{"id":3823,"date":"2024-04-22T17:59:40","date_gmt":"2024-04-22T15:59:40","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3823"},"modified":"2024-04-22T17:59:41","modified_gmt":"2024-04-22T15:59:41","slug":"notes-de-lecture-59","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3823","title":{"rendered":"NOTES DE LECTURE 59"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-1024x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3825\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-300x300.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-150x150.jpg 150w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-768x768.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-1536x1536.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-1600x1600.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-1200x1200.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-900x900.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-600x600.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381-30x30.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/illustration381.jpg 1824w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>L&rsquo;inconnue au livre, au bord de la Seine. Photo Jacques Vincent (pas besoin de son aimable autorisation, c&rsquo;est un ami).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JER\u00d4ME FERRARI \u2013 <em>LE SERMENT SUR LA CHUTE DE ROME<\/em> \u2013 Actes Sud.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un roman sorti chez Actes Sud en 2012 et qui a d\u00e9croch\u00e9 le Goncourt la m\u00eame ann\u00e9e. Cela valait-il un Goncourt&nbsp;? Et, question subsidiaire, que vaut vraiment un Goncourt tant le prix consacre aussi bien des romans m\u00e9diocres que des chefs-d\u2019\u0153uvre, parfois (rarement). En tout cas, c\u2019est l\u2019assurance pour le laur\u00e9at de figurer en t\u00eate des ventes et de pouvoir vivre quelques ann\u00e9es de sa plume. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>On a ici un m\u00e9lange de roman familial et d\u2019essai sur Saint-Augustin, ce p\u00e8re de l\u2019\u00c9glise auteur du c\u00e9l\u00e8bre Sermon sur la chute de Rome, cette Rome imp\u00e9riale d\u00e9vast\u00e9e par les invasions barbares au V\u00b0 si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res pages sont consacr\u00e9es \u00e0 une vieille photo de 1918 qui met en sc\u00e8ne les grands-parents du personnage principal, Marcel et Jeanne-Marie ainsi que son p\u00e8re Jacques qui vient de na\u00eetre. Matthieu est donc leur petit-fils qui entame des \u00e9tudes universitaires \u00e0 Paris, venu de sa Corse natale, avec son camarade Libero. Des \u00e9tudes que tous deux d\u00e9laissent pour reprendre un bar en d\u00e9cr\u00e9pitude dans leur village corse.<\/p>\n\n\n\n<p>On suit l\u2019\u00e9volution du bar, de sa client\u00e8le et de ses serveuses en m\u00eame temps qu\u2019on est amen\u00e9s \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la trajectoire du p\u00e8re, soldat perdu de la seconde guerre mondiale, en plus de la s\u0153ur partie faire des fouilles arch\u00e9ologiques dans l\u2019Alg\u00e9rie en pleine guerre civile et bien s\u00fbr Saint-Augustin lui-m\u00eame mettant en parall\u00e8le la chute d\u2019une civilisation avec l\u2019immortalit\u00e9 de l\u2019homme, pour le peu qu\u2019il se fasse chr\u00e9tien.