{"id":4060,"date":"2024-11-28T14:59:21","date_gmt":"2024-11-28T13:59:21","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4060"},"modified":"2024-11-28T14:59:21","modified_gmt":"2024-11-28T13:59:21","slug":"notes-de-lecture-65","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4060","title":{"rendered":"NOTES DE LECTURE 65"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4062\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-300x169.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-768x432.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-1536x863.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-2048x1151.jpg 2048w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-2000x1124.jpg 2000w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-1600x899.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-1200x674.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-900x506.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-600x337.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/illustration419-30x17.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Lectrice sur les quais de la Seine \u00e0 Paris. Photo Jacques Vincent. La derni\u00e8re ?<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>HENNING MANKELL \u2013 <em>LE GUERRIER SOLITAIRE<\/em> \u2013 Points \/ Seuil.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, il y a eu cette mode du polar nordique avec<em> Millenium<\/em> de Larsson ou les Wallander de Mankell justement. Cela valait-il tout ce tintamarre&nbsp;? Pas s\u00fbr. Tous ces r\u00e9cits plut\u00f4t st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s avec ses motards n\u00e9o-nazis, ses disparus tragiquement, ses notables p\u00e9dophiles, ses sectes apocalyptiques\u2026 On nage toujours dans les m\u00eames eaux. Mankell et son Wallander autant qu\u2019un autre, mais bon&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un \u00e9t\u00e9 chaud en Su\u00e8de, en 1994. On parle partout de la Coupe du monde de football aux \u00c9tats-Unis et la Su\u00e8de a r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019extraire d\u2019un groupe comprenant le Br\u00e9sil, le Cameroun et la Russie. Wallander enqu\u00eate d\u2019abord sur le suicide d\u2019une jeune fille qui s\u2019est immol\u00e9e dans un champ de colza. Puis c\u2019est une s\u00e9rie de meurtres atroces avec scalp et tortures sadiques.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord un ancien ministre de la justice social-d\u00e9mocrate, puis un marchand d\u2019art et un comptable v\u00e9reux sp\u00e9cialiste des liquidations d\u2019entreprise. Plus un quatri\u00e8me meurtre qui ne correspond pas \u00e0 ces profils de notables.<\/p>\n\n\n\n<p>On se doute que la suicid\u00e9e est la petite Dominicaine du prologue, amen\u00e9e en Su\u00e8de via Amsterdam pour se prostituer. On devine aussi que les trois notables ont organis\u00e9 des partouzes avec des prostitu\u00e9es, la plupart venues d\u2019Am\u00e9rique du Sud.<\/p>\n\n\n\n<p>Le meurtre inexpliqu\u00e9 finit aussi par livrer son myst\u00e8re. Un p\u00e8re tyrannique qui martyrise sa femme et ses trois enfants. Le petit pense \u00e0 se crever les yeux pour ne plus le voir, la fille est intern\u00e9e en h\u00f4pital psychiatrique et le troisi\u00e8me, un adolescent, a d\u00e9cid\u00e9 de les venger.<\/p>\n\n\n\n<p>Il prend la personnalit\u00e9 de Geronimo, mais aussi de Hoover, le chef du FBI. Pas tr\u00e8s coh\u00e9rent mais bon. Il va rendre la raison \u00e0 sa s\u0153ur en collectionnant les scalps du p\u00e8re et des trois notables qui ont abus\u00e9 d\u2019elle, puisqu\u2019elle \u00e9tait aussi invit\u00e9e \u00e0 ces parties fines par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un ami de son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment o\u00f9 Geronimo va r\u00e9aliser son ultime meurtre, celui de Wallander et de sa fille qu\u2019il per\u00e7oit comme des ennemis, Wallander comprend que, en d\u00e9pit de ses quatorze ans, c\u2019est lui le tueur en s\u00e9rie. Il ne voulait pas le croire et s\u2019est \u00e9gar\u00e9 dans des fausses pistes.