{"id":3854,"date":"2024-05-29T15:12:36","date_gmt":"2024-05-29T13:12:36","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3854"},"modified":"2024-05-29T15:12:37","modified_gmt":"2024-05-29T13:12:37","slug":"notes-de-lecture-60","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3854","title":{"rendered":"NOTES DE LECTURE 60"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-1024x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3856\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-300x300.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-150x150.jpg 150w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-768x768.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-1536x1536.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-1600x1600.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-1200x1200.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-900x900.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-600x600.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386-30x30.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration386.jpg 1824w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Nathalie, charmante jeune femme captur\u00e9e par  notre chasseur de liseuses, Jacques Vincent.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>NORMAN MAILER \u2013 <em>LES NUS ET LES MORTS <\/em>\u2013 Albin Michel&nbsp;\/ Le livre de poche<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 ici de Norman Mailer, \u00e9crivain prodige new-yorkais, une diva m\u00e9galomane et irritante qui fut le h\u00e9ros turbulent de la nouvelle gauche am\u00e9ricaine, mais un putain d\u2019\u00e9crivain. On en a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 \u00e0 propos d\u2019autres ouvrages, mais celui-ci est son premier. Peut-\u00eatre son meilleur avec le dernier, <em>Le chant du bourreau.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un long r\u00e9cit de guerre (730 pages bien tass\u00e9es) sur une patrouille de bidasses yankees soumis aux ordres stupides et contradictoires de ganaches cyniques et cruelles. En jeu, la conqu\u00eate d\u2019une petite \u00eele (Anopop\u00e9i) au large du Japon.<\/p>\n\n\n\n<p>Andr\u00e9 Maurois, qu\u2019on conna\u00eet plus familier d\u2019un Alexandre Dumas, \u00e9crit dans sa pr\u00e9face&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;voici un livre dur, d\u00e9plaisant, irritant, mais inoubliable&nbsp;\u00bb.<\/em> Il est aussi difficile \u00e0 lire et l\u2019auteur se pla\u00eet \u00e0 d\u00e9crire des paysages de l\u2019\u00eele japonaise o\u00f9 se d\u00e9roule l\u2019action, m\u00eame si ces descriptions sont parfois admirables.<\/p>\n\n\n\n<p>De quoi est-il question&nbsp;? Une patrouille d\u2019une douzaine d\u2019hommes donc, litt\u00e9ralement happ\u00e9s par la jungle, essayant de gagner des positions sur les troupes japonaises invisibles dans la fatigue, la puanteur, la peur et la crasse. <em>12 salopards<\/em>, tel aurait pu \u00eatre le titre, et le g\u00e9nie de Mailer consiste \u00e0 r\u00e9sumer la vie de chacun des protagonistes dans le civil&nbsp;: parents, \u00e9cole, premiers boulots, premi\u00e8res amours, apprentissage de la vie jusqu\u2019\u00e0 leur incorporation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils s\u2019appellent Stanley, Pollack, Rige, Goldstein, Croft, Martinez, Roth, Red Valsen, Wyman, Hennessey, Wilson, Brown, Minetti\u2026 Tous copains, tous Am\u00e9ricains. Il est toujours question d\u2019une bataille ant\u00e9rieure \u00e0 Motome o\u00f9 plusieurs d\u2019entre eux se sont d\u00e9j\u00e0 illustr\u00e9s, mais on n\u2019en sait pas plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sergent s\u2019appelle Croft, une brute sadique, et les grad\u00e9s ont pour noms Cummings, g\u00e9n\u00e9ral cynique et pervers, Danelson, commandant calculateur et tordu et Hearn, lieutenant humaniste et fraternel qui croit en la d\u00e9mocratie. Il est d\u2019abord l\u2019ordonnance de Cummings quand que celui-ci envoie dans une mission suicide pour s\u2019en d\u00e9barrasser, presque par caprice apr\u00e8s ce qu\u2019il a ressenti comme une humiliation. Les longues conversations entre les deux hommes, oppos\u00e9s en tout, sont des morceaux de bravoure philosophiques et politiques. Celui qui croit en l\u2019homme, celui qui ne croit qu\u2019en lui, \u00e0 sa carri\u00e8re et \u00e0 son avancement.