<\/p>\n\n\n\n<p>On a donc un enchev\u00eatrement de r\u00e9cits, du trivial \u00e0 l\u2019historique, et Ferrari entrem\u00eale trois histoires en mettant l\u2019accent sur la fin, la chute et la mort. Le p\u00e8re ballott\u00e9 par la guerre qui devient un fonctionnaire de l\u2019Afrique \u00c9quatoriale Fran\u00e7aise et qui voit son \u00e9pouse mourir et les ind\u00e9pendances arriver&nbsp;; les pr\u00eaches de Saint-Augustin quand Rome est en feu et que les manteaux des barbares baignent dans le sang des vierges&nbsp;; ce bistrot qui ressemblait \u00e0 un petit paradis et qui, \u00e0 la suite d\u2019histoires de fesses et d\u2019ind\u00e9licatesses de tiroir-caisse, est devenu un v\u00e9ritable enfer. Les serveuses finiront dans des bars \u00e0 putes et Libero sera incarc\u00e9r\u00e9 pour le meurtre d\u2019un client. Quant \u00e0 Matthieu, on le laisse au bord du suicide, ayant perdu pied, d\u00e9sesp\u00e9rant du monde et de l\u2019humanit\u00e9 et toujours en congruence avec le sermon de Saint-Augustin qui cl\u00f4t l\u2019ouvrage.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9criture est cisel\u00e9e et on pense aux grands prosateurs que sont Michon ou Bergougnoux, mais on est un peu perplexes sur l\u2019articulation entre les diff\u00e9rents th\u00e8mes, n\u2019\u00e9tait leur commune obsession du d\u00e9clin et de la chute. \u00c0 lire la biographie de Ferrari en quatri\u00e8me de couverture, on apprend que l\u2019auteur a enseign\u00e9 la philosophie en Corse puis en Alg\u00e9rie et qu\u2019il est un sp\u00e9cialiste de Saint-Augustin (sur lequel il a fait sa th\u00e8se) et de Leibniz. On comprend que le personnage de Matthieu est tr\u00e8s proche de lui, sauf qu\u2019il aura \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9 par la gr\u00e2ce de l\u2019\u00e9criture. Un petit miracle, qui doit peut-\u00eatre beaucoup \u00e0 Saint-Augustin, son idole.<\/p>\n\n\n\n<p>Ferrari J\u00e9r\u00f4me, \u00e0 ne pas confondre avec l\u2019humoriste J\u00e9r\u00e9my Ferrari. Mais pas grand risque de les confondre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>SAUL BELLOW \u2013 <em>L\u2019HIVER DU DOYEN<\/em> \u2013 Flammarion.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le genre de roman dont on se dit tout de suite qu\u2019on ne va pas le finir. \u00c7a commence mal, avec des situations sur lesquelles on s\u2019attarde et des digressions philosophiques en parall\u00e8le. Rien de passionnant de prime abord, et puis on s\u2019accroche et on va au bout. Et on se dit qu\u2019on a bien fait de s\u2019accrocher car cela en valait le coup.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman est paru en 1982 et se passe pour une part dans la Roumanie de Ceausescu et \u00e0 Chicago pour une autre. Le doyen, un professeur de litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019universit\u00e9 &#8211; Robert Corde &#8211; a accompagn\u00e9 sa femme \u00e0 Bucarest o\u00f9 est en train d\u2019expirer sa belle-m\u00e8re. Elle finit par rendre l\u2019\u00e2me et Corde et son \u00e9pouse ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de faire jouer leurs relations pour de rares visites et pour un enterrement d\u00e9cent.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9funte \u00e9tait une ancienne ministre de la sant\u00e9 tomb\u00e9e en disgr\u00e2ce. Sa fille est une astrophysicienne renomm\u00e9 pass\u00e9e \u00e0 l\u2019ouest et qui r\u00eave d\u2019aller faire des observations au Mont-Palomar. Les autres personnages des chapitres roumains sont des domestiques souvent soup\u00e7onn\u00e9s d\u2019espionner le couple pour renseigner la police politique. Corde a peur de sortir, pressentant des ennuis, et il passe ses journ\u00e9es au domicile de la d\u00e9funte et se rem\u00e9morant les derniers \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus \u00e0 Chicago, sa ville natale et la ville qui abrite le couple. La seule chose qui le distrait \u00e0 Bucarest sont les visites d\u2019un ami de jeunesse devenu un journaliste politique en vue qui profitait d\u2019une tourn\u00e9e dans les pays de l\u2019Est pour s\u2019entretenir avec lui et se rem\u00e9morer le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il y a Chicago, la ville monstre que les plaisirs d\u00e9brid\u00e9s ont transform\u00e9 en enfer moderne. Corde, en