{"id":3941,"date":"2024-08-14T18:56:18","date_gmt":"2024-08-14T16:56:18","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3941"},"modified":"2024-08-14T18:56:19","modified_gmt":"2024-08-14T16:56:19","slug":"notes-de-lecture-62","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3941","title":{"rendered":"NOTES DE LECTURE 62"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3943\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-300x169.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-768x432.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-1536x864.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-1600x900.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-1200x675.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-900x506.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-600x338.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401-30x17.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration401.jpg 1920w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Lectrice pr\u00eate \u00e0 rejoindre les bras de Morph\u00e9e ? Photo Jacques Vincent, serial photographe<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>JUAN JOS\u00c9 SAER \u2013 <em>L\u2019ANC\u00caTRE<\/em> \u2013 Flammarion \/ 10\/18.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Revoil\u00e0 Saer, ma grande d\u00e9couverte litt\u00e9raire de l\u2019ann\u00e9e (et elle n\u2019est pas finie)&nbsp;; On se souvient que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 ici de deux romans de lui (<em>L\u2019enqu\u00eate<\/em> et <em>L\u2019occasion<\/em>), et je ne me lasse pas de cet auteur argentin \u00e9trange dont la prose po\u00e9tique va loin dans les hauteurs philosophiques et m\u00e9taphysiques. Peut-\u00eatre encore plus dans celui-ci, qui n\u2019est pas son meilleur. C\u2019est parfois difficile \u00e0 lire et je me dois d\u2019avouer que j\u2019ai failli renoncer apr\u00e8s avoir lu une vingtaine de pages. Mais j\u2019ai continu\u00e9, et grand bien m\u2019en a fait.<\/p>\n\n\n\n<p>La couverture de l\u2019\u00e9dition de poche est un tableau de Goya, <em>Martyre des j\u00e9suites Brebeuf et Lallemant<\/em>, et ce n\u2019est pas un hasard. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un vieil espagnol qui, sentant venir sa mort, raconte sa vie aventureuse \u00e0 travers l\u2019Am\u00e9rique du Sud.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019embarque comme mousse tr\u00e8s jeune sur un voilier voguant vers les Am\u00e9riques et, le long d\u2019un fleuve (on suppose qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019Amazone), des indiens tuent tout l\u2019\u00e9quipage, le laissant seul en vie, pour t\u00e9moigner de leur existence aupr\u00e8s du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Des indiens qui organisent ce rituel tous les ans, au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9, massacrant les \u00e9quipages et les mangeant dans des jours et des nuits orgiaques suivantes o\u00f9 tout est permis. Une tribu cannibale qui passe le reste du temps \u00e0 expier ses crimes, dans la m\u00e9lancolie et l\u2019apathie.<\/p>\n\n\n\n<p>Un beau jour, le jeune otage est rel\u00e2ch\u00e9, hiss\u00e9 dans une pirogue remplie de cadeaux. Il ignore pourquoi on l\u2019a gard\u00e9 en vie et pourquoi on l\u2019a rel\u00e2ch\u00e9. Il sera sauv\u00e9 par un bateau de colons qui le rapatrient en Espagne o\u00f9 il se r\u00e9fugiera dans un monast\u00e8re avant de rejoindre une troupe de th\u00e9\u00e2tre ayant mont\u00e9 un spectacle inspir\u00e9 de ses aventures. Puis il part fonder une famille et, rest\u00e9 seul, \u00e9crire le r\u00e9cit de sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en fait un long po\u00e8me en m\u00eame temps qu\u2019un r\u00e9cit de voyage avec toujours une riche pens\u00e9e sur l\u2019homme. Le narrateur, jamais nomm\u00e9 (on ne conna\u00eet que le nom que lui donneront les indiens) est parmi cette tribu en ethnologue, un ethnologue qui n\u2019aurait pas oubli\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois po\u00e8te et philosophe. Son but est d\u2019essayer de percer le myst\u00e8re de cette tribu qui vit dans la brume, ne reconna\u00eet pas les autres