{"id":3898,"date":"2024-06-26T15:27:57","date_gmt":"2024-06-26T13:27:57","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3898"},"modified":"2024-08-10T10:08:46","modified_gmt":"2024-08-10T08:08:46","slug":"dans-ton-sommeil-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3898","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 10."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/illustration393.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3900\" width=\"697\" height=\"804\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/illustration393.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/illustration393-260x300.jpg 260w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/illustration393-519x600.jpg 519w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/illustration393-26x30.jpg 26w\" sizes=\"(max-width: 697px) 100vw, 697px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em>on \u00e9tait entr\u00e9s dans un bar tapiss\u00e9 de rose o\u00f9 trois h\u00f4tesses nous avaient litt\u00e9ralement saut\u00e9 dessus.<\/em> daniel grardel et ses phantasmes (qui peuvent \u00eatre aussi les miens).<\/p>\n\n\n\n<p>Ton romantisme et tes pudeurs ne te permettaient pas d\u2019appr\u00e9cier les <em>Charlie Hebdo<\/em> et <em>Hara Kiri <\/em>que j\u2019achetais r\u00e9guli\u00e8rement depuis ma sortie du lyc\u00e9e. Les deux publications \u00e9taient interdites dans l\u2019\u00e9cole de cur\u00e9 que nous avions fr\u00e9quent\u00e9 et il pouvait en cuire \u00e0 celui qui aurait contrevenu \u00e0 la r\u00e8gle. Tu parlais de vulgarit\u00e9 et d\u2019humour potache. Je ne comprenais pas tes r\u00e9ticences et je les mettais sur le compte de tes d\u00e9boires sentimentaux et professionnels ce qui tenait pour moi d\u2019un manque d\u2019humour et, pire, d\u2019un penchant pour l\u2019ordre et la morale te classant plut\u00f4t \u00e0 droite.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les nombreux journaux que j\u2019achetais, il y avait aussi <em>Actuel,<\/em> qui organisait un concert de Kraftwerk pr\u00e8s de mon foyer \u00e0 Boulogne-Billancourt. J\u2019y \u00e9tais all\u00e9 ventre \u00e0 terre quand tu m\u2019avouais appr\u00e9cier de moins en moins une musique devenue trop sophistiqu\u00e9e et onirique pour toi. Tu pr\u00e9f\u00e9rais encore les chanteurs fran\u00e7ais \u00e0 texte ou carr\u00e9ment les airs de vari\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait le temps du rock d\u00e9cadent et seul un Bowie ou un Elton John trouvaient gr\u00e2ce \u00e0 tes yeux, gr\u00e2ce \u00e0 leur sens de la m\u00e9lodie qui avait toujours \u00e9t\u00e9 une condition n\u00e9cessaire \u00e0 tes admirations. Cependant, tu n\u2019appr\u00e9ciais pas leur maquillage, leur strass, leurs paillettes et tous ces travestissements ou ces attitudes androgynes.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019aimais pas non plus les gauchistes et leur phras\u00e9ologie, pour toi des petits bourgeois planqu\u00e9s dans leurs universit\u00e9s alors que tu avais \u00e9t\u00e9 projet\u00e9 t\u00f4t dans le monde du travail, connaissant beaucoup mieux qu\u2019eux les r\u00e9alit\u00e9s sociales. Tu \u00e9tais en \u00e2ge de voter et je t\u2019incitais \u00e0 le faire, ne serait-ce que pour balayer toute cette clique pompidolienne, mais tu m\u2019avais dit que tu ne le ferais pas. Autant tu avais \u00e9t\u00e9 jusque-l\u00e0 tol\u00e9rant et ouvert que tu me semblais maintenant amer, voire aigri.