plus d\u2019\u00eatre un brillant universitaire, \u00e9crit des articles pour le <em>Chicago Tribune<\/em> (<em>Chicago Herald <\/em>dans le livre). Des pamphlets qui critiquent la ville et ses pouvoirs publics, ses institutions, l\u2019\u00e9tat de ses prisons et de ses h\u00f4pitaux. Il parle dans ses articles d\u2019un gardien de prison qui t\u00e9moigne des horreurs de l\u2019univers carc\u00e9ral, de m\u00eame qu\u2019il relaye la parole d\u2019un Noir ex-toxicomane criminel qui a ouvert un centre de d\u00e9sintoxication. De plus, il est m\u00eal\u00e9 \u00e0 un proc\u00e8s qui a vu l\u2019un de ses \u00e9tudiants d\u00e9fenestr\u00e9 par un couple de noirs&nbsp;; un proc\u00e8s o\u00f9 son neveu fait tout ce qu\u2019il peut pour trouver des circonstances att\u00e9nuantes au couple et peser sur son jugement.<\/p>\n\n\n\n<p>On le voit, on a plusieurs r\u00e9cits dans cette histoire dense et touffue, mais l\u2019essentiel n\u2019est pas l\u00e0. L\u2019essentiel est dans l\u2019opposition des deux mondes, l\u2019enfer urbain de Chicago et la grisaille sinistre de Bucarest. Deux mondes entre lesquels Bellow se refuse \u00e0 choisir, et de longues digressions philosophique dignes parfois d\u2019un Musil (m\u00e2tin\u00e9 de Jung et de Nietzsche) nous incitent \u00e0 penser qu\u2019il voit partout un m\u00eame nihilisme, l\u2019am\u00e9ricain \u00e9tant pervers et d\u00e9cadent quand le roumain est autoritaire et liberticide&nbsp;; avec une activit\u00e9 constante des deux c\u00f4t\u00e9s pour cacher la d\u00e9solation.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a aussi cet article qu\u2019il veut \u00e9crire d\u2019apr\u00e8s les travaux d\u2019un scientifique dont la th\u00e9orie est que le plomb a ruin\u00e9 l\u2019empire romain et que si les individus contemporains se comportent d\u2019une fa\u00e7on aussi stupide et vile ce serait \u00e0 cause de cet empoisonnement au plomb dommageable \u00e0 leur entendement.<\/p>\n\n\n\n<p>Un roman qui, sous des dehors ironiques et dr\u00f4les, est d\u2019une insondable profondeur et une r\u00e9flexion de moraliste sur le monde, l\u2019humanit\u00e9, la politique, le savoir, le pouvoir, les relations humaines. On a l\u00e0 un roman philosophique d\u2019un pessimisme terrible.<\/p>\n\n\n\n<p>Bellow avait re\u00e7u le prix Nobel en 1976 et on le dit proche d\u2019un Philip Roth. C\u2019est \u00e0 mon humble avis le sous-estimer. Il n\u2019est pas de cette trempe des Styron ou Irving qui faisaient les choux gras des rubriques litt\u00e9raires des hebdomadaires fran\u00e7ais des ann\u00e9es 1980. Il est plus que cela. Un grand ami de Delmore Schwartz et une sorte de Norman Mailer qui aurait d\u00e9laiss\u00e9 la rage pour l\u2019ironie.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hiver du doyen prend des airs de fin du monde, de l\u2019individu \u00e0 l\u2019universel. Bellow est mort \u00e0 90 ans, comme quoi le d\u00e9sespoir conserve. Cool Saul&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9MILE ZOLA &#8211;<\/strong><em><strong> L&nbsp;\u2018ASSOMMOIR<\/strong><\/em><strong> \u2013 Fasquelle \/ Le livre de poche.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait longtemps qu\u2019on n\u2019avait pas parl\u00e9 de Zola et de ses Rougon-Maquart, soit l\u2019histoire \u00ab&nbsp;physiologique&nbsp;\u00bb d\u2019une famille sous le Second-Empire, celui de Napol\u00e9on III, dit Badinguet. Zola, Balzac, Dumas, on tourne toujours autour du m\u00eame pot et on n\u2019en finit pas de leurs \u0153uvres in\u00e9puisables. Et c\u2019est tant mieux&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pauvre Gervaise&nbsp;! Elle se fait plaquer par Lantier d\u00e8s le premier chapitre, le r\u00e9volutionnaire la laissant seule avec leurs deux gosses, \u00c9tienne et Nana. Puis elle rencontre Coupeau et se marie