et le monde ext\u00e9rieur, l\u2019obscurit\u00e9 et la lumi\u00e8re, le bien et le mal, la vie et la mort. Ils ont peu de mots qui peuvent signifier mille choses. Ils vivent dans la tristesse en attendant une mort attendue et esp\u00e9r\u00e9e, tout n\u2019\u00e9tant pour eux qu\u2019un mauvais r\u00eave juste interrompu par ce c\u00e9r\u00e9monial cannibale et orgiaque dont ils se punissent s\u00e9v\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n<p>On ach\u00e8ve ce livre songeur, sans bien comprendre ce que l\u2019auteur veut faire passer. On a d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un roman d\u2019aventure, comme auraient pu l\u2019\u00e9crire Poe ou Stevenson et d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 une sorte de <em>Aguirre<\/em>, le film de Werner Herzog, m\u00eame si les conquistadors ne sont jamais nomm\u00e9s et si les indiens du livre n\u2019ont rien de bons sauvages.<\/p>\n\n\n\n<p>On est plut\u00f4t au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres, pour reprendre un titre connu, et on s\u2019y enlise presque avec volupt\u00e9. Vite, d\u2019autres Saer, ou ses \u0153uvres compl\u00e8tes&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MICHAEL MOORCOCK \u2013 <em>L\u2019\u00c9P\u00c9E DE L\u2019AURORE<\/em> \u2013 Titres SF \/ Jean-Claude Latt\u00e8s.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On conna\u00eet Michael Moorcock comme ma\u00eetre d\u2019un genre qu\u2019on a appel\u00e9 l\u2019Heroic &amp; Fantasy, soit un fantastique devant beaucoup aux l\u00e9gendes m\u00e9di\u00e9vales et aux contes germaniques, scandinaves ou celtiques. Voir Tolkien par exemple. C\u2019est aussi quelqu\u2019un qui a fond\u00e9 la revue de Science-Fiction <em>New Worlds<\/em> et a aussi fait dans le rock, travaillant avec des groupes comme Hawkwind ou le Blue \u00d6yster Cult, en tant que parolier.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un univers \u2013 ou plut\u00f4t des univers \u2013 compl\u00e8tement loufoque. Un monde o\u00f9 un empire malfaisant dont tous les chefs de guerre portent des masques de b\u00eates se heurte \u00e0 la r\u00e9sistance d\u2019un petit \u00eelot d\u2019humanit\u00e9 oubli\u00e9 de tous. C\u2019est le point de d\u00e9part de la saga mais les personnages et les situations d\u00e9crites laissent pantois tant l\u2019imagination est au pouvoir ici avec, ce qui ne g\u00e2te rien, un style haut en couleur et des expressions et tournures de phrase aussi d\u00e9su\u00e8tes qu\u2019\u00e9l\u00e9gantes.<\/p>\n\n\n\n<p>La granbretanne (capitale Londra) contre Kamarg, ou l\u2019empire du mal contre un dernier carr\u00e9 o\u00f9 la r\u00e9sistance s\u2019organise avec deux preux chevaliers \u2013 Hawkmoon et D\u2019Averc &#8211; partis combattre les forces mal\u00e9fiques et sanguinaires qui r\u00e8gnent sur un monde de malfaisants depuis ce que l\u2019auteur appelle la grande trag\u00e9die du XX\u00b0 si\u00e8cle, soit la chute de l\u2019Europe dans les t\u00e9n\u00e8bres. Une guerre nucl\u00e9aire&nbsp;? Un holocauste&nbsp;? Un cataclysme&nbsp;? On ne sait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Les chevaliers d\u2019Airain sont aid\u00e9s par un vieux sage r\u00e9fugi\u00e9 dans une caverne du Pays De Galles (dans l\u2019ouest de la Granbretanne, dit-on) et qui d\u00e9tient l\u2019anneau permettant de voyager dans des univers parall\u00e8les et dans le temps comme dans l\u2019espace. On suit donc les batailles \u00e0 l\u2019\u00e9p\u00e9e contre les princes f\u00e9lons comme Martellus qui est \u00e0 la recherche du vieux sage, comme contre les pirates de l\u2019Asicommuniste (eh oui, \u00e7a s\u2019appelle comme \u00e7a). En fait, des r\u00e9cits de cape et d\u2019\u00e9p\u00e9es fa\u00e7on roman populaire du XIX\u00b0 si\u00e8cle mais \u00e0 la sauce univers parall\u00e8les, physique quantique, rayon laser et magie noire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les monstres restent des monstres et il est question d\u2019\u00e9p\u00e9e de l\u2019aurore, soit une sorte d\u2019Excalibur invincible, de b\u00e2ton runique, une sorte de Dieu fait objet et de moult sortil\u00e8ges, sorts et mal\u00e9fices.