{"id":3889,"date":"2024-08-10T10:03:50","date_gmt":"2024-08-10T08:03:50","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3889"},"modified":"2024-08-10T10:03:51","modified_gmt":"2024-08-10T08:03:51","slug":"dans-ton-sommeil-9-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3889","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 9"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration391.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3890\" width=\"581\" height=\"492\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration391.jpeg 397w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration391-300x254.jpeg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/illustration391-30x25.jpeg 30w\" sizes=\"(max-width: 581px) 100vw, 581px\" \/><figcaption><br>Une toile de Daniel Grardel o\u00f9 je suis portraitur\u00e9 en vieux noceur avec Carmet, Blier, Gainsbourg et l&rsquo;ami Louis le Lyonnais. \u00ab\u00a0Tu buvais beaucoup et j&rsquo;avais de la difficult\u00e9 \u00e0 te suivre\u00a0\u00bb.<br><br><br><br><br>La tante Alice avait lou\u00e9 un appartement au Mont-noir, \u00e0 la fronti\u00e8re belge. On y \u00e9tait tous les deux, avec, dans un bungalow \u00e0 c\u00f4t\u00e9, des oncles et tantes et des cousins et cousines. Des vacances familiales et surtout \u00e9conomiques. On faisait le tour de la rue principale, entre Saint-Jans Cappel et Westouter, o\u00f9 habitait soi-disant une \u00e9crivaine c\u00e9l\u00e8bre qu\u2019on avait baptis\u00e9e, avant Coluche, Marguerite Ourse noire.<br>On s\u2019arr\u00eatait au Luna Park, aux machines \u00e0 sous et dans les tavernes flamandes pour ce qui \u00e9tait un pi\u00e8ge \u00e0 touristes transform\u00e9 en champ de foire. Le soir, c\u2019\u00e9tait les dancings et les bo\u00eetes de nuit o\u00f9 toi tu entrais sans probl\u00e8me mais o\u00f9 mes 17 ans m\u2019interdisaient l\u2019acc\u00e8s. Parfois, les vigiles fermaient les yeux sur ton insistance, mais j\u2019\u00e9tais refoul\u00e9 la plupart de temps. Pour ce qu\u2019il s\u2019y passait, j\u2019aurais tout aussi bien fait de rester dehors.<br>Toi tu faisais quelques slows avec des filles sans gr\u00e2ce.Tu buvais des whiskies \u2013 coca qu\u2019on appelait des mazouts, ou des Gin-fizz, en fonction de l\u2019humeur. Autrement, on sifflait des bi\u00e8res de garde dans des caf\u00e9s grands comme des halls de gare. Tu buvais beaucoup et j\u2019avais de la difficult\u00e9 \u00e0 te suivre. Je me rattrapais avec mes cigarettes \u2013 des Celtiques gros module \u2013 que je fumais \u00e0 la cha\u00eene. Ton asthme r\u00e9siduel (tu n\u2019avais plus de crises), te portait sur ce point \u00e0 la mod\u00e9ration.<br>Dans une location \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la n\u00f4tre, il y avait une famille nombreuse, un couple d\u2019ouvriers roubaisiens avec quatre enfants. Les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes, ils avaient sympathis\u00e9 avec nos oncles et tantes et les pr\u00e9sentations en furent facilit\u00e9es. Le jeu en valait la chandelle car nous \u00e9tions tous les deux sensibles aux charmes de leur fille a\u00een\u00e9e, Marie-Agn\u00e8s.<br>Une blonde pulpeuse avec du ciel dans les yeux. Un visage de madone mais un corps sensuel qui nous mettait en \u00e9moi avec ses chemisiers \u00e9chancr\u00e9s, ses mini-shorts et ses collants noirs. Seule faute de go\u00fbt, ces sabots hollandais qui \u00e9taient alors \u00e0 la mode. Elle n\u2019\u00e9tait pas farouche mais ne nous encourageait pas non plus, gentille avec tout le monde et trop occup\u00e9e \u00e0 s\u2019occuper de ses petits fr\u00e8res, une responsabilit\u00e9 que lui avait d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e sa m\u00e8re. Et puis, elle semblait avoir jet\u00e9 son d\u00e9volu sur un gars du coin qui avait remport\u00e9 un succ\u00e8s d\u2019estime avec sa guitare s\u00e8che et son carnet de chansons. On ne pouvait pas lutter.