avec lui, au grand dam de son \u00e9ternel soupirant Goujet qui l\u2019aime d\u2019un amour pur et sinc\u00e8re. Elle est enceinte de ses \u0153uvres, une petite fille. Le mariage, et le bapt\u00eame qui suivent, sont une r\u00e9ussite litt\u00e9raire peu commune, deux r\u00e9cits pleins d\u2019une bouffonnerie et d\u2019un-pittoresque tr\u00e8s color\u00e9s. On croirait lire du C\u00e9line et on a cette description naturaliste d\u2019un quartier de Paris dans ces ann\u00e9es 1860, avec ses ouvriers, ses commer\u00e7ants, ses mauvais gar\u00e7ons, ses gisquettes et ses comm\u00e9rages. Gervaise s\u2019est endett\u00e9e pour ouvrir une blanchisserie qui marche du tonnerre, avec des employ\u00e9es au caract\u00e8re bien tremp\u00e9, fleurs du Paris ouvrier de ces temps, petites chipies effront\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>On le voyait venir et le titre est assez \u00e9loquent. Coupeau tombe d\u2019un \u00e9chafaudage en faisant risette \u00e0 sa fille. Il a une jambe cass\u00e9e mais se repa\u00eet dans sa paresse, passant ses journ\u00e9es \u00e0 boire \u00e0 L\u2019Assommoir, le mastroquet o\u00f9 il retrouve Lantier qui s\u2019invite dans le m\u00e9nage devenu m\u00e9nage \u00e0 trois. Il ne retravaillera plus, menant une vie de patachon en buvant force alcools \u00e0 l\u2019amiti\u00e9 retrouv\u00e9e. Virginie, rivale de Gervaise, surveille ce m\u00e9nage \u00e0 trois en esp\u00e9rant que le drame qui couve les recouvre tous, elle qui s\u2019est sentie profond\u00e9ment humili\u00e9e par Gervaise avant d\u2019\u00e9pouser Poisson, le sergent de ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Lantier avance sur des pattes de velours, feignant l\u2019amiti\u00e9 profonde avec Coupeau pour regagner l\u2019amour de sa belle. Coupeau continue \u00e0 picoler de plus belle, en pleurnichant sur la mort de sa m\u00e8re venue vivre un temps dans leur m\u00e9nage. Les fun\u00e9railles de Maman Coupeau sont aussi un morceau d\u2019anthologie et Zola n\u2019a pas son pareil pour traquer la b\u00eatise, la vulgarit\u00e9 et la mesquinerie. Presque au niveau d\u2019un Flaubert, dans un genre diff\u00e9rent. Mais l\u2019argent manque, les clientes d\u00e9sertent et les dettes s\u2019accumulent. On sent bien que tout cela va mal finir.<\/p>\n\n\n\n<p>Gervaise revend sa blanchisserie aux Poisson, Lantier reste dans son trou \u00e0 rat et les \u00e9poux sont expuls\u00e9s et doivent prendre un logement plus petit. Virginie Poisson devient la coqueluche du quartier et Gervaise est m\u00e9pris\u00e9e. Les r\u00f4les sont invers\u00e9s. Le m\u00e9nage \u00e0 trois s\u2019est d\u00e9plac\u00e9 vers Lantier, maintenant chez les Poisson, que Coupeau traite de cocu, lui qui en fut un fameux. Puis c\u2019est la communion de Nana en m\u00eame temps que la cr\u00e9maill\u00e8re de la blanchisserie.<\/p>\n\n\n\n<p>Dernier \u00e9tage avant la mis\u00e8re, dans un taudis o\u00f9 le voisin de palier prend plaisir \u00e0 martyriser sa fille et o\u00f9 un vieux travailleur sans pension &#8211; le p\u00e8re Bru &#8211; mange les quignons de pain que Gervaise lui laisse, comme \u00e0 un chien. Coupeau, lui, grimpe tous les \u00e9chelons de l\u2019alcoolisme&nbsp;: h\u00e9b\u00e9tude, tremblotte, delirium\u2026 Il est intern\u00e9, sevr\u00e9, retourne chez lui pour boire de plus belle, jusqu\u2019\u00e0 ce que sa femme finisse par venir le chercher \u00e0 l\u2019Assommoir et succombe au m\u00eame travers. Ils partagent la d\u00e9ch\u00e9ance, et plus rien d\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Gervaise boit aussi et d\u00e9vale tous les \u00e9chelons, jusqu\u2019\u00e0 faire des m\u00e9nages chez la Virginie qui embrasse Lantier devant elle. L\u2019humiliation est compl\u00e8te et la vengeance assouvie. Mais c\u2019est le personnage de Nana qui prend la lumi\u00e8re, dans