<\/p>\n\n\n\n<p>On discutait souvent le soir, sur le banc au fond du jardin, et on jetait nos m\u00e9gots de cigarettes derri\u00e8re le mur. La maison donnait sur une salle de sport o\u00f9 s\u2019entra\u00eenaient des boxeurs, et on s\u2019amusait \u00e0 imaginer les rois du ring se faire engueuler par leur manager pour tabagisme. On fumait tous les deux comme des chemin\u00e9es et mes engagements politiques et syndicaux t\u2019indiff\u00e9raient, de m\u00eame que mes d\u00e9couvertes artistiques ou culturelles. Tu ruminais tes d\u00e9ceptions sentimentales et seul le football t\u2019int\u00e9ressait encore&nbsp;; tu allais parfois au stade avec tes coll\u00e8gues. Tu honorais encore les rendez-vous dominicaux pour tes derni\u00e8res sorties avec ton \u00e9quipe o\u00f9 notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 daignait encore parfois s\u2019aligner, en fonction de ses engagements dans les rangs corpo de Bouygues ou dans un club improbable des supporters du F.C Nantes. Fort comme un cheval, il pouvait facilement jouer deux jours de suite le week-end. Avec ses trois poumons, il jouait au milieu de terrain, \u00e0 droite, avec son pote journaliste \u00e0 gauche et un grand \u00e9chalas \u00e0 l\u2019allure de girafe au milieu. Le journaliste sportif, mauvais comme une teigne, rendait les coups sans la moindre discr\u00e9tion, ce qui occasionnait parfois son expulsion sous les hu\u00e9es des quelques supporters de l\u2019\u00e9quipe adverse.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais devenu \u00ab&nbsp;le parisien&nbsp;\u00bb et je passais mes apr\u00e8s-midi au tri, la gueule au casier, \u00e0 \u00e9couter les chansons et les conversations de mes compagnons de labeur. J\u2019\u00e9vitais de prendre part aux discussions car on m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 fait remarquer que ma vitesse d\u2019ex\u00e9cution laissait \u00e0 d\u00e9sirer. La plupart introduisait leurs lettres dans les cases sans aucune h\u00e9sitation, comme de vraies machines \u00e0 trier, et je me disais que l\u2019intelligence constituait m\u00eame un handicap pour ce genre de t\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019amusais \u00e0 relever les d\u00e9nominations g\u00e9ographiques scotch\u00e9es sur les grands casiers, avec des noms d\u2019anciennes provinces oubli\u00e9es comme le Bourbonnais ou la Guyenne. Ah&nbsp;! le Bourbonnais de mon cher Ren\u00e9 Fallet, \u00e9crivain cycliste alcoolique que je v\u00e9n\u00e9rais.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme il allait titrer l\u2019un de ses romans, le beaujolais nouveau \u00e9tait arriv\u00e9 et on s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9s \u00e0 trois dans un bar de Pigalle, par une froide soir\u00e9e de novembre. On passait notre temps au centre de tri ou dans le m\u00e9tro, et c\u2019\u00e9tait l\u2019une de nos premi\u00e8res sorties \u00e0 l\u2019air libre. Je m\u2019\u00e9tais fait prier mais les avais suivi devant leur insistance. Je n\u2019aimais pas ces gars-l\u00e0, deux jeunes beaufs du Pas-De-Calais qui d\u00e9testaient ceux qu\u2019ils appelaient encore des hippies, et j\u2019\u00e9tais l\u2019un d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Paris, pour eux, c\u2019\u00e9tait la Tour Eiffel, l\u2019Arc de Triomphe et les petites femmes de Pigalle. Apr\u00e8s nous \u00eatre rinc\u00e9s l\u2019\u0153il autour de la Place Blanche, on \u00e9tait entr\u00e9s dans un bar tapiss\u00e9 de rose o\u00f9 trois h\u00f4tesses nous avaient litt\u00e9ralement saut\u00e9 dessus. Pour ma part, c\u2019\u00e9tait une maghr\u00e9bine \u00e0 gros seins avec des faux-airs de Rika Zara\u00ef qui se pressait contre moi en m\u2019invitant \u00e0 lui caresser des jambes gain\u00e9es de soie. \u00ab&nbsp;Tu ne peux pas savoir ce que c\u2019est bon que de faire l\u2019amour&nbsp;\u00bb, me susurrait-elle \u00e0 l\u2019oreille avec un air faussement enamour\u00e9. J\u2019\u00e9tais beau, j\u2019\u00e9tais doux, j\u2019\u00e9tais gentil\u2026 Je me retrouvais vite dans une chambre d\u2019h\u00f4tel et elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 beaucoup moins accorte, m\u2019incitant \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer le mouvement et me reprochant presque de bander mou. Je quittais la piaule sous les regards moqueurs de clients potentiels amass\u00e9s sur le pas de la porte. Au suivant&nbsp;! Mes compagnons de bord\u00e9e pouvaient vanter leurs exploits sexuels quand je restais discret sur le chapitre, pr\u00eat \u00e0 avouer ma d\u00e9faillance.