{"id":3946,"date":"2024-08-14T19:07:22","date_gmt":"2024-08-14T17:07:22","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3946"},"modified":"2024-08-14T19:07:23","modified_gmt":"2024-08-14T17:07:23","slug":"des-chapeaux-des-journaux-des-parapluies-des-citrouilles-jean-helion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3946","title":{"rendered":"DES CHAPEAUX, DES JOURNAUX, DES PARAPLUIES, DES CITROUILLES : JEAN H\u00c9LION"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration402.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3948\" width=\"583\" height=\"862\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration402.jpg 203w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/illustration402-20x30.jpg 20w\" sizes=\"(max-width: 583px) 100vw, 583px\" \/><figcaption>Jean H\u00e9lion, la prose du monde. La belle affiche de l&rsquo;expo.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019univers du peintre Jean H\u00e9lion est constitu\u00e9 de ces objets du quotidien, mais son g\u00e9nie transcende la banalit\u00e9 du r\u00e9el pour atteindre des profondeurs m\u00e9taphysiques, avec toujours beaucoup d\u2019humour. Ami de Raymond Queneau (pas un hasard), il est pass\u00e9 de l\u2019abstraction, sur les traces de Klee, de Mondrian ou de Kandinsky, au figuratif et il lui a fallu la guerre pour accomplir cette incroyable m\u00e9tamorphose. C\u2019\u00e9tait au Mus\u00e9e d\u2019art moderne de Paris, un dimanche apr\u00e8s-midi de juin. Une r\u00e9v\u00e9lation.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne connaissais Jean H\u00e9lion que par quelques toiles qui avaient attir\u00e9 mon attention. Ces personnages comme fig\u00e9s dans l\u2019instant, marmor\u00e9ens et d\u00e9risoires \u00e0 la fois avec un style qui rejoignait les formes g\u00e9om\u00e9triques d\u2019un Fernand L\u00e9ger et l\u2019obscurit\u00e9 moderne d\u2019un Francis Bacon, la violence en moins. C\u2019est un critique litt\u00e9raire de <em>Lib\u00e9ration<\/em> Philippe Lan\u00e7on qui m\u2019a incit\u00e9 \u00e0 y aller voir de plus pr\u00e8s. Gr\u00e2ce lui soit rendue.<\/p>\n\n\n\n<p>Signalons d\u2019abord que l\u2019exposition est tr\u00e8s compl\u00e8te et ne doit rien laisser de c\u00f4t\u00e9 du travail du peintre, avec m\u00eame des extraits de rares passages \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision puis\u00e9s dans les archives de l\u2019INA. L\u2019affiche nous montre un homme au chapeau en quatre couleurs (gris, il y a beaucoup de gris chez H\u00e9lion&nbsp;; rouge, bleu et jaune, les couleurs premi\u00e8res).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1930, H\u00e9lion s\u2019est install\u00e9 aux \u00c9tats-Unis avant de revenir en France pour \u00eatre fait prisonnier en Pom\u00e9ranie durant la seconde guerre mondiale, dans un bateau-prison au large de Stettin (Pologne). Il s\u2019\u00e9vadera et se retrouvera \u00e0 Marseille puis \u00e0 Paris avant de regagner les \u00c9tats-Unis. De cette captivit\u00e9 et de cette fuite, il tirera un roman traduit aux U.S.A sous le titre <em>They shall not have me<\/em> (Ils ne m\u2019auront pas) qui fera un succ\u00e8s de librairie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut voir le tableau <em>Figure tomb\u00e9e<\/em> (1939) qui montre le passage de l\u2019abstraction \u00e0 la figuration avec une repr\u00e9sentation d\u2019objets dans la tradition cubiste qui semblent prendre forme humaine. C\u2019est \u00e0 son retour de captivit\u00e9 qu\u2019il propose ses sc\u00e8nes de rue avec des individus sans expression souvent pris dans des rues anonymes entre une fen\u00eatre et une bicyclette. C\u2019est \u00e0 la fois touchant et effrayant de solitude.<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9lion n\u2019a pas son pareil pour d\u00e9peindre la rue, des d\u00e9cors urbains, des maisons basses, des fen\u00eatres et des formes g\u00e9om\u00e9triques. Il adjoint \u00e0 ces d\u00e9cors des objets h\u00e9t\u00e9roclites qui peuvent passer pour insolites&nbsp;: des parapluies, des journaux froiss\u00e9s, des k\u00e9pis, des chapeaux melon des citrouilles (il y a toute un pan de son \u0153uvre qu\u2019il baptisera Les citrouilleries), des baguettes de pain et m\u00eame des dragons.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est toute une mythologie du quotidien et du banal qui prend forme sous nos yeux avec un H\u00e9lion qu\u2019on imagine bien le sourire en coin, fr\u00e8re en ironie et en d\u00e9rision de son ami Raymond Queneau dont l\u2019univers est voisin.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va aussi r\u00e9aliser des triptyques, de vastes tableaux r\u00e9unissant tous les objets de cet univers singulier, ce qu\u2019on appellerait des \u00ab&nbsp;best of&nbsp;\u00bb pour la musique, avec tout ce qu\u2019il y a de meilleur chez lui. La chute est aussi un \u00e9l\u00e9ment central de son \u0153uvre, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de relevailles, comme il dit. H\u00e9lion cherche avant tout la g\u00e9om\u00e9trisation, la simplification des formes, mais cette simplification apporte un surcro\u00eet de myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Accessoires indispensables \u00e0 l\u2019homme moderne, le chapeau, le journal et le parapluie sont des objets omnipr\u00e9sents dans son \u0153uvre. Des journaux pli\u00e9s, froiss\u00e9s avec des lecteurs de journaux absorb\u00e9s par ces monstres de papier. Il y a aussi beaucoup de mannequins chez H\u00e9lion, toujours en vitrine avec des corps disloqu\u00e9s dans des habits impeccables. \u00ab&nbsp;Une inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9&nbsp;\u00bb nous dit le programme, c\u2019est exactement cela.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1950, il y a aussi cette s\u00e9rie sur le peintre et ses mod\u00e8les, ce<em> Nu renvers\u00e9<\/em> jusqu\u2019\u00e0 ce <em>Peintre pi\u00e9tin\u00e9 par son mod\u00e8le<\/em>, \u0153uvre tardive de 1983. Peut-\u00eatre plus que les objets, la rue est son royaume, avec ses magasins, ses commerces et ses vitrines d\u2019o\u00f9 sort parfois une silhouette, un mannequin, une cliente.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le triptyque du dragon <\/em>est l\u2019une des ses \u0153uvres majeures, en 1967. Tous les triptyques, doit-on dire les retables, de Jean H\u00e9lion ont quelque chose de fascinant, l\u00e0 o\u00f9 il place dans un espace large tout ce qu\u2019il avait pu concevoir dans des surfaces restreintes. Cela tient \u00e0 la fois du d\u00e9foulement et de la lib\u00e9ration d\u2019un trop plein difficilement contenu.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 il est devenu malade, allergique au solvant et o\u00f9 il choisira l\u2019acrylique. En mai 1968, H\u00e9lion sera pr\u00e9sent parmi les artistes et \u00e9crivains qui soutiendront les \u00e9tudiants et les ouvriers. Son fils sera d\u2019ailleurs victime d\u2019une charge polici\u00e8re et ce sera pour lui l\u2019occasion de d\u00e9noncer le r\u00e9gime gaulliste et sa police.<\/p>\n\n\n\n<p>Il continuera \u00e0 produire dans son petit atelier de la rue Michelet \u00e0 Paris, mais sa vue va baisser et il sera amen\u00e9 au bord de la c\u00e9cit\u00e9. Ce sera alors un d\u00e9ferlement de couleurs, pos\u00e9es sans trop de composition, jet\u00e9es comme un cri. Il fera aussi \u00e0 ce moment des toits et des vanit\u00e9s dont<em> La jeune fille et le mort,<\/em> fine allusion \u00e0 Schubert.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les extraits d\u2019\u00e9missions t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es, H\u00e9lion nous r\u00e9gale d\u2019anecdotes v\u00e9cues sur Mondrian et sur les peintres qu\u2019il a connus \u00e0 Montparnasse. Il a un discours tr\u00e8s int\u00e9ressant sur l\u2019art, sur son m\u00e9tier et sur la vie, en philosophe plus qu\u2019en artiste.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut parfois rapprocher H\u00e9lion d\u2019un Francis Bacon, m\u00eame si la violence n\u2019affleure pas&nbsp;. On sent toutefois une certaine affinit\u00e9 dans le trait, voire dans les th\u00e8mes, les m\u00eames que ceux du th\u00e9\u00e2tre d\u2019un Harold Pinter ou de celui de l\u2019absurde qui souligne la fragilit\u00e9 de la condition humaine et la solitude de l\u2019homme moderne.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la biographie, Jean H\u00e9lion est n\u00e9 en 1904 \u00e0 Couteurne, dans l\u2019Eure. Il a grandi \u00e0 quelques encablures du front, dans la Somme, durant la premi\u00e8re guerre mondiale et cette enfance a fa\u00e7onn\u00e9 l\u2019adulte qu\u2019il est devenu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9l\u00e8ve de l\u2019\u00e9cole centrale \u00e0 Lille, \u00e0 l\u2019\u00e9poque l\u2019\u00e9cole industrielle, et est parti \u00e0 Paris pour l\u2019\u00e9cole nationale sup\u00e9rieure des arts d\u00e9coratifs. Il abandonne vite l\u2019architecture pour se consacrer, pour notre plus grand bonheur, \u00e0 la peinture en \u00e9l\u00e8ve de Theo Van Doesburg et, on l\u2019a vu, de Piet Mondrian.<\/p>\n\n\n\n<p>Il participe \u00e0 la revue<em> L\u2019acte<\/em> et expose au Salon des ind\u00e9pendants avant de s&nbsp;\u2018inscrire dans le groupe Art concret qui va devenir Abstraction \u2013 cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p>Mari\u00e9 en seconde noce avec une Am\u00e9ricaine, il s\u2019exile aux \u00c9tats-Unis et s\u2019int\u00e9resse au communisme, mais un voyage en URSS va le dissuader de se compromettre avec le Stalinisme. Qu\u2019on se rassure, le capitalisme am\u00e9ricain ne le s\u00e9duit pas plus apr\u00e8s qu\u2019il se soit install\u00e9 \u00e0 New York.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ensuite la guerre, la conscription et l\u2019emprisonnement, on en a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9. Retourn\u00e9 aux \u00c9tats-Unis, il y donne des conf\u00e9rences et soutient la France libre. Divorc\u00e9 \u00e0 nouveau, il \u00e9pouse la fille de Peggy Gunggenheim, la fameuse m\u00e9c\u00e8ne des arts qui lui assure des revenus r\u00e9guliers. Un beau mariage.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, il est tricard dans les galeries parisiennes mais il revient \u00e0 la fin de ces ann\u00e9es 1960 malgr\u00e9 une double op\u00e9ration de la cataracte et une c\u00e9cit\u00e9 quasi-totale qui ne l\u2019emp\u00eachera pas de continuer \u00e0 peindre.<\/p>\n\n\n\n<p>Des peintres comme Aillaud ou Arroyo reconna\u00eetront tardivement son talent et il sera l&nbsp;\u2018influence majeure des Nouveaux fauves allemands. Un peintre qui aura travers\u00e9 le si\u00e8cle et y aura laiss\u00e9 son emprunte, m\u00eame s\u2019il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 reconnu \u00e0 la hauteur de son talent, pour ne pas parler de son g\u00e9nie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il mourra en octobre 1987 dans le XIV\u00b0 arrondissement de Paris, dans ce Montparnasse qui avait \u00e9t\u00e9 le cadre de ses d\u00e9buts.<\/p>\n\n\n\n<p>Une exposition qui fait du bien en ce qu\u2019elle nous montre les \u0153uvres presque compl\u00e8tes d\u2019un peintre \u00e0 hauteur d\u2019homme qui aura trac\u00e9 sa route \u00e0 l\u2019ombre des g\u00e9ants mais dans une farouche ind\u00e9pendance garante d\u2019un style aussi singulier qu\u2019\u00e9tincelant. Hello H\u00e9lion&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>Mus\u00e9e d\u2019art moderne Paris, mars \u00e0 ao\u00fbt 2024.<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>2 juillet 2024<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019univers du peintre Jean H\u00e9lion est constitu\u00e9 de ces objets du quotidien, mais son g\u00e9nie transcende la banalit\u00e9 du r\u00e9el pour atteindre des profondeurs m\u00e9taphysiques, avec toujours beaucoup d\u2019humour. 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