{"id":3818,"date":"2024-04-22T17:53:52","date_gmt":"2024-04-22T15:53:52","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3818"},"modified":"2024-04-22T17:53:54","modified_gmt":"2024-04-22T15:53:54","slug":"dans-ton-sommeil-8","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3818","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 8"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"851\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-1024x851.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3820\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-1024x851.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-300x249.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-768x638.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-1536x1276.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-1600x1329.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-1200x997.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-900x748.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-600x499.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382-30x25.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration382.jpg 1916w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>\u00c9velyne au Carillon ? Remerciements \u00e0 Daniel Grardel, le fatal Picard.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre lass\u00e9 du travail de nuit qui le maintenait au lit le plus clair de la journ\u00e9e, notre p\u00e8re s\u2019\u00e9tait fait embaucher comme gardien dans une grande surface, pr\u00e8s de Roubaix. Gardien d\u2019un hypermarch\u00e9 dont le r\u00f4le consisterait \u00e0 \u00e9pingler les petits voleurs et les resquilleurs. Un travail de flic encore, flic d\u2019usine. Le chien \u00e9tait devenu inutile dans cet emploi, et il restait sagement \u00e0 la maison, en continuant d\u2019aboyer et de japper \u00e0 tort et \u00e0 travers, c\u2019\u00e9tait dans son caract\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi aussi tu avais chang\u00e9 d\u2019emploi. Tu travaillais maintenant comme employ\u00e9 de banque au Cr\u00e9dit du Nord, maniant avec dext\u00e9rit\u00e9 les titres, les coupons et les obligations. Tu devais \u00e9couter la radio le midi, sur <em>France Inter<\/em>, et noter sur une feuille volante les cours de la bourse ou plus exactement certaines valeurs d\u2019entreprises pour lesquelles la banque avait investi. \u00ab&nbsp;Jean-Pierre Gaillard en direct de la bourse de Paris&#8230;&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait le signal.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait pour toi une promotion sociale, et tu pouvais \u00e9trenner tes costumes et tes cravates, car il fallait pr\u00e9senter beau et inspirer confiance. L\u2019emploi, disais-tu, correspondait plus \u00e0 tes comp\u00e9tences, \u00e0 ton r\u00e9cent cursus scolaire. Ton attrait nouveau pour la finance semblait un rien surjou\u00e9, et je demeurais sceptique sur ta conversion aux r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques, autant dire ton passage d\u00e9finitif dans le monde des adultes, de la raison, ce que je n\u2019\u00e9tais pas loin de consid\u00e9rer comme une trahison.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu t\u2019\u00e9tais fait de nouveaux copains, une joyeuse bande qui riait \u00e0 gorge d\u2019employ\u00e9s (comme on disait dans nos <em>San Antonio<\/em>) et \u00e9clusait des bi\u00e8res apr\u00e8s le service dans un caf\u00e9 du centre-ville tenu par un ancien gardien de la r\u00e9serve du LOSC. Il y avait parmi eux un gandin qui allait tenir la basse dans un groupe de vari\u00e9t\u00e9, lequel alignerait quelques succ\u00e8s aussi mi\u00e8vres que sirupeux dans les hit-parades.