<\/p>\n\n\n\n<p>Les morts, ce sont Hennessey qui meurt d\u2019entr\u00e9e, puis Wilson victime d\u2019un tir ennemi et de dysenterie, Roth, tomb\u00e9 dans un ravin\u2026 Les autres auront laiss\u00e9 beaucoup de leurs espoirs et de leurs r\u00eaves, plong\u00e9s dans une guerre absurde o\u00f9 des strat\u00e8ges auto-proclam\u00e9s les envoient au casse-pipe sans vergogne. Le talent de Mailer est aussi de nous placer dans les t\u00eates de ces gars avec un Goldstein victime de l\u2019antis\u00e9mitisme de ses camarades quand Martinez subit les m\u00eames brimades en tant que tex-mex. C\u2019est en fait un microcosme de l\u2019Am\u00e9rique que Mailer nous pr\u00e9sente, m\u00eame s\u2019il manque les Noirs-am\u00e9ricains absents \u2013 volontairement&nbsp;? &#8211; de ce p\u00e9riple meurtrier.<\/p>\n\n\n\n<p>Mailer a \u00e9t\u00e9 dans le Pacifique, en tant que cuistot, et les lettres envoy\u00e9es du front \u00e0 sa femme ont constitu\u00e9 les rep\u00e8res chronologiques de cette \u00e9quip\u00e9e sous les tropiques. Il \u00e9tait, lui, en Indon\u00e9sie et s\u2019est port\u00e9 volontaire pour le front. Pas un planqu\u00e9, le bougre et, lorsqu\u2019il parlait du Vietnam, ce n\u2019\u00e9tait pas qu\u2019en simple commentateur gauchisant.<\/p>\n\n\n\n<p>On a parl\u00e9 au sujet du roman d\u2019un <em>Guerre et paix<\/em> de la seconde guerre mondiale, et on n\u2019a m\u00eame pas envie d\u2019ajouter \u00ab&nbsp;toutes proportions gard\u00e9es&nbsp;\u00bb tant ce r\u00e9cit d\u00e9go\u00fbte au plus haut point de la guerre pr\u00e9sent\u00e9e ici de fa\u00e7on nue et abjecte&nbsp;; sans le moindre romantisme guerrier et sans la moindre histoire d\u2019amiti\u00e9 virile qui font souvent le succ\u00e8s de tous ces films, de tous ces livres sur le sujet. Rien de tout cela ici&nbsp;: la merde, la boue, la sueur et cette immense fatigue qui recouvre tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Mailer en Tolsto\u00ef am\u00e9ricain&nbsp;? Disons plut\u00f4t en Dosto\u00efevski tant il sonde lui aussi les profondeurs de l\u2019\u00e2me sans complaisance et sans appr\u00eat. Il est, avec Hubert Selby et William Burroughs, l\u2019un des plus grands \u00e9crivains de ces \u00c9tats-Unis de la seconde moiti\u00e9 du 20\u00b0 si\u00e8cle. Rien moins.<\/p>\n\n\n\n<p>Un g\u00e9nie, une vraie star.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JUAN JOS\u00c9 SAER \u2013 <em>L\u2019ENQU\u00caTE<\/em> \u2013 Points \/ Seuil.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On sait peu que l\u2019Argentine a toujours abrit\u00e9 une nombreuse colonie syrienne. Un Carlos Menem pour le pire et, pour le meilleur, l\u2019\u00e9crivain Juan Jos\u00e9 Saer dont il est ici question.<\/p>\n\n\n\n<p>On sait relativement peu de choses de lui et Wikipedia ne nous en dit pas beaucoup plus, \u00e0 part le fait d\u2019\u00eatre Syrien d\u2019origine. Apr\u00e8s quelques romans de jeunesse, il s\u2019est \u00e9tabli en France, \u00e0 Paris, en 1968 et a enseign\u00e9 la litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Rennes, publiant une dizaine de romans traduits, dont celui-ci, qui allaient le rendre c\u00e9l\u00e8bre. C\u00e9l\u00e8bre mais pas trop, pas autant qu\u2019un Cortazar, qu\u2019un Sabato ou un Bioy Caseres, pour citer ses compatriotes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un num\u00e9ro r\u00e9cent de<em> Lib\u00e9ration<\/em>, Philippe Lan\u00e7on chronique la r\u00e9\u00e9dition d\u2019une partie de ses romans et nous en dit plus sur l\u2019auteur et notamment sur ses go\u00fbts \u2013 ou plut\u00f4t ses d\u00e9go\u00fbts \u2013 litt\u00e9raires. Saer d\u00e9teste Sollers, Simenon et Le Cl\u00e9zio. Pourquoi Simenon&nbsp;? En litt\u00e9rature \u00e9trang\u00e8re, il hait Vargas Losa, Salman Rushdie et, on comprend moins, n\u2019attribue aucune qualit\u00e9 \u00e0 Joseph Conrad. Et le jeu de massacre continue de la part de quelqu\u2019un qui, au moins, n\u2019a pas peur de d\u00e9boulonner les statues et de d\u00e9zinguer les mythes.