{"id":4022,"date":"2024-10-23T16:54:53","date_gmt":"2024-10-23T14:54:53","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4022"},"modified":"2024-10-23T16:54:54","modified_gmt":"2024-10-23T14:54:54","slug":"dans-ton-sommeil-13","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4022","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 13"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-style-default\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"791\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-1024x791.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4024\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-1024x791.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-300x232.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-768x593.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-1536x1186.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-2048x1581.jpg 2048w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-2000x1544.jpg 2000w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-1600x1235.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-1200x927.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-900x695.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-600x463.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/illustration412-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>\u00ab\u00a0J\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de boire de l\u2019eau gazeuse mais celui qui payait la tourn\u00e9e refusait de prendre en compte ces verres vol\u00e9s \u00e0 l\u2019ivrognerie g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb. Mon ami Daniel Grardel dans ses \u0153uvres.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Les s\u00e9ances de psychoth\u00e9rapie chez le docteur Le Paon, lacanien revendiqu\u00e9, \u00e9taient plut\u00f4t d\u00e9cevantes. Je caressais ses chats dans la salle d\u2019attente en jetant un \u0153il sur ses num\u00e9ros du <em>Monde <\/em>empil\u00e9s. Tout y passait, j\u2019\u00e9grenais mes souvenirs assis dans un fauteuil \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sien, je n\u2019avais m\u00eame pas le droit au divan. Il me ramenait sans cesse \u00e0 ma petite enfance, estimant que tout \u00e9tait jou\u00e9 d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de quatre ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines s\u00e9ances se passaient mal, lorsqu\u2019il n\u2019ouvrait pas la bouche alors que j\u2019attendais la formule introductive et que je restais muet durant la demi-heure. Je lui reprochais son mutisme et il me renvoyait au mien. Je lui disais qu\u2019il exer\u00e7ait une profession de fumiste et de charlatan et il me r\u00e9pondait que j\u2019\u00e9tais bien plac\u00e9 pour parler avec mes cong\u00e9s maladie. Pourquoi ne pas larguer les amarres et assumer la clochardisation&nbsp;? C\u2019\u00e9tait pour lui une option, avec des odes \u00e0 la responsabilisation et \u00e0 la libert\u00e9 individuelle. Certaines fois, je le d\u00e9testais avec son jargon, ses sourires doucereux et ses provocations d\u2019intellectuel nietzsch\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n<p>Il recevait dans une maison de ma\u00eetre, pr\u00e8s de la gare de Tourcoing, et s\u2019arrangeait pour espacer suffisamment les visites de fa\u00e7on \u00e0 ce que ses patients ne se rencontrent pas. Je terminais certaines s\u00e9ances en larme, il me poussait \u00e0 exprimer mes \u00e9motions et je quittais parfois son cabinet euphorique, comme si j\u2019avais eu enfin la r\u00e9v\u00e9lation. \u00ab&nbsp;Vous \u00eates ma\u00eetre du \u00e7a&nbsp;!