{"id":3980,"date":"2024-09-25T15:01:32","date_gmt":"2024-09-25T13:01:32","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3980"},"modified":"2024-12-25T17:48:40","modified_gmt":"2024-12-25T16:48:40","slug":"dans-ton-sommeil-chapitre-12","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3980","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL Chapitre 12."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/illustration405.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3981\" width=\"576\" height=\"482\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/illustration405.jpg 283w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/illustration405-30x25.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 576px) 100vw, 576px\" \/><figcaption>Une client\u00e8le boh\u00e8me avec deux filles qui s\u2019embrassaient goul\u00fbment au comptoir. Daniel Grardel again. Grateful thanks \u00e0 lui.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais assis toute la sainte journ\u00e9e avec une pellet\u00e9e de m\u00e9dicaments matin, midi et soir. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019exp\u00e9rimenter tous les produits nouveaux des laboratoires pharmaceutiques. Le m\u00e9decin parlait de d\u00e9compensation et de d\u00e9pression profonde. Je passais mon temps \u00e0 somnoler ou carr\u00e9ment \u00e0 dormir, sans m\u00eame \u00eatre capable de lire plus de trois pages de n\u2019importe quel livre. Tout me tombait des mains avec cette camisole chimique qui rendait toute communication impossible avec le monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019avais pas chang\u00e9, toujours \u00e0 te plaindre de tes conditions de travail et du manque d\u2019implication de ta Marie-Claude qui ne faisait pas suffisamment cas de toi. Tu en voulais trop et elle te donnait juste de quoi nourrir tes espoirs. Le pire est que tu ne semblais n\u2019avoir pour horizons qu\u2019elle et les douches \u00e9cossaises auxquelles elle te soumettait.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques m\u2019avait envoy\u00e9 une longue lettre o\u00f9 il d\u00e9taillait le programme des ar\u00e8nes d\u2019Orange, et je croyais que les \u00e9pisodes psychotiques ne pouvaient provenir que des hallucinog\u00e8nes de type LSD, mais il semblait que le p\u00e9tard empoisonn\u00e9 m\u2019avait fait autant d\u2019effet. Je me souvenais vaguement que le concert avait eu lieu dans une \u00e9glise et que j\u2019\u00e9tais mont\u00e9 en chaire pour mieux voir Nico, la pr\u00eatresse v\u00e9n\u00e9neuse \u00e0 l\u2019harmonium. Ces deux types m\u2019avaient accost\u00e9 avec leur baratin d\u2019ultra-gauche et leur calumet de la paix. Ils disaient \u00eatre l\u00e0 pour Baader, Meinhof et Eslin, des h\u00e9ros r\u00e9volutionnaires qui agissaient concr\u00e8tement contre le capitalisme autoritaire de cette Allemagne mal d\u00e9nazifi\u00e9e. J\u2019avais sur moi un num\u00e9ro d\u2019<em>Actuel<\/em>, un mensuel qu\u2019ils trouvaient fasciste au premier degr\u00e9. \u00c0 la sortie, Jean-Louis me disait qu\u2019un tel jugement n\u2019avait rien de choquant et qu\u2019ils pouvaient trouver l\u2019\u00e9criture fascisante, me citant Barthes et toute une batterie d\u2019\u00e9minents linguistes. \u00c7a avait fini par faire boom dans ma t\u00eate, comme si ce flux d\u2019informations contradictoires \u00e9tait beaucoup trop pour un cerveau qui s\u2019effor\u00e7ait de rester si peu que ce soit rationnel. J\u2019\u00e9tais mur pour l\u2019asile, comme pour notre m\u00e8re, et bient\u00f4t comme pour toi. L\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, l\u2019atavisme, il fallait croire.