la noirceur, et elle sera l\u2019h\u00e9ro\u00efne du prochain roman \u00e9ponyme. Gourgandine, voluptueuse, semi-prostitu\u00e9e, comme d\u2019ailleurs sa m\u00e8re qui, pouss\u00e9e par la mis\u00e8re et la faim, finira par vouloir se vendre. Mais c\u2019est son \u00e9ternel soupirant, Goujet, qui la sauve de la prostitution. C\u2019est du Zola, comme on dit. La mis\u00e8re sans fard, le sordide et la chienne de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9pilogue, Coupeau se meurt \u00e0 Sainte-Anne, fou \u00e0 lier, Gervaise occupe l\u2019escalier du p\u00e8re Bru et meurt d\u2019inanition et Lantier a quitt\u00e9 Virginie, ruin\u00e9e \u00e0 son tour, pour une autre commer\u00e7ante, en coucou faisant son nid chez les autres. On appr\u00e9cie chez Zola, outre ces sc\u00e8nes truculentes de bouffonnerie, la description minutieuse qu\u2019il fait des m\u00e9tiers, la restitution de la langue vertes et cette description du Paris Hausmanien o\u00f9 d\u00e9j\u00e0 les pauvres vivent leurs derniers jours en attendant les riches. Le grand remplacement, d\u00e9j\u00e0, mais \u00e0 l\u2019envers. Un visionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>LOUIS GUILLOUX \u2013 <em>LE SANG NOIR<\/em> \u2013 Folio \/ Gallimard<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Louis Guilloux a souvent \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00e9crivain populaire, voire prol\u00e9tarien, comme on disait \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Il a \u00e9t\u00e9, avec Malraux, Gide, Breton et les surr\u00e9alistes, de ces \u00e9crivains anti-fascistes rassembl\u00e9s apr\u00e8s les \u00e9meutes du 6 f\u00e9vrier 34 et qui ne sont pas pour rien dans l\u2019av\u00e8nement du Front Populaire. Mais on aurait tort de ne voir chez Guilloux le Breton (de Saint-Brieuc) qu\u2019un animal politique, il est sans conteste un grand \u00e9crivain et son <em>Sang noir<\/em> est consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des grands romans des ann\u00e9es 1930, voire du vingti\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>De quoi est-il question&nbsp;? Une ville de 20000 habitants nous dit-on, qui pourrait ressembler \u00e0 Saint-Brieuc, en 1917, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019une guerre qui n\u2019en finit pas. On suit quelques personnages ayant tous des fonctions dans le lyc\u00e9e de la ville, notamment Cripure (le surnom vient de la <em>Critique de la raison pure<\/em> transform\u00e9 en Cripure de la raison tique), professeur de philosophie un peu loufoque, auteur de quelques ouvrages vite \u00e9puis\u00e9s. Il y a aussi Nabucet, le plus riche de la ville, un notable mondain et autoritaire ami des ganaches qui m\u00e8ne son petit monde \u00e0 la baguette. Cripure le hait.<\/p>\n\n\n\n<p>Et beaucoup d\u2019autres personnages tous aussi pittoresques les uns que les autres. On les suit dans l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9touffante d\u2019une ville moyenne de province, avec ses coteries et ses comm\u00e9rages. Beaucoup de jeunes gens sont partis \u00e0 la guerre et n\u2019en sont pas revenus, parfois fusill\u00e9s pour l\u2019exemple car c\u2019est le temps des mutineries et des crosses en l\u2019air. Marchandeau, le proviseur du lyc\u00e9e, passe du patriotisme \u00e0 la D\u00e9roul\u00e8de \u00e0 une d\u00e9pression profonde en apprenant la mort de son fils.