{"id":3870,"date":"2024-05-29T16:42:13","date_gmt":"2024-05-29T14:42:13","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3870"},"modified":"2024-05-29T16:42:14","modified_gmt":"2024-05-29T14:42:14","slug":"touches-par-la-grace","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3870","title":{"rendered":"TOUCH\u00c9S PAR LA GRACE"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"640\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration389-640x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3872\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration389-640x1024.jpg 640w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration389-188x300.jpg 188w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration389-768x1229.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration389-750x1200.jpg 750w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration389-563x900.jpg 563w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration389-375x600.jpg 375w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration389-19x30.jpg 19w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration389.jpg 850w\" sizes=\"(max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><figcaption>Grace la belle en couverture de son autobiographie, Somebody to love. Photo Warnerbook, Rachel Mc Clain (\u00e7a m&rsquo;\u00e9tonnerait qu&rsquo;on ait l&rsquo;autorisation).<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>On devait \u00e9crire un livre sur Grace Slick, ex chanteuse du Jefferson Airplane, d\u2019o\u00f9 cette longue introduction. \u00c0 la place, ce sera Kim Fowley dont nous parlerons la fois prochaine. L\u2019id\u00e9e de d\u00e9part \u00e9tait de les fondre dans un seul et unique livre comme reine et roi de l\u2019outrage, un chapitre pour l\u2019un et un chapitre pour l\u2019autre. \u00c7a n\u2019aura pas fonctionn\u00e9 et la belle Grace attendra.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>14 ans les Gauloises, comme allait chanter l\u2019autre. Je venais de passer mon Certificat d\u2019\u00e9tudes et la guerre des 6 jours faisait rage, sans que je sache exactement de quoi il pouvait bien s\u2019agir. Des Juifs contre une coalition de pays arabes. David contre Goliath.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la une de <em>Nord-\u00c9clair,<\/em> le quotidien favori de mes parents, il y avait cette photographie repr\u00e9sentant des jeunes chevelus nich\u00e9s dans un arbre, au beau milieu d\u2019un parc de San Francisco, nous disait la l\u00e9gende.<\/p>\n\n\n\n<p>Il devait y avoir un festival \u00e0 Monterey, dans le sud de la Californie, avec notamment les Who et les New Animals c\u00f4t\u00e9 anglais. Le reste, les Am\u00e9ricains, on connaissait assez peu mon fr\u00e8re et moi. Otis Redding bien s\u00fbr, \u00e7a nous parlait, et aussi ce jeune Noir qui jouait de la guitare avec les dents. L\u2019image nous renvoyait \u00e0 nos bandes dessin\u00e9es, au cannibalisme et \u00e0 ces missionnaires qui bouillaient dans des marmites avec des indig\u00e8nes dansant autour d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>La Californie nous importait peu et nous en \u00e9tions rest\u00e9s \u00e0 Londres, \u00e0 Liverpool et \u00e0 New York avec des groupes comme le Lovin\u2019 Spoonful ou les Young Rascals. La Californie, c\u2019\u00e9tait encore pour nous le Surf et les Beach Boys. Autant dire un autre monde ensoleill\u00e9 et h\u00e9doniste, loin des murs de brique rouge et des cieux de suie constituant le d\u00e9cor des photographies de nos h\u00e9ros de l\u2019\u00e9poque. Vu de nos quartiers avec ses usines textile et