{"id":3931,"date":"2024-08-14T18:22:24","date_gmt":"2024-08-14T16:22:24","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3931"},"modified":"2024-08-14T18:22:25","modified_gmt":"2024-08-14T16:22:25","slug":"dans-ton-sommeil-11","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3931","title":{"rendered":"Dans ton sommeil &#8211; 11"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration400.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3933\" width=\"575\" height=\"688\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration400.jpg 336w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration400-251x300.jpg 251w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration400-25x30.jpg 25w\" sizes=\"(max-width: 575px) 100vw, 575px\" \/><figcaption>couverture de Daniel Grardel pour mon livre sur les Flamin&rsquo; Groovies, les chouchous de l&rsquo;Open Market, avec Kim Fowley.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019avais appris la mort de Pompidou au petit matin et j\u2019avais saut\u00e9 de joie. Il y aurait donc des Pr\u00e9sidentielles et les petits chevaux prenaient place sur la ligne de d\u00e9part. Je n\u2019\u00e9tais pas encore en \u00e2ge de voter mais, ne sachant pour qui opter, tu m\u2019avais fait plaisir en donnant ton suffrage \u00e0 Ren\u00e9 Dumont, et \u00e0 Mitterrand au second tour. Cela n\u2019avait pas suffi mais je t\u2019avais su gr\u00e9 de me consentir une entorse \u00e0 ton apolitisme en acceptant de voter par procuration \u2013 au sens figur\u00e9 &#8211; en ex\u00e9cutant docile de ma volont\u00e9. Je t\u2019avais propos\u00e9 de lire<em> Le programme commun<\/em>, mais tu avais b\u00e2ill\u00e9 au bout de dix pages et je m\u2019\u00e9tais dit que c\u2019\u00e9tait peine perdue. Pourtant, le PSU n\u2019avait pas sign\u00e9 le texte car encore trop productiviste, mais c\u2019\u00e9tait \u00e7a ou 7 ans de Giscard, autant dire 7 ans de malheur. On s\u2019\u00e9tait un peu consol\u00e9s avec la r\u00e9volution des \u0153illets au Portugal, sans savoir vraiment ce qui en sortirait. N\u2019emp\u00eache, c\u2019\u00e9tait un grand plaisir d\u2019assister \u00e0 la chute de Ca\u00e9tano et de toute la clique salazariste. Ah si nos militaires \u00e9taient de la trempe des officiers marxistes du MFA. On disait que, m\u00eame dans leurs chars, ils s\u2019arr\u00eataient aux feux rouges, preuve irr\u00e9futable de la discipline des arm\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9, j\u2019avais fait \u00e0 nouveau la F\u00eate de <em>l\u2019Humanit\u00e9 <\/em>\u00e0 La Courneuve. Une affiche exceptionnelle avec, cette ann\u00e9e-l\u00e0, King Crimson et, sur la grande sc\u00e8ne, apr\u00e8s Leforestier, les Kinks, Leonard Cohen et, pour finir, Mikis Theodorakis qui avait mis en musique Pablo Neruda.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais \u00e9t\u00e9 traumatis\u00e9 par le coup d\u2019\u00e9tat de Pinochet au Chili et par le suicide d\u2019Allende. Sans compter tous les morts du plan Condor dans toutes les dictatures militaires sud-am\u00e9ricaines. Toi,<\/p>\n\n\n\n<p>tu m\u2019avais dit que tu n\u2019y portais aucun int\u00e9r\u00eat, et que la marche du monde t\u2019indiff\u00e9rait. Tu ne lisais pas les journaux alors que je commen\u00e7ais \u00e0 acheter r\u00e9guli\u00e8rement<em> Lib\u00e9ration<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>On allait encore voir des films de Mel Brooks au Central-Cin\u00e9 ou au Vox, mais c\u2019est \u00e0 peine s\u2019ils te voyaient sourire. Tu n\u2019\u00e9tais qu\u2019anxi\u00e9t\u00e9, d\u2019une maigreur inqui\u00e9tante et sans cesse \u00e0 te demander si ta Marie-Claude pensait un peu \u00e0 toi. Pour un peu, tu aurais effeuill\u00e9 toutes les marguerites du monde. C\u2019\u00e9tait ta planche de salut, ton seul souci, ton avenir. Quelle responsabilit\u00e9 avait cette pauvre fille. De quoi te fuir \u00e0 grandes enjamb\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Des copains