<\/p>\n\n\n\n<p>Un roman \u00e9tonnant, c\u2019est l\u2019\u00e9pith\u00e8te qui nous vient d\u2019embl\u00e9e \u00e0 l\u2019esprit. L\u2019histoire, racont\u00e9e par un d\u00e9nomm\u00e9 Pigeon Garay \u00e0 ses deux amis, Soldi et Tomatis, d\u2019une enqu\u00eate criminelle \u00e0 Paris dans le XI\u00b0 arrondissement men\u00e9e par le commissaire Morvan et son adjoint l\u2019inspecteur Lauret. Un tueur en s\u00e9rie de vieilles dames, il en est \u00e0 27, doubl\u00e9 d\u2019un assassin prudent et m\u00e9ticuleux qui ne laisse aucun indice. Morvan a tout d\u2019un Maigret, jusqu\u2019\u00e0 la caricature, et son adjoint est plus dans l\u2019air du temps, un ancien de la mondaine qui a gard\u00e9 quelques accointances avec des prostitu\u00e9es de luxe et des prox\u00e9n\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n<p>Au beau milieu de l\u2019enqu\u00eate, l\u2019auteur nous emm\u00e8ne en Argentine o\u00f9 les trois comp\u00e8res, revenus de Paris, d\u00eenent \u00e0 la terrasse d\u2019un bistrot apr\u00e8s avoir pris livraison du manuscrit d\u2019un certain Washington, que celui-ci n\u2019a jamais cherch\u00e9 \u00e0 faire publier de son vivant. Ils sont certains qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un chef-d\u2019\u0153uvre et trompent la vigilance de la famille du d\u00e9funt pour s\u2019approprier les feuillets dactylographi\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>On passe du coq \u00e0 l\u2019\u00e2ne mais cela n\u2019a gu\u00e8re d\u2019importance, les pirouettes de l\u2019auteur tenant plus \u00e0 la virtuosit\u00e9 litt\u00e9raire et \u00e0 la fantaisie qu\u2019\u00e0 la maladresse ou \u00e0 l\u2019inexp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p>Quel rapport entre le tueur et le manuscrit&nbsp;? Aucun a priori, si ce n\u2019est que Saer pose la question de la fiction et de la r\u00e9alit\u00e9, qu\u2019il nous fait douter du narrateur, de qui raconte quoi, de la v\u00e9rit\u00e9 ou de l\u2019affabulation. Washington a \u00e9crit un roman sur la guerre de Troie et son personnage principal est un soldat qui n\u2019a rien vu et rien su des enjeux. Morvan se r\u00e9v\u00e9lera l\u2019auteur des crimes, et on imputera sa folie meurtri\u00e8re \u00e0 la mort de son p\u00e8re et \u00e0 la s\u00e9paration d\u2019avec son \u00e9pouse, devenue la ma\u00eetresse de Lauret, son coll\u00e8gue. \u00c0 moins que ce ne soit Lauret lui-m\u00eame qui ait fait le coup. L\u2019auteur ne tranche pas, nous faisant douter de toute fiction et de tout artifice litt\u00e9raire, proche en cela de ses compatriotes, les baroques argentins du r\u00e9alisme magique.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>Il va falloir s\u2019en aller, dit-il, car voici que l\u2019automne arrive pour de bon&nbsp;\u00bb<\/em>. La derni\u00e8re phrase du livre est l\u2019adieu de Pigeon \u00e0 ses compagnons et, le livre referm\u00e9, on se dit qu\u2019on a d\u00e9couvert un auteur original, inqui\u00e9tant et habile. Un grand \u00e9crivain, disons-le, qui m\u00eale Simenon \u00e0 Freud, Hom\u00e8re \u00e0 Bolano, Mallarm\u00e9 \u00e0 Cervant\u00e8s. Saer est mort en 2005 mais avec des individus de ce genre, on ne sait jamais. Peut-\u00eatre a-t-il laiss\u00e9 un manuscrit inachev\u00e9&nbsp;? L\u2019objet d\u2019une nouvelle fiction&nbsp;? Vertigineux&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>LOUIS GUILLOUX \u2013<em> SALIDO suivi de O.K JOE <\/em>\u2013 Folio \/ Gallimard.