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais pas pris de plaisir, mais ma blennorragie n\u2019en \u00e9tait pas moins au rendez-vous un peu avant No\u00ebl. Comme un souvenir des folles nuits parisiennes qu\u2019il me faudrait cacher \u00e0 mes parents. Je leur parlais de br\u00fblures et d\u2019une cystite qui n\u00e9cessitait des piq\u00fbres d\u2019antibiotiques et, pas dupes, ils pr\u00e9f\u00e9raient ne pas trop poser de questions. Je montrais mes fesses \u00e0 des bonnes s\u0153urs d\u2019un dispensaire qui savaient bien, elles, que c\u2019\u00e9tait une maladie v\u00e9n\u00e9rienne. J\u2019avais p\u00each\u00e9 et le bon dieu m\u2019avait puni, mais ma repentance et ma culpabilit\u00e9 s\u2019\u00e9taient unies pour me guider vers elles, les s\u0153urs de ne ne savais quel ordre, et il n\u2019y para\u00eetrait plus d\u2019ici quelques jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec toi, j\u2019avais ouvert nos encyclop\u00e9dies Quillet et le Lafrousse m\u00e9dical pour savoir \u00e0 quoi j\u2019avais \u00e9chapp\u00e9. L\u2019article parlait de plaques rouges sur tout le corps, puis de douleurs arthritiques dans un deuxi\u00e8me temps avant paralysie partielle ou totale et, pour finir, psychose. On citait Flaubert, Maupassant et Nietzsche. Notre m\u00e8re avait toujours, pour se venger de lui et du climat de perp\u00e9tuelle oppression qu\u2019il lui faisait subir, que la m\u00e8re de notre p\u00e8re avait eu cette maladie et que c\u2019\u00e9tait de notori\u00e9t\u00e9 publique dans leur quartier de Vauban, \u00e0 Lille. Il mettait ces accusations sur le compte de sa folie et se contentait de hausser les \u00e9paules.<\/p>\n\n\n\n<p>Je devais enfin faire mon stage en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e et je m\u2019\u00e9tais fait un ami, un gars au physique avantageux qui s\u2019\u00e9tait fix\u00e9 pour but de percer dans le monde de la vari\u00e9t\u00e9. Il connaissait bien des animateurs de radio, ceux de <em>RTL<\/em> comme ceux d\u2019<em>Europe 1<\/em>, dont les studios voisins \u00e9taient desservis en courrier par des facteurs du bureau de Paris VIII Miromesnil. Il m\u2019avait cit\u00e9 les noms de Bernard Schu ou de Jacques Morati, m\u2019invitant \u00e0 venir les voir si je le souhaitais. Ils \u00e9taient, disait-il, tous les deux homosexuels mais il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 faire un effort. La c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 valait bien quelques sacrifices. Un d\u00e9nomm\u00e9 Marchais, du Berry, sans aucun lien avec le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du PCF, tenait-il \u00e0 pr\u00e9ciser alors que cela aurait pu au contraire le rendre populaire parmi les postiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Le foyer de Boulogne attendait de nouveaux stagiaires et on m\u2019avait menac\u00e9 de me jeter \u00e0 la rue au bout de trois mois. J\u2019avais trouv\u00e9 une chambre de bonne chez une vieille taupe qui n\u2019arr\u00eatait pas de me houspiller pour des corbeilles pas vid\u00e9es ou des salet\u00e9s dans les coins. C\u2019\u00e9tait aux Batignolles, pr\u00e8s d\u2019un pont de chemin de fer, et je regardais les voies en imaginant la chute d\u2019un corps au moment du passage d\u2019une locomotive. J\u2019avais fait mes adieux \u00e0 un R\u00e9unionnais qui partageait ma chambre et qui n\u2019avait jamais vu la neige. Ne comprenant pas mon \u00e9tonnement, il m\u2019avait demand\u00e9 s\u2019il m\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 de voir un volcan en \u00e9ruption. J\u2019\u00e9tais bien oblig\u00e9 de lui r\u00e9pondre par la n\u00e9gative.