au boulot \u00e9taient all\u00e9s au Larzac pour un festival o\u00f9 s\u2019\u00e9taient succ\u00e9d\u00e9 sur la sc\u00e8ne tous les leaders de mouvements autonomistes et de r\u00e9sistance du monde entier. Ils me disaient avoir siffl\u00e9 le repr\u00e9sentant de l\u2019IRA, p\u00e9pini\u00e8re de terroristes selon eux. Je marquais mon d\u00e9saccord en leur parlant du Bloody Sunday, du colonialisme anglais et de sa r\u00e9pression f\u00e9roce. Ils \u00e9taient moins politis\u00e9s que je ne pouvais l\u2019\u00eatre et je les laissais \u00e0 leurs galettes d\u2019orge, leur potager, leurs laitues et leur r\u00e9gime macrobiotique. Pour eux, c\u2019\u00e9tait surtout \u00e7a la politique. La bonne vie, la nature, le folk et la bicyclette. Des \u00e9colos dont le mode de vie \u00e9tait aussi triste, dans un genre diff\u00e9rent, que celui des bourgeois qu\u2019ils ex\u00e9craient. Ils me faisaient penser \u00e0 ce personnage de Crumb dans <em>Actuel<\/em>, Mister Natural, cet esp\u00e8ce de gourou \u00e0 longue barbe blanche toujours \u00e0 v\u00e9lo en train de pr\u00eacher pour les philosophies orientales et les pr\u00e9ceptes des sages hindous. Ils ne juraient que par T. Lopsang Rampa, un moine tib\u00e9tain qui r\u00e9v\u00e9lait dans ses livres les secrets de la vie et les destin\u00e9es de l\u2019humanit\u00e9, en direct de sa lamaserie. On allait bient\u00f4t pouvoir les appeler les baba-cools, mais on n\u2019en \u00e9tait pas encore \u00e0 l\u2019heure du punk.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait encore d\u00e9m\u00e9nag\u00e9, dans un autre quartier de la m\u00eame ville. Les charges et la c\u00f4te mobili\u00e8re \u00e9taient beaucoup trop \u00e9lev\u00e9es pour notre p\u00e8re qui devait se contenter d\u2019un salaire modeste. Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e9tant retenu \u00e0 Paris, on avait assur\u00e9 le d\u00e9m\u00e9nagement avec le p\u00e8re et rempli des cartons avec nos souvenirs. Tout devait dispara\u00eetre l\u00e0 et repara\u00eetre ailleurs, mais dans une maison deux fois plus petite. On avait d\u00fb se s\u00e9parer de nos vieilles frusques, de nos jeux et des quelques meubles que tu avais construits de tes mains. Un adieu d\u00e9finitif \u00e0 nos adolescences, cette fois. Mais elle refusait de mourir et se moquer bien de nos pr\u00e9tentions \u00e0 vivre en adultes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le quartier ne nous \u00e9tait pas inconnu, puisqu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 celui de notre \u00e9cole, avec le th\u00e9\u00e2tre municipal au beau milieu et encore des usines textiles plus ou moins vaillantes par ces temps de crise. Tout le monde parlait de la guerre du Kippour, du choc p\u00e9trolier et des \u00e9conomies d\u2019\u00e9nergie. En Belgique, on roulait un week-end sur deux, selon la plaque d\u2019immatriculation et c\u2019\u00e9tait pire dans l\u2019Angleterre d\u2019Harold Wilson. Tu avais choisi ce moment pour passer ton permis de conduire, las de devoir compter sur ta Marie-Claude pour vos sorties touristiques du dimanche. Tu ne l\u2019aurais jamais et, \u00e0 chaque examen, tu incriminais la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des examinateurs qui auraient pu fermer les yeux sur un cr\u00e9neau rat\u00e9 ou un coup de frein brutal. L\u2019\u00e9chec \u00e9tait devenu ton mode de vie, une seconde nature. Ton moniteur d\u2019auto-\u00e9cole \u00e9tait un ami de nos parents, et il aurait aim\u00e9 te voir r\u00e9ussir gr\u00e2ce \u00e0 ses le\u00e7ons, mais tu t\u2019obstinas \u00e0 \u00e9chouer en invoquant \u00e0 chaque fois un pr\u00e9texte nouveau&nbsp;: une pluie battante, une soudaine rage de dents ou tu n\u2019avais pas mis les bonnes chaussures.