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait par-dessus tout \u00c9velyne, une apparitrice tr\u00e8s jolie et bronz\u00e9e toute l\u2019ann\u00e9e. Une beaut\u00e9 classique, cheveux bruns longs, maquillage discret, yeux bleus p\u00e2les et traits fins. Tes copains t\u2019avaient mis en garde sur le fait qu\u2019elle \u00e9tait trop belle pour toi, mais tu n\u2019avais pas voulu tenir compte de leurs avertissements que tu assimilais \u00e0 de la jalousie. Tu allais de succ\u00e8s en succ\u00e8s et elle acceptait tes invitations \u00e0 d\u00e9jeuner avant de s\u2019afficher avec toi en ville. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un bon d\u00e9but, mais tu voulais plus quand elle r\u00e9fr\u00e9nait tes ardeurs. Elle \u00e9tait ton grand amour, mais son physique avantageux et son vernis culturel lui permettaient de viser plus haut. Pour l\u2019instant, c\u2019\u00e9tait un peu la douche \u00e9cossaise, au gr\u00e9 de ses humeurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9, lui, en avait termine de ses cinq ann\u00e9es d\u2019\u00e9tude et, son sursis \u00e9puis\u00e9, il avait rejoint son corps d\u2019arm\u00e9e dans les chasseurs alpins. On le voyait le week-end avec son grand b\u00e9ret de travers et son uniforme jaune et bleu. Notre p\u00e8re \u00e9tait visiblement fier de lui, l\u2019inspectant sous toutes les coutures et finissant par le prendre dans ses bras dans un d\u00e9bordement affectif dont il n\u2019\u00e9tait pas coutumier. Il n\u2019aurait pas d\u2019autres occasions de se r\u00e9jouir dans l\u2019accomplissement par ses enfants de ce long rituel militaire indispensable \u00e0 la formation d\u2019un adulte responsable.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019osais plus faire venir des copains \u00e0 la maison pour regarder des matchs de la coupe du monde sur notre t\u00e9l\u00e9vision en couleur. Notre m\u00e8re \u00e9tait \u00e0 nouveau dans ses d\u00e9lires. Cela avait commenc\u00e9 comme d\u2019habitude. Elle s\u2019\u00e9tait f\u00e2ch\u00e9e avec le voisinage, des gens qui se faisaient des signes de connivence dans un vaste complot qui consistait \u00e0 la d\u00e9truire, elle et ses enfants. Son mari faisait partie du complot, parmi les principaux instigateurs, et il n\u2019y avait aucun soutien \u00e0 attendre de lui, bien au contraire. Son d\u00e9part de la gendarmerie n\u2019avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019une ruse pour endormir ses soup\u00e7ons et elle \u00e9tait persuad\u00e9e qu\u2019il travaillait, dans l\u2019ombre et sous couverture, pour les services secrets.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait maintenant persuad\u00e9e qu\u2019elle \u00e9tait la fille de P\u00e9tain et que les Gaullistes avaient pris la d\u00e9cision d\u2019en finir avec elle, et l\u2019ex\u00e9cution reviendrait \u00e0 un escadron de femmes militaires depuis longtemps pr\u00e9venues contre elle et ses fils qu\u2019on avait \u00e0 nouveau enlev\u00e9s pour les substituer \u00e0 des imposteurs qui donnaient mal le change. Nous n\u2019\u00e9tions donc pas ce que nous pr\u00e9tendions \u00eatre. Elle hurlait qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas folle, qu\u2019elle avait juste le c\u0153ur malade du fait des incessantes contrari\u00e9t\u00e9s qu\u2019on lui faisait subir, sans tenir aucun compte de sa fragilit\u00e9 et de son \u00e9tat de sant\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le nouveau m\u00e9decin de famille lui prescrit des piq\u00fbres \u00e0 effectuer par une infirmi\u00e8re qu\u2019elle insultait comme partie prenante du complot et on la bourrait de pilules multicolores, les m\u00eames que, tout petit, j\u2019avais pris accidentellement et \u00e0 son insu, les confondant avec des bonbons. On