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On a parl\u00e9 r\u00e9cemment de Louis Guilloux \u00e0 propos de son chef-d\u2019\u0153uvre, <em>Le sang noir<\/em>. On se souvient de cet auteur bien \u00e0 gauche, l\u2019un de ces \u00e9crivains anti-fascistes r\u00e9unis apr\u00e8s les \u00e9meutes de 1934 et responsable \u00e0 l\u2019\u00e9poque du Secours populaire. C\u2019est dire \u00e0 qui l\u2019on a affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout autre chose ici. D\u2019abord une longue nouvelle, <em>Salido,<\/em> souvenirs d\u2019un combattant anti-franquiste r\u00e9fugi\u00e9 en France, et <em>O.K Joe<\/em>, plus cons\u00e9quent, chronique des tribunaux militaires en Bretagne en 1944 o\u00f9 l\u2019auteur a exerc\u00e9 la fonction d\u2019interpr\u00e8te. Il sera le t\u00e9moin des horreurs et des exactions d\u2019une guerre que ce pacifiste de toujours a honni.<\/p>\n\n\n\n<p>Salido est un lieutenant de l\u2019arm\u00e9e r\u00e9publicaine, fier et ombrageux. Il erre de gare en gare, r\u00e9fugi\u00e9 en qu\u00eate de salut apr\u00e8s la d\u00e9faite et la r\u00e9pression franquiste. Le narrateur, qui travaille au Secours rouge, fait en sorte de l\u2019abriter chez des amis avant de lui faire quitter la ville aid\u00e9 d\u2019une vieille dame charg\u00e9e de l\u2019escorter. On suit en m\u00eame temps le travail de fourmi de ces organisations humanitaires pour se porter au secours des r\u00e9fugi\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les choses ne tournent pas comme pr\u00e9vu et la dame en question s\u2019\u00e9prend de lui \u00e0 la faveur de leur s\u00e9jour parisien. Salido repousse ses avances et finit par se faire arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit vaut surtout par le contexte de cette ann\u00e9e 1939, ses bruits de guerre et les conqu\u00eates de l\u2019arm\u00e9e allemande. La nouvelle se termine d\u2019ailleurs sur l\u2019invasion de la Pologne, la messe est dite.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9&nbsp; 1944 \u00e0 Saint-Brieuc. Les troupes allemandes refluent et les Am\u00e9ricains ont d\u00e9barqu\u00e9. La lib\u00e9ration n\u2019est pas loin. En attendant, le narrateur a \u00e9t\u00e9 choisi comme interpr\u00e8te par les Am\u00e9ricains pour juger certains des leurs qui ont commis des meurtres, des viols et autres s\u00e9vices.<\/p>\n\n\n\n<p>Louis, le narrateur, constate que tous ces condamn\u00e9s \u00e0 la pendaison sont des Noirs, alors qu\u2019un blanc est innocent\u00e9 apr\u00e8s avoir tu\u00e9 plusieurs civils d\u2019une rafale de mitraillette. Les Am\u00e9ricains sont venus apporter la libert\u00e9 et soustraire la France au joug nazi, mais ils ne se sont pas d\u00e9barrass\u00e9s du racisme et d\u2019un anticommunisme primaire. Pour eux, la troisi\u00e8me guerre mondiale sera in\u00e9vitable et elle se m\u00e8nera contre les Sovi\u00e9tiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Des r\u00e9cits bien men\u00e9s et tr\u00e8s politiques. Guilloux a parfois les accents d\u2019un Malaparte, en moins sombre, d\u2019autant qu\u2019il passe son temps avec les lib\u00e9rateurs alors que l\u2019Italien \u00e9tait souvent l\u2019invit\u00e9 des dignitaires nazis.<\/p>\n\n\n\n<p>On est loin ici du <em>Sang noir<\/em> et de sa beaut\u00e9 m\u00e9lancolique, mais on retrouve Louis Guilloux, \u00e9crivain communiste, antifasciste, r\u00e9sistant et homme de grande qualit\u00e9.&nbsp; \u00ab&nbsp;Tout est bon dans le Breton&nbsp;\u00bb dit la sagesse populaire. Tout est bon chez Guilloux, en tout cas. Kenavo camarade&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PIER PAOLO PASOLINI \u2013<em>LES RAGAZZI <\/em>\u2013 Buchet \u2013 Chastel \/ Le livre de poche.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si on conna\u00eet le Pasolini cin\u00e9aste, on conna\u00eet moins le po\u00e8te, l\u2019auteur dramatique et l\u2019\u00e9crivain qu\u2019il fut. Un grand \u00e9crivain, aussi \u00e0 l\u2019aise avec la plume qu\u2019avec la cam\u00e9ra. Les<em> Ragazzi <\/em>ou <em>P\u00e9trole <\/em>le prouvent, avec autant de puissance, de force et de sens de la pol\u00e9mique que dans ses films. Il a toujours \u00e9t\u00e9 ce grand impr\u00e9cateur qui d\u00e9testait par-dessus tout la bourgeoisie, les conformistes, les assis.