<\/p>\n\n\n\n<p>En guise de convalescence, Jacques m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 passer quelques jours dans la ferme de ses parents, au fin fond du Berry. On passait nos journ\u00e9es \u00e0 \u00e9couter des disques ou \u00e0 en acheter chez un disquaire de Bourges o\u00f9 nous nous rendions \u00e0 v\u00e9lo. Le p\u00e8re \u00e9tait un fort gaillard plut\u00f4t taiseux et la m\u00e8re une femme fragile qui bougonnait dans ses dents dans un perp\u00e9tuel mal de vivre. Il y avait aussi le beau-fr\u00e8re, le fr\u00e8re de sa m\u00e8re, un ouvrier agricole un peu simple qu\u2019on n \u2018arr\u00eatait pas d\u2019engueuler en parfait souffre-douleur. Et le grand-p\u00e8re, assis dans un fauteuil, qui jouissait du respect commun eu \u00e9gard \u00e0 ses ann\u00e9es pass\u00e9es courb\u00e9 sur cette m\u00eame terre.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait au point central de la France, dont plusieurs communes se disputaient l\u2019exclusivit\u00e9. Le citadin que j\u2019avais toujours \u00e9t\u00e9 tombait en p\u00e2moison devant les troupeaux de vache et les pr\u00e9s \u00e0 cochons. On regardait les vastes \u00e9tendues en caressant l\u2019id\u00e9e d\u2019organiser un festival pop, m\u00eame sans y croire le moins du monde. On discutait beaucoup de la vie telle qu\u2019on la vivait et de ce qu\u2019elle pourrait \u00eatre \u00e0 travers nos r\u00eaveries nourries des lectures oniriques de Tolkien, de Lovecraft ou de Philip K. Dick. La r\u00e9alit\u00e9 nous d\u00e9cevait tellement.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait m\u00eame fait appel \u00e0 moi pour rentrer les foins et j\u2019avais crach\u00e9 mes poumons avec mes deux paquets de Celtiques par jour. Son p\u00e8re avait beaucoup ri devant ce gars des villes incapable d\u2019efforts physiques, pas fait pour les durs travaux des champs. Je n\u2019avais jamais pr\u00e9tendu l\u2019\u00eatre, mais je constatais combien j\u2019\u00e9tais en complet d\u00e9phasage avec ce monde. On \u00e9tait habill\u00e9s comme des dandys, de quoi intriguer les rares personnes qu\u2019on croisait. On \u00e9tait un peu comme ces truands endimanch\u00e9s des films d\u2019Audiard, en cavale \u00e0 la campagne.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de reprendre le travail, j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de m\u2019offrir un toupet qui aurait dissimul\u00e9 une calvitie de plus en plus voyante. Je faisais plusieurs salons de postiches et de perruques et des employ\u00e9es testaient sur moi leurs produits avec des photographies d\u2019acteurs ou de chanteurs afin d\u2019orienter mes choix. Je me d\u00e9cidais pour un demi-toupet accroch\u00e9 \u00e0 mes cheveux de derri\u00e8re et qui couvraient mon cr\u00e2ne d\u00e9garni. En sortant de l\u00e0, j\u2019avais l\u2019impression que les filles me regardaient avec plus d\u2019int\u00e9r\u00eat et que j\u2019aurais pu les aborder avec une assurance jamais ressentie auparavant. Mais ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une illusion et je me s\u00e9parais vite de cette proth\u00e8se ridicule que tout le monde, au boulot, avait facilement rep\u00e9r\u00e9. J\u2019avais honte je m\u2019\u00e9tais r\u00e9solu \u00e0 mettre cette cochonnerie, qui m\u2019avait pourtant co\u00fbt\u00e9 cher, \u00e0 la poubelle. Apr\u00e8s tout, je serai chauve si c\u2019\u00e9tait mon destin et j\u2019en avais assez qu\u2019on me donne des exemples de \u00ab&nbsp;beaux chauves&nbsp;\u00bb fa\u00e7on Yul Brynner, Teddy Savalas ou le batteur du groupe pop am\u00e9ricain Spirit.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu ne perdais pas encore tes cheveux,&nbsp;mais \u00e7a n\u2019avait pas l\u2019air de te rendre plus heureux. Le tissu industriel se d\u00e9sagr\u00e9geait \u00e0 grande vitesse dans la m\u00e9tropole, et on parlait partout de compression de personnel, de charrettes et de licenciements secs. D\u00e9cid\u00e9ment, l\u2019\u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s te suivait partout o\u00f9 tu passais, et tu craignais qu\u2019elle ne s\u2019abatte sur toi une seconde fois. En cela, tu ne te trompais pas. Ton flirt t\u2019avait fait renouer avec tes efforts vestimentaires et tes coupes de cheveux soign\u00e9es. Tu cherchais \u00e0 pousser ton avantage et \u00e0 percer le mur de sa r\u00e9serve, mais tes beaux atours n\u2019\u00e9taient d\u2019aucune utilit\u00e9 et il t\u2019aurait fallu des tr\u00e9sors de s\u00e9duction que tu n\u2019avais pas. Ou au moins un permis de conduire et une situation professionnelle stable, choses que tu ne pouvais pas encore garantir ni \u00e0 elle ni \u00e0 personne. Et tu n\u2019avais pas assez d\u2019esprit de d\u00e9rision et d\u2019humour pour envoyer tout cela promener, les contraintes, les renoncements, les conventions, les filles \u00e0 marier et les boulots de con. Tu jouais le jeu et tu t\u2019\u00e9tais montr\u00e9 compr\u00e9hensif, mais rien ni personne n\u2019arrivaient en r\u00e9compense.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais repris mon poste \u00e0 Paris, et j\u2019\u00e9tais \u00e0 nouveau en gr\u00e8ve, cette fois contre les consoles de visualisation et les probl\u00e8mes optiques qu\u2019elles pouvaient entra\u00eener. Je n\u2019\u00e9tais pas renseign\u00e9 sur la question mais j\u2019aimais \u00e0 faire la gr\u00e8ve, la seule occasion de retrouver les coll\u00e8gues dans un cadre diff\u00e9rent que ces mornes heures de travail. Des militants de l\u2019OCI, des Lambertistes, avaient pris les commandes d\u2019une fronde qui commen\u00e7ait \u00e0 inqui\u00e9ter les pontes de la direction.<\/p>\n\n\n\n<p>On nous avait promis un suivi m\u00e9dical rigoureux et des primes de technicit\u00e9 et la reprise avait eu lieu dans le calme. Compte tenu de mon absence apr\u00e8s une nouvelle rechute, on m\u2019avait confi\u00e9 un poste plut\u00f4t tranquille&nbsp;: l\u2019\u00e9coulement du trafic t\u00e9l\u00e9graphique entre Paris et Nouakchott (Mauritanie).&nbsp;Les gars qui m\u2019entouraient faisaient des blagues racistes en imaginant leurs correspondants partir chasser le lion ou faire la sieste dans un hamac, lorsque le trafic se trouvait interrompu. On savait rire et ils se demandaient pourquoi je ne partageais pas leur hilarit\u00e9. Enfin l\u2019Afrique quoi&nbsp;: y\u2019a bon Banania, les tam-tams dans la jungle et goulou goulou dans la case. C\u2019est-y pas dr\u00f4le&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je retournais chez mes parents pour les f\u00eates et, revenu \u00e0 Boulogne (notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 avait d\u00e9m\u00e9nag\u00e9), je passais faire un tour \u00e0 Issy-les-Moulineaux chez Oncle Joe, rentr\u00e9 du Vietnam apr\u00e8s le d\u00e9part des Am\u00e9ricains. C\u2019\u00e9tait dommage pour certains, notamment un Jean D\u2019Ormesson qui regrettait \u00ab&nbsp;un air de libert\u00e9&nbsp;\u00bb, ce \u00e0 quoi avait r\u00e9pliqu\u00e9 Jean Ferrat avec ironie.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait le jour de la f\u00eate du T\u00eat, et la coutume voulait que le premier visiteur allait d\u00e9terminer l\u2019ann\u00e9e enti\u00e8re. Manque de pot pour eux, et surtout pour son \u00e9pouse qui vint m\u2019ouvrir, j\u2019avais les cheveux et les ongles sales, et de plus mal habill\u00e9, ce qui ne laissait pas entrevoir une glorieuse ann\u00e9e 1976. Bah, superstitions que tout cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait sorti un nouveau livre au Mercure de France, avec une pr\u00e9face de Michel Cournot, un ami \u00e0 lui qui \u00e9tait critique au <em>Monde<\/em> et au <em>Nouvel Observateur<\/em>. Il avait le vent en poupe, et je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher d\u2019associer cette formule \u00e0 un personnage d\u2019une bande dessin\u00e9e de pirates, un marin \u00e0 m\u00e2choire d\u2019enclume fort en gueule, \u00e0 la Popeye. \u00c9crivain publi\u00e9, journaliste reconnu et tenu pour r\u00e9f\u00e9rence sur le Sud-est asiatique, il pouvait quitter les T\u00e9l\u00e9coms et penser \u00e0 faire autre chose. Je n\u2019avais pas cette chance, mais \u00e9tait-ce de la chance&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Jacques, on