{"id":4055,"date":"2024-11-28T14:51:34","date_gmt":"2024-11-28T13:51:34","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4055"},"modified":"2024-11-28T14:51:35","modified_gmt":"2024-11-28T13:51:35","slug":"dans-ton-sommeil-14","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4055","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 14."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration412-1-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4057\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration412-1-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration412-1-300x225.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration412-1-768x576.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration412-1-900x675.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration412-1-600x450.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration412-1-30x23.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration412-1.jpg 1136w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>J\u2019avais toutes les peines de r\u00e9sister aux prostitu\u00e9es de la rue Saint-Denis, le chant de sir\u00e8nes qui r\u00e9veillaient la mis\u00e8re sexuelle d\u2019un bien triste Ulysse. Merci \u00e0 Daniel Grardel.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Au boulot, on devait d\u00e9m\u00e9nager. De Roubaix, aller dans la banlieue de Lille dans une zone industrielle sinistre. \u00c0 ceux qui s\u2019opposaient, faisant valoir la distance, on leur r\u00e9pondait \u00ab&nbsp;y\u2019 a l\u2019autoroute&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00e0 ceux qui faisaient valoir la vie de quartier et le positionnement en centre-ville, on r\u00e9pondait qu\u2019on \u00e9tait pas au travail pour faire ses courses. C\u2019\u00e9tait la grande concentration et le regroupement de tous les petites unit\u00e9s dans un centre unique, un b\u00e2timent moche, un parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de avec un perron, des murs en parpaing et des baies vitr\u00e9es. On avait \u00e9t\u00e9 les derniers \u00e0 emm\u00e9nager, et on nous reprochait en hauts lieux de faire de la r\u00e9sistance, contrariant ainsi un projet in\u00e9luctable et lui donnant par notre refus incompr\u00e9hensible un caract\u00e8re coercitif. On n\u2019avait pas jou\u00e9 les grandes orgues syndicales et on avait n\u00e9goci\u00e9 quelques avantages pour prix de notre d\u00e9part, mais tous ces salari\u00e9s venus de Roubaix, de Tourcoing ou des petites villes de la m\u00e9tropole avaient le sentiment d\u2019\u00eatre en exil dans un no man\u2019s land utilitaire et fonctionnel. R\u00e9solument moderne.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chef de centre m\u2019avait convoqu\u00e9 un peu avant notre d\u00e9m\u00e9nagement. Il ne me parla pas de mes r\u00e9ticences \u00e0 partir, sachant dans quel camp je me rangeais, mais il s\u2019informa de ma situation personnelle et du \u00ab&nbsp;chemin parcouru&nbsp;\u00bb depuis notre premi\u00e8re rencontre un an plus t\u00f4t, apr\u00e8s mon retour de Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019avait fait asseoir \u00e0 son bureau et semblait sinc\u00e8rement soucieux de mon sort. J\u2019essayais de le rassurer \u2013 et de me rassurer moi aussi \u2013 en lui disant que j\u2019avais trouv\u00e9 une bonne ambiance de travail et que je m\u2019\u00e9tais fait des amis. Mieux, que j\u2019avais retrouv\u00e9 un semblant de vie sociale et que ma cure, ma psychoth\u00e9rapie, me faisait le plus grand bien. Il alla chercher une bouteille de Porto dans une armoire et