<\/p>\n\n\n\n<p>Bon, disons que \u00e7a se lit facilement et que l\u2019histoire peut nous tenir en haleine. On va pas en lire des tas comme \u00e7a, mais cette impression de r\u00e9gression dans des romans de chevalerie et des univers irrationnels fait du bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour nous contredire, on vient de trouver dans la bo\u00eete les r\u00e9cits complets de<em> Elric le n\u00e9cromancien<\/em>, qui \u00e9tait l\u2019\u0153uvre majeure de Moorcock. Pourquoi pas&nbsp;? C\u2019est bon de retourner en adolescence, \u00e0 70 ans. L\u2019effet d\u2019un sortil\u00e8ge, s\u00fbrement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>FRANCIS CARCO \u2013 <em>L\u2019HOMME TRAQU\u00c9 <\/em>\u2013 Albin Michel \/ Le livre de poche.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est bon aussi de retrouver Carco, \u00e9crivain populaire (populiste?) du d\u00e9but du si\u00e8cle (le XX\u00b0), autant dire de la belle \u00e9poque, des faubourgs ouvriers et des peintres montmartrois. Il est notamment l\u2019auteur de <em>J\u00e9sus la caille, <\/em>chantre des mauvais gar\u00e7ons et des filles de joie, d\u2019un Paris populaire qui n\u2019a gu\u00e8re laiss\u00e9 de traces. On peut lui trouver un cousinage avec des auteurs comme Eug\u00e8ne Dabit <em>(H\u00f4tel du Nord<\/em>), L\u00e9on-Paul Fargues (<em>Le pi\u00e9ton de Paris<\/em>), Charles-Louis Philippe (<em>Bubu de Montparnasse<\/em>) ou Pierre Mac Orlan (<em>Quai des brumes<\/em>). En bonne compagnie.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, \u00e7a commence mal, le livre est d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Paul Bourget qui a aid\u00e9 Carco \u00e0 obtenir un prix litt\u00e9raire. Simple renvoi d\u2019ascenseur on dira. Entre un Bourget et un Carco, il y a toute la diff\u00e9rence entre un plumitif install\u00e9 et convenu et un \u00e9crivain de talent.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait d\u00e9j\u00e0 ce roman de Tristan Bernard, <em>Aux abois<\/em>, qui d\u00e9crivait par le menu les angoisses d\u2019un criminel traqu\u00e9 par la police. C\u2019est ici un peu diff\u00e9rent, mais on retrouve les m\u00eames ressorts.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire est simple pour ce court roman. Lampieur (contraction de Lampion et de Lempereur?) a tu\u00e9 sa concierge, trop insistante \u00e0 lui exiger son terme. Il est boulanger et des prostitu\u00e9es du quartier \u2013 on est aux Halles \u00e0 Paris \u2013 ont l\u2019habitude de d\u00e9poser quelques sous par le biais d\u2019une ficelle pour atteindre le soupirail o\u00f9 il fait son pain et ainsi s\u2019approvisionner.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9ontine, l\u2019une de ces prostitu\u00e9es, a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin du crime, c\u2019est du moins ce qu\u2019il pense. Tout le roman, avec une subtilit\u00e9 rare, d\u00e9crit les rapports de crainte, de haine et d\u2019amour qui se tissent entre les deux personnages. Elle sait et il sait qu\u2019elle sait. Ils vivent un moment ensemble mais s\u2019\u00e9pient et se d\u00e9testent autant qu&nbsp;\u2018ils ont besoin l\u2019un de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, L\u00e9ontine veut partir et \u00e9chapper \u00e0 sa condition de prostitu\u00e9e, comme si Lampieur par son crime lui avait ouvert les yeux sur sa destin\u00e9e. Lampieur, lui, qui a tu\u00e9 comme on se suicide, songe \u00e0 partir loin avec elle et croit pouvoir ainsi supporter la culpabilit\u00e9 qui l\u2019accable.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils n\u2019iront pas loin mais on s\u2019en doutait. L\u2019int\u00e9r\u00eat de ce livre r\u00e9side dans cette descente en profondeur dans l\u2019\u00e2me tourment\u00e9e de deux individus unis par le crime. Il est aussi dans cette description presque entomologique du Paris des Halles, ses bistrots, ses petits h\u00f4tels et ses prostitu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Carco est aussi l\u2019auteur de <em>J\u00e9sus-La-Caille<\/em>, histoire d\u2019un prox\u00e9n\u00e8te homosexuel, et de <em>Brumes <\/em>qu\u2019il a toujours consid\u00e9r\u00e9 comme son meilleur roman. En tout cas, il est l\u2019un des \u00e9crivains les plus sous-estim\u00e9s de l\u2019histoire de la litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas cette chronique qui va lui rendre justice devant la r\u00e9publique des lettres et l\u2019histoire litt\u00e9raire. S\u2019il peut inciter une ou deux personnes \u00e0 le lire, au hasard d\u2019une brocante. C\u2019est qu\u2019on est devenu modeste, avec le temps.