<br>Tu avais d\u00e9cid\u00e9 de passer la main et de me la laisser, arguant qu\u2019elle avait mon \u00e2ge et qu\u2019il avait d\u2019autres touches \u00e0 concr\u00e9tiser avec des filles rencontr\u00e9es dans les night-clubs. On entendait tous les succ\u00e8s de l\u2019\u00e9t\u00e9 diffus\u00e9s dans la rue par des hauts-parleurs, avec un net avantage pour le \u00ab&nbsp;Pour Un Flirt&nbsp;\u00bb de Delpech ou le \u00ab&nbsp;We Shall Dance&nbsp;\u00bb de Demis Roussos. En guise d\u2019antidote, on \u00e9coutait Creedence, Sly &amp; The Family Stone ou T. Rex. Le soir, c\u2019\u00e9tait le <em>Pop Club<\/em> mais avec Claude Villers et Pierre Latt\u00e8s, Jos\u00e9 Artur \u00e9tant en disgr\u00e2ce passag\u00e8re.<br>Elle ne me montrait pas beaucoup d\u2019int\u00e9r\u00eat et j\u2019\u00e9tais juste bon \u00e0 l\u2019accompagner dans ses sorties, en petit copain inoffensif. J\u2019avais juste la satisfaction de me voir consid\u00e9r\u00e9 comme son \u00ab&nbsp;boy-friend&nbsp;\u00bb par des jeunes glandeurs qu\u2019elle int\u00e9ressait. Je me sentais plut\u00f4t comme une sorte de caution morale, le r\u00f4le que m\u2019avait confi\u00e9 sa m\u00e8re qui voyait en moi un jeune homme s\u00e9rieux.<br>Apr\u00e8s ces vacances, je trouvais n\u2019importe quel pr\u00e9texte pour lui rendre visite. Il m\u2019arrivait de l\u2019emmener au cin\u00e9ma, le dimanche ou, plus rarement, dans une discoth\u00e8que o\u00f9 je m\u2019effor\u00e7ais de lui servir de cavalier, m\u00eame si pi\u00e8tre danseur. Elle trouvait souvent des partenaires plus adroits. Mais je n\u2019avais pas la c\u00f4te, et mes approches timides comme mes rares tentatives d\u2019aller plus loin en lui prenant la main ou en l\u2019embrassant ailleurs que sur les joues se r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent vaines. C\u2019en \u00e9tait humiliant et je gardais la mortifiante impression qu\u2019elle pourrait tomber amoureuse de n\u2019importe qui sauf de moi. C\u2019\u00e9tait ainsi, m\u00eame si j\u2019avais lu dans un horoscope de <em>Elle<\/em> que les filles a\u00een\u00e9es s\u2019entendaient \u00e0 merveille avec les fils cadets des familles. J\u2019\u00e9tais le vivant exemple du peu de pertinence de ces affirmations fantaisistes. Cette petite trag\u00e9die suburbaine de l\u2019amour non partag\u00e9 me prenait trop de temps et trop d\u2019\u00e9nergie. J\u2019\u00e9tais maintenant en classe terminale et je devais passer mon baccalaur\u00e9at, l\u2019\u00e9preuve reine de toute scolarit\u00e9.<br>Tes amours n\u2019\u00e9taient gu\u00e8re plus triomphales. Ton \u00c9velyne n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une relation de travail et, comme pour t\u2019en consoler, tu passais de plus en plus de temps au bistrot. \u00c9tait-ce, comme le subodorait notre p\u00e8re, par atavisme familial&nbsp;? Tu buvais plus que de raison et tu t\u2019\u00e9tais m\u00eame laiss\u00e9 embringuer pour un week-end \u00e0 l\u2019Oktoberfest de Munich. Dans le m\u00eame temps, tes actions baissaient \u00e0 la banque o\u00f9 il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 question de compression de personnel. Tu n\u2019avais pas le profil requis du jeune cadre ambitieux, d\u00e9j\u00e0 trop habitu\u00e9 \u00e0 tes routines et \u00e0 ton confort. On te reprochait de g\u00e9rer des portefeuilles de clients