<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re sc\u00e8ne est touchante, avec le p\u00e8re de la Dominicaine qui vient se recueillir sur la tombe de sa fille, comme un symbole de la domination de l\u2019occident sur les biens et les corps du tiers-monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Somme toute un polar assez classique, mais qui se lit bien. Rien de renversant, mais le narrateur nous parle bien de son pays et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que r\u00e9side le principal int\u00e9r\u00eat de ce roman. La Su\u00e8de de la social-d\u00e9mocratie et du lien social devenu un pays sans \u00e2me o\u00f9 les riches sont gagn\u00e9s par l\u2019hubris et o\u00f9 le peuple se ferme aux \u00e9trangers et au monde dans l\u2019amertume et le ressentiment. Une situation qui nous rappelle quelque chose de tristement actuel, ici et maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MALCOLM LOWRY \u2013 <em>AU-DESSOUS DU VOLCAN<\/em> \u2013 Folio \/ Gallimard<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un roman que, bizarrement, je n\u2019avais jamais r\u00e9ussi \u00e0 lire et c\u2019est en ayant lu le livre de Patrick Deville que j\u2019ai eu envie de repiquer au truc. Bien m\u2019en a pris.<\/p>\n\n\n\n<p>De la m\u00eame fa\u00e7on, j\u2019avais abandonn\u00e9 l\u2019<em>Ulysse<\/em> de Joyce ou<em> L\u2019homme sans qualit\u00e9s<\/em> de Musil, avant de les reprendre des ann\u00e9es plus tard. Des livres trop forts pour moi qui m\u2019attendaient, pour plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a justement du Joyce et du Faulkner dans ce roman d\u2019une densit\u00e9 exceptionnelle et d\u2019une puissance rare. On conna\u00eet l\u2019histoire tragique de ce consul alcoolique qui se consume au Mexique apr\u00e8s avoir v\u00e9cu un amour impossible. Mais c\u2019est un r\u00e9sum\u00e9 grossier, le \u00ab&nbsp;pitch&nbsp;\u00bb comme on dirait maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le long premier chapitre, que je n\u2019avais pas d\u00e9pass\u00e9, d\u00e9crit une sc\u00e8ne \u00e0 Oaxaca apr\u00e8s la mort du consul Geoff Firmin avec un long dialogue entre Jacques Laruelle, cin\u00e9aste qui a \u00e9t\u00e9 l\u2019amant d\u2019Yvonne &#8211; l\u2019\u00e9pouse de Geoff partie puis revenue &#8211; et le docteur Vigil, un m\u00e9decin local ayant bien connu le consul dans sa lente d\u00e9ch\u00e9ance \u00e9thylique.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis c\u2019est l\u2019histoire des personnages principaux&nbsp;: Geoff Firmin le consul malgr\u00e9 lui ne se remettant pas d\u2019une faute de commandement sur un navire de guerre (qui a fait griller des Allemands)&nbsp;; Hugh, son demi-fr\u00e8re, id\u00e9aliste et ancien grand reporter pendant la guerre d\u2019Espagne&nbsp;; Yvonne, ex-jeune actrice am\u00e9ricaine ayant connu le consul \u00e0 Oaxaca et Jacques Laruelle, cin\u00e9aste d\u00e9go\u00fbt\u00e9 d\u2019Hollywood, ami du consul et ex-amant de sa femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rapports entre ces personnages sont subtils, t\u00e9nus, et Hugh est amoureux d\u2019Yvonne comme Laruelle la d\u00e9sire toujours. On les voit d\u00e9ambuler dans les sites touristiques de l\u2019\u00c9tat de Juarez au milieu de la mis\u00e8re et de la mort omnipr\u00e9sente ici. Tout est symbole et tout fait sens, avec d\u2019incessantes r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la kabbale. Une lettre d\u2019Yvonne envoy\u00e9e apr\u00e8s leur s\u00e9paration et re\u00e7ue tr\u00e8s tardivement aurait pu sauver le couple si elle \u00e9tait arriv\u00e9e dans les temps. Mais c\u2019est trop tard, et le consul s\u2019enfonce dans l\u2019alcoolisme (Tequila, Mezcal et m\u00eame strychnine) \u00e0 mesure de son cynisme et de son d\u00e9sespoir. Pas de r\u00e9mission, pas de r\u00e9demption pour lui. Le mot r\u00e9demption convient mieux car on a la vision d\u2019un Christ trahi par les siens qui va jusqu\u2019au bout de sa nuit \u00e9thylique en observant les merveilles du Mexique, avec cette perp\u00e9tuelle opposition entre la beaut\u00e9 du monde ext\u00e9rieur et son enfer personnel et une non moins \u00e9ternelle culpabilit\u00e9 des Anglo-saxons dans leur saccage du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Geoff Firmin n\u2019aura m\u00eame pas besoin de mener son suicide jusqu\u2019\u00e0 son aboutissement&nbsp;; il sera abattu au fin fond d\u2019une cantina par de faux policiers l\u2019accusant d\u2019\u00eatre un espion. Son corps sera jet\u00e9 dans un ravin, avec un chien mort par-dessus.<\/p>\n\n\n\n<p>Ajoutons que le r\u00e9cit se d\u00e9roule entre deux jours de f\u00eates des morts, celui de 1937 et celui de 1938. C\u2019est aussi un roman plein de notations historiques, philosophiques et politiques, sur fond de fin de guerre d\u2019Espagne et des accords de Munich qui vont permettre la seconde guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n<p>Une somme, un roman-monde aussi important que le<em> Cent ans de solitude<\/em> de Garcia-Marquez ou<em>La puissance et la gloire<\/em> de Graham Greene avec lequel il a beaucoup d\u2019affinit\u00e9s, en plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et dans une optique nihiliste, l\u00e0 o\u00f9 Greene s\u2019est toujours revendiqu\u00e9 \u00ab&nbsp;\u00e9crivain catholique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Maurice Nadeau, l\u2019\u00e9diteur trotskyste et critique litt\u00e9raire, se fend d\u2019une pr\u00e9face quand Max-Pol Fouchet, lui aussi critique du temps de l\u2019ORTF, signe une postface. Fouchet, avec pas mal d\u2019emphase, pointe tout ce que ce texte magique doit \u00e0 la mystique juive, \u00e0 <em>La divine com\u00e9die <\/em>de Dante et aux \u0153uvres des dramaturges \u00e9lisab\u00e9thains comme Marlowe et son <em>Faust<\/em>. Bien vu. Plus sobre, Nadeau restitue l\u2019histoire du manuscrit et de son auteur, Lowry, qui se confond avec le consul, mort \u00e0 48 ans d\u2019un m\u00e9lange de somnif\u00e8res et d\u2019alcool. Il \u00e9tablit des parall\u00e8les entre lui et Conrad. Nadeau brode les m\u00eames th\u00e8mes que Fouchet, entamant son propos par l\u2019\u00e9vocation de cette confr\u00e9rie ou soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te des lecteurs du <em>Volcan<\/em>. Il conclut en parlant d\u2019\u0153uvre prodigieuse, <em>\u00ab&nbsp;il faut le lire et le relire afin d\u2019en mieux p\u00e9n\u00e9trer la signification et d\u2019en mieux savourer les beaut\u00e9s&nbsp;\u00bb<\/em>. Une \u0153uvre in\u00e9puisable et on n\u2019a qu\u2019une envie, le relire encore jusqu\u2019\u00e0 y d\u00e9busquer au d\u00e9tour des pages les plus obscures significations.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CARL GUSTAV JUNG \u2013 <em>LA R\u00c9ALIT\u00c9 DE L\u2019\u00c2ME <\/em>(STRUCTURE ET DYNAMIQUE DE L\u2019INCONSCIENT) \u2013 Albin Michel \/ Le livre de poche<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame que le christianisme et le marxisme, la psychanalyse a connu ses clivages, ses scissions, ses schismes et ses excommunications. Alfred Adler a quitt\u00e9 Freud au nom de la psychanalyse individuelle, refusant ainsi les sch\u00e9mas g\u00e9n\u00e9raux de la psychanalyse&nbsp;; Reich n\u2019a pas accept\u00e9 la rigidit\u00e9 du Freudisme et ses r\u00e9ticences par rapport au marxisme et \u00e0 la r\u00e9volution&nbsp;; tout au contraire, Jung a reproch\u00e9 \u00e0 Freud de tout faire d\u00e9pendre de la sexualit\u00e9 et il a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 contester les structures de la psychanalyse freudienne (subconscient, \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb, \u0152dipe, Mo\u00efse, Vinci\u2026.).