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>ENZO TRAVERSO \u2013<em> M\u00c9LANCOLIE DE GAUCHE<\/em> \u2013 La D\u00e9couverte.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0, rien que ce titre, \u00e7a donne envie. On a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de Traverso ici et de son livre magistral <em>R\u00e9volution&nbsp;: une histoire culturelle<\/em>, un choc&nbsp;! Le pr\u00e9sent livre est sous-titr\u00e9 \u00ab&nbsp;La force d\u2019une tradition cach\u00e9e XIX\u00b0 &#8211; XXI\u00b0 si\u00e8cle&nbsp;\u00bb&nbsp;; un sous-titre \u00e9nigmatique mais qui incite \u00e0 la lecture et, comme pour <em>R\u00e9volution<\/em>, on n\u2019est pas d\u00e9\u00e7us.<\/p>\n\n\n\n<p>Traverso est l\u2019un des rares penseurs \u00e0 ma connaissance qui associent politique, culture et arts dans la tradition d\u2019un Walter Benjamin qu\u2019il cite souvent. La plupart des essayistes et philosophes de gauche sont plus souvent des \u00e9conomistes ou des sp\u00e9cialistes des questions sociales ou sociologiques.<\/p>\n\n\n\n<p>On voudrait conna\u00eetre tous les auteurs que cite Traverso comme toutes les productions artistiques dont il fait mention tant cet univers et d\u2019une richesse inou\u00efe. On aimerait aussi saisir tous les concepts qu\u2019il d\u00e9veloppe avec une intelligence rare, mais notre relative inculture philosophique nous en emp\u00eache.<\/p>\n\n\n\n<p>De quoi s\u2019agit-il ici&nbsp;? De politique, de communisme, de gauche, de culture, d\u2019art, de philosophie mais aussi de m\u00e9lancolie. Une m\u00e9lancolie qui n\u2019est pas \u00e0 confondre avec la nostalgie mais qui est la r\u00e9sultante de toutes les luttes pass\u00e9es et de tous les combats perdus qui se sont heurt\u00e9s sur ce fameux mur tomb\u00e9 en novembre 1989, comme si c\u2019\u00e9tait la vraie fin d\u2019un mouvement t\u00e9l\u00e9ologique de l\u2019histoire qui, par les erreurs corrig\u00e9es et les essais rectifi\u00e9s, nous conduisait vers un nouvel \u00e2ge de l\u2019humanit\u00e9. Comme Tocqueville ou Chateaubriand \u00e9taient rest\u00e9s m\u00e9lancoliques apr\u00e8s la chute des monarchies, y a-t-il maintenant une m\u00e9lancolie de gauche&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Et Traverso d\u2019\u00e9num\u00e9rer \u00e0 la lumi\u00e8re des \u0153uvres d\u2019art les grandes heures du mouvement ouvrier et de la gauche&nbsp;: 1848, la commune, la r\u00e9volution d\u2019octobre, la r\u00e9volution spartakiste, le Front populaire et jusqu\u2019\u00e0 la Lib\u00e9ration et Mai 68, sans parler des combats altermondialistes, de la r\u00e9sistance des peuples d\u2019Am\u00e9rique latine et des luttes du monde entier contre l\u2019imp\u00e9rialisme et l\u2019oppression.<\/p>\n\n\n\n<p>Il appuie la plupart de ses r\u00e9flexions sur des penseurs comme Walter Benjamin, Marcuse, Adorno et l\u2019\u00e9cole de Francfort et jusqu\u2019\u00e0 Derrida ou Ben Said, sans parler de tas d\u2019auteurs que je ne connais que de nom (ou pas du tout). On devrait se pr\u00e9parer \u00e0 lire ce genre de livre tr\u00e8s riche par des initiations \u00e0 d\u2019autres auteurs comme on a besoin de passeurs avant d\u2019aborder certaines \u0153uvres de telle ampleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Faute de quoi, on craint de ne pas rendre compte avec pertinence de ce livre, voire d\u2019\u00eatre pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 tant les concepts sont complexes, tant le fil de la d\u00e9monstration peut \u00eatre t\u00e9nu.