\u00bb, m\u2019avait-il dit un jour, ce qui signifiait que je pourrais tenir la folie en respect toute ma vie. C\u2019\u00e9tait du moins mon interpr\u00e9tation.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019arr\u00eatait pas de d\u00e9busquer les actes manqu\u00e9s et les hasards objectifs. Lorsque j\u2019arrivais en retard, c\u2019\u00e9tait que je ne voulais pas lui parler. Je n\u2019\u00e9tais pourtant pas responsable des pannes de m\u00e9tro. Quand j\u2019amenais un livre \u00e0 la consultation, c\u2019\u00e9tait pour lui d\u00e9livrer un message en fonction du titre ou de l\u2019auteur. Si j\u2019oubliais ma feuille de maladie, c\u2019est que j\u2019\u00e9tais gu\u00e9ri et n\u2019avait plus besoin de ses services. Tout \u00e9tait signifiant, tout faisait sens, les choses qui me paraissaient les plus anodines et les plus futiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Son manque d\u2019empathie m\u2019emp\u00eachait de voir en lui un gourou, mais je n\u2019en \u00e9tais pas moins r\u00e9ceptif \u00e0 ses paroles qu\u2019il l\u00e2chait comme des oracles, en fin de s\u00e9ance, comme un sphinx avec des airs de chattemite. Mes progr\u00e8s n\u2019\u00e9taient pas \u00e9vidents, et il tenait \u00e0 ce que j\u2019inventorie tout ce que j\u2019avais r\u00e9alis\u00e9 de fa\u00e7on concr\u00e8te, dans le monde r\u00e9el et pas dans mes phantasmes et mes r\u00eaveries. Le bilan \u00e9tait maigre mais il n\u2019\u00e9tait pas press\u00e9. Apr\u00e8s tout, les psychanalyses pouvaient bien durer sept ans, alors&#8230; Un jour, j\u2019arrivais tr\u00e8s en retard \u00e0 sa consultation et \u00e0 moiti\u00e9 ivre apr\u00e8s un repas entre amis. Loin de s\u2019en formaliser, il y voyait une preuve que j\u2019\u00e9tais vivant. C\u2019est lui qui m\u2019avait incit\u00e9 \u00e0 \u00e9crire en trouvant parfois mes paroles inspir\u00e9es. J\u2019\u00e9tais flatt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Criel le po\u00e8te, les choses \u00e9taient aussi difficiles. Il m\u2019avait fix\u00e9 un rendez-vous dans un bistrot au centre de Lille et \u00e9tait venu avec son dernier roman. Je croyais qu\u2019il allait me l\u2019offrir, mais il attendait que je l\u2019ach\u00e8te. Premier malentendu. On avait discut\u00e9 de po\u00e9sie et de jazz, et il \u00e9num\u00e9rait tous les gens de plume qu\u2019il avait connus dans le Saint-Germain-Des-Pr\u00e8s des ann\u00e9es 1950. Il me racontait sa vie, les petits m\u00e9tiers qu\u2019il avait d\u00fb exercer pour survivre, tout en se consacrant \u00e0 son \u0153uvre, une quinzaines de recueils de po\u00e9sie et autant de petits romans. Il travaillait la nuit dans ce bar de snobs et \u00e9crivait la journ\u00e9e, d\u00e9chirant des pages enti\u00e8res pour ne garder que la substantifique moelle. On avait parl\u00e9 politique, des municipales \u00e0 Paris. Ce qui s\u2019appelle un \u00e9change de vue ou un tour d\u2019horizon, comme on dit en langage diplomatique, mais j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s d\u00e9\u00e7u d\u2019une rencontre que je m\u2019\u00e9tais plu \u00e0 imaginer plus enrichissante et surtout plus d\u00e9terminante pour mon avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de le voir, j\u2019avais pass\u00e9 une visite de contr\u00f4le chez un psychiatre de la Cosmod\u00e9moniaque qui avait conclu \u00e0 l\u2019absence de pathologie majeure et m\u2019avait conseill\u00e9 de prendre un animal ou de faire du cheval. Je lui avais relat\u00e9 l\u2019entretien et il haussait les \u00e9paules en comparant les m\u00e9decins du travail \u00e0 la musique militaire. Un oxymore, j\u2019avais retenu le mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le revis de loin en loin, lui envoyant mon premier manuscrit en attente de ses avis autoris\u00e9s, mais il faut croire que mes premiers pas de clerc dans la voie litt\u00e9raire n\u2019avaient pas soulev\u00e9 en lui un grand enthousiasme. Je le comprenais et me demandais qui m\u2019avait rendu si hardi d\u2019empi\u00e9ter dans son domaine, lequel ne souffrait pas la m\u00e9diocrit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu ne connaissais pas Criel et tu n\u2019avais aucune esp\u00e8ce d\u2019admiration pour les gens de lettres. Tu ne lisais pas et tes seuls centres d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9taient le sport, la chanson et les filles, ou plut\u00f4t la fille, celle que tu convoitais. En m\u00eame temps que tes indemnit\u00e9s de ch\u00f4mage, tu avais re\u00e7u une convocation pour un stage de pr\u00e9pos\u00e9 des postes, en r\u00e9gion parisienne. La missive t\u2019indiquait que tu avais brillamment pass\u00e9 les \u00e9preuves, te classant \u00e0 un rang \u00e9lev\u00e9. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 ton premier vrai succ\u00e8s mais tu \u00e9tais partag\u00e9 entre la joie de la r\u00e9ussite au concours et l\u2019obligation de quitter le cocon familial. Un cocon qui t\u2019engluait comme une mouche dans une toile d\u2019araign\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je t\u2019avais parl\u00e9 de ma th\u00e9rapie, mais c\u2019\u00e9tait pour toi du charlatanisme et de l\u2019auto-suggestion et mes soi-disant progr\u00e8s relevaient plus de la foi que de la r\u00e9alit\u00e9. D\u2019ailleurs, tu aurais plus eu confiance aux cur\u00e9s qu\u2019aux psychiatres que tu confondais dans un m\u00eame m\u00e9pris. Tu n\u2019\u00e9tais pas pr\u00eat \u00e0 ouvrir ton imaginaire \u00e0 n\u2019importe qui et mes discours enthousiastes de n\u00e9o-converti te fatiguaient au plus haut point. \u00ab&nbsp;Va donc chez les cur\u00e9s&nbsp;\u00bb, finissais-je par te dire avec humeur et tu me r\u00e9torquais que tu ne connaissais rien de pire que ces bonnes femmes moches devenues des chieuses sauv\u00e9es par la gr\u00e2ce de la psychanalyse. Je ne voyais pas de quoi tu pouvais bien parler. Mon pros\u00e9lytisme avait en tout cas atteint ses limites.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir de l\u2019\u00e9lection d\u2019un maire socialiste dans notre ville, je manifestais ma joie devant notre p\u00e8re qui maugr\u00e9ait en silence. Depuis la lib\u00e9ration,Tourcoing n\u2019avait connu qu\u2019un maire de droite et les grandes villes tombaient comme des dominos&nbsp;: Reims et Saint-\u00c9tienne aux communistes et plusieurs autres aux socialistes. J\u2019aurais d\u00fb cacher ma joie et me faire petit, mais il l\u2019avait mauvaise et douchait mon enthousiasme en me parlant des vite-minhs, des viet-congs, de la dictature en Alg\u00e9rie, de Cuba et des pays de l\u2019est. Je r\u00e9futais ses arguments en lui r\u00e9pondant que le communisme restait \u00e0 inventer mais que j\u2019\u00e9tais communiste. Une sorte de meurtre d\u2019un p\u00e8re qui ne me consid\u00e9rait plus comme son fils.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait mont\u00e9 se coucher et j\u2019avais fait le d\u00e9placement jusqu\u2019\u00e0 la mairie pour saluer le nouveau maire, un d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien pass\u00e9 avec armes et bagages dans le camp socialiste, comme beaucoup. On \u00e9tait nombreux, et je reconnaissais quelques anciens camarades du PSU. Il ne restait plus qu\u2019\u00e0 attendre les L\u00e9gislatives de l\u2019ann\u00e9e prochaine pour que le triomphe f\u00fbt total et que cette clique finisse par rendre les armes. J\u2019y croyais dur comme fer, m\u00eame en me rem\u00e9morant cette forte pens\u00e9e de Raoul Vaneigem qui voulait que \u00ab&nbsp;l\u2019esp\u00e9rance est la laisse de la soumission&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ayant \u00e9puis\u00e9 le b\u00e9n\u00e9fice de mes cong\u00e9s maladie, il me fallait reprendre le collier. Un chef de centre m\u2019avait convoqu\u00e9 pour att\u00e9nuer mes craintes d\u2019une reprise s\u2019annon\u00e7ant difficile. J\u2019aurai juste \u00e0 faire le secr\u00e9tariat d\u2019un cadre et \u00e0 aider des coll\u00e8gues d\u2019un bureau de dessin dans les t\u00e2ches qu\u2019ils pourraient d\u00e9l\u00e9guer.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re partie ne comportait pas de difficult\u00e9s majeures, mais la seconde recelait des emb\u00fbches et j\u2019\u00e9tais dans l\u2019embarras avec ces plans \u00e0 photocopier et ces cartouches au normographe. Je ne leur \u00e9tais pas tr\u00e8s utile et ils devaient passer derri\u00e8re moi. Ils devaient me percevoir comme une sorte de Stan Laurel ou de Harpo Marx, en beaucoup moins dr\u00f4le, plein de bonne volont\u00e9 mais d\u2019une inefficacit\u00e9 redoutable.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quelques semaines \u00e0 user les patiences, on m\u2019avait propos\u00e9 un poste \u00e0 Roubaix pour un travail administratif plus dans mes cordes. Un central t\u00e9l\u00e9phonique pr\u00e8s de la grand-place o\u00f9 on me fit bon accueil. Je travaillais \u00e0 la mise \u00e0 jour de fiches techniques en fonction des modifications du r\u00e9seau, un travail qui me prenait \u00e0 peine la demi-journ\u00e9e. Le reste du temps, je passais mes coups de fil aux amis de Paris ou je discutais football avec le chef de bureau.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019appelait Ren\u00e9 Vercauteren, comme le joueur d\u2019Anderlecht, un bon vivant d\u00e9bonnaire et jovial qui m\u2019avait \u00e0 la bonne. Il t\u00e9tait sans arr\u00eat ses Willem II et vidait ses demis en fin de vacation, dans le m\u00eame bistrot o\u00f9 tu t\u2019abreuvais avec tes potes avant ta disgr\u00e2ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Affect\u00e9 \u00e0 la gestion du personnel, de la paie, des indemnit\u00e9s et des cong\u00e9s, un grand chevelu et barbu qui me fut tout de suite sympathique. L\u00e9on \u00e9tait un \u00e9colo radical, lecteur de <em>Charlie Hebdo<\/em> et pr\u00e9sent \u00e0 tous les rassemblements antinucl\u00e9aires dans toute l\u2019Europe. Il avait un app\u00e9tit d\u2019ogre et buvait sec, avec un humour pince-sans-rire qui lui faisait user et abuser de farces et attrapes pour rigoler aux d\u00e9pends de ses coll\u00e8gues. Une sorte de Gaston Lagaffe en trois dimensions.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait aussi Paul, un vieux lignard recycl\u00e9 dans les bureaux \u00e0 la suite d\u2019un accident de travail o\u00f9 il \u00e9tait tomb\u00e9 sur la t\u00eate. On aurait dit Elmer dans<em> Bug\u2019s Bunny<\/em> avec une sempiternelle casquette pour cacher des cicatrices et des joues rondes de baigneur. Un patoisant peu disert, qu\u2019on disait diminu\u00e9 par sa chute ou un peu s\u00e9nile. Contrairement aux autres, Paul ne buvait pas et ne fumait pas. On lui confiait la maison lorsque nous \u00e9tions tous au bistrot.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait aussi deux charg\u00e9s d\u2019\u00e9tudes, un nom pr\u00e9tentieux pour des \u00e9tudes de c\u00e2blage entre le central t\u00e9l\u00e9phonique et le domicile des abonn\u00e9s via les points de concentration. Ils \u00e9taient de sortie toute la journ\u00e9e. L\u2019un au physique de sanglier taciturne noy\u00e9 dans sa graisse&nbsp;; l\u2019autre un butor ambitieux qui se serait bien vu chef \u00e0 la place du chef. Heureusement, on les voyait peu.<\/p>\n\n\n\n<p>En tout cas, j\u2019avais trouv\u00e9 un collectif de travail qui m\u2019acceptait et j\u2019eus vite fait de prendre mes marques. C\u2019\u00e9tait d\u2019autant plus facile que les moments de convivialit\u00e9 n\u2019\u00e9taient pas rares. Le Carillon pour les pots du soir et le Lapin blanc pour les grandes occasions. L\u00e0, on pouvait passer l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 s\u2019en foutre plein la lampe et \u00e0 picoler comme des rats morts. Le patron \u00e9tait un homosexuel f\u00e9ru de litt\u00e9rature et on discutait jusqu\u2019\u00e0 pas d\u2019heures des m\u00e9rites compar\u00e9s de C\u00e9line ou de Proust. En toutes occasions, le chef nous couvrait et il avait recours \u00e0 son imagination d\u00e9bordante pour, \u00e0 chaque fois, trouver des excuses vari\u00e9es \u00e0 ses coll\u00e8gues. Il \u00e9tait syndiqu\u00e9 \u00e0 la CGT et votait PCF. Un matin, je m\u2019\u00e9tais retrouv\u00e9 avec un mince opuscule de L\u00e9nine sur mon bureau, <em>Le gauchisme ou la maladie infantile du communisme<\/em>. Il m\u2019avait perc\u00e9 \u00e0 jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin, les ouvriers des t\u00e9l\u00e9coms, les lignards, venaient chercher leur travail du jour et remettre les documents pour celui de la veille. Des rudes gaillards, des cow-boys, la plupart toujours entre deux cuites et mal embouch\u00e9s. Ils parlaient un patois que j\u2019avais du mal \u00e0 comprendre et devaient me prendre pour un fils de bourgeois perdu dans leur monde de peine, de sueur et de fruste camaraderie. Les jours o\u00f9 ils n\u2019avaient pas re\u00e7u leurs indemnit\u00e9s \u00e0 temps, ils t\u00e9l\u00e9phonaient \u00e0 la permanence syndicale et se mettaient en gr\u00e8ve comme un seul homme. Il fallait l\u2019intervention d\u2019un bureaucrate s\u2019excusant du retard et promettant d\u2019y rem\u00e9dier au plus vite pour les voir repartir. C\u2019\u00e9tait leur quinzaine, un poste de recette strat\u00e9gique inconnu de leurs \u00e9pouses qui leur permettait d\u2019aller au bistrot ou au claque. Leur tr\u00e9sor cach\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La copine de L\u00e9on s\u2019appelait Maria. Une belle brune \u00e0 cheveux longs, aux yeux d\u2019un noir profond au sourire magique. Elle avait quelque chose de la Gr\u00e9co et je me disais qu\u2019il avait bien de la chance. On avait sympathis\u00e9 et, outre nos ribaudes habituelles avec L\u00e9on, on allait au restaurant tous les trois, parfois au cin\u00e9ma et je me sentais bien parmi eux, en ami du couple et confident de l\u2019un ou de l\u2019autre. Je m\u2019\u00e9tais trouv\u00e9 une famille, un endroit o\u00f9 on m\u2019appr\u00e9ciait, et le plus difficile allait \u00eatre de g\u00e9rer ces cuites quasi quotidiennes, au resto ou au bistrot, et il m\u2019arrivait certains soirs de laisser mon d\u00eener et d\u2019aller directement me coucher, au grand dam de notre m\u00e8re. J\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de boire de l\u2019eau gazeuse mais celui qui payait la tourn\u00e9e refusait de prendre en compte ces verres vol\u00e9s \u00e0 l\u2019ivrognerie g\u00e9n\u00e9rale. \u00ab&nbsp;Moi je paie pas de l\u2019eau&nbsp;!