m\u2019avait fait un lavage d\u2019estomac et notre p\u00e8re s\u2019\u00e9tait inqui\u00e9t\u00e9 du fait qu\u2019il p\u00fbt y avoir des s\u00e9quelles. Peut-\u00eatre une \u00e9ternelle fatigue qui \u00e9tait plus \u00e0 mettre sur le compte de l\u2019ennui et d\u2019un manque certain de vitalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un ami de notre p\u00e8re finit par la conduire \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique et elle ne fit pas de difficult\u00e9s, comme abattue et ayant rendu les armes apr\u00e8s des jours et des nuits de combat contre elle-m\u00eame et le monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait les vacances et on allait chercher des plats chez un traiteur, le midi. Le dimanche, toi et moi allions la voir, \u00e0 Armenti\u00e8res cette fois car la mixit\u00e9 s\u2019\u00e9tait impos\u00e9e dans le milieu. Les fleurs, les chocolats pour offrir&nbsp;; la portion de frites sur la grand-place avant de rentrer\u2026 On avait l\u2019impression de revivre le m\u00eame cauchemar, sept ans apr\u00e8s. Sept ans de malheur&nbsp;? Pour elle, on pouvait le croire.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019il fallait bien que je me change les id\u00e9es, on m\u2019avait pr\u00e9vu un s\u00e9jour \u00e0 la campagne, chez une cousine \u00e0 notre m\u00e8re, \u00e0 Caudry, pr\u00e8s de Cambrai. Je passais mon temps \u00e0 lire dans son jardin et j\u2019essayais de toucher les vaches dans une p\u00e2ture derri\u00e8re ses carr\u00e9s de choux. C\u2019\u00e9tait la ducasse, la f\u00eate foraine, dans le patelin et j\u2019y \u00e9tais all\u00e9 avec Maryse, une cousine. C\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9ment un pr\u00e9nom qui me suivait. Si tu avais ta romance avec \u00c9velyne, j\u2019avais entam\u00e9 quelque chose avec elle, m\u00eame si les liens familiaux rendaient difficiles d\u2019entrevoir autre chose qu\u2019une amiti\u00e9 profonde. On aurait dit une Espagnole, pulpeuse avec des cheveux et des yeux tr\u00e8s sombres. Une esp\u00e8ce d\u2019infante toujours habill\u00e9e de blanc, comme pour former contraste, avec des lunettes de soleil aux reflets bleut\u00e9s. J\u2019en \u00e9tais amoureux et elle devait bien s\u2019en rendre compte par les mille attentions que je lui prodiguais.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019\u00e9tant pas un grand pratiquant des auto-tamponneuses, des man\u00e8ges et du tir \u00e0 la carabine, elle s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9e de quelques coqs de village pour prendre du plaisir \u00e0 la f\u00eate. Je faisais tapisserie mais je me rattrapais dans l\u2019intimit\u00e9 de nos balades \u00e0 la campagne avec le transistor \u00e0 l\u2019\u00e9paule. Je lui prenais la main et on se donnait de chastes baisers, sans aller plus loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi, tu n\u2019avais pas boug\u00e9, toujours au travail, et tu m\u2019avais montr\u00e9 les autographes de Merckx et de ses co\u00e9quipiers de la Molteni r\u00e9colt\u00e9s lors du passage du Tour \u00e0 Roubaix. Tu en \u00e9tais fier et tu pr\u00e9tendais m\u00eame que l\u2019ogre ou le cannibale t\u2019avait gratifi\u00e9 d\u2019une bourrade amicale.