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais re\u00e7u une nouvelle convocation pour un stage de contr\u00f4leur et c\u2019\u00e9tait cette fois le dernier avis. Il me fallait donc partir en r\u00e9gion parisienne et notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 et son ami acceptaient de m\u2019h\u00e9berger dans leur appartement de Clamart. J\u2019avais la date et le lieu, 15 novembre au central t\u00e9l\u00e9graphique de Villejuif (Val-de-Marne). Ma feuille de route, mais j\u2019avais un dernier mois de lutte \u00e0 passer ici, une longue gr\u00e8ve qui \u00e9tait mon bapt\u00eame du feu social.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout avait commenc\u00e9 avec les propos malheureux d\u2019un secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat qui avait affirm\u00e9 que le tri, et les activit\u00e9s postales en g\u00e9n\u00e9ral, \u00e9tait un travail d\u2019idiot. \u00ab&nbsp;Des idiots par milliers&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait l\u2019inscription que l\u2019on retrouvait sur toutes les banderoles, durant ce mois de gr\u00e8ves et de manifestations qui avaient divis\u00e9 tout le pays.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9coutais le <em>Rock bottom<\/em> de Robert Wyatt en boucle quand je n\u2019\u00e9tais pas sur le terrain, sur les piquets de gr\u00e8ves le matin et \u00e0 la Bourse du travail l\u2019apr\u00e8s-midi pour \u00e9couter les leaders syndicaux et chanter quelques couplets de chansons connues d\u00e9tourn\u00e9es pour amuser la galerie, accompagn\u00e9 d\u2019un copain \u00e0 la guitare s\u00e8che. On avait ainsi transform\u00e9 les r\u00e9pertoires de Greame Allwright ou de Hugues Aufray \u00e0 la gloire des postiers gr\u00e9vistes, et les t\u00e9nors de la CGT commen\u00e7aient \u00e0 m\u2019emmener dans des meetings du Parti Communiste, comme s\u2019ils avaient vu en moi un militant prometteur. Ils allaient \u00eatre d\u00e9\u00e7us car, au terme de ces folles journ\u00e9es, j\u2019\u00e9tais licenci\u00e9 de mon poste d\u2019auxiliaire et ils ne levaient pas le petit doigt pour contester cette sanction. Je d\u00e9chirais ma carte devant eux et j\u2019adh\u00e9rais dans la foul\u00e9e \u00e0 la CFDT, syndicat de l\u2019\u00e9cologie, de l\u2019autogestion et du f\u00e9minisme, mais qui n\u2019allait plus le rester tr\u00e8s longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais sympathis\u00e9 avec un certain Dumoulin, un ancien facteur chef redevenu trieur anonyme apr\u00e8s une chute en mobylette sous un autobus qui lui avait valu une tr\u00e9panation et la perte d\u2019une bonne partie de ses facult\u00e9s mentales. On \u00e9changeait nos pilules au vestiaire&nbsp;: Mandrax, Tranx\u00e8ne, Valium, T\u00e9mesta, Rohypnol\u2026 Il \u00e9tait constamment sous m\u00e9dicaments et des poches sous les yeux t\u00e9moignaient de ses insomnies chroniques, en d\u00e9pit des traitements. Son \u00e9pouse l\u2019avait quitt\u00e9 et sa fille, infirmi\u00e8re, l\u2019assistait dans son d\u00e9sarroi. Dumoulin avait \u00e9t\u00e9 transcend\u00e9 par la gr\u00e8ve, rendu euphorique par ces rassemblements fraternels et ces manifestations joyeuses. Il \u00e9tait le premier \u00e0 insulter les jaunes, fussent-ils grad\u00e9s et en capacit\u00e9 de lui nuire, et tentait de prendre la parole \u00e0 chaque meeting, r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9cart\u00e9 par les gros bras de la CGT craignant ses d\u00e9rapages. Je l\u2019invitais chez moi, ou plut\u00f4t chez mes parents, comme j\u2019avais invit\u00e9 Pascal auparavant, cherchant \u00e0 tisser les liens d\u2019une amicale des r\u00e9prouv\u00e9s unis pour une ultime r\u00e9volte des rat\u00e9s comme l\u2019avait dessin\u00e9e Guido Buzzelli dans mon <em>Charlie Mensuel.<\/em> Une r\u00e9volte o\u00f9 tu aurais ta place, une place de choix.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis Clamart, il fallait prendre un bus qui traversait Malakoff, Chatillon-sous-Bagneux, Gentilly, Montrouge, Le Kremlin-Bic\u00eatre, Arcueil et enfin Villejuif. Les rues avaient pour noms L\u00e9nine, Maurice Thorez ou Maxime Gorki et tout indiquait que nous \u00e9tions en banlieue rouge. Au bord de la Nationale 7, des cit\u00e9s inhospitali\u00e8res avec des logements sociaux et, un peu plus loin, des pavillons et des jardins ouvriers.