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais pas dormi depuis deux nuits au moment du d\u00e9part pour le stage, dans une petite ville des Yvelines. Alors que les autres montaient dans le car, je quittais l\u2019assembl\u00e9e pour aller m\u2019effondrer dans le cabinet d\u2019un g\u00e9n\u00e9raliste qui me prescrivit trois semaines d\u2019arr\u00eat maladie pour d\u00e9pression nerveuse. J\u2019arrivais \u00e0 la maison dans un \u00e9tat pitoyable, incapable d\u2019affronter la fureur de notre p\u00e8re qui ne comprenait pas comment on pouvait g\u00e2cher sa vie \u00e0 ce point. Notre m\u00e8re \u00e9tait plus compr\u00e9hensive, excipant de ma solitude dans une ville d\u00e9shumanisante o\u00f9 personne ne se connaissait. Je sentais chez elle comme une complicit\u00e9 entre malades, une sorte d\u2019adh\u00e9sion implicite \u00e0 je ne sais quelle confr\u00e9rie des faibles et des opprim\u00e9s, avec la souffrance pour d\u00e9nominateur commun.<\/p>\n\n\n\n<p>1973 fut une tr\u00e8s mauvaise ann\u00e9e. Je passais le plus clair de mon temps au lit \u00e0 \u00e9couter la radio en prenant des anti-d\u00e9presseurs et des tranquillisants. J\u2019avais la lecture comme seule consolation et je d\u00e9vorais des livres de science-fiction. Je n\u2019avais m\u00eame plus le c\u0153ur d\u2019\u00e9couter mes disques, mes centaines d\u2019albums achet\u00e9s avec mes premi\u00e8res paies chez les disquaires des Champs-\u00c9lys\u00e9es. Et ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un d\u00e9but.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi non plus tu n\u2019allais pas fort. C\u2019est en f\u00e9vrier que tu avais re\u00e7u ta lettre de licenciement pour insuffisance professionnelle, et tu ne songeais m\u00eame pas \u00e0 contester la sanction. On n\u2019avait rien \u00e0 te reprocher pr\u00e9cis\u00e9ment, mais il fallait d\u00e9graisser et tu faisais partie de la charrette. Apr\u00e8s quelques mois au ch\u00f4mage, tu avais trouv\u00e9 \u00e0 t\u2019employer dans une PME d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, en qualit\u00e9 de comptable. Tu devais aussi t\u2019occuper des stocks d\u2019outillage et des approvisionnements. En fait, tu \u00e9tais l\u2019homme \u00e0 tout faire, le factotum, et tu n\u2019avais pas pr\u00e9vu d\u2019\u00eatre le ma\u00eetre Jacques d\u2019une entreprise familiale qui p\u00e9riclitait. C\u2019est ce que tu avais d\u00e9duit de tes premi\u00e8res constatations comptables. Je te conseillais de passer des concours dans la fonction publique, et tu t\u2019ex\u00e9cutais sans illusions, peu confiant dans tes capacit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019incapacit\u00e9 de rejoindre mon stage, notre p\u00e8re m\u2019avait trouv\u00e9 un emploi, en attendant la prochaine fourn\u00e9e, au bureau de poste principal de Tourcoing. J\u2019\u00e9tais redevenu auxiliaire au tri, les bo\u00eetes postales le matin d\u00e8s 5 heures et le courrier d\u00e9part \u00e0 partir de 16h30. Je passais mon temps \u00e0 dormir entre deux vacations et je me r\u00e9veillais \u00e0 4 heures avec des pi\u00e8ces de monnaie plac\u00e9es dans une soucoupe sous mon r\u00e9veil-matin, pour \u00e9viter les pannes d\u2019oreiller.<\/p>\n\n\n\n<p>Consid\u00e9rant mon manque de dext\u00e9rit\u00e9 au tri, on m\u2019avait charg\u00e9 du courrier lent et j\u2019avais avec moi un camarade du PSU qui vivait dans une communaut\u00e9 \u00e9cologiste, dans un petit village. Avec lui, je pouvais parler de rock, de litt\u00e9rature, de politique ou de cin\u00e9ma. On parlait beaucoup des LIP et des l\u00e9gislatives o\u00f9 la gauche avait ses chances. Il avait \u00e9t\u00e9 chez les Maos pro-albanais du PCR et tractait dans les usines le samedi matin. On s\u2019\u00e9changeait des disques, des bandes dessin\u00e9es et des livres. J\u2019\u00e9tais admiratif de sa longue chevelure qui lui caressait les reins quand je perdais maintenant mes cheveux par poign\u00e9es, tous les rem\u00e8des s\u2019\u00e9tant r\u00e9v\u00e9l\u00e9s inefficaces.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le boulot, on prolongeait nos discussions au bistrot et on \u00e9tait all\u00e9s voir L\u00e9o Ferr\u00e9 ensemble avant de passer un week-end chez notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 pour la f\u00eate du PSU \u00e0 l\u2019observatoire de Meudon. J\u2019allais au travail en tandem avec un autre postier, auxiliaire lui aussi, qui faisait ce boulot alimentaire en continuant des \u00e9tudes de lettres. Un fan de Jacques Brel qui n\u2019arr\u00eatait pas de se poser des questions philosophiques jusqu\u2019\u00e0 s\u2019en faire un ulc\u00e8re. Il allait devenir un cacique du PCF local.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait le temps des bistrots&nbsp;: le Maxime, le Brazza, le Bailly. J\u2019y passais finalement le plus clair de mon temps, alternant les caf\u00e9s, la limonade et les bi\u00e8res. Les autres jouaient au flipper ou \u00e0 un jeu de tennis sur console qui \u00e9tait l\u2019anc\u00eatre des jeux vid\u00e9os.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis mon pote du PSU fut mut\u00e9 dans une autre localit\u00e9 et je fis la connaissance de Richard, un fils d\u2019immigr\u00e9 polonais qui d\u00e9pensait toute sa paie dans les fringues \u00e0 la mode pour parader dans les dancings. Il me proposait de l\u2019accompagner mais j\u2019\u00e9tais loin d\u2019avoir son physique de th\u00e9\u00e2tre et je faisais tapisserie quand lui collectionnait les succ\u00e8s. Une fois, elles \u00e9taient deux et j\u2019avais h\u00e9rit\u00e9 de la moins belle, sans tirer avantage de la situation. On s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 quelques rendez-vous en ville mais je la jugeais trop superficielle et je n\u2019\u00e9tais pas vraiment son genre. Trop s\u00e9rieux, trop coinc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 amoureux d\u2019une femme \u2013 une blonde platine voluptueuse &#8211; qui travaillait avec nous, Th\u00e9r\u00e8se, mais elle \u00e9tait plus \u00e2g\u00e9e que moi et s\u2019\u00e9tait fianc\u00e9e avec un laideron qui me donnait \u00e0 croire que tous les espoirs \u00e9taient permis. J\u2019allais au travail \u00e0 ces heures matutinales avec plus d\u2019allant et j\u2019\u00e9tais pour elle plein d\u2019attentions et de pr\u00e9venance. Elle avait l\u2019air de m\u2019avoir remarqu\u00e9 et j\u2019imaginais encore une idylle possible, sur un malentendu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019automne, je n\u2019avais plus l\u2019heur de la voir car on m\u2019avait assign\u00e9 au tri des paquets, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres du bureau de poste. J\u2019avais aussi re\u00e7u une convocation pour un nouveau stage \u00e0 Marseille, et un m\u00e9decin complaisant s\u2019\u00e9tait mis en devoir de demander \u00e0 nouveau un sursis eu \u00e9gard \u00e0 mon \u00e9tat de sant\u00e9 encore pr\u00e9caire. Il me fut r\u00e9pondu que c\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re fois et que le b\u00e9n\u00e9fice du concours me serait retir\u00e9 au prochain refus.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux paquets, c\u2019\u00e9tait ludique. On jouait \u00e0 la fois au football et au basket-ball. Entre deux coups de feu, on suivait le ballet des camions des manutentionnaires qui nous apportaient de quoi nous occuper, et on repartait pour un tour. Aux pauses, on cuisinait un cassoulet, une choucroute ou un couscous, et on mangeait \u00e7a le soir, entre nous. Le chef m\u2019avait plut\u00f4t \u00e0 la bonne, et il me passait mes absences, qu\u2019il couvrait avec des formulaires bidons. Richard \u00e9tait avec moi ainsi qu\u2019un jeune gars ravag\u00e9 de tics, Pascal. Il avait eu du mal \u00e0 s\u2019int\u00e9grer \u00e0 travers les moqueries et les quolibets, mais il avait une discoth\u00e8que ph\u00e9nom\u00e9nale en 45 tours, sp\u00e9cialis\u00e9e dans le College rock et le Rhytm\u2019n\u2019blues. Le pays des 1000 danses. Il m\u2019avait choisi comme confident, et il me racontait sa jeunesse \u00e0 Saint-Paul-sur-Ternoise, dans le fief de ma famille o\u00f9 il \u00e9tait issu d\u2019un couple de m\u00e9tayers alcooliques. Je l\u2019avais m\u00eame invit\u00e9 pour un week-end chez notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qui avait peu appr\u00e9ci\u00e9 sa pr\u00e9sence, me jugeant responsable de ce qu\u2019il tenait pour une faute de go\u00fbt, ou au moins une mauvaise appr\u00e9ciation de la situation. Son appartement n\u2019\u00e9tait pas et ne serait jamais le refuge des paum\u00e9s de mes amis.