<\/p>\n\n\n\n<p>Des gosses mal pouss\u00e9s, apr\u00e8s-guerre, dans la Rome de la reconstruction. Ils s\u2019appellent Le Fris\u00e9 (le personnage principal), Futfutte, Le Morpion, G\u00e9g\u00e8ne, Le Bigle\u2026 Ils sont la plupart du temps affam\u00e9s et toujours en qu\u00eate d\u2019un peu d\u2019argent. Ils tra\u00eenent, chapardent, volent, se battent, draguent, se prostituent et piquent une t\u00eate sous le soleil dans le Tibre ou l\u2019Eniene.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont avant tout des biffins, des chiffonniers qui revendent de la ferraille trouv\u00e9e sur des chantiers. Ils sont dr\u00f4les aussi, et l\u2019auteur sait les faire parler avec leur gouaille et leur vocabulaire peu ch\u00e2ti\u00e9. Un peu des Pieds Nickel\u00e9s romains, mais en petite taille. Les adultes sont leurs ennemis et ils fuient leurs parents, quand ils en ont.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019un personnage dispara\u00eet, c\u2019est qu\u2019il est en prison ou en maison de correction pour quelques ann\u00e9es, ou qu\u2019il est mort, car cette vie violente n\u2019est pas sans p\u00e9rils. C\u2019est le Pasolini de ses premiers films, <em>Mama Roma, Accatone <\/em>ou<em> La Ricotta<\/em> mettant en sc\u00e8ne le petit peuple romain, les petits truands, les prostitu\u00e9es, les michetons, les ragazzi et les vitollini, ces grands veaux chers \u00e0 Fellini.<\/p>\n\n\n\n<p>On pense au<em> Satyricon<\/em> de P\u00e9trone et \u00e0 ses deux gitons errant dans la Rome antique. Du point de vue du style, s\u2019il y a du C\u00e9line, mais on est bien plus proche d\u2019un Francis Carco, d\u2019un Pierre Mc Orlan ou d\u2019un Eug\u00e8ne Dabit&nbsp;; soit cette litt\u00e9rature dite populaire ou populiste attentive aux proscrits et aux humbles.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est comme une com\u00e9die italienne dont les h\u00e9ros seraient des adolescents s\u2019effor\u00e7ant de rire malgr\u00e9 la pauvret\u00e9 et l\u2019ennui en vivant leurs derniers jours avant une vie adulte qu\u2019ils pressentent d\u2019instinct mis\u00e9rable et d\u00e9cevante.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis il y a Rome et ses faubourgs, une v\u00e9ritable promenade dans la ville \u00e9ternelle \u00e0 laquelle nous convie Pasolini, apr\u00e8s Stendhal. La derni\u00e8re sc\u00e8ne montre la noyade de deux enfants devant le regard attrist\u00e9 des adolescents rest\u00e9s sur la rive. Comme dans la com\u00e9die italienne, le tragique c\u00f4toie la farce.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab<em>Du bidonville au terrain vague, de la rue \u00e0 la prison<\/em>&nbsp;\u00bb nous dit le court texte de pr\u00e9sentation, et c\u2019est plut\u00f4t au n\u00e9o-r\u00e9alisme que ce livre renvoie, dans une Italie exsangue &#8211; Rome ville ouverte, Rome ville offerte &#8211; d\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pasolini, catholique et communiste, finira lynch\u00e9 sur la plage d\u2019Ostie par d\u2019autres ragazzi stipendi\u00e9s par des fascistes. C\u2019est en tout cas ce que r\u00e9v\u00e8lent plusieurs enqu\u00eates. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fin du long Mai 68 italien, au sortir des ann\u00e9es de plomb, et l\u2019artiste avait en lui toutes les contradictions, les r\u00eaves et les hantises de l\u2019Italie moderne. Com\u00e9dien et martyr. Saint Pier et Saint Paolo. Pasolini, un saint la\u00efc.<\/p>\n\n\n\n<p><em>19 mars 2024<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NORMAN MAILER \u2013 LES NUS ET LES MORTS \u2013 Albin Michel&nbsp;\/ Le livre de poche On a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 ici de Norman Mailer, \u00e9crivain prodige new-yorkais, une diva m\u00e9galomane et irritante qui fut le h\u00e9ros turbulent de la nouvelle gauche am\u00e9ricaine, mais un putain d\u2019\u00e9crivain. 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