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis ma m\u00e8re revint comme s\u2019il ne s\u2019\u00e9tait rien pass\u00e9, juste d\u00e9coiff\u00e9e par les rafales de vent. Lorsqu\u2019on faisait allusion \u00e0 ses d\u00e9lires, elle nous regardait de travers en donnant l\u2019impression de ne pas savoir de quoi nous parlions. Nous n\u2019osions pas aller plus loin de peur qu\u2019elle finisse par nous dire que tout ce qu\u2019elle avait racont\u00e9 \u00e9tait vrai et qu\u2019elle ne faisait mine de ne plus y croire que pour donner le change et ainsi tromper ses tourmenteurs. En tout cas, le calme \u00e9tait revenu. Jusqu\u2019\u00e0 la prochaine fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis c\u2019est moi qui tombais malade. Une m\u00e9ningite c\u00e9r\u00e9bro-spinale. On en meurt ou on en reste idiot, avaient dit mes camarades d\u2019\u00e9cole pour me faire marcher. Pour ma convalescence, tu m\u2019avais achet\u00e9 le <em>Tommy <\/em>des Who et le <em>Untitled<\/em> des Byrds. J\u2019avais appr\u00e9ci\u00e9 l\u2019intention et commenc\u00e9 \u00e0 acheter <em>Rock &amp; Folk<\/em>, m\u00eame un peu d\u00e9contenanc\u00e9 par toute la phras\u00e9ologie gauchiste que le magazine charriait \u00e0 l\u2019\u00e9poque. On en avait assez de <em>SLC<\/em> et de ses <em>J\u2019adore, je d\u00e9teste, <\/em>de ses d\u00e9bats stupides arbitr\u00e9s par une p\u00e9ronnelle ou de ces articles \u00e0 la gloire des fleurons de la vari\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9 des festivals dont on \u00e9coutait les retransmissions le soir, sur <em>RTL<\/em>, dans l\u2019\u00e9mission de Jean-Bernard Hebey, apr\u00e8s avoir pr\u00eat\u00e9 l\u2019oreille au <em>Campus<\/em> de Lancelot sur <em>Europe<\/em>. On n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 s\u2019endormir avec le <em>Pop Club<\/em>. \u0152cum\u00e9niques, qu\u2019on \u00e9tait.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais \u00e0 peine remis que tu partais faire tes trois jours de pr\u00e9paration militaire \u00e0 Cambrai&nbsp;; trois jours en observation \u00e0 l\u2019issue desquels on t\u2019avait d\u00e9clar\u00e9 \u00ab&nbsp;bon pour le service&nbsp;\u00bb, en d\u00e9pit de ton asthme chronique. On avait vu ensemble<em> MASH<\/em> et <em>Le pistonn\u00e9<\/em> avec Bedos, en esp\u00e9rant que tu pourrais t\u2019en tirer aussi bien et t\u2019affranchir de tes obligations militaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour toi, malgr\u00e9 les nombreuses interventions paternelles, \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 la for\u00eat noire avant T\u00fcbingen, pr\u00e8s de Stuttgart. Tu n\u2019avais pas fait longtemps l\u2019Europe buissonni\u00e8re, puisqu\u2019\u00e0 l\u2019issue d\u2019une marche qui t\u2019avait ext\u00e9nu\u00e9, c\u2019est \u00e0 l\u2019h\u00f4pital militaire que le corps m\u00e9dical devait statuer sur ton sort. Rapatri\u00e9 \u00e0 Lille, on pouvait te rendre visite dans la bien nomm\u00e9e rue de l\u2019H\u00f4pital militaire o\u00f9 je ne manquais pas de venir te voir.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019en \u00e9tait termin\u00e9 de l\u2019Allemagne, mais si tu \u00e9tais finalement r\u00e9form\u00e9, ce n\u2019\u00e9tait pas pour ton asthme mais pour un profil caract\u00e9riel qui t\u2019emp\u00eachait d\u2019accomplir ton service \u00e0 la nation. Pour un peu, ils auraient pu te r\u00e9puter asocial ou psychopathe, ce qu\u2019on ne se privera pas de faire par la suite, apr\u00e8s ton retour dans le civil.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce diagnostic p\u00e9remptoire ne t\u2019emp\u00eacha en rien de retrouver ton emploi \u00e0 la banque et tes amours, m\u00eame si tu me confiais que la belle \u00c9velyne semblait te battre froid et qu\u2019elle n\u2019avait pas attendu le retour du guerrier. On t\u2019avait m\u00eame laiss\u00e9 entendre qu\u2019elle \u00e9tait sortie un moment avec le mirliflore du groupe de vari\u00e9t\u00e9 qui, en attendant son tube de l\u2019\u00e9t\u00e9, en \u00e9tait encore \u00e0 jouer dans les dancings de la fronti\u00e8re belge. Mais tu trouvais presque normal qu\u2019en ton absence, d\u2019autres occupassent un terrain d\u00e9laiss\u00e9. Place maintenant \u00e0 la reconqu\u00eate, m\u00eame si le c\u0153ur n\u2019y \u00e9tait plus vraiment.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 avait trouv\u00e9 une place d\u2019ing\u00e9nieur en g\u00e9nie civil chez Bouygues et ses compagnons du Minorange. Il avait pris ses fonctions dans un baraquement au-dessus du trou des Halles, o\u00f9 le grand chantier d\u00e9butait. Parmi ses grands travaux, il y avait aussi la r\u00e9novation du Parc des Princes qu\u2019il supervisait et on pensait m\u00eame \u00e0 lui pour la construction d\u2019une centrale nucl\u00e9aire en Iran. Des d\u00e9buts prometteurs. Avec un coll\u00e8gue, il avait pris un appartement \u00e0 Clamart, sur l\u2019avenue o\u00f9 on avait tir\u00e9 sur De Gaulle et ils jouaient tous les deux au football, le samedi, dans l\u2019\u00e9quipe corpo, en orange et blanc. Cela ne l\u2019emp\u00eachait nullement de continuer \u00e0 jouer le dimanche dans son club de c\u0153ur avec lequel il avait remport\u00e9 une coupe r\u00e9gionale, en fait un challenge de consolation pour les petits clubs \u00e9limin\u00e9s de toutes les autres coupes.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu \u00e9tais dans les buts, en \u00e9quipe premi\u00e8re, multipliant les arr\u00eats d\u00e9cisifs et engueulant copieusement ta d\u00e9fense centrale lorsque le danger se pr\u00e9cisait. Moi j\u2019\u00e9tais souvent sur la touche \u00e0 vous regarder jouer, quasiment le seul supporter avec un simple d\u2019esprit venu en voisin et un petit vieux parent de joueurs. Quand vous jouiez \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, on se donnait rendez-vous dans un bistrot avant de prendre la route et de faire les quelques kilom\u00e8tres nous s\u00e9parant du terrain de l\u2019adversaire. Il y avait souvent des bagarres en fin de match, avec des mauvais perdants qui voulaient terminer la partie aux poings. Il arrivait que des arbitres fussent raccompagn\u00e9s aux vestiaires sous protection polici\u00e8re, et que des joueurs dussent quitter les lieux sous les insultes et les jets de projectiles. En cas de victoire, les libations se terminaient jusqu\u2019\u00e0 des heures indues et les dirigeants \u00e9taient parfois convoqu\u00e9s par le district le lundi soir. Les sanctions pleuvaient comme \u00e0 Gravelotte.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre p\u00e8re avait excip\u00e9 de ces violences pour ne plus faire les d\u00e9placements. Il est vrai qu\u2019il avait chang\u00e9 de m\u00e9tier, agent charg\u00e9 d\u2019enqu\u00eate dans une mairie des alentours. La couleur politique du maire n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 indiff\u00e9rente \u00e0 son recrutement. Un emploi qui le privait parfois de ses dimanches pour assister \u00e0 des c\u00e9r\u00e9monies ou \u00e0 des festivit\u00e9s locales o\u00f9 il \u00e9tait bon de se montrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il sillonnait la commune sur sa mobylette, allant de foyers en foyers distribuer la manne municipale&nbsp;: des bons d\u2019alimentation, de chauffage, de v\u00eatements, mais la main gauche de l\u2019\u00c9tat avait aussi sa droite qui pouvait s\u00e9vir en punissant les resquilleurs, les profiteurs et les fraudeurs&nbsp;; celles et ceux qui vivaient des largesses de la commune sans en avoir le droit. En cela, son activit\u00e9 avait gard\u00e9 quelque chose de r\u00e9galien, avec le pouvoir de punir. Et puis, m\u00eame s\u2019il la jouait modeste, il \u00e9tait maintenant adopt\u00e9 par les notables qui voyaient en lui un fid\u00e8le serviteur de l\u2019\u00e9tat toujours partant pour leur faire des courbettes. Un officier de police judiciaire \u00e0 l\u2019ancienne, droit et honn\u00eate jusqu\u2019\u00e0 la b\u00eatise. On l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 vu faire trois fois le tour d\u2019un stade en demandant o\u00f9 se trouvait la billetterie, alors que personne ne s\u2019\u00e9tait jamais fendu d\u2019un liard pour ce genre de matchs de divisions perdues. C\u2019\u00e9tait un signe, \u00e0 n\u2019en point douter.<\/p>\n\n\n\n<p>Le maire, UDR, tenait aussi une quincaillerie et c\u2019est son \u00e9pouse qui maintenant assurait la bonne marche de l\u2019\u00e9tablissement. On n\u2019aimait pas les chevelus et les gauchistes dans ces parages et toi et moi n\u2019\u00e9tions pas les bienvenus, sauf une fois l\u2019an au banquet des municipaux o\u00f9 il nous fallait nous montrer pour donner cours \u00e0 la fiction d\u2019une famille unie.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le m\u00eame patelin vivait Graziella, une rouquine un peu boulotte qui \u00e9tait la seule fille de notre classe. Mes plaisanteries et mes traits d\u2019humour avaient fait qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 moi, et nous avions pu avoir une br\u00e8ve exp\u00e9rience sexuelle \u00e0 la piscine, interrompue par une pr\u00e9sence inopportune. J\u2019avais eu un peu honte devant mes camarades qui jouaient les dessal\u00e9s et moquaient ce petit couple maladroit. Au lieu de pousser mon avantage, je lui avais battue froid et elle avait manqu\u00e9 le dernier trimestre. Chagrin d\u2019amour&nbsp;? J\u2019aimais \u00e0 la croire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pouvais passer en classe terminale \u2013 G3 (option techniques commerciales) &#8211; et toi tu me rebattais les oreilles avec tes probl\u00e8mes sentimentaux. Voyant qu\u2019\u00c9velyne s\u2019\u00e9loignait en n\u2019acceptant m\u00eame plus tes invitations, tu passais de plus en plus de temps au bistrot avec tes trois copains de boulot&nbsp;: un pseudo-intellectuel pr\u00e9tentieux qui s\u2019autorisait \u00e0 te donner ses conseils en amour, un ancien d\u2019Alg\u00e9rie alcoolique et un type un peu bourru avec lequel tu sortais parfois le dimanche, au cin\u00e9ma. La bi\u00e8re coulait \u00e0 flot et notre p\u00e8re s\u2019inqui\u00e9tait de te voir rentrer de plus en plus tard, pr\u00e9disant une d\u00e9rive \u00e9thylique dont on trouvait trace dans les ant\u00e9c\u00e9dents familiaux du c\u00f4t\u00e9 de son \u00e9pouse. Apr\u00e8s tout, plusieurs de ses fr\u00e8res ne su\u00e7aient pas de la glace et leurs femmes devaient souvent mettre le hol\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas retenu \u00e0 Paris, notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 sortait les parents le dimanche apr\u00e8s-midi. Dans sa R8, il les emmenait \u00e0 la mer apr\u00e8s leur avoir pay\u00e9 le restaurant avec ses premi\u00e8res payes. Nous \u00e9tions parfois du voyage, et nous faisions du tourisme dans les Monts de Flandres. Un jour, on s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9s \u00e0 Gravelines o\u00f9, \u00e0 la place des p\u00e9pini\u00e8res de notre enfance, prenaient place maintenant le socle imposant d\u2019une centrale nucl\u00e9aire en construction.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon enfance \u2013 notre enfance puisque je ne pouvais pas te dissocier de la mienne \u2013 \u00e9tait belle et bien morte.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre lass\u00e9 du travail de nuit qui le maintenait au lit le plus clair de la journ\u00e9e, notre p\u00e8re s\u2019\u00e9tait fait embaucher comme gardien dans une grande surface, pr\u00e8s de Roubaix. Gardien d\u2019un hypermarch\u00e9 dont le r\u00f4le consisterait \u00e0 \u00e9pingler les petits voleurs et les resquilleurs. Un travail de flic encore, flic d\u2019usine. 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