ses cour\u00e9es, l\u2019identification \u00e9tait bien plus facile. Le soleil, c\u2019\u00e9tait pour les vacances sur la c\u00f4te, quand il ne pleuvait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>La photographie renvoyait \u00e0 un court texte en pages int\u00e9rieures o\u00f9 un \u00e9chotier \u00e9voquait l\u2019\u00e9t\u00e9 de l\u2019amour et le mouvement hippie qu\u2019on connaissait par ici par le \u00ab&nbsp;San Francisco&nbsp;\u00bb de Scott Mc Kenzie ou le \u00ab&nbsp;Let\u2019s Go To San Francisco&nbsp;\u00bb des Flower Pot Men, plus un Johnny Hallyday qui s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 rev\u00eatir des tuniques bariol\u00e9es ou des vestes \u00e0 brandebourgs, Ronnie Bird dont les chansons d\u00e9rapaient parfois vers un psych\u00e9d\u00e9lisme sucr\u00e9 et Antoine, le Dylan fran\u00e7ais comme nous le surnommions de fa\u00e7on \u00e0 peine p\u00e9jorative.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 <em>Bouton rouge<\/em>, l\u2019\u00e9mission de Pierre Latt\u00e8s, on avait pu voir un petit film avec le Jefferson Airplane en concert. Un court extrait de leur passage \u00e0 Monterey que l\u2019animateur commentait avec enthousiasme. Il nous parlait d\u2019abondance d\u2019autres groupes de cette nouvelle sc\u00e8ne de San Francisco et on essayait de retenir les noms. Leurs disques \u00e9taient introuvables en tout cas dans la boutique de l\u2019\u00e9lectricien accessoirement disquaire chez qui nous avions pris l\u2019habitude de nous fournir en 45 tours.<\/p>\n\n\n\n<p>Faute de grives, on mangeait des merles. Des groupes vaguement psych\u00e9d\u00e9liques qui pla\u00e7aient des titres dans les hit-parades en France, m\u00eame \u00e0 des rangs tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s. Ainsi avait-on pu conna\u00eetre le Dead Sea Fruit ou 1910 Fruitgum Co, entre autres. Un ersatz, un succ\u00e9dan\u00e9, en attendant mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mieux finit quand m\u00eame par arriver par la gr\u00e2ce d\u2019un copain de mon fr\u00e8re qui trafiquait des disques \u00e0 la r\u00e9cr\u00e9ation. L\u2019album s\u2019appelait <em>After bathing at Baxter\u2019s <\/em>(titre incompr\u00e9hensible pour nous et nos pauvres notions d\u2019Anglais) et la pochette repr\u00e9sentait un avion ant\u00e9diluvien aux couleurs du drapeau \u00e9toil\u00e9 survolant un paysage de cauchemar industriel parsem\u00e9 de d\u00e9chets de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation&nbsp;: bo\u00eetes de conserve, bouteilles cass\u00e9es, poubelles copieusement garnies et slogans publicitaires crach\u00e9s par des n\u00e9ons criards.<\/p>\n\n\n\n<p>Le disque se laissait \u00e9couter, avec de longues suites un peu folk z\u00e9br\u00e9es d\u2019\u00e9clairs \u00e9lectriques. La chanteuse \u00e9tait belle, d\u2019apr\u00e8s les photos qu\u2019on avait pu voir d\u2019elle, seule femme entour\u00e9e d\u2019une palanqu\u00e9e de chevelus affichant des sourires las. Des hippies, nous avait-on dit. Soit des jeunes gens qui rejetaient la soci\u00e9t\u00e9 de consommation et ses institutions, pratiquaient l\u2019amour libre, militaient contre la guerre du Vietnam et se cherchaient d\u2019autres valeurs du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Inde, de ses gourous et de ses Ashram. Peace and love, avions-nous retenu de ce c\u00f4t\u00e9-ci de l\u2019Atlantique, sans trop comprendre d\u2019o\u00f9 venait tout cela et vers o\u00f9 cela pouvait bien aller. Que jeunesse se passe, comme disaient nos professeurs et nos parents, pas sp\u00e9cialement bienveillants \u00e0 leur \u00e9gard.