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le tri des paquets, certains d\u2019entre nous allaient \u00e0 La Chaumine, une maison o\u00f9 des serveuses court-v\u00eatues nous accueillaient sous le regard bienveillant de la m\u00e8re maquerelle. On parlait beaucoup, de choses et d\u2019autres, mais il fallait mettre cher en bouteilles de champagne pour avoir droit \u00e0 leurs faveurs. Je n\u2019avais pas les moyens.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais retrouv\u00e9 un semblant d\u2019\u00e9quilibre et tu allais mieux toi aussi, avec une certaine Marie-Claude qui te faisait l\u2019amiti\u00e9 de passer beaucoup de temps avec toi. L\u2019ann\u00e9e se terminait mieux qu\u2019elle n\u2019avait commenc\u00e9, d\u2019autant que les parents donnaient l\u2019air de bien s\u2019entendre et que le fr\u00e8re a\u00een\u00e9 semblait avoir des attaches plus qu\u2019amicales en Loire-Atlantique.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait fait une derni\u00e8re sortie sur les \u00eeles de Walkeren et ses villages miniatures, une excursion pour laquelle ton amie avait r\u00e9pondu pr\u00e9sente. Notre p\u00e8re n\u2019avait pas arr\u00eat\u00e9 de revendiquer des origines n\u00e9erlandaises, avec un anc\u00eatre professeur de musiques \u00e0 Tiel, non loins de Tilburg. Aussi fantaisiste que notre m\u00e8re qui se rangeait dans la descendance du mar\u00e9chal de Napol\u00e9on Flahaut, son nom de jeune fille.<\/p>\n\n\n\n<p>Une p\u00e9riode plut\u00f4t heureuse interrompue par les 3 jours \u00e0 Cambrai. Trois jours dans le brouillard o\u00f9 je planais tellement qu\u2019on m\u2019avait pr\u00e9vu un bel avenir dans l\u2019aviation. Je perdais mon r\u00e9giment \u00e0 chaque coin de caserne et je foirais involontairement tous mes tests. \u00c0 la visite m\u00e9dicale finale, on m\u2019exemptait pour troubles de la personnalit\u00e9, apr\u00e8s que je leur eus dit que j\u2019\u00e9tais schizophr\u00e8ne. L\u2019arm\u00e9e ne voulait pas de moi et \u00e7a tombait bien, je ne voulais pas d\u2019elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Je faisais la route du retour dans le compartiment d\u2019un jeune gars qui pleurait pour s\u2019\u00eatre fait r\u00e9former alors que j\u2019aurais tout donn\u00e9 pour \u00eatre \u00e0 sa place. Exempt\u00e9 du service actif et r\u00e9serviste, sauf inaptitude \u00e0 tout emploi. Class\u00e9 P4, ou pathologie mentale degr\u00e9 4. Soit d\u00e9bile l\u00e9ger.<\/p>\n\n\n\n<p>Au retour, mon p\u00e8re eut ce commentaire assassin qui voulait qu\u2019il y avait des hommes et qu\u2019il y avait des lopettes. Je crois bien que c\u2019est de ce jour que j\u2019ai vraiment commenc\u00e9 \u00e0 le ha\u00efr comme toi aussi tu le d\u00e9testais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>on \u00e9tait entr\u00e9s dans un bar tapiss\u00e9 de rose o\u00f9 trois h\u00f4tesses nous avaient litt\u00e9ralement saut\u00e9 dessus. daniel grardel et ses phantasmes (qui peuvent \u00eatre aussi les miens). Ton romantisme et tes pudeurs ne te permettaient pas d\u2019appr\u00e9cier les Charlie Hebdo et Hara Kiri que j\u2019achetais r\u00e9guli\u00e8rement depuis ma sortie du lyc\u00e9e. Les deux publications&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3898\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3900,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3898"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3898"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3898\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3930,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3898\/revisions\/3930"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3900"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3898"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3898"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3898"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}