avait pass\u00e9 une semaine \u00e0 Amsterdam, log\u00e9s dans une auberge de jeunesse. Un jeune arabe souvent en pri\u00e8re nous faisait le th\u00e9 tous les matins et on parcourait la ville, toujours \u00e0 la recherche de raret\u00e9s vinyliques. Il nous fallait des disques de ces groupes hollandais des ann\u00e9es 1960 \u2013 Outsiders et Q65 et, en m\u00eame temps, il y avait un fan club des Flamin\u2019 Groovies o\u00f9 on aurait pu rafler le peu qu\u2019il nous manquait. On prenait des tramways sans payer et, en cas de contr\u00f4le, on nous priait simplement de descendre, sans la moindre amende.<\/p>\n\n\n\n<p>On passait nos journ\u00e9es \u00e0 fl\u00e2ner le long des canaux ou \u00e0 faire des balades sur des bicyclettes blanches mises \u00e0 disposition le long des quais. On faisait aussi les mus\u00e9es et j\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 tra\u00eener mon ami dans l\u2019enceinte de l\u2019Arena Stadium de l\u2019Ajax o\u00f9 Cruyff ne jouait d\u00e9j\u00e0 plus. Le soir, on regardait les filles en vitrine et on fr\u00e9quentait la Melkweg ou le Paradiso, se faisant \u00e0 chaque fois proposer de l\u2019h\u00e9ro\u00efne et d\u00e9clinant invariablement l\u2019offre. L\u00e0, il y avait des concerts, des jeux, des happenings, du cin\u00e9ma\u2026 De quoi regretter la grande \u00e9poque des Provos et des Kabooters.<\/p>\n\n\n\n<p>En revenant, on s\u2019\u00e9tait fait fouiller de fond en comble par des flics \u00e0 la gare qui nous soup\u00e7onnaient d\u2019on ne savait quel trafic. On avait consomm\u00e9 l\u00e0-bas, sur place, mais pas assez fous pour en amener avec nous. C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t une s\u00e9ance d\u2019humiliation et on notait leurs sourires complices en sortant des sacs du vernis \u00e0 ongles ou du fard \u00e0 joues. Gauchistes, p\u00e9d\u00e9s et s\u00fbrement cam\u00e9s\u2026 On va s\u2019occuper de vous mes gaillards&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Avec toi, j\u2019avais vu le film de Milos Forman d\u2019apr\u00e8s le roman de Ken Kesey, <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucous<\/em>. Tu \u00e9tais revenu le voir plusieurs fois, comme si cette histoire te fascinait. Les personnages du film, Mac Murphy, Grand chef ou Billy Bubbitt, \u00e9taient devenus tes h\u00e9ros&nbsp;; des opprim\u00e9s qui avaient r\u00e9ussi \u00e0 renverser la table, \u00e0 terrasser leurs oppresseurs et \u00e0 enrayer la machine \u00e0 brouillard. Je ne sais si tu y voyais les pr\u00e9mices de ce que tu aurais \u00e0 subir, l\u2019esquisse de ton destin, mais jamais je ne t\u2019avais vu plus enthousiaste que pour ce film et j\u2019en venais \u00e0 m\u2019en inqui\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n<p>En mai et juin, c\u2019\u00e9tait les f\u00eates politiques et on les faisait toutes. F\u00eate du PSU, f\u00eate de <em>Rouge,<\/em> f\u00eate de <em>Lib\u00e9ration<\/em>, f\u00eate de <em>Politique Hebdo<\/em> ou de <em>Lutte Ouvri\u00e8re, <\/em>en attendant la f\u00eate<em> de l\u2019Huma <\/em>en septembre<em>. <\/em>On n\u2019\u00e9tait pas sectaires et c\u2019\u00e9tait l\u2019occasion de voir quelques groupes et chanteurs \u00e0 vil prix. Et puis on s\u2019instruisait avec des livres, des revues et des d\u00e9bats sous chapiteaux avec la fine fleur des intellectuels et philosophes gauchisants.<\/p>\n\n\n\n<p>Un soir, un jeune acteur norv\u00e9gien qui jouait Ibsen au Ch\u00e2telet m\u2019avait litt\u00e9ralement dragu\u00e9, me proposant de le suivre et de quitter ce restaurant chinois o\u00f9 nous d\u00eenions entre amis. Il d\u00e9plorait les mauvaises critiques re\u00e7ues. J\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 me laisser faire, ne sachant pas trop encore vers o\u00f9 s\u2019orientaient mes d\u00e9sirs oscillant entre des phantasmes d\u2019amour courtois et des images de films pornographiques. La maman ou la putain. Je m\u2019\u00e9tais finalement ravis\u00e9 en me disant qu\u2019il y avait suffisamment de confusion dans ma t\u00eate pour ne pas y ajouter une exp\u00e9rience dont je n\u2019\u00e9tais pas s\u00fbr d\u2019avoir envie.