<\/p>\n\n\n\n<p>Le stage \u00e9tait sans cesse report\u00e9 car de nombreux inscrits \u00e9taient toujours en gr\u00e8ve, \u00e0 Paris ou en province. On nous occupait tant bien que mal en classant des archives ou en peignant la girafe. Nos professeurs passaient tous les matins pour prendre la temp\u00e9rature. L\u2019un allait nous enseigner la commutation et les messageries \u00e9lectroniques, un autre le morse, le compte des mots et la dactylographie sur t\u00e9l\u00e9imprimeur et un troisi\u00e8me l\u2019Anglais courant. Ils piaffaient d\u2019impatience en attendant l\u2019heure de faire leur entr\u00e9e, mais on n\u2019\u00e9tait pas press\u00e9s de les voir arriver.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la fin novembre que tout le monde \u00e9tait l\u00e0. Ayant d\u00e9j\u00e0 fait de la dactylographie \u00e0 l\u2019\u00e9cole, j\u2019\u00e9tais imbattable en puncheur sur les touches de mon t\u00e9l\u00e9imprimeur. Le \u00ab&nbsp;\u00c0 nous, comte deux mots&nbsp;\u00bb corn\u00e9lien \u00e9tait vite devenue la plaisanterie la plus banale lorsqu\u2019il s\u2019agissait de compter les mots des t\u00e9l\u00e9grammes avec leur tarification. Pour le morse, je r\u00e9visais mes le\u00e7ons avec notre p\u00e8re qui avait us\u00e9 de ce langage dans les transmissions. Je ne retenais que le \u00ab&nbsp;Papa, tango, Charlie&nbsp;\u00bb de la chanson de Mort Schuman et j\u2019avais le plus grand mal \u00e0 retenir les signaux. Tititi Tatata\u2026 \u00c0 l\u2019aise en anglais, j\u2019\u00e9tais allergique \u00e0 la technique de commutation \u00e9lectronique des messages et \u00e0 tout ce vocabulaire jargonneux qui m\u2019endormait.<\/p>\n\n\n\n<p>En attendant les autres, on s\u2019\u00e9tait fait des questionnaires sur le rock avec Jacques, un nouvel ami aussi passionn\u00e9 que moi dans ce domaine. On se soumettait des quiz sur des noms de musiciens, de chansons ou de disques et le champ de nos questions pouvait aller jusqu\u2019\u00e0 la litt\u00e9rature et au cin\u00e9ma. Lui appr\u00e9ciait particuli\u00e8rement les courants les plus modernes du rock quand j\u2019en \u00e9tais rest\u00e9 \u00e0 mes groupes pop des ann\u00e9es 1960. On se retrouvait autour de Dylan, du Velvet, de Hendrix, des Stooges ou du MC5. On se pr\u00eatait des disques et des livres dans un bel enrichissement mutuel, et on se f\u00e9licitait de s\u2019\u00eatre rencontr\u00e9s, allant tr\u00e8s vite voir des concerts ensemble, au Palais des Sports de la Porte de Versailles, Porte de Pantin ou au Bataclan. Les premiers furent des groupes de Kraut-rock comme Can, Ash Ra Temple ou Tangerine Dream, et on faisait le si\u00e8ge des meilleurs disquaires sur la place de Paris&nbsp;: Clementine, Music Action, Dave Music et l\u2019Open Market de Zermati o\u00f9 nous nous attardions en matant du coin de l\u2019\u0153il les prostitu\u00e9es de la rue des Lombards.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait quatre groupes distincts, les paum\u00e9s, soit Jacques, moi et un d\u00e9nomm\u00e9 Martin\u00a0; les bons \u00e9l\u00e8ves, ceux qui ne faisaient pas de vague et apprenaient sagement leur futur m\u00e9tier, les anciens admis sur concours interne, d\u00e9j\u00e0 salari\u00e9s des PTT et les gauchistes, repr\u00e9sentants de toutes les chapelles de l\u2019extr\u00eame-gauche\u00a0: maos stal, maos spontex, trotskistes, plus les anars et les situationnistes. On s\u2019y perdait. Mais il y avait des porosit\u00e9s entre les groupes, et un membre actif de la LCR \u2013 Jean-Louis &#8211; nous avait rejoints, nous les paum\u00e9, pour nos vir\u00e9es nocturnes dans les cin\u00e9mas d\u2019art et essai. On pouvait se livrer \u00e0 des batailles d\u2019Hernani au sujet d\u2019un film jusqu\u2019\u00e0 une heure avanc\u00e9e de la nuit. De m\u00eame, un militant du Parti Socialiste, mal \u00e0 