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 de l\u2019amour avait succ\u00e9d\u00e9 l\u2019automne de la haine et on avait pu voir dans un reportage \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision que les drogues dures avaient envahi les rues de San Francisco, charriant avec elles d\u00e9linquance et violence. C\u2019\u00e9tait sur l\u2019air du \u00ab&nbsp;bien fait pour eux&nbsp;\u00bb o\u00f9 des commentateurs ravis constataient avec bonheur qu\u2019on ne r\u00e9volutionnait pas si facilement les lois d\u2019airain du capitalisme, les traditions et les modes de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>En Grande-Bretagne, on avait Cream, les Move, les Yardbirds et quelques groupes qui, sans relayer le cat\u00e9chisme hippie, \u00e9taient proches d\u2019eux par un rock \u00e9lectrique et brumeux o\u00f9 l\u2019effet des hallucinog\u00e8nes se faisait sentir. Un autre espace-temps qui rel\u00e9guait les hits de la Pop music \u00e0 la pr\u00e9histoire. M\u00eame les Beatles et les Stones s\u2019y \u00e9taient mis. San Francisco avait d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 Londres.<\/p>\n\n\n\n<p>Des journaux s\u00e9rieux nous parlaient des influences du Raga indien, de la musique atonale et du Free jazz. On ne connaissait pas tout \u00e7a. Tout juste savait-on que le Jefferson Airplane avait triomph\u00e9 \u00e0 la Roundhouse de Londres avec les Doors, un groupe de Los Angeles dont le chanteur choquait par ses provocations et ses outrages.<\/p>\n\n\n\n<p>On commen\u00e7ait \u00e0 lire les longs reportages d\u2019un Alain Dister \u00e0 San Francisco dans <em>Rock &amp; Folk<\/em> et il nous faisait d\u00e9couvrir un univers qui n\u2019avait rien de commun avec le n\u00f4tre, lyc\u00e9ens d\u00e9couvrant \u00e0 la fois le rock progressif, le gauchisme avec Mai 68 et le sexe avec des revues lestes qu\u2019on s\u2019\u00e9changeait entre les cours. Dister nous parlait de la Mime Troup, des Diggers, du Fillmore, du Grateful Dead, des Merry Pranksters, de Ken Kesey, du LSD et de Timothy Leary. Autant de noms \u00e0 retenir comme autant de s\u00e9sames nous permettant d\u2019ouvrir les portes d\u2019un monde nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les mouches que nous \u00e9tions avaient chang\u00e9 d\u2019\u00e2ne, pour reprendre une m\u00e9taphore rugbystique qui nous avait beaucoup plus. Les hippies appartenaient d\u00e9j\u00e0 au pass\u00e9 et, aux groupes de San Francisco, nous pr\u00e9f\u00e9rions maintenant ceux de Los Angeles ou de Detroit.<\/p>\n\n\n\n<p>En Angleterre, le Blues Boom avait mis au rebut le psych\u00e9d\u00e9lisme et le Hard-rock nous vrillait le cerveau avec des riffs assassins. Du Jefferson Airplane, on s\u2019\u00e9tait d\u00e9tach\u00e9 sauf \u00e0 suivre la chronique mondaine de Laurel Canyon o\u00f9 il se disait que la belle Grace Slick se partageait entre Spencer Dryden, son boy-friend l\u00e9gitime, Paul Kantner, son amant de toujours, et David Crosby, l\u2019ex Oyseau de Crosby, Stills &amp; Nash. Un beau temp\u00e9rament.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec les premi\u00e8res paies de mon fr\u00e8re, j\u2019avais achet\u00e9 un album live dont la couverture \u00e9tait le pendant du <em>Beggar\u2019s Banquet<\/em> des Stones. <em>Bless its pointed little head<\/em>, une photographie de fin d\u2019orgie o\u00f9 on n\u2019avait pas servi que de l\u2019alcool. L\u2019album \u00e9tait bon, sans plus, meilleur en tout cas que ce <em>Blows against the empire <\/em>qui, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, me laissait dubitatif.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait question que de super-groupes et l\u2019Airplane, \u00e0 sa mani\u00e8re, en \u00e9tait devenu un. Ils \u00e9taient parmi les vedettes de Woodstock et le groupe s\u2019\u00e9tait fendu d\u2019une longue suite o\u00f9 on avait du mal \u00e0 distinguer des bribes de \u00ab&nbsp;Won\u2019t You Try&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;Saturday Afternoon&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;Martha&nbsp;\u00bb. Un pot pourri psych\u00e9d\u00e9lique \u00e0 haute teneur liturgique et une performance \u00e0 saluer.<\/p>\n\n\n\n<p>Au tournant des ann\u00e9es 1960 et 1970, le groupe incarnait plus que tout autre la contestation politique aux \u00c9tats-Unis et <em>Volunteers<\/em> le prouvait avec brio. \u00ab&nbsp;Volunteers&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;We Can Be Together&nbsp;\u00bb\u2026 Tout portait \u00e0 la r\u00e9volte contre l\u2019empire, \u00e0 la subversion et \u00e0 la r\u00e9bellion. L\u2019Airplane, apr\u00e8s avoir vol\u00e9 haut dans le ciel, s\u2019\u00e9crasait contre Nixon et son monde, se saisissant des r\u00e9alit\u00e9s politiques et sociales du pays dans le bruit et la fureur \u00e9lectriques.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais on savait que les membres du groupe, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, se la coulaient douce dans les quartiers chics de L.A. Seul un Daniel Vermeille dans <em>Rock &amp; Folk<\/em> entretenait encore la flamme, mais les albums n\u2019avaient plus l\u2019\u00e9tincelle. Il y avait un <em>Worst of<\/em>\u2026 qui aurait pu s\u2019appliquer \u00e0 une compilation de leurs disques de l\u2019\u00e9poque. Mieux valait encore se brancher sur Hot Tuna, groupe parall\u00e8le \u00e0 l\u2019Airplane avant le Jefferson Starship, de sinistre m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Si <em>30 seconds over Winterland <\/em>avait encore du chien, une sorte de dernier tour de piste d\u2019un groupe \u00e0 bout de souffle, le Jefferson Starship allait incarner, c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain, la boursouflure et la grandiloquence d\u2019un rock pr\u00e9tentieux englu\u00e9 dans la pompe qu\u2019allaient dynamiter les Punks.<\/p>\n\n\n\n<p>Restait Grace la grande. Ses frasques et ses exc\u00e8s dont <em>Creem<\/em> ou <em>Rolling Stone<\/em> tenaient encore la chronique. Des pages musicales aux faits divers. Grace ivre, Grace victime d\u2019un malaise dans sa baignoire, Grace scandaleuse\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, derri\u00e8re la l\u00e9gende noire qu\u2019on commen\u00e7ait \u00e0 \u00e9crire se cachait aussi une personne attachante, dr\u00f4le et lucide. C\u2019est cette Grace-l\u00e0 que ce livre essaiera de faire vivre. L\u2019une des femmes les plus brillantes &#8211; avec Janis Joplin, Marianne Faithfull , Patti Smith ou Joni Mitchell &#8211; d\u2019un univers masculin qui a toujours rel\u00e9gu\u00e9 les filles du rock au rang de groupies, de sorci\u00e8res ou de foldingues.<\/p>\n\n\n\n<p>On oubliera facilement ses 85 ans car Grace Slick, par sa beaut\u00e9, sa p\u00e9tulance et son talent, aura contribu\u00e9 comme personne \u00e0 conjuguer le rock au f\u00e9minin et, ne serait-ce que pour cela, Grace lui soit rendue.<\/p>\n\n\n\n<p><em>7 mars 2024<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On devait \u00e9crire un livre sur Grace Slick, ex chanteuse du Jefferson Airplane, d\u2019o\u00f9 cette longue introduction. \u00c0 la place, ce sera Kim Fowley dont nous parlerons la fois prochaine. 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