m\u2019en servit un verre. Il me dit in fine que ma situation, pensait-il, serait encore pr\u00e9caire tant que je resterai chez mes parents, dans un climat tendu. Il me proposa ensuite d\u2019aller visiter un appartement dans une r\u00e9sidence o\u00f9 lui-m\u00eame vivait, \u00e0 un jet de pierre de nos nouveaux bureaux. Un trois-pi\u00e8ces cuisine dans un environnement verdoyant et pour un loyer somme toute accessible. Je ne devais pas h\u00e9siter et il se promettait de me faciliter les d\u00e9marches, \u00e9tant ami avec le directeur de la soci\u00e9t\u00e9 qui g\u00e9rait les trois immeubles contigus. Je lui r\u00e9pondais que je n\u2019\u00e9tais pas si press\u00e9 et que j\u2019avais fait une demande pour \u00eatre mut\u00e9 en r\u00e9gion parisienne, \u00e0 Issy-les-Moulineaux, r\u00e9pondant positivement \u00e0 la proposition de l\u2019oncle Joe maintenant guichetier dans le bureau de poste local, apr\u00e8s son escapade vietnamienne. J\u2019avais toujours besoin d\u2019un ailleurs. Lorsque j\u2019\u00e9tais dans le Nord, il me fallait r\u00eaver \u00e0 Paris et, l\u00e0-bas, je ne pensais plus qu\u2019\u00e0 revenir. Nulle part \u00e0 ma place.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu ne l\u2019\u00e9tais pas non plus, \u00e0 ta place, et j\u2019avais appris par notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 que, apr\u00e8s ton stage, tu ne t\u2019habituais pas \u00e0 la vie parisienne et tu multipliais les cong\u00e9s maladie, comme j\u2019avais pu le faire avant toi. Comme moi, tu \u00e9tais convoqu\u00e9 \u00e0 des contr\u00f4les m\u00e9dicaux et \u00e0 des expertises psychiatriques. Un m\u00e9decin de la Poste t\u2019avait mis en garde et averti que l\u2019administration des PTT ne prendrait pas en charge ind\u00e9finiment tes probl\u00e8mes de sant\u00e9 qui, selon lui, relevaient de la solidarit\u00e9 publique. Tu t\u2019\u00e9tais insurg\u00e9 contre ce jugement insultant et tu avais fait valoir tes presque dix ann\u00e9es de vie active, ce qui ne plaidait pas en faveur de ses insinuations sur ton souhait de te faire prendre en charge ad libitum. Tu avais \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment meurtri par cet \u00e9pisode dont tu retrouveras l\u2019\u00e9cho dans d\u2019autres consultations du m\u00eame genre. Les m\u00e9decins corporatistes de l\u2019administration s\u2019arrogeaient le droit de t\u2019humilier.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors tu reprenais ta tourn\u00e9e, sans le moindre enthousiasme, et tu tenais encore quelques semaines avant de rechuter et de prendre encore un train du soir, pour aller t\u2019effondrer chez les parents qui ne savaient plus comment te consoler. Notre p\u00e8re te soup\u00e7onnait de t\u2019\u00e9couter et de ne pas faire d\u2019efforts quand notre m\u00e8re te t\u00e9moignait de toute sa compassion aussi geignarde que paralysante. J\u2019\u00e9tais moi aussi pass\u00e9 par l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Un malheur n\u2019arrivant jamais seul, la coalition RPR \u2013 UDF avait, contre toute attente, remport\u00e9 les L\u00e9gislatives et le grand soir attendrait encore. Giscard pouvait gloser autour de sa d\u00e9mocratie avanc\u00e9e, r\u00e9sistante \u00e0 deux chocs p\u00e9troliers, comme il disait, et le meilleur \u00e9conomiste de France avait toute latitude pour peaufiner ses plans d\u2019aust\u00e9rit\u00e9. France Soci\u00e9t\u00e9 Anonyme.