{"id":4084,"date":"2024-12-25T12:33:17","date_gmt":"2024-12-25T11:33:17","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4084"},"modified":"2024-12-25T12:33:18","modified_gmt":"2024-12-25T11:33:18","slug":"dans-ton-sommeil-15","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4084","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 15."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/illustration426.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4086\" width=\"576\" height=\"476\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/illustration426.jpg 407w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/illustration426-300x248.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/illustration426-30x25.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 576px) 100vw, 576px\" \/><figcaption>\u00e7a s&rsquo;appelle \u00ab\u00a0le train belge\u00a0\u00bb, puisqu&rsquo;il est beaucoup question de la Belgique&#8230; Merci Daniel ! <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019en avais termin\u00e9 de mes allers et retours entre Tourcoing et Menin, m\u2019\u00e9tant install\u00e9 \u00e0 demeure.<\/p>\n\n\n\n<p>Sorti de la clinique aux traitements miracles, tu avais \u00e9t\u00e9 intercept\u00e9 \u00e0 la douane avec un num\u00e9ro de <em>Hara Kiri <\/em>que je t\u2019avais demand\u00e9 d\u2019amener de chez les parents. Le douanier qui t\u2019avait interpell\u00e9 avait l\u2019air d\u2019une poule ayant trouv\u00e9 un porte-plume, s\u2019interrogeant sur cette publication plusieurs fois interdite en France. J\u2019interc\u00e9dais en ta faveur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il t\u2019arrivait de passer des week-ends avec nous, mais tu ne semblais pas y prendre un grand plaisir. Il te tardait de rentrer, las de tenir la chandelle pour un couple encore amoureux. L\u2019\u00e9tais-je vraiment&nbsp;? Elle avait plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 comme une oasis dans mon d\u00e9sert affectif, mais elle m\u2019aimait s\u00fbrement plus que je ne l\u2019aimais. Tu nous suivais dans les bistrots et les restaurants que nous fr\u00e9quentions, mais sans la moindre envie. C\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs ton probl\u00e8me, tu n\u2019avais envie de rien et tout semblait t\u2019ennuyer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019en continuais pas moins \u00e0 jouer \u00e0 saute-fronti\u00e8re, mes rares activit\u00e9s m\u2019appelant toujours dans la m\u00e9tropole. \u00ab&nbsp;Bruxelles une capitale pour rire&nbsp;\u00bb, avait dit Baudelaire sur la fin de sa vie. J\u2019en avais autant \u00e0 dire, au d\u00e9but, sur la Belgique. J\u2019\u00e9tais connu comme le loup blanc dans les deux douanes, fran\u00e7aises et belges, des douanes qui allaient dispara\u00eetre avec l\u2019acte unique europ\u00e9en.&nbsp;Oui, connu \u00ab&nbsp;comme le houblon&nbsp;\u00bb, comme disait notre voisin. C\u2019\u00e9tait un pensionn\u00e9, un invalide blanc comme un linge qui avait \u00e9t\u00e9 victime de saturnisme dans son usine. Sa femme, une grosse flamande aux formes g\u00e9n\u00e9reuses, le faisait cocu hardiment et il le savait. Du temps o\u00f9 il \u00e9tait encore au travail, il avait \u00e0 peine quitt\u00e9 la maison qu\u2019un amant venait s\u2019\u00e9battre dans le lit conjugal encore chaud. Le couple avait une fille, une blonde pulpeuse aux magnifiques yeux d\u2019\u00e9meraude habill\u00e9e sexy, mais compl\u00e8tement amorphe et d\u2019une blancheur cadav\u00e9rique, comme d\u00e9j\u00e0 an\u00e9mi\u00e9e par atavisme. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, c\u2019\u00e9tait un Portugais qui faisait des chantiers et battait sa femme comme pl\u00e2tre, une pauvre fille qui se faisait faire des gosses presque tous les ans. \u00c0 croire qu\u2019ils se r\u00e9conciliaient sur l\u2019oreiller, et qu\u2019ils se r\u00e9conciliaient souvent. Il y avait aussi un routier polonais et son \u00e9pouse alcoolique, une petite vieille acari\u00e2tre toujours dans son jardin et un pompier \u00e0 la retraite et sa femme avec un fils qui semblait avoir les m\u00eames difficult\u00e9s que toi \u00e0 prendre son envol, \u00e0 moins qu\u2019il ne se soit d\u00e9j\u00e0 \u00e9cras\u00e9. Un postier lui aussi, employ\u00e9 \u00e0 Courtrai, qu\u2019on voyait revenir le soir en uniforme bleu-gris avec un cor de chasse sur la casquette. Les parents avaient bien pens\u00e9 \u00e0 Martha pour lui, partant qu\u2019entre voisins il fallait bien s\u2019entraider, mais elle avait vite d\u00e9clin\u00e9. Un p\u00e2t\u00e9 de maison o\u00f9 tout le monde cancanait et disait pis que pendre sur les autres, et je devais faire l\u2019objet de bien des conversations malveillantes, le plus souvent en n\u00e9erlandais. Le quartier s\u2019appelait De Barakken, soit les baraques, tout un \u00eelot d\u00e9truit pendant la guerre et reconstruit en baraquements provisoires, en attendant d\u2019en faire ces corons disgracieux, ces habitations ouvri\u00e8res avec jardinet et v\u00e9randa qu\u2019on