&nbsp;\u00bb. C\u2019\u00e9tait la r\u00e8gle et j\u2019en \u00e9tais quitte pour y aller de ma poche. Le midi, on jouait aux cartes au Carillon avec probablement des anciens coll\u00e8gues \u00e0 toi, du Cr\u00e9dit du Nord. Je les questionnais mais personne ne se souvenait de toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu \u00e9tais parti faire ton stage \u00e0 Paris et je n\u2019avais pas de nouvelles. Tu avais pris tes quartiers chez notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e0 Boulogne, un simple trois pi\u00e8ces avec un coin cuisine. Son ami ing\u00e9nieur \u00e9tait retourn\u00e9 \u00e0 Nantes, ou plut\u00f4t \u00e0 Saint-Nazaire, o\u00f9 il avait trouv\u00e9 un emploi de m\u00e9treur en b\u00e2timent et il envisageait lui aussi de partir vivre avec sa promise en Loire-Atlantique. J\u2019\u00e9tais venu te voir \u00e0 Paris le jour de cette finale de coupe entre le Stade de Reims et Saint-\u00c9tienne. Tu n\u2019avais pas trouv\u00e9 de place et on avait regard\u00e9 le match \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. J\u2019\u00e9tais aussi d\u00e9\u00e7u par le r\u00e9sultat que par le fait d\u2019avoir effectu\u00e9 le d\u00e9placement pour rien. Pas pour rien, disons que je t\u2019avais vu. Tu avais un peu grossi et tu prenais des m\u00e9dicaments. Marie-Claude se faisait rare et elle allait bient\u00f4t dispara\u00eetre de ta vie. Tu apprenais laborieusement tes d\u00e9partements avec les chefs-lieu et les sous-pr\u00e9fectures et je te faisais r\u00e9viser. Tu m\u2019avais parl\u00e9 d\u2019un contact avec la JOC et d\u2019une adh\u00e9sion \u00e0 la CFDT. Peut-\u00eatre \u00e9tais-tu en train de te politiser, ce qui ne laissait pas de m\u2019\u00e9tonner. Tu parlais aussi de prendre un appartement d\u00e8s que tu aurais connu ton affectation. Tu semblais presque optimiste.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais profit\u00e9 de ma visite pour aller voir Jacques dans sa piaule du Marais. On avait pas rompu le fil et la complicit\u00e9 \u00e9tait intacte. On repartait chez les disquaires avec la m\u00eame envie et on allait voir tous les concerts possibles. Toujours La Parall\u00e8le et l\u2019Open Market quand aux Halles, le trou \u00e9tait presque rebouch\u00e9 et on construisait un hypermarch\u00e9. On allait au Caf\u00e9 de la gare ou \u00e0 la Pizza du marais voir la bande \u00e0 Romain Bouteille ou le chanteur \u00c9variste. Mai 68 n\u2019en finissait pas, presque dix ans apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis ils ont d\u00e9barqu\u00e9 un matin. Jacques s\u2019\u00e9tait fait un nouveau copain, Herv\u00e9, qui se shootait \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efne entre deux cures de d\u00e9sintoxication \u00e0 Marmottan, chez Olivenstein. Il \u00e9tait avec un ami \u00e0 lui, un junky mal repenti qui lui servait de porte-flingue. On \u00e9coutait un album des Stranglers et on en \u00e9tait \u00e0 \u00ab&nbsp;Someday I\u2019m gonna smash your face&nbsp;\u00bb quand l\u2019ami sortit un couteau de chasse en donnant un grand coup de pied dans la cha\u00eene Hi-fi.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils avaient tous les deux des mines renfrogn\u00e9es, comme s\u2019ils nous agressaient malgr\u00e9 eux, \u00e0 leur insu. Herv\u00e9 m\u2019avait ligot\u00e9 et b\u00e2illonn\u00e9 sur un fauteuil tandis que l\u2019autre \u2013 on n\u2019a jamais su son nom \u2013 amenait mon ami sous la menace de son couteau \u00e0 un distributeur automatique dont il \u00e9tait cens\u00e9 tirer le maximum. En suppl\u00e9ment de programme, ils avaient rafl\u00e9 tout ce qu\u2019ils avaient pu&nbsp;: fringues, disques et cha\u00eene Hifi. Puis ils \u00e9taient repartis et le voleur en chef, \u00e0 la vue d\u2019un recueil de po\u00e8mes de William Blake sur la table de nuit, avait d\u00e9plor\u00e9 que c\u2019\u00e9tait toujours chez des gens cultiv\u00e9s qu\u2019ils \u00e9taient contraints de faire leur basse besogne. Pour un peu, il nous aurait fait des excuses.