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais reparti pour une semaine \u00e0 Paris, au nouveau domicile de Jacques, pr\u00e8s de la porte Saint-Martin. Avec un autre copain de l\u2019\u00e9poque, on allait au Bois de Vincennes et on se tirait des penalties dans un but imaginaire entre deux arbres. J\u2019avais toutes les peines de r\u00e9sister aux prostitu\u00e9es de la rue Saint-Denis, le chant de sir\u00e8nes qui r\u00e9veillaient la mis\u00e8re sexuelle d\u2019un bien triste Ulysse. On \u00e9tait encore all\u00e9s voir des concerts et fait le si\u00e8ge des disquaires. C\u2019\u00e9tait devenu notre v\u00e9ritable mode de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Sex Pistols avaient fait une tourn\u00e9e catastrophique aux \u00c9tats-Unis et leur manager, Malcolm Mac Laren, les avaient rapproch\u00e9 de Ronald Gibbs, le cerveau de l\u2019attaque du Glasgow-Londres en retraite au Br\u00e9sil. La New Wave avait rel\u00e9gu\u00e9 le Punk-rock dans les poubelles de l\u2019histoire et il \u00e9tait de bon ton de mettre un peu de reggae dans son rock. Bient\u00f4t, ce serait des musiques industrielles venues de la grisaille anglaise. On allait encore au Gibus qui programmait encore les Punks fran\u00e7ais. Asphalt jungle baby&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Autrement, j\u2019avais vu Dylan et je m\u2019attendais \u00e0 un choc \u00e9motionnel aussi intense que les Compagnons d\u2019Emma\u00fcs devant le Christ ressuscit\u00e9. Mais je ne garde pas de ce concert un souvenir imp\u00e9rissable. Il faut \u00e9viter de confronter ses r\u00eaves \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. R\u00e8gle d\u2019or de la congr\u00e9gation des r\u00eaveurs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ma grande honte et en d\u00e9pit des appels au boycott de toute l\u2019intelligentsia parisienne, je m\u2019\u00e9tais r\u00e9gal\u00e9 de la coupe du monde en Argentine, jou\u00e9e au milieu des charniers. L\u2019Argentine du caudillo Peron et de sa petite famille avait fait place \u00e0 des dictateurs sanguinaires aux m\u00e9thodes exp\u00e9riment\u00e9es pendant la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Passarella pouvait brandir le troph\u00e9e devant Jorge Videla. Le plan Condor ensanglantait toute l\u2019Am\u00e9rique latine et Kissinger avait re\u00e7u le prix Nobel de la paix. Apr\u00e8s le compromis historique, les brigades rouges assassinaient Aldo Moro et les membres de la R.A.F seraient suicid\u00e9s au fond de leur cellule. Les derni\u00e8res traces de la r\u00e9volution mondiale rat\u00e9e de 1968 s\u2019effa\u00e7aient dans le chaos et la confusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e9tait parti vivre avec la s\u0153ur de son ami et il avait trouv\u00e9 un emploi en Vend\u00e9e, le plus pr\u00e8s qu\u2019il avait pu se rapprocher. Elle \u00e9tait institutrice dans une \u00e9cole primaire de la banlieue de Nantes et il \u00e9tait hors de question qu\u2019elle accept\u00e2t de bouger si peu que ce fut.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu avais pass\u00e9 quelques jours avec eux, aidant notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e0 retaper une bergerie \u00e0 la campagne. J\u2019imagine que tu \u00e9tais aussi peu dou\u00e9 que moi dans ce type d\u2019activit\u00e9. Je pouvais juste souhaiter que cette courte mise au vert t\u2019aurait fait du bien. Ce ne fut pas vraiment le cas mais \u00e7a ne m\u2019\u00e9tonnait qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9. Tu ne semblais m\u00eame plus te battre contre l\u2019adversit\u00e9 et tu sombrais lentement, comme attir\u00e9 par le fond dans un auto-apitoiement dangereux. Tu avais quand m\u00eame repris le travail, mais c\u2019\u00e9tait comme un coureur cycliste qui prenait le d\u00e9part d\u2019une nouvelle \u00e9tape au courage et dans l\u2019abn\u00e9gation, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait s\u00fbr d\u2019abandonner, laiss\u00e9 aux bons soins de la voiture-balai.