en p\u00e8re de famille, sans la moindre prise de risque, et certains de tes coll\u00e8gues \u00e9taient plus audacieux, au grand b\u00e9n\u00e9fice de leurs prot\u00e9g\u00e9s comme de leurs propres carri\u00e8res, sans jamais craindre les retournements de conjoncture qui n\u2019allaient pas manquer d\u2019arriver. Mais, pour l\u2019heure, c\u2019\u00e9tait encore la queue de com\u00e8te des 30 Glorieuses, avec des profits confortables et le quasi plein emploi, m\u00eame si \u00e7a commen\u00e7ait \u00e0 licencier dans le textile, comme le chantait L\u00e9o Ferr\u00e9 dans \u00ab&nbsp;Le Conditionnel de Vari\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb. Pas de mouron, on aurait le temps de voir.<br>Je passais mon bac avec une chanson dans la t\u00eate, \u00ab&nbsp;L\u2019\u00c9lu&nbsp;\u00bb, d\u2019un duo folk nomm\u00e9 Illous et Decuyper. Pour mon certificat, cela avait \u00e9t\u00e9 le \u00ab&nbsp;Groovin\u2019&nbsp;\u00bb des Young Rascals et, au BEPC, le \u00ab&nbsp;Daydream&nbsp;\u00bb des Belges du Wallace Collection. Des chansons porte-bonheur, encore que le bac s\u2019\u00e9tait moins bien pass\u00e9. J\u2019avais oubli\u00e9 ma carte d\u2019identit\u00e9 \u00e0 l\u2019oral de contr\u00f4le et on avait eu la bont\u00e9 de me laisser retourner \u00e0 mon domicile. \u00ab&nbsp;Vous ne ferez jamais rien dans la vie&nbsp;\u00bb, fut la sentence d\u2019une surveillante d\u2019examen s\u00fbrement un peu voyante, excipant de mon \u00e9tourderie pour me pr\u00e9dire l\u2019avenir sans tarot et sans marc de caf\u00e9, directement dans les astres, pensais-je.<br>On ne voyait plus beaucoup notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9, que l\u2019on soup\u00e7onnait absorb\u00e9 par la vie parisienne. Son colocataire et ami, un Nantais proche de l\u2019UDB et fan de folk breton, l\u2019emmenait parfois en week-end dans sa famille, \u00e0 Nantes. Ils allaient voir des matchs \u00e0 Marcel Saupin et poussaient jusqu\u2019\u00e0 La Baule pour un repos bien gagn\u00e9 de cadres surmen\u00e9s.<br>Lorsqu\u2019il venait encore chez nous, c\u2019\u00e9tait pour faire des parties d\u2019\u00e9chec avec un journaliste sportif de<em> La Voix du Nord<\/em>, pr\u00e9sent sur tous les terrains de foot ou les meetings d\u2019athl\u00e9tisme bloc-note en main et toujours pr\u00eat \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner son article, son \u00ab&nbsp;\u0153uf du jour&nbsp;\u00bb, aurait dit Blondin. Je n\u2019aimais pas ce type, raciste et anti-pauvre, toujours \u00e0 d\u00e9blat\u00e9rer sur la gauche et les anars en Rolls Royce \u00e0 la L\u00e9o Ferr\u00e9. Il avait des pr\u00e9tentions litt\u00e9raires et se revendiquait des Hussards, ces jeunes turcs devenus vieux aussi farouchement anti-gaullistes qu\u2019anti-communistes, mais pro- Alg\u00e9rie fran\u00e7aise et pleins d\u2019excuses pour les ordures de la LVF ou Jeune Nation. Ils vouaient aux g\u00e9monies aussi bien Sartre que Camus, Malraux ou Mauriac mais bavaient d\u2019admiration devant tous les \u00e9crivains collabos. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion de le voir en action, au Stade Charletty o\u00f9 il allait \u00e0 une vitesse folle d\u2019une course de vitesse \u00e0 un lancer de marteau, d\u2019un relais \u00e0 un concours de saut, soucieux ce ne pas en perdre une miette et de proposer \u00e0 ses lecteurs un compte rendu fid\u00e8le, si possible truff\u00e9 de calembours et de mots d\u2019auteur \u00e0 la Blondin, mais qui tiraient plus vers l\u2019Almanach Vermot.