u00e9e de menuiserie avait pris fin alors que tu te morfondais dans l\u2019atelier en trouvant le temps long. Tu en avais assez du bois, d\u2019autant que l\u2019artisanat du d\u00e9but avait fait place \u00e0 des m\u00e9thodes plus industrielles. On te laisserait terminer l\u2019ann\u00e9e avant de t\u2019orienter vers le commerce, une branche o\u00f9 tu serais plus \u00e0 ta place. On avait quand m\u00eame soulign\u00e9 ton instabilit\u00e9 et ton inconstance, et notre p\u00e8re ne te voyait pas faire long feu dans les \u00e9tudes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il te faudrait laisser l\u00e0 rabots, tenons et mortaises pour faire un peu d\u2019anglais, de correspondance commerciale, de comptabilit\u00e9 et de dactylographie. Tu repartais en premi\u00e8re ann\u00e9e et tout \u00e9tait \u00e0 refaire. Notre p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas loin de penser que ce brusque changement d\u2019orientation d\u00e9notait un caract\u00e8re faible et une fragilit\u00e9 qui n\u2019allait pas manquer de se r\u00e9v\u00e9ler. Pour toi, il n\u2019y avait pas p\u00e9ril en la demeure et tu allais vite te faire de nouveaux amis. Juste une erreur d\u2019aiguillage, \u00e7a arrivait \u00e0 tout le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019as jamais rien lu, \u00e0 part quelques livres de la biblioth\u00e8que verte qui te tombaient des mains. Je commen\u00e7ais \u00e0 lire des San Antonio et des classiques d\u00e9nich\u00e9s \u00e0 la biblioth\u00e8que. On lisait encore <em>Pilote<\/em> et <em>Salut Les Copains<\/em> tout en \u00e9coutant le Pr\u00e9sident Rosco sur <em>RTL<\/em>. <em>\u00ab&nbsp;Le plus <\/em><em>beau, celui qu\u2019il vous faut, celui qui marche sur l\u2019eau&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire que l\u2019\u00e9t\u00e9 1967 avait \u00e9t\u00e9 torride. On \u00e9coutait les derniers \u00e9chos des radios pirates, on regardait <em>Bouton Rouge<\/em> \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et on partait tous deux \u00e0 la cueillette des simples et \u00e0 la moisson des albums. La capitale de la pop music s\u2019\u00e9tait d\u00e9plac\u00e9e de Londres \u00e0 San Francisco, et tu n\u2019aimais pas trop ces nouveaux groupes am\u00e9ricains qui prenaient des libert\u00e9s avec les m\u00e9lodies et se lan\u00e7aient parfois dans des improvisations n\u2019ayant pas tes faveurs. Tu aimais les m\u00e9lodies suaves et les paroles sentimentales, les Bee Gees, les Walker Brothers ou les Hollies. Et puis tu trouvais tous ces nouveaux groupes trop politis\u00e9s, toi qui n\u2019avait jamais eu la t\u00eate tr\u00e8s politique.<\/p>\n\n\n\n<p>En juillet, on avait pass\u00e9 notre derni\u00e8re ann\u00e9e au ch\u00e2teau. On passait notre temps \u00e0 \u00e9couter la radio et \u00e0 enregistrer les titres qui nous plaisaient, bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 en faire l\u2019acquisition d\u00e8s que nous serions retourn\u00e9s en ville. La mort de Tom Simpson t\u2019avait beaucoup affect\u00e9 et, comme pour compatir \u00e0 sa destin\u00e9e tragique, tes crises d\u2019asthme avaient recommenc\u00e9. Dans la salle de jeux, on faisait des parties de tarot et on squattait la salle de ping-pong, quand cela n\u2019\u00e9tait pas le baby-foot. Deux sp\u00e9cialit\u00e9s dans lesquelles tu excellais.<\/p>\n\n\n\n<p>Un gamin nous avait demand\u00e9 comment fonctionnait le magn\u00e9tophone, et nous lui avions dit, pour plaisanter, que des petits lutins \u00e9taient \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la machine pour en actionner les m\u00e9canismes. Il n\u2019avait pas eu notre sens de l\u2019humour et s\u2019\u00e9tait jet\u00e9 sur l\u2019appareil comme pour en faire sortir les malheureux emmur\u00e9s condamn\u00e9s \u00e0 passer leur courte vie dans l\u2019obscurit\u00e9 \u00e0 faire tourner des bobines. N\u2019emp\u00eache, il avait fait choir notre pr\u00e9cieux magn\u00e9tophone et il nous faudrait le faire r\u00e9parer. On n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 jouer aux cartes puisqu\u2019il avait plu quasiment tous les jours. L\u2019\u00e9t\u00e9 de l\u2019amour s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 sans nous ou plut\u00f4t \u00e9tions-nous pass\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ta premi\u00e8re ann\u00e9e de C.A.P section Commerce, tu avais comme copain un certain Ribeaucourt, un petit rouquin chevelu d\u00e9j\u00e0 bien envelopp\u00e9, toujours habill\u00e9 en costard avec, l\u2019hiver, une sorte de redingote jug\u00e9e par beaucoup ridicule. Il avait un ami nomm\u00e9 Saint-Jean, qui \u00e9tait lui un vrai mod avec lavalli\u00e8re, chemises roses ou mauves \u00e0 jabots, pantalons \u00e0 pinces et vestes cintr\u00e9es. Les deux faisaient trafic de disques r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s dans les juke-boxes de caf\u00e9s et de discoth\u00e8ques en Belgique. Il semblait y avoir toute une faune bigarr\u00e9e dans ta classe, des individus originaux, sortes de Beaux Brummels de lyc\u00e9es, qui n\u2019avaient plus grand-chose \u00e0 voir avec les gamins un peu rugueux des classes techniques.<\/p>\n\n\n\n<p>En tout cas, ils achetaient des centaines de 45 tours pour presque rien et les revendaient dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation \u00e0 leurs condisciples. Avec eux, on enrichissait une collection qui faisait maintenant des envieux. Nous aussi il nous arrivait d\u2019en vendre pour pouvoir en acheter d\u2019autres, mais on avait suffisamment de go\u00fbt pour garder les meilleurs. On avait d\u00e9j\u00e0 c\u00e9d\u00e9 tous les y\u00e9y\u00e9s, autant de super 45 tours qui nous avaient valu un petit pactole. Mais les petits trafics de Ribeaucourt et de Saint-Jean finirent par \u00eatre d\u00e9couverts par nos ma\u00eetres alert\u00e9s par un surveillant qui avait renifl\u00e9 une combine louche. Ta derni\u00e8re acquisition fut ce <em>Their <\/em><em>Satanic Majesties <\/em><em>request<\/em><em> <\/em>des Stones, avec pochette kal\u00e9idoscopique \u00e0 effets de relief en trois dimensions. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 notre plus beau No\u00ebl.<\/p>\n\n\n\n<p>Tes cours n\u2019avaient pas l\u2019air de te passionner, pas plus que ne te motivaient tes classes de menuiserie. If I Were A Carpenter\u2026 Aux vacances, on avait pass\u00e9 quelques jours avec notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9, dans sa nouvelle famille, toujours pour soulager notre m\u00e8re qui en avait assez de nous avoir dans les jambes. On avait pass\u00e9 nos journ\u00e9es \u00e0 regarder toutes les \u00e9preuves des Jeux Olympiques d\u2019hiver, \u00e0 Grenoble.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 fumer, toi comme moi. Toi encore plus que moi et depuis plus longtemps, malgr\u00e9 ton asthme. Apr\u00e8s les Troupes piqu\u00e9es dans l\u2019armoire paternelle (il en recevait des cartouches gratuitement), on s\u2019achetait des blondes menthol\u00e9es (Cool ou Alaska) avant les Gauloises bleues et les P4 pour les jours de d\u00e8che. Le p\u00e8re ne pouvait pas vraiment nous bl\u00e2mer, tant c\u2019\u00e9tait chez lui une vieille habitude. \u00c0 l\u2019\u00e9cole, on fumait dans les chiottes et on s\u2019\u00e9tait fait tous les deux coller pour le m\u00eame motif, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pris en flagrant d\u00e9lit. On allumait nos cigarettes et on tirait comme des sapeurs en esp\u00e9rant les finir au plus vite, ce qui laissait appara\u00eetre un bout de m\u00e9got en forme de carotte qu\u2019il ne restait plus qu\u2019\u00e0 balancer dans les cabinets.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque dimanche de cet hiver-l\u00e0, notre p\u00e8re faisait la circulation \u00e0 un carrefour sur la route nationale entre la fronti\u00e8re belge et Lille. La patte d\u2019oie. Il partait pour la journ\u00e9e avec ce qu\u2019il appelait une \u00ab&nbsp;ration de soldat&nbsp;\u00bb, soit des cigarettes, des bo\u00eetes de conserve et des tablettes de chocolat. Il revenait le soir souvent d\u2019une humeur massacrante, en attendant d\u2019\u00eatre relev\u00e9 de ce genre de mission indigne de lui. Place aux jeunes&nbsp;! De toute fa\u00e7on, il ne se voyait plus un grand avenir dans la gendarmerie et attendait d\u2019avoir atteint ses 25 ann\u00e9es d\u2019anciennet\u00e9 pour saluer la compagnie et s\u2019employer dans le civil.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9quisitionn\u00e9 en Mai 68, appel\u00e9 \u00e0 mater les insurrections \u00e9tudiantes ou ouvri\u00e8res dans tout le d\u00e9partement. \u00c0 Renault Douai ou dans les facult\u00e9s lilloises, il reprenait du service actif, comme au temps de la gendarmerie mobile o\u00f9 il \u00e9tait amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9primer des piquets de gr\u00e8ve dans tout l\u2019hexagone. Il veillait \u00e0 ce que l\u2019on ne manque pas une journ\u00e9e d\u2019\u00e9cole, m\u00eame si la moiti\u00e9 de nos professeurs \u00e9taient en gr\u00e8ve. Toute faiblesse de sa part sur ce point \u00e9quivaudrait \u00e0 encourager la chienlit et les temps n\u00e9cessitaient des hommes de sa trempe pour ne pas verser dans le chaos.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous deux, on avait l\u2019impression d\u2019\u00eatre d\u00e9j\u00e0 en vacances. On nous occupait comme on pouvait et on passait le plus clair du temps en cour de r\u00e9cr\u00e9ation. C\u2019est le pays entier qui \u00e9tait en r\u00e9cr\u00e9ation avec des gens qui tiraient la gueule et d\u2019autres qui se parlaient et semblaient lib\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>En fin d\u2019apr\u00e8s-midi, on passait pr\u00e8s d\u2019un parc o\u00f9 des lyc\u00e9ens prenaient la parole et recueillaient des acclamations pour quelques slogans vengeurs. On les \u00e9coutait, pas vraiment concern\u00e9s, en esp\u00e9rant que la r\u00e9cr\u00e9ation durerait le plus longtemps possible. Une utopie qui nous semblait \u00e0 notre port\u00e9e, mais c\u2019\u00e9tait encore beaucoup trop demander.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il nous fallait encore nous faire couper les cheveux chez un coiffeur de quartier nomm\u00e9 ironiquement Antoine. Une t\u00eate comme une pomme de terre avec des faux-airs de Robert Dalban. On patientait en lisant des bandes dessin\u00e9es et il nous prenait l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. 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