<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque Jung s\u2019est ouvert \u00e0 Freud de sa volont\u00e9 d\u2019\u00e9tendre le domaine de la psychanalyse \u00e0 l\u2019\u00e9sot\u00e9risme, aux religions et \u00e0 l\u2019occultisme, Freud s\u2019est \u00e9cri\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;vous allez fouiller dans la boue de l\u2019humanit\u00e9&nbsp;\u00bb. C\u2019en \u00e9tait termin\u00e9 d\u2019un rapport respectueux de ma\u00eetre \u00e0 \u00e9l\u00e8ve et l\u2019affranchissement de Jung pouvait s\u2019accomplir.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus de 1000 pages ici avec des articles, des lettres, des conf\u00e9rences et des textes comme <em>Manifestations de l\u2019inconscient<\/em>. C\u2019est dense et on est heureux d\u2019en voir la fin. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 int\u00e9ress\u00e9 par ce type qui a eu Joyce en th\u00e9rapie et qui a influenc\u00e9 par ses conceptions pour le moins originales des artistes comme Breton et les surr\u00e9alistes, Van Morrison ou Fellini. Tout v\u00e9ritable artiste doit quelque chose \u00e0 Jung.<\/p>\n\n\n\n<p>Jung a d\u00e9velopp\u00e9 les th\u00e8mes des arch\u00e9types et de l\u2019inconscient collectif. Soit la masse psychique accumul\u00e9e depuis l\u2019aurore de l\u2019humanit\u00e9 et dont des traces sont pr\u00e9sentes dans chaque individu par le biais des arch\u00e9types, pas sp\u00e9cialement les arch\u00e9types de Platon, mais plut\u00f4t les signes qui permettent la circulation entre cet inconscient (le Soi, Jung ne parle jamais de subconscient, contestant la d\u00e9nomination freudienne) et la conscience. On appelle ce ph\u00e9nom\u00e8ne l\u2019individuation. C\u2019est comme le disque dur d\u2019un ordinateur \u00e9ternel sur lequel on retrouverait les traces des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes, des mythes fondateurs et des souvenirs engloutis.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a sorti la psychanalyse du cabinet de consultation pour la frotter \u00e0 toutes les disciplines des sciences humaines&nbsp;: psychologie bien s\u00fbr, mais aussi ethnologie, th\u00e9ologie, anthropologie, jusqu\u2019\u00e0 des disciplines r\u00e9put\u00e9es irrationnelles ou occultes comme l\u2019alchimie ou l\u2019astrologie. Sans parler de l\u2019art et de l\u2019histoire. Le pire est que tout cela est tenu par un fil logique indestructible et on est, \u00e0 titre d\u2019exemple, impressionn\u00e9 par les rapprochements et similitudes trouv\u00e9es dans l\u2019inconscient collectif entre la religion chr\u00e9tienne, les gnostiques, les v\u00e9diques hindous, le bouddhisme zen, l\u2019Islam, les cultes primitifs et la kabbale. Tout proc\u00e8de des m\u00eames mythes qui tendent \u00e0 prouver l\u2019unicit\u00e9 de l\u2019homme et du monde, de la cr\u00e9ation et de l\u2019univers.<\/p>\n\n\n\n<p>On peine en revanche \u00e0 saisir tous les concepts d\u00e9velopp\u00e9s&nbsp;: imago, anima, animus, \u00e2me, esprit, conscience\u2026 Certes, les d\u00e9finitions abondent, mais tout cela est parfois un peu n\u00e9buleux, surtout avec un vocabulaire technique et complexe, pas toujours compr\u00e9hensible sans dictionnaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Jung est aussi un m\u00e9decin qui explique mieux que personne les processus d\u2019ali\u00e9nation et les dynamiques internes de l\u2019inconscient refusant d\u2019\u00eatre int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 la conscience, d\u2019o\u00f9 les complexes et les n\u00e9vroses. Il s\u2019appuie sur des exemples concrets tir\u00e9s de ses analyses pour d\u00e9montrer ses nombreuses th\u00e9ories, pas toujours convaincantes (rapports avec l\u2019alchimie par exemple), mais toujours argument\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>On a pu accuser Jung de charlatanisme et de s\u2019\u00eatre aventur\u00e9 en des domaines o\u00f9 r\u00e8gne l\u2019irrationnel, non scientifiques en tout cas, mais ses vues et ses conceptions sont impressionnantes de cr\u00e9ativit\u00e9, d\u2019\u2019imagination et d\u2019intuition. Un fils maudit du Freudisme qui aura finalement d\u00e9pass\u00e9 le p\u00e8re, m\u00eame si on peut lui reprocher un farouche anticommunisme au d\u00e9tour de certaines phrases ou une certaine complaisance, au d\u00e9but en tout cas, avec le pouvoir nazi, corrig\u00e9 du fait \u00e9tabli qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9 par le fr\u00e8re de Herman Goering et qu\u2019il s\u2019est enfui dans sa Suisse natale en 1940. Jung avait parl\u00e9 de psych\u00e9 juive et de psych\u00e9 germanique, pas pour les opposer, mais pour marquer la diff\u00e9rence entre un peuple mill\u00e9naire (comme les Chinois ou les Hindous) et un peuple form\u00e9 plus r\u00e9cemment. Voire.<\/p>\n\n\n\n<p>Un g\u00e9nie en tout cas, comme il n\u2019y en a qu\u2019une poign\u00e9e par si\u00e8cle. Aussi important qu\u2019un Einstein, un Freud, un Darwin ou un Marx. Il y avait un sketch de Coluche qui s\u2019appelait \u00abSi j\u2019ai bien tout lu Freud&nbsp;\u00bb. Je pourras reprendre ce titre \u00e0 mon compte en me demandant, pour le paraphraser, si j\u2019ai bien tout lu Jung. Pas s\u00fbr du tout, mais j\u2019aurais au moins essay\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>LOUIS CALAFERTE \u2013 <em>LE REQUIEM DES INNOCENTS<\/em> \u2013 Julliard \/ Folio<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a se passe vraisemblablement dans la banlieue de Lyon, une banlieue bidonville au tournant des ann\u00e9es 30 et 40 avec des logements d\u00e9labr\u00e9s, un grand terrain vague, quelques commerces minables et deux bistrots qui se font face et attirent toute la population pour des cuites interminables et des ardoises qui ne le sont pas moins, car l\u2019argent manque, comme tout manque.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Affreux, sales et m\u00e9chants&nbsp;\u00bb, on se souvient du film d\u2019Ettore Scola, sauf que ses personnages avaient un reste de bouffonnerie au plus profond de leur mis\u00e8re. Ici, tout est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, glauque, sordide. On suit une bande d\u2019enfants autour de douze ans avec des estropi\u00e9s, des d\u00e9biles l\u00e9gers, des infirmes, tous fils d\u2019alcooliques et rescap\u00e9s d\u2019avortements. Tous fils et filles d\u2019immigr\u00e9s (italiens, roumains, juifs, polonais, espagnols\u2026) pauvres, une internationale de la mis\u00e8re noire. Ils font les 400 coups dont un fameux o\u00f9 l\u2019un d\u2019eux a failli mourir, ce qui ouvre une enqu\u00eate de police et fait les choux gras des gazettes locales.<\/p>\n\n\n\n<p>Le h\u00e9ros n\u2019est autre que l\u2019auteur et avec son copain Schborn, le chef de la bande, il finit par \u00eatre plac\u00e9 en maison de correction en compagnie de quelques comparses. L\u00e0, un directeur sadique s\u2019amuse \u00e0 les dresser avec un sadisme consomm\u00e9 et il faut attendre un accident (un gamin meurt \u00e0 la suite de violences) pour qu\u2019il soit remplac\u00e9 par un vrai p\u00e9dagogue humaniste, Monsieur Lobe, ancien de 14-18 qui sera le premier \u00e0 comprendre et \u00e0 aimer ces gosses.<\/p>\n\n\n\n<p>Schborn va se suicider en se jetant \u00e0 l\u2019eau, les autres ne finiront pas beaucoup mieux. Seul le narrateur s\u2019en tirera par la gr\u00e2ce de la litt\u00e9rature. Mais dans quel \u00e9tat\u2026 Calaferte a \u00e9crit une vingtaine de romans et nouvelles, des carnets (son journal) et des pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre. Il est mort en 1994, \u00e0 66 ans, soit une long\u00e9vit\u00e9 exceptionnelle quand on sort de ce milieu putride o\u00f9 r\u00e8gnent sans partage la mis\u00e8re et la violence pour mener \u00e0 la r\u00e9volte ou \u00e0 la r\u00e9signation.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un roman dur, violent, compulsif dont certaines sc\u00e8nes sont insoutenables (l\u2019ex\u00e9cution d\u2019un chien \u00e0 coups de pierre par exemple). Un roman fort o\u00f9 tout sentimentalisme est exclu mais qui vous tire des larmes de rage, devant une lie de l\u2019humanit\u00e9 laiss\u00e9e \u00e0 la pire d\u00e9solation et au total d\u00e9nuement. Un lumpen, une sous-humanit\u00e9 qu\u2019on laisse crever dans les anfractuosit\u00e9s des villes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a bien cette verve c\u00e9linienne, mais le roman nous am\u00e8ne plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 des <em>Ragazzi <\/em>de Pasolini (l\u2019auteur est d\u2019origine italienne) avec des touches de bont\u00e9 et d\u2019amour dignes d\u2019un Henri Calet ou de ces romanciers \u00ab&nbsp;populistes&nbsp;\u00bb des ann\u00e9es 1930. Certaines pages particuli\u00e8rement dures font penser \u00e0 un Bukowski, temp\u00e9r\u00e9es par l\u2019ironie vacharde d\u2019un Cavanna.<\/p>\n\n\n\n<p>Le narrateur sera sauv\u00e9 par Monsieur Lobe du d\u00e9sastre, mais il n\u2019oubliera jamais d\u2019o\u00f9 il vient et ce que l\u2019on peut faire de pire aux humains sur cette terre.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un ami qui m\u2019avait recommand\u00e9 ce petit livre, et je le recommande \u00e0 mon tour \u00e0 mes quelques lectrices et lecteurs, car il en vaut la peine. Un livre uppercut, un cri de r\u00e9volte contre la vacherie du monde. Le genre de livre dont on se remet difficilement, tant sa v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9range et interpelle. C\u2019est la rose qui pousse sur le tas de fumier, ou la p\u00e9pite d\u2019or dans le monceau d\u2019ordures. Un miracle&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RICHARD WRIGHT \u2013 <em>BLACK BOY<\/em> \u2013 Gallimard \/ Folio<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Wright fait partie des \u00e9crivains noir-am\u00e9ricains les plus connus, avec Toni Morrison, James Baldwin ou, dans un genre diff\u00e9rent, Chester Himes. Des auteurs qui ne peuvent dissocier leur \u0153uvre du fait d\u2019\u00eatre noirs dans une soci\u00e9t\u00e9 blanche, celle des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n<p>Un roman autobiographique qui met en sc\u00e8ne un gamin \u2013 l\u2019auteur \u2013 trimball\u00e9 dans tout le Sud avec sa m\u00e8re malade chez grands-parents, oncles et tantes. Le p\u00e8re est parti, alcoolique et volage, et tous ces parents de substitution fr\u00e9quentent des \u00e9glises baptistes, confits en d\u00e9votion et dans la crainte du blanc qui d\u00e9cide si vous avez le droit de vivre et peut vous \u00e9liminer sous le pr\u00e9texte le plus fallacieux. C\u2019est le Sud, de Natchez (Mississippi) \u00e0 Memphis (Tennessee) en passant par Little Rock (Arkansas) ou Jackson (Mississippi encore). Son grand-p\u00e8re maternel a servi dans l\u2019arm\u00e9e yankee durant la guerre de S\u00e9cession et il passe ses vieux jours \u00e0 r\u00e9clamer une pension qu\u2019il n\u2019obtiendra jamais pour avoir eu son nom mal orthographi\u00e9 sur les registres militaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit Richard ne veut pas de cette vie d\u2019esclave consentant et il refuse les consolations de la religion. Adolescent, il croit en la justice, en la libert\u00e9, en l\u2019humanit\u00e9, qu\u2019elle soit noire ou blanche. Il n\u2019est pas na\u00eff, et le parcours de sa jeune vie est jonch\u00e9 d\u2019humiliations, de brimades, de coups, de violence, mais il ne c\u00e8de pas \u00e0 la r\u00e9signation. Il sait ce que vaut la vie d\u2019un n\u00e8gre dans le Sud des ann\u00e9es 1920, l\u00e0 o\u00f9, apr\u00e8s l\u2019abolition de l\u2019esclavage, les lois racistes dites John Crow s\u00e9vissent encore et l\u00e0 o\u00f9 des milices comme le Ku-Klux-Kan peuvent vous lyncher pour avoir regard\u00e9 une femme blanche, ou sans le moindre pr\u00e9texte que la couleur de votre peau.<\/p>\n\n\n\n<p>Autant dire que c\u2019est du Zola mais sans inspirer la piti\u00e9 car Richard sait ce qu\u2019il veut, ou plut\u00f4t ce qu\u2019il ne veut pas&nbsp;: la honte de sa race, la docilit\u00e9, la soumission. La partie la plus int\u00e9ressante du livre concerne ses r\u00e9flexions sur l\u2019imaginaire int\u00e9gr\u00e9 de la servitude qui emp\u00eache les siens d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la culture et \u00e0 la libert\u00e9. Et sa lutte tenace pour la dignit\u00e9 va casser ce cercle de famille et de soci\u00e9t\u00e9 qui l\u2019\u00e9touffent en lui commandant chaque minute de rester \u00e0 sa place, de ne pas faire d\u2019histoires.<\/p>\n\n\n\n<p>Richard fait mille petits boulots, t\u00f4t la matin avant d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole o\u00f9 il est brillant. Mais ce n\u2019est pas l\u2019\u00e9cole et les institutions des blancs qui vont le sauver. C\u2019est lui-m\u00eame, par ses lectures et son int\u00e9r\u00eat pour le monde des livres o\u00f9 il d\u00e9couvre des femmes et des hommes qui savent et peuvent s\u2019inventer leur propre univers et leurs propres r\u00e8gles avec des personnages de fiction tout au long d\u2019histoires n\u00e9es de leur imagination.<\/p>\n\n\n\n<p>Richard Wright sera donc \u00e9crivain, jeune adulte parti avec sa famille \u00e0 Chicago et sauv\u00e9 par les mots. Sa biographie ressemble beaucoup \u00e0 celle d\u2019un Sartre (<em>Les mots)<\/em>, avec qui il se liera d\u2019amiti\u00e9 dans le Paris existentialiste de l\u2019apr\u00e8s-guerre. Comment se lib\u00e9rer des conditionnements et des assignations par les mots, m\u00eame si les situations sociales n\u2019ont rien de comparable. Il mourra en 1960, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 52 ans, mais le roman ne raconte que ses ann\u00e9es de jeunesse, ses ann\u00e9es de formation \u00e0 la dure et dans l\u2019adversit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si on n\u2019est pas au niveau d\u2019un Baldwin, \u00e7a se lit bien, dans un style cursif et fluide, et c\u2019est surtout un t\u00e9moignage criant de v\u00e9rit\u00e9 sur la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9gr\u00e9gationniste du Sud au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier. Mais a-t-on fait beaucoup de progr\u00e8s depuis, malgr\u00e9 les professions de foi humanistes et les discours g\u00e9n\u00e9reux qu\u2019on entend partout et qui ne seraient que belles paroles sans les luttes des noirs-am\u00e9ricains et des \u00ab&nbsp;damn\u00e9s de la terre&nbsp;\u00bb, comme les appelait Frantz Fanon. Et \u00e0 voir la mont\u00e9e des fascismes partout, la t\u00e2che est loin d\u2019\u00eatre achev\u00e9e. Disons que Wright aura \u00e9t\u00e9 un pr\u00e9curseur. \u00ab&nbsp;Open the door, Richard&nbsp;\u00bb, comme chantait Dylan.<\/p>\n\n\n\n<p><em>25 juillet 2024<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>HENNING MANKELL \u2013 LE GUERRIER SOLITAIRE \u2013 Points \/ Seuil. Dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, il y a eu cette mode du polar nordique avec Millenium de Larsson ou les Wallander de Mankell justement. Cela valait-il tout ce tintamarre&nbsp;? Pas s\u00fbr. Tous ces r\u00e9cits plut\u00f4t st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s avec ses motards n\u00e9o-nazis, ses disparus tragiquement, ses&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4060\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4062,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,42],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4060"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4060"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4060\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4064,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4060\/revisions\/4064"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4062"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4060"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4060"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4060"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}