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait all\u00e9s manger un sandwich et, l\u2019apr\u00e8s-midi, mon p\u00e8re s\u2019\u00e9tait point\u00e9 devant la concierge pour lui demander o\u00f9 j\u2019habitais. Il n\u2019aurait pu mieux tomber, nous incitant \u00e0 porter plainte, et la pignole vitup\u00e9rait Mai 68, la d\u00e9mission des parents, l\u2019\u00e9ducation permissive et la lib\u00e9ralisation des m\u0153urs. Mon p\u00e8re se demandait quand cette furie aurait termin\u00e9 avec ses impr\u00e9cations et s\u2019inqui\u00e9tait plut\u00f4t de notre triste sort.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous conduisit dans sa 4L \u00e0 Boulogne, et les trois fr\u00e8res \u00e9taient r\u00e9unis dans de sinistres circonstances pour envisager la riposte. De l\u2019avis g\u00e9n\u00e9ral, il convenait de ne pas laisser passer pareilles voies de fait et que cela \u00e9quivaudrait \u00e0 encourager le vice, autant dire la propagation du mal avait soulign\u00e9 notre m\u00e8re. Jacques repartit dans son Berry natal quand je profitais du v\u00e9hicule paternel pour retourner dans le Nord. Le lendemain, les fermes r\u00e9solutions contre nos agresseurs avaient fait long feu. \u00ab&nbsp;Plus \u00e0 plaindre qu\u2019\u00e0 bl\u00e2mer&nbsp;\u00bb, avait conclu doctement notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9, recueillant l\u2019assentiment g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 fut encore un sale moment \u00e0 passer et on \u00e9tait repartis \u00e0 Londres, \u00e0 la Toussaint. \u00c0 trois cette fois-l\u00e0, avec Martin. L\u2019album des Sex Pistols venait de sortir mais l\u2019explosion punk avait lib\u00e9r\u00e9 tellement d\u2019\u00e9nergie que la ville semblait au repos, comme pour un retour \u00e0 la normale. Cette fois, on avait vu Muddy Waters au Victoria Theatre et les Stranglers et les Dictators \u00e0 la Roundhouse. Du blues du Mississippi aux derniers hurlements punk. La boucle \u00e9tait boucl\u00e9e, en attendant la New wave et d\u2019autres vertiges. Jacques connaissait quelqu\u2019un et il lui tardait de la retrouver, ce n\u2019\u00e9tait plus comme avant, comme si notre jeunesse \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu avais termin\u00e9 ton stage et, apr\u00e8s quelques vacances, tu \u00e9tais affect\u00e9 dans un bureau de poste \u00e0 Montparnasse. Une ann\u00e9e qui avait mal commenc\u00e9 mais qui se terminait plut\u00f4t bien, sans drame en tout cas. Ce n\u2019\u00e9tait que partie remise.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les s\u00e9ances de psychoth\u00e9rapie chez le docteur Le Paon, lacanien revendiqu\u00e9, \u00e9taient plut\u00f4t d\u00e9cevantes. Je caressais ses chats dans la salle d\u2019attente en jetant un \u0153il sur ses num\u00e9ros du Monde empil\u00e9s. Tout y passait, j\u2019\u00e9grenais mes souvenirs assis dans un fauteuil \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sien, je n\u2019avais m\u00eame pas le droit au divan. Il&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4022\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4024,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4022"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4022"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4022\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4026,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4022\/revisions\/4026"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4024"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4022"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4022"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4022"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}