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu revoyais tes anciens copains de la banque de loin en loin et certains te rendaient visite au domicile des parents qui les remerciaient pour leur sollicitude. Tu avais l\u2019air absent, te fendant de p\u00e2les sourires comme pour les rassurer mais ils n\u2019\u00e9taient pas dupes. Tu avais encore grossi et tu exp\u00e9rimentais toutes sortes de barbituriques et de psychotropes dans ta descente aux ab\u00eemes. Notre m\u00e8re \u00e9tait la premi\u00e8re \u00e0 te faire b\u00e9n\u00e9ficier de sa pharmacop\u00e9e lorsque ton mal semblait incontr\u00f4lable. Vus de l\u2019ext\u00e9rieur, vous sembliez complices dans un l\u00e2che renoncement qui vous retranchait du monde et c\u2019est avec une louche satisfaction que notre m\u00e8re pouvait constater qu\u2019elle avait r\u00e9ussi \u00e0 transmettre quelque chose d\u2019elle, f\u00fbt-ce sa folie.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, un cousin \u00e9tait venu. Il occupait une place importante \u00e0 la direction r\u00e9gionale du travail et nos parents l\u2019avaient fait venir pour discuter avec lui de tes perspectives professionnelles. Peut-\u00eatre esp\u00e9raient-ils un piston dans on ne sait trop quelle branche, mais le cousin n\u2019eut pas le plaisir de te voir et tu passais le temps de sa visite planqu\u00e9 derri\u00e8re un rideau de douche. J\u2019\u00e9tais l\u00e0 par hasard et j\u2019avais assist\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne. Il savait \u00e0 quoi s\u2019en tenir sur toi et ta chute \u00e9tait pr\u00e9visible. Tu refis un essai \u00e0 l\u2019automne, avant de t\u2019effondrer pour de bon. L\u2019administration des Postes, pas regardante, te versera une maigre pension eu \u00e9gard \u00e0 tes \u00e9tats de service, que je devrais r\u00e9clamer tous les ans par courrier \u00e0 la direction, apr\u00e8s approbation du comit\u00e9 m\u00e9dical.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions communi\u00e9 une derni\u00e8re fois autour de la mort de Jacques Brel, l\u2019une de tes grands admirations. Lui c\u2019\u00e9tait les Johnson, ces cigarettes made in Belgium qui lui avaient d\u00e9truit les poumons. Toi et moi, on fumait comme des pompiers, et aucun exemple de canc\u00e9reux c\u00e9l\u00e8bres n\u2019aurait pu refr\u00e9ner ces addictions. Il est vrai que nous n\u2019avions droit \u00e0 rien dans notre jeunesse, si ce n\u2019\u00e9taient les paquets de Troupes paternels dispens\u00e9s g\u00e9n\u00e9reusement par lui. On voyait toujours un nuage de fum\u00e9e autour de toi, comme pour le jazzman Bix Beiderbeke, disait la l\u00e9gende, et ce halo semblait n\u2019\u00eatre qu\u2019une extension visible des brumes de ton cerveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu abandonnais d\u00e9finitivement au mois de novembre, sans espoir de retour. Tu passeras encore quelque temps \u00e0 la maison avant d\u2019entamer ton p\u00e8lerinage de cliniques en maisons de repos, d\u2019 h\u00f4pitaux en h\u00f4pitaux, de stations en stations pour un calvaire que tu affrontais avec bravoure.