<\/p>\n\n\n\n<p>Cripure vit avec Ma\u00efa, une ancienne prostitu\u00e9e illettr\u00e9e et gaillarde, Am\u00e9d\u00e9e dont on ne sait s\u2019il est son fils ou son neveu, et leurs 4 chiens. Madame a un amant et elle s\u2019occupe de Cripure avec la d\u00e9votion d\u2019une m\u00e8re, le prenant totalement en charge. Lui est obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019image du cloporte que lui renvoie son miroir. Il est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 la suite du suicide &#8211; noy\u00e9 en mer apr\u00e8s un d\u00e9pit amoureux \u2013 du philosophe sur lequel il avait \u00e9crit un livre&nbsp;; mais surtout par le deuil d\u2019un amour fou qu\u2019il vivait avec Toinette, laquelle lui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 un officier allemand. Cripure se hait autant qu\u2019il hait Nabucet, lequel repr\u00e9sente tout ce qu\u2019il d\u00e9teste. Il se meurt d\u2019ennui dans cette ville o\u00f9 des tas d\u2019intrigues d\u00e9risoires se nouent, racont\u00e9es par des personnages hauts en couleur qu\u2019on suit chapitre apr\u00e8s chapitre. Il tra\u00eene sa carcasse en ville comme un Diog\u00e8ne silencieux et n\u2019a gu\u00e8re d\u2019int\u00e9r\u00eat pour ses contemporains, cloportes sortis d\u2019un endroit sombre et courant vers la mort. Lui s\u2019abandonne \u00e0 son d\u00e9sespoir et \u00e0 sa solitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelqu\u2019un du lyc\u00e9e a d\u00e9viss\u00e9 les ailettes de sa bicyclette, une c\u00e9r\u00e9monie r\u00e9unit toutes les personnalit\u00e9s de la ville en l\u2019honneur de Madame Faurel, dont les \u0153uvres charitables en direction du front sont salu\u00e9es et Nabucet provoque Cripure en duel apr\u00e8s qu\u2019il l\u2019e\u00fbt gifl\u00e9. Voil\u00e0 en gros toutes les intrigues d\u2019un long roman o\u00f9 on se doute bien que l\u00e0 n\u2019est pas l\u2019essentiel. On suit aussi les malheurs d\u2019une aristocrate nomm\u00e9e De Villeplane et de son amant Kaminsky dans leur ch\u00e2teau o\u00f9 loge un jeune appel\u00e9 \u00e0 partir \u00e0 la guerre. C\u2019est bien l\u00e0 que se joue l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019un r\u00e9cit qui \u00e9voque pudiquement les horreurs de la guerre en les mettant en tension avec les frivolit\u00e9s de la vie quotidienne \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Le plus terrible est que chacun se regorge de patriotisme avant que la mort d\u2019un des leurs ne vienne leur rappeler leur inconscience, leur incons\u00e9quence.<\/p>\n\n\n\n<p>Au final, Cripure finira par se suicider d\u2019un coup de revolver, mais d\u2019autres penseront qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 en duel. C\u2019est aussi le talent de Guilloux de laisser vivre ses personnages et de ne pas se poser comme un Dieu qui les observerait en surplomb. Ma\u00efa est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e et \u00e9conduit son amant &#8211; le triste Bourcier &#8211; et la vie continue. Toute la ville pleure maintenant le philosophe fantasque et misanthrope qui s\u2019est tu\u00e9 apr\u00e8s que ses chiens eussent d\u00e9vor\u00e9 ses manuscrits.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Ce livre tendu et d\u00e9chirant qui m\u00eale \u00e0 des fantoches mis\u00e9rables des cr\u00e9atures d\u2019exil et de d\u00e9faite, se situe au-del\u00e0 du d\u00e9sespoir et de l\u2019espoir&nbsp;\u00bb<\/em> (Camus). Pas mieux. On pense aussi \u00e0 <em>La naus\u00e9e<\/em> de Sartre, mais avec un humour et une verve que Guilloux a en propre. Quand on pense qu\u2019on aurait pu mourir sans avoir lu un tel roman&nbsp;. Plus qu\u2019une faute, un crime contre la litt\u00e9rature. On en lira d\u2019autres&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>27 f\u00e9vrier 2024<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;inconnue au livre, au bord de la Seine. Photo Jacques Vincent (pas besoin de son aimable autorisation, c&rsquo;est un ami). JER\u00d4ME FERRARI \u2013 LE SERMENT SUR LA CHUTE DE ROME \u2013 Actes Sud. Un roman sorti chez Actes Sud en 2012 et qui a d\u00e9croch\u00e9 le Goncourt la m\u00eame ann\u00e9e. Cela valait-il un Goncourt&nbsp;? 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