appelait ici coach. Au coin, il y avait une ferme avec des paons qu\u2019on entendait l\u2019\u00e9t\u00e9. L\u00e9on, l\u00e9on&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Les parents de Martha vivaient dans le patelin voisin mais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re. J\u2019avais d\u00fb faire leur connaissance, comme il se devait pour quelqu\u2019un qui fr\u00e9quentait leur fille. Ils \u00e9taient tr\u00e8s \u00e2g\u00e9s et je comprenais maintenant ses allusions \u00e0 ce qu\u2019elle \u00e9tait une \u00ab&nbsp;enfant de vieux&nbsp;\u00bb, \u00e0 savoir non d\u00e9sir\u00e9e. Lui avait \u00e9t\u00e9 un sculpteur sur bois, prix de Rome s\u2019il vous pla\u00eet, et il s\u2019occupait encore \u00e0 de menus travaux qui lui valaient un petit revenu en compl\u00e9ment de sa retraite. Elle \u00e9tait une vieille paysanne flamande avare, m\u00e9fiante et mesquine. Ils avaient en commun une b\u00eatise crasse et une absence totale d\u2019affection vis \u00e0 vis de leur fille, ce qui expliquait bien des choses du c\u00f4t\u00e9 de son anxi\u00e9t\u00e9 permanente et de son incapacit\u00e9 \u00e0 se stabiliser dans une relation affective. La fille et les parents passaient le plus clair de leur temps \u00e0 s\u2019engueuler sous divers pr\u00e9textes, et chacun semblait presser de repara\u00eetre sur le ring que constituait le salon de leur triste maison dans ce qu\u2019on avait appel\u00e9 au temps du front populaire Halluin-la-rouge. Paul Nizan y faisait allusion dans <em>La conspiration<\/em>, comme d\u2019un barom\u00e8tre de la contestation ouvri\u00e8re. Les choses avaient bien chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me pr\u00e9senta aussi \u00e0 la famille \u00e9largie, ses cousins et cousines, ses oncles et tantes. Elle \u00e9tait fille unique et la liste s\u2019arr\u00eatait \u00e0 quelques personnes toutes plus inint\u00e9ressantes les unes que les autres. Les plus proches parents \u00e9taient ce couple, lui un peintre du dimanche fascisant et hypocondriaque que j\u2019avais surnomm\u00e9 Hitler et elle une mondaine qui tenait un magasin de lingerie fine dans la rue principale. Je les d\u00e9testais d\u2019instinct, sans m\u00eame les conna\u00eetre, et l\u2019antipathie \u00e9tait r\u00e9ciproque. \u00c0 part eux, une hommasse ouvertement homosexuelle, moche comme un pou, qui tenait un magasin de v\u00eatements de travail \u00e0 quelques encablures de la mercerie. Elle vivait avec une petite minette qui lui \u00e9tait toute d\u00e9vou\u00e9e. Je ne tenais pas \u00e0 en conna\u00eetre d\u2019avantage. Heureusement, elle \u00e9tait marraine du gamin d\u2019une famille du c\u00f4t\u00e9 de son ancien mari et elle n\u2019avait pas coup\u00e9 les ponts. Un couple sympathique qui m\u2019avait accueilli \u00e0 bras ouverts et \u00e7a changeait un peu de l\u2019hostilit\u00e9 diffuse de sa famille \u00e0 elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu ne les connaissais pas, et d\u2019ailleurs ils t\u2019auraient mal jug\u00e9, en gibier de cliniques psychiatriques, sans travail, sans biens et sans prog\u00e9niture. Ces gens-l\u00e0 ne vivaient que pour leur confort, leur maison et leur voiture avec, autant que possible, des tas de gosses pour montrer aux autres qu\u2019ils savaient en faire et surtout pour laisser des traces de leur passage en ce bas monde. Toute la Belgique m\u2019apparaissait comme un immense champ de ma\u00efs avec un roi d\u00e9bile flottant en surplomb, perdu dans les cieux gris. Je finissais par d\u00e9tester ce pays qui m\u2019avait pourtant accueilli, et je m\u2019amusais avec une pointe de sadisme des dessins de Kamagurka paraissant sous le titre \u00ab&nbsp;Le monde fantastiques des Belges&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Le Flamand est travailleur et \u00e2pre au gain&nbsp;\u00bb, m\u2019avait dit une fois mon professeur de droit au lyc\u00e9e, avocat et lui-m\u00eame \u00e9chevin \u00e0 Mouscron. J\u2019avais vite appris qu\u2019il n\u2019y avait pas grand-chose d\u2019autre \u00e0 en dire.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait tr\u00e8s vite eu des sc\u00e8nes. Elle me pr\u00eatait des aventures et d\u2019\u00e9ternelles tromperies. J\u2019aurais eu des ma\u00eetresses \u00e0 mon travail, d\u2019autres que j\u2019avais connues \u00e0 Paris et que je revoyais de loin en loin, d\u2019autres encore ici m\u00eame qui me lan\u00e7aient des regards enamour\u00e9s dans la rue. Elle n\u2019\u00e9tait pas dupe, et je la d\u00e9trompais sans jamais la convaincre. Elle avait besoin de jouer ce r\u00f4le de martyr sacrifi\u00e9e \u00e0 la concupiscence du m\u00e2le et, pour un peu, la vraie d\u00e9ception aurait plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 l\u2019absence totale de soup\u00e7ons. S\u2019imaginer que je pouvais plaire \u00e0 d\u2019autres femmes ne faisait qu\u2019augmenter ma valeur aupr\u00e8s d\u2019elle. C\u2019est en tout cas ce que j\u2019avais fini par comprendre, m\u00eame si elle aurait trouv\u00e9 mon raisonnement absurde. