{"id":3784,"date":"2024-03-28T15:48:08","date_gmt":"2024-03-28T14:48:08","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3784"},"modified":"2024-04-01T10:00:05","modified_gmt":"2024-04-01T08:00:05","slug":"dans-ton-sommeil-7","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3784","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 7."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/illustration374.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3786\" width=\"577\" height=\"769\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/illustration374.jpeg 474w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/illustration374-225x300.jpeg 225w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/illustration374-450x600.jpeg 450w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/illustration374-23x30.jpeg 23w\" sizes=\"(max-width: 577px) 100vw, 577px\" \/><figcaption>La Bourboule. Devant les fontaines du casino&#8230; Photo Wikipedia. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Aux grands mots les grands rem\u00e8des. Pour conjurer le mal, soit tes crises d\u2019asthme de plus en plus r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, on t\u2019avait pr\u00e9vu une cure \u00e0 La Bourboule. Un changement dans la pr\u00e9cipitation, gare de Lyon, et on voyait d\u00e9filer des noms de villes qu\u2019on ne connaissait pas au fil des arr\u00eats du train dans les gares&nbsp;: Nevers, La Machine, Vichy, Riom\u2026 Des patelins qui n\u2019avaient pas d\u2019\u00e9quipes de football au moins niveau C.F.A. Comment aurait-on pu les conna\u00eetre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>On ne connaissait La Bourboule que par un film de Mocky \u2013 <em>La bourse ou la vie<\/em> &#8211; o\u00f9 les fr\u00e8res Robinhood, trois chauves corpulents qui zozotaient, n\u2019arr\u00eataient pas de prononcer le nom de la ville avec un effet comique garanti, un comique de r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n\n\n\n<p>Les parents avaient pris une location sur les bords de la Dordogne, pas trop loin du centre et des lieux de cure. On te faisait boire un demi-verre d\u2019eau miraculeuse et on te faisait respirer des gaz aux fragrances opiac\u00e9es. Tu semblais appr\u00e9cier ces traitements qui s\u2019accompagnaient d\u2019un rapide suivi m\u00e9dical chaque jour avec de brefs commentaires griffonn\u00e9s par le praticien. Tu avais cru comprendre que ton asthme \u00e9tait nerveux, \u00ab&nbsp;psychosomatique&nbsp;\u00bb, qu\u2019ils disaient, et que les sympt\u00f4mes \u2013 entendu les crises \u2013 avaient leurs sources dans une discipline qui ne relevait pas de leur sp\u00e9cialit\u00e9, la psychiatrie. En gros, tu avais le choix entre l\u2019asthme et la d\u00e9pression. Tu n\u2019avais pas encore choisi.<\/p>\n\n\n\n<p>La propri\u00e9taire \u00e9tait une vieille auvergnate qui logeait d\u2019autres familles et, dans un petit baraquement, un couple de Yougoslaves avec un enfant d\u00e9penaill\u00e9 au cr\u00e2ne ras\u00e9. Lui faisait le jardin et les menus travaux et elle lui faisait sa cuisine et son m\u00e9nage. Le b\u00e2timent d\u00e9labr\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9 Montenegro et la dame nous avait expliqu\u00e9 que c\u2019\u00e9tait le couple qui avait choisi cette d\u00e9nomination, leur province en Yougoslavie, et que \u00e7a n\u2019avait strictement rien de raciste.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme dans toutes les villes d\u2019eau, il y avait un casino, des parcs et des grands h\u00f4tels. Plus, pour les jeunes, asthmatiques ou non, une MJC et un drugstore. On avait fait la connaissance d\u2019un jeune noir venu d\u2019\u00c9pinay, en banlieue parisienne. Il portait une casquette fa\u00e7on Black Panther et \u00e9tait habill\u00e9 \u00e0 la mode avec des fringues achet\u00e9es au drugstore. D\u2019autres jeunes avec qui nous avions sympathis\u00e9 ne l\u2019appr\u00e9ciaient pas et le tenaient \u00e0 l\u2019\u00e9cart, lui qui n\u2019arr\u00eatait pas de nous vanter les m\u00e9rites de ces Soulmen favoris, James Brown en t\u00eate. Avec lui, on achetait des journaux et des disques au drugstore, autant que le permettait notre maigre p\u00e9cule. Lui avait l\u2019air d\u2019avoir plus de moyens, raflant des albums du Jefferson Airplane ou des Doors.<\/p>\n\n\n\n<p>Les distractions \u00e9taient toutefois rares, et on allait \u00e0 la MJC jouer au flipper ou au baby-foot mais sans participer aux activit\u00e9s propos\u00e9es par les \u00e9ducateurs. Quelques promenades avec les parents dans les contreforts des montagnes o\u00f9 on se faisait piquer par des taons et, les jours de pluie, des James Bond ou des Walt Disney au cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p>Un soir, on avait eu la permission d\u2019aller voir un groupe pop au Casino, les Irr\u00e9sistibles, qui n\u2019avaient rien de bien fameux et, le week-end, on allait au march\u00e9 sur les bords de la Dordogne \u00e9couter les camelots le samedi matin pour, le dimanche, jouer au foot au terrain municipal o\u00f9 on avait vu des vedettes comme Belmondo \u00e9voluer dans l\u2019\u00e9quipe des Polymuscl\u00e9s. Le camelot du samedi nous faisait hurler de rire. Il proposait des mixeurs et son slogan favori \u00e9tait ce \u00ab&nbsp;m\u00eame m\u00e9m\u00e9 qu\u2019a pas de quenottes elle peut en manger&nbsp;\u00bb. Mais il n\u2019appr\u00e9ciait pas que l\u2019on tienne son activit\u00e9 pour un spectacle, et il nous conseillait fermement de nous \u00e9loigner, sales jeunes moqueurs qui nuisaient \u00e0 la cr\u00e9dibilit\u00e9 de son discours commercial pourtant convaincant.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait aussi nos petites amoureuses. Moi c\u2019\u00e9tait Dominique, une rouquine un peu totoche et espi\u00e8gle et toi c\u2019\u00e9tait Patricia, sa s\u0153ur, d\u00e9j\u00e0 une mijaur\u00e9e qui se voyait plus belle qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait et se laissait courtiser avec des gr\u00e2ces de Cl\u00e9op\u00e2tre. Mais c\u2019\u00e9tait ton choix et elle te menait d\u00e9j\u00e0 par le bout du nez, te r\u00e9duisant au r\u00f4le de soupirant pr\u00eat \u00e0 ex\u00e9cuter toutes ses volont\u00e9s, \u00ab&nbsp;\u00e0 faire \u00e0 tous ses caprices&nbsp;\u00bb, comme on disait chez nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Autant l\u2019une \u00e9tait souriante, joviale et sans appr\u00eats, autant l\u2019autre \u00e9tait sophistiqu\u00e9e, mani\u00e9r\u00e9e et b\u00eacheuse. L\u2019une s\u2019habillait \u00e0 la gar\u00e7onne, en jeans et t.shirts tandis que sa s\u0153ur ne se montrait pas sans ses tenues recherch\u00e9es qui mettaient son corps en valeur, avec jupes courtes, corsages serr\u00e9s, collants et talons aiguille. Elle jouait beaucoup de ses charmes et t\u2019en mettait plein la vue. Une fois de plus, tu t\u2019\u00e9tais laiss\u00e9 s\u00e9duire par cette fille qui ressemblait vaguement \u00e0 Chantal Goya, et tu \u00e9tais sans d\u00e9fense devant un charmant minois et des formes prometteuses. Tu te comportais en chevalier servant, sentimental, tendre et attentionn\u00e9, quand elles choisissaient souvent des types plus durs et plus d\u00e9cid\u00e9s que toi. Des petits machos qui prenaient les choses en main et d\u00e9cidaient pour elles. Ce n\u2019\u00e9tait pas ton genre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les s\u0153urs habitaient en C\u00f4te d\u2019Or, \u00e0 Semur-en-Auxois. Les trois s\u0153urs, puisque l\u2019une d\u2019elles, l\u2019a\u00een\u00e9e, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9e et promenait son b\u00e9b\u00e9 dans les parcs et jardins de la ville. Elles avaient rencontr\u00e9 le fr\u00e8re F\u00e9lix, le religieux ami de la famille qu\u2019on avait connus \u00e0 Gravelines, \u00e0 croire le saint-homme se rappellerait toujours \u00e0 notre souvenir, o\u00f9 que nous soyons. D\u2019ailleurs, cette connaissance commune permit \u00e0 nos parents de renouer avec lui alors qu\u2019il avait atteint l\u2019\u00e2ge de la retraite et logeait dans son lieu de retraite, pas loin de Tourcoing.<\/p>\n\n\n\n<p>On le reverrait encore avec sa soutane, sa collerette et ses godillots, ses petits yeux noirs qui semblaient rouler dans son visage et sa coupe en brosse toujours aussi courte. Il demandait des nouvelles des enfants et se f\u00e9licitait bruyamment de la r\u00e9ussite de l\u2019a\u00een\u00e9, celui qui sortait de l\u2019\u00e9cole des fr\u00e8res o\u00f9 il officiait comme instituteur. Il ne se frappait pas des paroles parfois vives ou incoh\u00e9rentes de notre m\u00e8re, soup\u00e7onnant \u00e0 peine des embrouilles dans un m\u00e9nage qui lui avait laiss\u00e9 un si charmant souvenir. F\u00e9lix le h\u00e9risson se rappelait des trois s\u0153urs, un peu chipies mais bonnes chr\u00e9tiennes, celles-l\u00e0 m\u00eame qui nous envoyaient des lettres enamour\u00e9es \u00e0 toi et \u00e0 moi. On retardait le moment de les lire, esp\u00e9rant peut-\u00eatre une d\u00e9claration.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait repartis pour une seconde ann\u00e9e, \u00e0 La Bourboule. Les seules diff\u00e9rences \u00e9taient l\u2019absence de notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9, retenu pour des examens, et la pr\u00e9sence d\u2019une amie de notre tante, une faiseuse d\u2019histoire vindicative venue avec sa fille, une blonde diaphane aussi fade qu\u2019insipide, et bien s\u00fbr asthmatique. Elle t\u2019accompagnait pour tes ablutions, et la vieille s\u2019imaginait d\u00e9j\u00e0 une possible romance favoris\u00e9e par vos maladies conjugu\u00e9es. Elle \u00e9tait maintenant de toutes les sorties en montagne \u2013 Puy-De-D\u00f4me, Lac Chambon ou Puy-De-Sancy \u2013 pestant tout le long de parcours toujours trop longs pour sa fille et pour elle, mal chauss\u00e9e et peu endurante.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre tante avait charge de se montrer compatissante, eu \u00e9gard \u00e0 leur amiti\u00e9 naissante, et elle minorait ses acc\u00e8s de col\u00e8re avec les tr\u00e9sors de diplomatie n\u00e9cessaires tant elle commen\u00e7ait \u00e0 insupporter notre p\u00e8re, lequel aurait pu lui conseiller vertement de rester chez elle et de ne plus nous importuner avec ses j\u00e9r\u00e9miades. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 servi de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 avec son \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait tenu \u00e0 amener tout son petit monde pour une \u00e9tape du Tour de France, au Puy-De-D\u00f4me, et avait engueul\u00e9 notre m\u00e8re qui avait eu le malheur de laisser tra\u00eener un sac de pique-nique au bord de la route o\u00f9 passaient les coureurs. Il avait imagin\u00e9 un cycliste percutant ledit sac et s\u2019effondrant en entra\u00eenant le chute du peloton. Son pire cauchemar o\u00f9 il aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit qu\u2019un gendarme et son \u00e9pouse avaient provoqu\u00e9 une catastrophe dans le monde du cyclisme par leur irresponsabilit\u00e9 et leur incons\u00e9quence. Le d\u00e9shonneur assur\u00e9. L\u2019ann\u00e9e d\u2019avant, il avait \u00e9court\u00e9 les vacances familiales pour aller saluer la victoire du N\u00e9erlandais binoclard Janssen \u00e0 Paris, devant Van Springel. Son No\u00ebl en \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On sortait \u00e0 peine de l\u2019\u00e9lection de Pompidou et la vieille ne comprenait pas pourquoi, apr\u00e8s Mai 68, les gr\u00e8ves, les \u00e9meutes et le r\u00e9f\u00e9rendum anti-gaulliste, les Fran\u00e7ais avaient port\u00e9 au pouvoir ce vieux politicien r\u00e9actionnaire. Non qu\u2019elle e\u00fbt souhait\u00e9 une victoire de la gauche \u2013 quelle horreur&nbsp;! \u2013 mais pourquoi pas du pr\u00e9sident du S\u00e9nat qui semblait un homme digne de confiance. Mon p\u00e8re balayait ses arguments d\u2019un haussement d\u2019\u00e9paule, mettant en garde contre ce d\u00e9sir de changement qui ne pouvait que nous mener \u00e0 des aventures scabreuses. Et puis, la d\u00e9mocratie-chr\u00e9tienne avait d\u00e9j\u00e0 fait la d\u00e9monstration dans le pass\u00e9 de son irr\u00e9solution et de son peu de sens de l\u2019\u00c9tat. Notre m\u00e8re s\u2019insurgeait contre une telle vision en invoquant Bidault, Schuman ou Lecanuet. Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 n\u2019avait pas encore pu voter, mais il avait confi\u00e9 que, comme pour la plupart de ses condisciples, Rocard \u00e9tait son candidat.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois s\u0153urs n\u2019\u00e9taient plus que deux, et nous avions recommenc\u00e9 \u00e0 flirter, encore sagement pour moi et de fa\u00e7on plus pouss\u00e9e pour toi. Apr\u00e8s tout, vous \u00e9tiez d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9s \u00e0 des \u00e2ges o\u00f9 les rounds d\u2019observation \u00e9taient termin\u00e9s. En tout cas, la fille de la vieille faisait tapisserie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la MJC, on \u00e9coutait Fleetwood Mac ou Chicken Chack tout en jouant au ping-pong avec les filles. On gagnait toujours et \u00e7a en devenait lassant. Un soir, on \u00e9tait all\u00e9s voir Bedos et Daumier au casino, et on d\u00e9notait avec tous ces gens habill\u00e9s comme pour un mariage. On s\u2019\u00e9tait achet\u00e9s une grande affiche avec le dessin de Chaval qui montrait un gar\u00e7on de caf\u00e9 livrer ses verres de Suze \u00e0 travers les montagnes.<em> L<\/em><em>a Montagne<\/em>, le quotidien r\u00e9gional o\u00f9 Vialatte faisait para\u00eetre ses chroniques. On avait aussi pris la bande dessin\u00e9e de Jean Yanne et de Tito Topin, <em>L\u2019apocalypse c\u2019est pour demain<\/em>. Il fallait bien rigoler un peu.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais pass\u00e9 un triste mois d\u2019ao\u00fbt dans la famille de Luc, un copain, dans l\u2019Oise&nbsp;; laquelle famille ne m\u2019attendait pas. Je dormais dans un wagon d\u00e9saffect\u00e9 sous un duvet avec parfois la visite nocturne de l\u2019ami qui, culpabilis\u00e9, avait d\u00e9cid\u00e9 de partager mon sort. Quand ce n\u2019\u00e9tait pas lui, c\u2019\u00e9tait son fr\u00e8re et je d\u00e9clinais r\u00e9guli\u00e8rement leurs invitations \u00e0 me laisser aller \u00e0 une jouissance qu\u2019ils se procuraient seuls. J\u2019en \u00e9tais r\u00e9duit \u00e0 acheter des paquets de chips et des fruits \u00e0 l\u2019\u00e9picerie du village, n\u2019ayant pas table ouverte chez leurs parents, et je lisais<em> Sur la route<\/em> juste un peu avant d\u2019apprendre la mort de Jack Kerouac. Un signe&nbsp;? Je reprenais un train \u00e0 Creil, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 oublier ce triste \u00e9pisode. Dire qu\u2019il avait fallu convaincre le p\u00e8re pour cette quinzaine maudite.<\/p>\n\n\n\n<p>Le magazine <em>Best<\/em> titrait sur la mort de Brian Jones et tu l\u2019avais achet\u00e9, compatissant avec l\u2019idole qu\u2019on disait asthmatique, comme le chanteur des Yardbirds, Keith Relf. 27 ans, tu t\u2019imaginais partir au m\u00eame \u00e2ge, dans une ultime crise dont tu ne te rel\u00e8verais pas. Pour la rentr\u00e9e, on avait mis en couverture de nos classeurs des photographies du concert de Hyde Park avec le l\u00e2cher de papillons. Un bricolage qui n\u2019avait pas eu l\u2019heur de plaire \u00e0 nos ma\u00eetres. Tu terminais ton C.A.P de commerce et j\u2019entrais en seconde. J\u2019avais revu Luc le jour de l\u2019achat des livres scolaires, et je l\u2019avais battu froid en repensant \u00e0 ses approches. Pourtant, il m\u2019attirait avec son casque blond, son bronzage et ses yeux verts. \u00c9tais-je devenu homosexuel&nbsp;? Pas plus que toi \u00e0 qui je m\u2019\u00e9tais confi\u00e9 et qui m\u2019avait fait part d\u2019une aventure du m\u00eame genre avec l\u2019un de tes copains de classe. Tu me rassurais car je ne me voyais pas avouer une telle orientation devant le paternel.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais mes places pour Amougies, un festival pop au Mont de l\u2019Enclus, en Belgique, mais le p\u00e8re m\u2019avait interdit d\u2019y aller \u00e0 la derni\u00e8re minute, pour cause de mauvais r\u00e9sultats scolaires. Je n\u2019avais plus qu\u2019\u00e0 les revendre \u00e0 un copain de classe. Je le maudissais en silence, en me promettant de quitter le domicile familial aussit\u00f4t que je le pourrai. Tu semblais \u00eatre dans les m\u00eames dispositions, tant l\u2019oppression \u00e9tait forte.<\/p>\n\n\n\n<p>Le C.A.P en poche, tu t\u2019\u00e9tais mis \u00e0 chercher du travail apr\u00e8s un tournoi de football \u00e0 Bottrop, en Allemagne, dans le cadre d\u2019un jumelage avec la ville. Tu t\u2019\u00e9tais, para\u00eet-il, illustr\u00e9 dans tes buts, et les canonniers allemands t\u2019avaient souvent trouv\u00e9 l\u00e0, d\u00e9tournant des boulets de canon ou plongeant dans leurs pieds. C\u2019est ce que tu m\u2019avais dit, et j\u2019\u00e9tais fier de toi. Tu en \u00e9tais presque \u00e0 te voir un avenir \u00e0 la Gordon Banks ou Gilbert Shilton, les gardiens que tu adorais.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la r\u00e9alit\u00e9 t\u2019avait vite rattrap\u00e9 et le vieil abb\u00e9 Jules qui pla\u00e7ait les anciens \u00e9l\u00e8ves chez les industriels de ses amis t\u2019avait trouv\u00e9 un emploi de magasinier dans une petite entreprise textile, \u00ab&nbsp;de laine peign\u00e9e&nbsp;\u00bb, pr\u00e9cisais-tu. Tu tenais les comptes des rentr\u00e9es et des sorties, en responsable des stocks et des approvisionnements, une t\u00e2che ingrate pour laquelle l\u2019abb\u00e9 Jules t\u2019avait recommand\u00e9. \u00ab&nbsp;Pour commencer&nbsp;\u00bb, avait-il ajout\u00e9, m\u00eame s\u2019il ne t\u2019entrevoyait pas un grand avenir professionnel, vues tes erreurs d\u2019orientation et tes r\u00e9sultats globalement m\u00e9diocres.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre p\u00e8re avait pris cong\u00e9 de la gendarmerie, de ses coll\u00e8gues et de la vie militaire. Sans regrets, affirmait-il. Il avait postul\u00e9 dans une usine de cartonnerie qui recrutait un veilleur de nuit, poste pour lequel il se sentait apte. Pour faciliter ses vacations nocturnes, il s\u2019\u00e9tait joint les services d\u2019un chien, un ratier nomm\u00e9 Bobby qui n\u2019arr\u00eatait pas d\u2019aboyer, danger ou pas. Les animaux \u00e9tant interdits \u00e0 la caserne, les parents s\u2019\u00e9taient rattrap\u00e9s en prenant aussi un chat qui allait mourir peu de temps apr\u00e8s \u00e9touff\u00e9 dans un couvercle de machine \u00e0 laver. Plus un perroquet du Gabon que notre m\u00e8re avait cru capable de soutenir une conversation, la sienne en tout cas.