<br>Tu \u00e9tais retourn\u00e9 \u00e0 Munich avec ta bande de copains soiffards, pour les Jeux Olympiques cette fois. Je ne sais pas ce que vous aviez pu voir l\u00e0-bas. Ton pote, ton confident, le pseudo-intellectuel, \u00e9tait comme tomb\u00e9 amoureux de Mark Spitz et vous \u00e9tiez repartis tout de suite apr\u00e8s la prise d\u2019otage sanglante de Septembre Noir. Vous ne compreniez pas comment la politique, sous ses formes les plus violentes, pouvait s\u2019inviter dans une f\u00eate universelle du sport. Vous aviez ramass\u00e9 vos affaires en vitesse dans votre camp de camping \u00e0 une dizaine de kilom\u00e8tres des lieux et \u00e9tiez revenus dare-dare non sans un arr\u00eat improvis\u00e9 dans un Eros-Center, sur la route. Une arnaque o\u00f9 vous n\u2019en aviez m\u00eame pas eu pour votre argent. L\u2019Allemagne vous avez un peu d\u00e9\u00e7us.<br>J\u2019\u00e9tais \u00e0 mon tour pass\u00e9 par les fourches caudines de l\u2019abb\u00e9 Jules \u2013 alias La tortue \u2013 pour chercher du travail. Il m\u2019envoyait frapper aux portes des banques et des capitaines d\u2019industrie, avec ses lettres de recommandation. Devant mon aspect n\u00e9glig\u00e9 et mon manque \u00e9vident de motivation, on me disait invariablement qu\u2019on m\u2019\u00e9crirait. S\u2019ils ne voulaient pas de moi, je n\u2019avais pas envie d\u2019eux et je pr\u00e9f\u00e9rais encore pointer \u00e0 l\u2019A.N.P.E. Parall\u00e8lement, et parce que je sentais bien que le monde de la marchandise ne consentirait pas \u00e0 me faire la moindre place, je passais des concours dans la fonction publique&nbsp;: mairies, poste, SNCF, infirmier\u2026 Les trois versants de la Fonction publique r\u00e9concili\u00e9s. Je voulais \u00eatre infirmier psychiatrique, m\u00eame si on me mettait en garde, vus mes ant\u00e9c\u00e9dents familiaux et une certaine fragilit\u00e9, contre ce qui apparaissait comme un choix scabreux et pour le moins t\u00e9m\u00e9raire. J\u2019avais d\u00e9vor\u00e9 le roman de Ken Kesey traduit une premi\u00e8re fois en fran\u00e7ais sous le titre<em> La machine \u00e0 brouillard<\/em>, et je me voyais bien en meneur de la r\u00e9volte des fous \u00e0 l\u2019exemple de Mac Murphy, le h\u00e9ros du livre et puis il y avait ce jeune chanteur anglais, Kevin Coyne, ancien infirmier psy, qui me fascinait.<br>Un copain de lyc\u00e9e m\u2019emmenait en balade dans sa voiture, et on passait des apr\u00e8s-midis \u00e0 la mer ou \u00e0 la fronti\u00e8re belge. Il se vantait de ses succ\u00e8s avec les filles et n\u2019arr\u00eatait pas de se donner le beau r\u00f4le tout au long d\u2019anecdotes et de r\u00e9cits qui tenaient de la h\u00e2blerie et de la mythomanie. Je le suivais parce qu\u2019il m\u2019amusait, mais je m\u2019effor\u00e7ais de faire la part des choses dans ses exploits don-juanesques. D\u2019autant qu\u2019on le voyait peu une fille \u00e0 son bras et que, s\u2019il en parlait beaucoup, il agissait peu. J\u2019avais fini par penser que c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t un homosexuel refoul\u00e9, car il se comportait avec moi d\u2019une fa\u00e7on plus qu\u2019amicale, recherchant une complicit\u00e9 presque amoureuse.<br>Il venait me chercher le samedi soir et on \u00e9tait cens\u00e9s draguer dans les dancings de la fronti\u00e8re. Lui comme moi en \u00e9taient incapables et on terminait nos soir\u00e9es dans des bars louches o\u00f9 des femmes court-v\u00eatues se faisaient payer des verres. On \u00e9tait \u00e9m\u00e9ch\u00e9s et on risquait souvent des accidents qui finirent par arriver. On avait pouss\u00e9 sa voiture en panne d\u2019essence dans une rue en pente et elle avait percut\u00e9 un mur contre lequel il avait voulu faire rempart de son corps. Il