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait all\u00e9s voir tous les concerts des Stones Porte de Pantin de m\u00eame qu\u2019on avait vu tous ceux des Who l\u2019ann\u00e9e d\u2019avant et tout ce qui passait \u00e0 Paris dans ces ann\u00e9es 1975 et 1976&nbsp;: Lou Reed, Neil Young, Patti Smith, John Cale\u2026 \u00c0 Londres, on avait vu les Kinks au Victoria Theatre et les Flamin\u2019 Groovies. Il ne nous restait plus que Dylan \u00e0 voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Londres, justement, cette fois on y \u00e9tait retourn\u00e9s, avec Martin. \u00c0 trois, on avait pass\u00e9 la semaine de la Toussaint en fl\u00e2nant dans Hyde Park \u00e0 \u00e9couter des r\u00e9volutionnaires professionnels plus ou moins clochardis\u00e9s. On avait d\u00e9couvert tous ces groupes punk qu\u2019on voyait au Dingwall\u2019s, au 100 Club ou \u00e0 la Music Machine. L\u2019ambiance \u00e9tait particuli\u00e8re, et on passait pour des petits bourgeois en goguette devant les Punks \u00e0 lames de rasoir et \u00e9pingles \u00e0 nourrice ou les rockers \u00e0 rouflaquettes et vestes \u00c9douardiennes \u00e0 la Teddy Boy. Les deux factions aimaient en d\u00e9coudre \u00e0 la sortie des clubs, souvent au poing mais parfois \u00e0 couteaux tir\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>On achetait encore quantit\u00e9 de disques chez Rock On, une boutique sp\u00e9cialis\u00e9e et on tra\u00eenait \u00e0 Carneby Street ou devant chez Sex, la boutique de Mac Laren o\u00f9 les Sex Pistols avaient \u00e9t\u00e9 en rodage. Pour une fois, nous avions l\u2019impression de vivre un mouvement de jeunesse en direct, de plain-pied, et on n\u2019aurait pas \u00e0 nous le raconter 10 ou 20 ans apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Martin ne partageait pas nos vertiges, mais Jacques et moi \u00e9tions dores et d\u00e9j\u00e0 des punks et on avait achet\u00e9 la panoplie aux puces de Saint-Ouen. Pour moi, \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 un pantalon de cuir et un Perfecto avec une paire de Doc Marten\u2019s. Pour lui, du cuir blanc et des chemises \u00e0 jabot, plus des t. shirts \u00e0 l\u2019effigie de toutes nos idoles qu\u2019on se faisait fabriquer chez Harry Cover.<\/p>\n\n\n\n<p>On se faisait souvent bousculer par des loubards vaguement rockers qui nous traitaient de p\u00e9d\u00e9s et de petits bourgeois d\u00e9guis\u00e9s. Sauf quelques rares situations p\u00e9rilleuses, nous passions outre sans c\u00e9der \u00e0 la provocation. Nous \u00e9tions l\u2019avenir et ces ca\u00efds de banlieue nous faisaient l\u2019effet de figures anachroniques en voie d\u2019extinction.<\/p>\n\n\n\n<p>La querelle des punks et des rockers, des anciens et des modernes, te laissait rigoureusement indiff\u00e9rent. Tu n\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019\u00e2ge \u00e0 te m\u00ealer \u00e0 ces guerres picrocholines. C\u2019\u00e9tait toujours tendu \u00e0 la maison avec notre p\u00e8re qui vieillissait et peinait de plus en plus au travail quand notre m\u00e8re contenait mal une folie qui ne demandait qu\u2019\u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils recevaient des voisins. Un ancien grad\u00e9 de la gendarmerie et son \u00e9pouse, une mar\u00e2tre qui surveillait constamment sa consommation d\u2019alcool. C\u2019\u00e9tait la belote des dimanches apr\u00e8s-midi apr\u00e8s avoir regard\u00e9 Jacques Martin \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais pass\u00e9 l\u2019\u00e9t\u00e9 torride \u00e0 Boulogne, chez notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9, et j\u2019avais tellement soif que j\u2019allais \u00e9cluser des bi\u00e8res fra\u00eeches dans un bar en bas de l\u2019immeuble, o\u00f9 venaient s\u2019abreuver des ouvriers de Renault-Billancourt. On le soup\u00e7onnait de fr\u00e9quenter la s\u0153ur de son ami, \u00e0 Nantes, et tu attendais ta lettre de licenciement, c\u2019\u00e9tait maintenant certain et la menace \u00e9tait tellement obs\u00e9dante que tu pr\u00e9f\u00e9rais la voir rendue \u00e0 ex\u00e9cution, la t\u00eate sur le billot. Moi, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 donner \u00e0 ma vie une autre direction, j\u2019entrais en psycho-th\u00e9rapie le jour de la mort de Mao.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait en d\u00e9cembre et l\u2019hiver \u00e9tait rigoureux. J\u2019avais pass\u00e9 les f\u00eates \u00e0 Paris mais re\u00e7u mon pr\u00e9avis pour un poste \u00e0 Lille dans un central t\u00e9l\u00e9phonique. On ne semblait pas m\u00e9content de me voir partir, un tire-au-flanc, un malade imaginaire ou hypocondriaque, un fumiste qui passait autant de temps en arr\u00eat maladie qu\u2019au travail. J\u2019\u00e9tais oblig\u00e9 d\u2019en convenir, sans forc\u00e9ment revendiquer toutes ces \u00e9pith\u00e8tes infamantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me fallait donc retourner chez les parents o\u00f9 tu avais encore ton rond de serviette. La perspective m\u2019\u00e9tait moyennement agr\u00e9able, et je me mettais en qu\u00eate d\u2019un appartement.<em> Rock &amp; Folk<\/em> avait publi\u00e9 une de mes lettres sur le Punk-rock et j\u2019essayais d\u2019en \u00e9crire d\u2019autres, avec l\u2019id\u00e9e d\u2019int\u00e9grer la r\u00e9daction. Beaucoup de critiques rock avaient d\u00e9but\u00e9 de cette fa\u00e7on, disait-on. Rien de tel n\u2019arriva et les articles envoy\u00e9s par la suite avaient d\u00fb finir \u00e0 la corbeille.<\/p>\n\n\n\n<p>La lettre avait quand m\u00eame eu le m\u00e9rite de retenir l\u2019attention d\u2019un vieux po\u00e8te qui m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 venir le voir dans le bar o\u00f9 il servait, La voie lact\u00e9e. Je m\u2019y rendais avec Martin qui avait d\u00e9missionn\u00e9 des PTT et repris des \u00e9tudes de biologie \u00e0 la facult\u00e9. Le bougre avait connu Cocteau, avait \u00e9t\u00e9 le secr\u00e9taire de Gide et avait fr\u00e9quent\u00e9 tous les grands noms de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise d\u2019apr\u00e8s-guerre. Il m\u2019avait envoy\u00e9 l\u2019un de ses livres avec une d\u00e9dicace.<\/p>\n\n\n\n<p>Gaston Criel bavarda avec nous en interrompant plusieurs fois son service. Une client\u00e8le boh\u00e8me avec deux filles qui s\u2019embrassaient goul\u00fbment au comptoir. On avait pris rendez-vous pour une autre fois, histoire de pouvoir causer en paix. Martin lui avait trouv\u00e9 une ressemblance avec Jacques Anquetil et je l\u2019incitais au respect devant un homme qui avait connu Allen Ginsberg et Archie Shepp \u00e0 New York. Peine perdue.<\/p>\n\n\n\n<p>Je prenais mes nouvelles fonctions d\u00e9but janvier et, apr\u00e8s une courte formation, j\u2019\u00e9tais \u00ab&nbsp;au meuble&nbsp;\u00bb, avec un casque sur les oreilles et des fiches multicolores plein les mains. Au bout de deux ou trois engueulades pour des appels en PCV non aboutis, je jetais le casque, d\u00e9crochais les fiches et saluais la compagnie. J\u2019\u00e9tais reparti pour un long cong\u00e9 maladie qui tombait d\u2019autant plus mal que tu \u00e9tais licenci\u00e9. Notre m\u00e8re \u00e9tait au d\u00e9sespoir et notre p\u00e8re furieux. Qu\u2019avaient-ils bien pu faire au bon dieu pour subir de telles avanies&nbsp;? Le diable, probablement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019\u00e9tais assis toute la sainte journ\u00e9e avec une pellet\u00e9e de m\u00e9dicaments matin, midi et soir. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019exp\u00e9rimenter tous les produits nouveaux des laboratoires pharmaceutiques. Le m\u00e9decin parlait de d\u00e9compensation et de d\u00e9pression profonde. 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