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait fallu d\u00e9m\u00e9nager et notre p\u00e8re avait trouv\u00e9 une maison de ma\u00eetre pr\u00e8s du centre-ville, avec des loyers dispendieux. On \u00e9tait en face de la piscine municipale et d\u2019un lyc\u00e9e technique o\u00f9 on pouvait encore lire des slogans qui dataient de 1968, sur les Comit\u00e9s d\u2019Action Lyc\u00e9en ou sur la mort de Gilles Tautin, un lyc\u00e9en de l\u2019UJC \u2013 M.L mort \u00e0 Renault Flins. On d\u00e9couvrait le quartier, ses commerces et ses bistrots. Il y avait deux disquaires pas trop loin chez qui on \u00e9coutait des 33 tours entiers sans toujours les acheter. Mais tu avais maintenant tes premi\u00e8res paies et, g\u00e9n\u00e9reux, tu n\u2019\u00e9tais pas regardant pour m\u2019en payer de nouveaux. J\u2019avais profit\u00e9 de tes faiblesses pour me procurer des albums qui n\u2019\u00e9taient plus dans le commerce et qu\u2019il me fallait commander. Je venais en prendre livraison le samedi et tu r\u00e9glais rubis sur l\u2019ongle. Tu aurais pu certainement mieux disposer de ton salaire, mais tu tenais tellement \u00e0 me faire plaisir, toi dont les besoins n\u2019\u00e9taient pas plus nombreux qu\u2019urgents.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant le jour du d\u00e9m\u00e9nagement, on \u00e9tait cens\u00e9s ramener des bricoles \u00e0 notre nouvelle adresse et nous remplissions les sacoches, moi de mon v\u00e9lo et toi de ta mobylette. On entreposait le tout dans un long corridor pour ne pas d\u00e9ranger les ouvriers qui travaillaient \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pour retaper une maison qui mena\u00e7ait ruine. Le propri\u00e9taire, bon prince, prenait en charge les travaux.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait rarement vu un hiver aussi froid, et il \u00e9tait quasiment impossible de chauffer ces grandes pi\u00e8ces ouvertes \u00e0 tous les vents. On avait tellement froid qu\u2019on passait le plus clair de nos week-ends dans un cin\u00e9ma de quartier \u2013 l\u2019Olympia \u2013 pour voir des programmes alternant les westerns spaghettis et les films \u00e9rotiques. Les deux nous allaient tr\u00e8s bien, avec une pr\u00e9f\u00e9rence pour des nanards du genre \u00abLes &nbsp;aventures \u00e9rotiques de Robin des Bois&nbsp;\u00bb ou \u00abStrip-teases \u00e0 Hambourg&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9cennie se terminait et on \u00e9tait pr\u00eats \u00e0 en vivre une autre, dans un autre espace et dans un autre temps. Tant qu\u2019on \u00e9tait ensemble, rien de bien f\u00e2cheux ne pouvait nous arriver.<\/p>\n\n\n\n<p>Du moins le croyions-nous.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aux grands mots les grands rem\u00e8des. Pour conjurer le mal, soit tes crises d\u2019asthme de plus en plus r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, on t\u2019avait pr\u00e9vu une cure \u00e0 La Bourboule. Un changement dans la pr\u00e9cipitation, gare de Lyon, et on voyait d\u00e9filer des noms de villes qu\u2019on ne connaissait pas au fil des arr\u00eats du train dans les&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3784\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3786,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3784"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3784"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3784\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3814,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3784\/revisions\/3814"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3786"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3784"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3784"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3784"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}