l\u2019aise parmi les politiques, \u00e9changeait souvent avec nous sur ce qu\u2019on partageait\u00a0: Dylan, Cohen, la po\u00e9sie beat et la chanson engag\u00e9e. Jo\u00ebl, \u00ab\u00a0oncle Joe\u00a0\u00bb (il \u00e9tait plus \u00e2g\u00e9 que nous) avait fait Langues O et de la coop\u00e9ration au Vietnam. Il avait \u00e9crit quelques articles dans <em>Politique Hebdo<\/em> et dans ce qu\u2019on appelait la presse \u00e0 sandales (catholique ou protestante). C\u2019est lui qui couvrirait la chute de Sa\u00efgon pour <em>Lib\u00e9ration<\/em> et il avait d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 trois romans sur ses ann\u00e9es Vietnam au Mercure de France. Alors admiration\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, on \u00e9tait cinq. Quatre le soir car oncle Joe \u00e9tait charg\u00e9 de famille et ne pouvait participer \u00e0 nos sorties. On d\u00eenait le plus souvent dans des restaurants chinois ou turcs avant de nous laisser guider dans les arcanes du cin\u00e9ma underground par Jean-Louis qui appr\u00e9ciait par-dessus tout Godard, Rivette, Garrel ou les Am\u00e9ricains, Warhol, Morrissey ou Jonas Mekas. On lui faussait parfois compagnie pour aller voir des films de metteurs en sc\u00e8ne plus \u00e0 notre port\u00e9e&nbsp;; ce qu\u2019il consid\u00e9rait comme du cin\u00e9ma commercial racoleur et putassier. Il nous faisait perdre le boire et le manger avec ses <em>Cahiers du cin\u00e9ma <\/em>et ses <em>Positif.<\/em> Notre d\u00e9nominateur commun \u00e0 tous \u00e9tait <em>Charlie Hebdo<\/em>, qu\u2019on allait parfois chercher le mercredi soir, rue des 3 portes, o\u00f9 on pouvait voir G\u00e9b\u00e9 et Choron absorb\u00e9s par leurs libations. Ils nous le donnaient gratuitement, en r\u00e9compense pour nos efforts \u00e0 nous le procurer en exclusivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Autrement, on l\u2019achetait au crieur de journaux, un personnage haut en couleur aussi c\u00e9l\u00e8bre que les fr\u00e8res Aguigui Mouna qui vendaient aussi leur canard du haut de leurs v\u00e9los, aux Halles. On passait beaucoup de temps \u00e0 la Librairie Parall\u00e8les, qui vendait toutes les publications gauchistes possibles et notamment les num\u00e9ros de l\u2019Internationale Situationniste. On avait fini par sympathiser avec les g\u00e9rants et on sortait de leur boutique avec des sacs bourr\u00e9s de livres et de disques d\u2019occasion. Il y avait aussi Gibert-Jeune, Masp\u00e9ro ou Shakespeare &amp; Co, et d\u2019autres pour les bandes dessin\u00e9es. Paris \u00e9tait une vraie f\u00eate de l\u2019esprit et de l\u2019amiti\u00e9, et j\u2019aurais esp\u00e9r\u00e9 que tu puisses \u00eatre avec moi, en communion, dans ces moments de joie o\u00f9 j\u2019avais la certitude de m\u2019ouvrir au monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tu n\u2019\u00e9tais pas l\u00e0, et je te croisais le week-end, toujours plus triste, toujours plus soucieux. Je m\u2019\u00e9tais pay\u00e9 une guitare \u00e9lectrique et j\u2019avais cru qu\u2019il suffisait de pincer les cordes pour obtenir un son \u00e0 la Jimi Hendrix. Une imitation Fender-Telecaster blanche dont je me lassais vite. Tes amours ne semblaient pas aboutir et ta Marie-Claude n\u2019avait visiblement pas envie de m\u00ealer son destin au tien. Je te racontais ces semaines que je venais de vivre, comme pour te donner envie et au moins essayer de te dire que quelque chose \u00e9tait possible, en dehors d\u2019un climat familial pathog\u00e8ne et de d\u00e9ceptions sentimentales dont tu semblais te repa\u00eetre, avec un certain go\u00fbt pour le malheur. Tu m\u2019\u00e9coutais mais sans m\u2019entendre, indiff\u00e9rent \u00e0 tout et ne vivant que pour ta dulcin\u00e9e, en Quichotte neurasth\u00e9nique.