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, au boulot, il \u00e9tait de tradition de f\u00eater la Saint-\u00c9loi en raison de discutables racines d\u2019un m\u00e9tier le rattachant \u00e0 la m\u00e9tallurgie. On r\u00e9servait une table dans un restaurant et c\u2019\u00e9tait parti pour un repas de communion avec pr\u00e8s de six heures \u00e0 table de l\u2019ap\u00e9ritif au pousse-caf\u00e9. Apr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait la sortie nocturne dans les bouis-bouis et les bars louches de la fronti\u00e8re. Les \u00e9pouses n\u2019\u00e9taient pas invit\u00e9es et les m\u00e2les endimanch\u00e9s s\u2019en donnaient \u00e0 c\u0153ur joie et \u00e0 couilles rabattues. Apr\u00e8s avoir bu quelques verres dans un bistrot sordide qui ressemblait \u00e0 un asile de nuit, on \u00e9tait all\u00e9s dans un bar montant o\u00f9 j\u2019avais dans\u00e9 avec une h\u00f4tesse avant de lutiner la m\u00e8re-maquerelle qui s\u2019\u00e9tait absent\u00e9e quelques minutes pour mettre ses bas et son porte-jarretelles, de soyeux atours qu\u2019elle avait enfil\u00e9s \u00e0 ma demande. Elle s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9e pelot\u00e9e mais avait refus\u00e9 d\u2019aller plus loin si je ne payais pas une bouteille de champagne \u00e0 un tarif somptuaire. L\u2019affaire en resta l\u00e0 et je me faisais reconduire chez les parents compl\u00e8tement ivre et vomissant dans les toilettes. Tu \u00e9tais l\u00e0, vivant une de tes insomnies avec le cendrier devant toi, le rouge et blanc avec Picon \u00e9crit dessus, rempli de tes m\u00e9gots. Tu ne bougeais pas et restais silencieux tout en me regardant du coin de l\u2019\u0153il, comprenant mieux que tout autre ce qui m\u2019arrivait. Tu avais toi aussi l\u2019exp\u00e9rience de ces d\u00e9rives \u00e9thyliques de bars en bars, mais c\u2019\u00e9tait il y a longtemps. D\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais all\u00e9 une derni\u00e8re fois \u00e0 Londres avec Jacques. Thatcher arriv\u00e9e au pouvoir, je me jurais de ne plus y mettre un pied. Je ne le sentais pas vraiment avec moi, toujours avec \u00c9ve, son \u00e2me s\u0153ur, dans ses pens\u00e9es. On faisait les m\u00eames choses que lors de nos pr\u00e9c\u00e9dents voyages&nbsp;: concerts, disquaires, boutiques de fringues et restaurants italiens ou pakistanais qui surpassaient les d\u00e9sastres alimentaires des gargotes londoniennes, avec leurs chaussons \u00e0 la viande bouillie et leurs petits pois verts fluorescents. Mais \u00e7a n\u2019avait plus le m\u00eame go\u00fbt, et nos promenades automnales \u00e0 Hyde Park ou \u00e0 Bedford Square avaient quelque chose de m\u00e9lancoliques.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait \u00e9t\u00e9 ponctuelle au rendez-vous pour lequel j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 un peu \u00e0 l\u2019avance. C\u2019est dans un bistrot du centre-ville qu\u2019elle m\u2019apparut et elle n\u2019\u00e9tait pas vraiment de celles qu\u2019on remarque. Petite, elle mesurait \u00e0 peine 1 m\u00e8tre 50, un peu grasse, des cheveux auburn en ind\u00e9frisables et un visage enfantin o\u00f9 dominaient des grands yeux gris-bleus. Encore un petit c\u00f4t\u00e9 Shirley Mac Laine qui m\u2019avait s\u00e9duit. On s\u2019\u00e9tait rencontr\u00e9 apr\u00e8s qu\u2019elle m\u2019e\u00fbt adress\u00e9 une lettre o\u00f9 elle me faisait part de sa solitude et de son mal de vivre. Elle avait frapp\u00e9 \u00e0 la bonne porte. \u00c0 cette \u00e9poque, j\u2019\u00e9tais un maniaque du courrier des lecteurs de certains journaux et certaines de mes lettres \u00e9taient publi\u00e9es. \u00c9tait-ce un appel plus ou moins conscient vers le monde ext\u00e9rieur, je ne manquais jamais de joindre mon adresse compl\u00e8te au bas de ces missives. Je