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute la question des lieux de m\u00e9moire, devenue sujet d\u2019histoire dans les ann\u00e9es 1980 sous l\u2019impulsion d\u2019un Pierre Nora apr\u00e8s les th\u00e8ses r\u00e9actionnaires de Fran\u00e7ois Furet sur la R\u00e9volution fran\u00e7aise tend \u00e0 r\u00e9ifier le pass\u00e9 r\u00e9volutionnaire, \u00e0 le consid\u00e9rer comme chose morte. Le chapitre 3, consacr\u00e9 au cin\u00e9ma, souligne bien ce foss\u00e9 entre les cin\u00e9astes russes de la r\u00e9volution (Eisenstein) jusqu\u2019au n\u00e9o-r\u00e9alisme italien de l\u2019apr\u00e8s-guerre compar\u00e9 aux formes post-modernes int\u00e9riorisant la d\u00e9faite dans le cin\u00e9ma d\u2019un Nanni Moretti ou d\u2019un Emir Kusturica. M\u00e9lancolie, d\u00e9sespoir, nihilisme&nbsp;? Entre les deux, un Chris Marker qui sublime les r\u00e9volutions tout en signant leurs n\u00e9crologies ou une Carmen Castillo ou un Ken Loach, en romantiques r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Les utopies&nbsp; du XX\u00b0 si\u00e8cle sont encore \u00e0 inventer&nbsp;\u00bb, peut-on lire \u00e0 la fin d\u2019un chapitre. Et si c\u2019\u00e9tait l\u00e0 le vrai sujet du livre&nbsp;? Se servir de la m\u00e9moire des luttes, la r\u00e9veiller pour inventer d\u2019autres possibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019avant-dernier chapitre, l\u2019auteur souligne les ambigu\u00eft\u00e9s de Marx par rapport au capitalisme (un saut qualitatif selon lui) comme au colonialisme (l\u2019occident sup\u00e9rieur). Les vrais anticolonialistes \u00e9taient les anarchistes, pas cette gauche r\u00e9publicaine qui croyait apporter le progr\u00e8s et la civilisation. Rendez-vous manqu\u00e9, encore un, entre le communisme occidental des Gramsci ou Adorno et le communisme noir des CLR James ou WEB Du Bois. M\u00e9lancolie des regrets&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le dernier chapitre, peut-\u00eatre le plus int\u00e9ressant, confronte les personnages de Walter Benjamin et de Daniel Ben Said \u00e0 la lumi\u00e8re de ce qu\u2019ils ont v\u00e9cu&nbsp;: le premier la mont\u00e9e du nazisme et la tentative de fuite en Espagne (il mourra \u00e0 Port-Bou en 1940), le second avec la mont\u00e9e du capitalisme financiaris\u00e9, du n\u00e9o-lib\u00e9ralisme et la chute du mur. Il fait dialoguer les deux auteurs, deux auteurs dont je n\u2019ai rien lu, \u00e0 mon grand dam. Benjamin \u00e9voque le messianisme r\u00e9volutionnaire s\u2019inspirant de la th\u00e9ologie et de la mystique juives quand Ben Said se m\u00e9fie de l\u2019utopie et du messianisme mais voit dans les nouvelles formes de luttes des raisons d\u2019esp\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref, ceci n\u2019est en rien un obituaire ou un mausol\u00e9e, mais un appel \u00e0 la m\u00e9moire vivante (pas celle des comm\u00e9morations) pour la transmettre et r\u00e9activer les esp\u00e9rances du pass\u00e9. Un ma\u00eetre livre, pr\u00eat\u00e9 par un ami et que j\u2019aurais bien voulu garder pour en relire et m\u00e9diter certains passages. Je vais quand m\u00eame pas le commander chez Amazon.<\/p>\n\n\n\n<p><em>10 mai 2024 <\/em>(la date correspond \u00e0 merveille au dernier livre chroniqu\u00e9).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>JUAN JOS\u00c9 SAER \u2013 L\u2019ANC\u00caTRE \u2013 Flammarion \/ 10\/18. Revoil\u00e0 Saer, ma grande d\u00e9couverte litt\u00e9raire de l\u2019ann\u00e9e (et elle n\u2019est pas finie)&nbsp;; On se souvient que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 ici de deux romans de lui (L\u2019enqu\u00eate et L\u2019occasion), et je ne me lasse pas de cet auteur argentin \u00e9trange dont la prose po\u00e9tique va loin&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3941\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3943,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,42],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3941"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3941"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3941\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3945,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3941\/revisions\/3945"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3943"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3941"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3941"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3941"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}