<\/p>\n\n\n\n<p>Au printemps, le stage termin\u00e9, on travaillait pour ce que j\u2019appelais la Cosmod\u00e9moniaque, c\u2019est ainsi que Henry Miller d\u00e9signait ATT o\u00f9 il avait travaill\u00e9. On envoyait et r\u00e9ceptionnait des messages sur des bandes perfor\u00e9es et on tapait des t\u00e9l\u00e9grammes. On avait pr\u00eat\u00e9 serment au tribunal d\u2019instance et on \u00e9tait fonctionnaires asserment\u00e9s. Un emploi \u00e0 vie, nous disait-on. On entendait les premiers slogans anti-privatisations&nbsp;: \u00ab&nbsp;ITT \/ Thomson n\u2019auront pas les t\u00e9l\u00e9coms&nbsp;\u00bb, et on se rem\u00e9morait le r\u00f4le qu\u2019avait jou\u00e9 ITT dans la chute du gouvernement populaire au Chili en boycottant le cuivre chilien. C\u2019\u00e9tait la matrice de nos engagements, la m\u00e8re de nos batailles. Un militant CGT portait un cr\u00eape noir \u00e0 l\u2019occasion de la mort de Jacques Duclos, l\u2019homme aux pigeons.<\/p>\n\n\n\n<p>En mai, j\u2019allais \u00e0 Londres avec Jacques pour voir des concerts et faire des disquaires. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 malade dans le bateau et on avait trouv\u00e9 un h\u00f4tel pr\u00e9s de la gare Victoria. On avait pas vu grand-chose, \u00e0 part un concert de Led Zeppelin \u00e0 Earl\u2019s Court, mais tellement \u00e9loign\u00e9s qu\u2019on s\u2019\u00e9tait content\u00e9 de les apercevoir sur les \u00e9crans g\u00e9ants. Quand m\u00eame, on avait assist\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re du <em>Tommy <\/em>de Ken Russell dans un cin\u00e9ma de Leicester Square. J\u2019avais fait une crise d\u2019asthme, moi aussi, cherchant mon souffle dans la nuit chaude, la t\u00eate pench\u00e9e sur la fen\u00eatre \u00e0 guillotine. Les services de la National Health, le lendemain, m\u2019avaient simplement recommand\u00e9 de ne plus fumer. \u00ab&nbsp;No smoking&nbsp;\u00bb. Une m\u00e9decine simple et directe. Je pensais \u00e0 toi et \u00e0 tes crises.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas trop pourquoi, la fin de la domination de Merckx sans doute, tu te passionnais pour le Tour de cette ann\u00e9e-l\u00e0 et tu supportais Francesco Moser, que Marie-Claude trouvait tr\u00e8s beau.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi j\u2019avais des places pour le festival d\u2019Orange, mais j\u2019avais assist\u00e9 \u00e0 un concert dans une \u00e9glise au b\u00e9n\u00e9fice de la Rote Fraktion Armee et quelqu\u2019un m\u2019avait fait fumer une merde qui me laissait au bord de la folie.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s un retour en catastrophe dans la chambre qu\u2019on occupait dans le Marais et quelques T\u00e9mesta aval\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te, je filais gare du Nord pour une deuxi\u00e8me d\u00e9pression nerveuse, celle dite du \u00ab&nbsp;Summertime Blues&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e9tait un sale moment \u00e0 passer, tout le monde savait \u00e7a, avait pr\u00e9venu Yves Adrien, notre ma\u00eetre en d\u00e9sespoir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019avais appris la mort de Pompidou au petit matin et j\u2019avais saut\u00e9 de joie. Il y aurait donc des Pr\u00e9sidentielles et les petits chevaux prenaient place sur la ligne de d\u00e9part. Je n\u2019\u00e9tais pas encore en \u00e2ge de voter mais, ne sachant pour qui opter, tu m\u2019avais fait plaisir en donnant ton suffrage \u00e0 Ren\u00e9&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3931\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3933,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3931"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3931"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3931\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3935,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3931\/revisions\/3935"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3933"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3931"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3931"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3931"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}