ne sais plus de quel canard il pouvait bien s\u2019agir, un quotidien r\u00e9gional lu chez mes parents probablement qui avait accept\u00e9 de publier une diatribe sur un sujet scabreux&nbsp;; un p\u00e8re la morale qui poussait des cris d\u2019indignation apr\u00e8s qu\u2019un chanteur e\u00fbt montr\u00e9 sa qu\u00e9quette au public sur la sc\u00e8ne du th\u00e9\u00e2tre municipal apr\u00e8s les \u00ab&nbsp;\u00e0 poil&nbsp;\u00bb d\u2019une frange du public. Elle avait assist\u00e9 \u00e0 ce concert et \u00e9tait bien d\u2019accord avec moi, appr\u00e9ciant certains effets de style et le ton d\u2019une v\u00e9h\u00e9mence un rien surjou\u00e9e. Elle m\u2019avait donc \u00e9crit, je lui avais r\u00e9pondu et c\u2019\u00e9tait maintenant le moment de se voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Une triste journ\u00e9e d\u2019octobre o\u00f9 les averses succ\u00e9daient \u00e0 de courtes \u00e9claircies. On avait pris un verre, puis deux. Elle aimait les bi\u00e8res fortes, les bi\u00e8res belges, les bi\u00e8res de garde. Elle habitait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, \u00e0 Menin (Menen en n\u00e9erlandais), sur la grand-route entre Mouscron et Menin. Elle me f\u00e9licita encore pour ma lettre, reformula son total accord avec les quelques id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales qui y \u00e9taient contenues et me dit qu\u2019elle \u00e9tait elle aussi une r\u00e9volt\u00e9e, une \u00ab&nbsp;anarchiste&nbsp;\u00bb. Elle avait prononc\u00e9 ce dernier terme non dans son sens politique mais plut\u00f4t pour qualifier un c\u00f4t\u00e9 grande gueule, querelleuse, contestataire. Elle \u00e9tait en instance de divorce d\u2019avec un employ\u00e9 d\u2019agence en douane et vivait seule avec ses chats dans une grande maison au bord d\u2019une route o\u00f9 d\u00e9filaient les voitures et surtout les camions car le poste de douane \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez elle n\u2019\u00e9tait plus utilis\u00e9 que par les poids lourds.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait discut\u00e9 deux bonnes heures et on s\u2019\u00e9tait promis de se revoir. Ce fut chose faite la semaine d\u2019apr\u00e8s o\u00f9 je l\u2019avais invit\u00e9e cette fois dans un restaurant o\u00f9 j\u2019avais mes habitudes. Elle s\u2019\u00e9tait fait belle ce soir-l\u00e0, un r\u00e9el effort qui d\u00e9notait \u2013 je m\u2019effor\u00e7ais d\u2019y croire &#8211; une r\u00e9elle volont\u00e9 de me plaire. On avait pas mal bu et elle m\u2019avait propos\u00e9 de la suivre chez elle. Elle ne conduisait pas \u00e0 l\u2019\u00e9poque et moi non plus, ce qui nous avait fait prendre un taxi sur la grand-place o\u00f9 on avait commenc\u00e9 \u00e0 se prendre la main et \u00e0 s\u2019embrasser, sous le regard oblique du chauffeur qui nous toisait dans le r\u00e9troviseur.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s un autre digestif, elle \u00e9tait tout \u00e0 fait d\u00e9sinhib\u00e9e et avait fini par remonter sa jupe jusqu\u2019aux hanches tout en \u00f4tant son soutien-gorge en me laissait caresser une poitrine g\u00e9n\u00e9reuse. On se d\u00e9shabilla tout \u00e0 fait et nous f\u00eemes l\u2019amour dans un canap\u00e9, sous les yeux d\u2019un vieux chat qui nous regardait faire. Puis elle me fit monter dans une chambre et je passai ma premi\u00e8re nuit avec elle. Elle s\u2019appelait Martha et elle \u00e9tait plus \u00e2g\u00e9e que moi. On se quittait le lendemain matin et elle s\u2019inqui\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 de ne plus me revoir. Je la rassurais et appelais un taxi apr\u00e8s un petit-d\u00e9jeuner rapide et une derni\u00e8re \u00e9treinte.<\/p>\n\n\n\n<p>Je venais la voir deux fois par semaine et les frais de taxi commen\u00e7aient \u00e0 me ruiner. Les mercredis soirs et les week-ends, du samedi apr\u00e8s-midi au dimanche soir. Au moindre retard, elle \u00e9tait dans tous ses \u00e9tats, craignant que je ne vinsse pas. Une nature anxieuse. Elle pensait m\u00eame que je n\u2019\u00e9tais qu\u2019un jeune godelureau qui la quitterait apr\u00e8s quelques coucheries. Je la rassurais tant bien que mal, mais le doute la rongeait et elle ne pouvait s\u2019emp\u00eacher d\u2019entretenir les pires craintes \u00e0 mon sujet. Elle me soup\u00e7onnait d\u2019avoir d\u2019autres aventures et de lui cacher des secrets inavouables. Elle s\u2019imaginait des choses qu\u2019elle me confiait dans les larmes avant de s\u2019excuser et de mettre tous ses soup\u00e7ons sur le compte des souffrances endur\u00e9es aupr\u00e8s de ses deux maris qui l\u2019avaient malmen\u00e9e. Battue&nbsp;? violent\u00e9e&nbsp;? Je n\u2019en saurais pas plus. ,<\/p>\n\n\n\n<p>Les taxis passaient la douane et s\u2019arr\u00eataient devant chez elle. J\u2019\u00e9tais connu de toute la compagnie et les diff\u00e9rents chauffeurs avaient fini par me tutoyer. Un bon client. Elle m\u2019avait propos\u00e9 d\u2019habiter chez elle, et j\u2019acceptais d\u2019autant plus facilement qu\u2019un coll\u00e8gue ne voyait pas d\u2019inconv\u00e9nient \u00e0 venir me chercher \u00e0 la douane avec son v\u00e9hicule de service, avec l\u2019accord de la hi\u00e9rarchie. En tant que fonctionnaire d\u2019\u00e9tat, je devais garder un domicile en France, et il \u00e9tait en dehors des r\u00e8gles de la fonction publique que l\u2019un de ses serviteurs habit\u00e2t en territoire \u00e9tranger. J\u2019am\u00e9nageais \u00e0 No\u00ebl, et j\u2019allais y rester 16 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu avais \u00e9t\u00e9 admis, \u00e0 ta demande mais sous la pression des parents, dans une clinique priv\u00e9e, une maison de repos, comme on disait pudiquement, appel\u00e9e Le clos fleuri, dans la grande banlieue de Lille. On t\u2019avait mis l\u00e0 apr\u00e8s une tentative de suicide, des comprim\u00e9s de Nembutal ou de Nozinan que tu avais pris avec de l\u2019alcool. Tu en avais \u00e9t\u00e9 quitte pour un lavage d\u2019estomac aux urgences.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait plus question pour toi de retourner au travail et les services postaux auraient \u00e0 se passer de tes services. L\u2019affaire \u00e9tait grave et le chef de clinique t\u2019avait prescrit des \u00e9lectronarcoses, une survivance des \u00e9lectro-chocs mais on nous avait expliqu\u00e9, \u00e0 la famille, qu\u2019il y avait anesth\u00e9sie locale et que les chocs \u00e9lectriques \u00e9taient aussi brefs qu\u2019indolores. Apr\u00e8s cette premi\u00e8re approche n\u00e9cessaire, on en revenait \u00e0 la psychoth\u00e9rapie et aux antid\u00e9presseurs, mais on ne pouvait faire l\u2019\u00e9conomie du seul rem\u00e8de souverain \u00e0 ce jour capable de terrasser les d\u00e9pressions s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Seule notre m\u00e8re avait pouss\u00e9 les hauts cris en souvenir de ses propres \u00e9lectrochocs. Notre p\u00e8re faisait bravement confiance \u00e0 la m\u00e9decine de son pays. Quant \u00e0 moi, je n\u2019avais pas voix au chapitre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au boulot, on devait d\u00e9m\u00e9nager. 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