s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 tout ensanglant\u00e9, admis aux urgences apr\u00e8s avoir expliqu\u00e9 \u00e0 la police avoir voulu amortir la collusion. Il avoua avoir bu deux bi\u00e8res, et je masquais mon \u00e9tonnement devant ce mensonge \u00e9hont\u00e9. Le lendemain, j\u2019allais le visiter \u00e0 l\u2019h\u00f4pital avec des chocolats et des livres, des San Antonio, \u00e0 quoi bon lui apporter autre chose&nbsp;? Cela avait \u00e9t\u00e9 notre derni\u00e8re sortie, en forme d\u2019avertissement pour mes mauvaises fr\u00e9quentations.<br>J\u2019attendais mes premi\u00e8res paies pour acheter des brass\u00e9es de disques dont j\u2019avais dress\u00e9 une liste interminable. En attendant, j\u2019avais vu avec toi quelques concerts dans une salle de la banlieue de Lille&nbsp;: Greame Allwright, le Grateful Dead et Hawkwind notamment. Mieux, j\u2019avais profit\u00e9 d\u2019un de mes derniers week-ends de d\u00e9s\u0153uvrement pour aller applaudir les Who \u00e0 la F\u00eate de l\u2019<em>Humanit\u00e9. <\/em>Un concert interrompu par une panne d\u2019\u00e9clairage, mais j\u2019avais vu mes h\u00e9ros et c\u2019\u00e9tait bien l\u00e0 leprincipal<em>.<\/em><br>Mon p\u00e8re se d\u00e9sesp\u00e9rait de me voir ne rien faire, et il avait parl\u00e9 au maire pour un petit boulot, histoire de m\u2019occuper et d\u2019\u00e9viter ces journ\u00e9es d\u2019oisivet\u00e9 mauvaises conseill\u00e8res. Les budgets \u00e9taient serr\u00e9s et, si \u00e7a venait \u00e0 se savoir, il conviendrait de satisfaire \u00e0 d\u2019autres demandes qui ne manqueraient pas d\u2019arriver. C\u2019\u00e9tait non, donc.<br>J\u2019entrais quand m\u00eame \u00e0 l\u2019Inspection du travail, au titre de vacataire, gr\u00e2ce \u00e0 un piston avunculaire. Ce m\u00eame oncle qui, avec son \u00e9pouse, avait h\u00e9berg\u00e9 notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 durant ses p\u00e9riodes d\u2019\u00e9tudes. Le travail ne demandait pas de grandes qualifications et je mettais \u00e0 jour des fiches et des cartons. Alors que le p\u00e8re s\u2019\u00e9tait interdit tout ordre de me faire couper les cheveux pass\u00e9s mes 18 ans, je commen\u00e7ais \u00e0 les perdre et j\u2019usais de diff\u00e9rentes lotions et pommades pour enrayer la chute. A-t-on d\u00e9j\u00e0 vu un cheval chauve&nbsp;? disait une publicit\u00e9. J\u2019\u00e9tais oblig\u00e9 d\u2019en convenir et je ne partais pas sans m\u2019oindre de la cr\u00e8me \u00c9crinal. Moi qui me sentait d\u00e9j\u00e0 peu avantag\u00e9 physiquement, je n\u2019osais pas entrevoir ce que donnerait une compl\u00e8te calvitie, synonyme pour moi de disgr\u00e2ce d\u00e9finitive et irr\u00e9parable.<br>En attendant, j\u2019\u00e9tais de nouveau tomb\u00e9 amoureux d\u2019une secr\u00e9taire, Nicole. Un petit bout de femme p\u00e9tulante et dynamique, une rousse aux yeux verts \u00e0 la Shirley Mac Laine, bref, tout ce que j\u2019aimais. Je venais m\u00eame travailler le samedi matin, sans obligation, pour la voir, elle qui faisait des heures suppl\u00e9mentaires pour joindre les deux bouts. Elle me fit vite comprendre, fine mouche, que mes emballements n\u2019\u00e9taient pas sans la flatter, mais qu\u2019elle avait 10 ans de plus que moi, qu\u2019elle \u00e9tait heureuse en m\u00e9nage et qu\u2019elle avait deux enfants. Autant de raisons pour m\u2019effacer, non sans un pincement au c\u0153ur.<br>L\u2019oncle Albert s\u2019inqui\u00e9tait de mes d\u00e9buts dans le monde du travail. Je le rassurai en l\u2019informant que tout s\u2019\u00e9tait bien pass\u00e9. Je n\u2019allais pas lui avouer que j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 amoureux de l\u2019une de ses coll\u00e8gues. Il me dit qu\u2019on \u00e9tait satisfaits de ma prestation et qu\u2019on ne manquerait pas de faire appel \u00e0 moi en cas de besoin. Mais mon avenir n\u2019\u00e9tait pas dans des stages et des vacations, il me faudrait trouver un emploi stable. Il me parla ensuite de syndicalisme et de luttes sociales. Lui \u00e9tait \u00e0 la CFDT et le syndicalisme \u00e9tait aussi un bon moyen pour appr\u00e9hender le monde du travail et se former. Je me le tenais pour dit.<br>Je venais justement d\u2019adh\u00e9rer au PSU, apr\u00e8s avoir achet\u00e9 mes premiers num\u00e9ros de <em>Politique Hebdo <\/em>et entendu parler des luttes du Joint fran\u00e7ais \u00e0 Saint-Brieuc et de Lip \u00e0 Besan\u00e7on. Par ailleurs, j\u2019avais bien l\u2019intention de me syndiquer. Il avait l\u2019air content de moi.<br>J\u2019avais r\u00e9ussi un concours de contr\u00f4leur \u00e0 la Poste. Un examen pass\u00e9 \u00e0 la Cit\u00e9 administrative avec des centaines de candidats. J\u2019avais brill\u00e9 sur des sujets aussi divers que l\u2019\u00e9conomie du Japon ou la d\u00e9centralisation. Mais je n\u2019aurai le r\u00e9sultat que trois mois plus tard et, en attendant, l\u2019administration des postes recrutait des auxiliaires pour le tri postal, en r\u00e9gion parisienne.<br>Toi, tu t\u2019enlaidissais avec d\u2019\u00e9paisses lunettes qui ne t\u2019allaient pas du tout et des cheveux frisott\u00e9s que tu n\u2019entretenais plus. Ta mise n\u2019\u00e9tait plus aussi soign\u00e9e et ton travail ne t\u2019int\u00e9ressait plus. On aurait dit que \u00c9velyne avait \u00e9t\u00e9 ton moteur, mais c\u2019\u00e9tait bien fini maintenant. Tu partais au travail avec des semelles de plomb et tes meilleurs moments se passaient au bistrot. En fait, tu \u00e9tais plus proche de la porte que de l\u2019augmentation.<br>Tandis qu\u2019on te mena\u00e7ait \u00e0 mots de moins en moins couverts de te s\u00e9parer de toi, j\u2019entrais dans la carri\u00e8re un 23 novembre 1972, dans le centre de tri de Paris VIII, rue de Miromesnil. Ce jour-l\u00e0, j\u2019apprenais la mort de Raymond Souplex, le chansonnier qui avait tant fait rire mes parents, et le MC5, le gang \u00e9lectrique de Detroit, se produisait au Bataclan. J\u2019avais pass\u00e9 la nuit la veille dans le train pour ne surtout pas arriver avec le moindre retard. Une id\u00e9e de mon p\u00e8re qui s\u2019improvisait en organisateur pointilleux de ma vie professionnelle, comme il avait longtemps r\u00e9gi ma vie tout court.<br>J\u2019arrivais \u00e0 5 heures pr\u00e9cises gare du Nord avec la chanson de Dutronc dans la t\u00eate. J\u2019avais pass\u00e9 la journ\u00e9e de recrutement endormi en attendant de pouvoir aller me coucher dans un foyer \u00e0 Boulogne-Billancourt. Des d\u00e9buts h\u00e9sitants.<br>Laisser un commentaire<br>Votre adresse de messagerie ne sera pas publi\u00e9e.<br>Commentaire<br><br>Nom<br><br>Adresse de messagerie<br><br>Site web<br><br><br><br><br><br><a href=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3828\"><br><\/a><br><\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3889"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3889"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3889\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3929,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3889\/revisions\/3929"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3889"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3889"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3889"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}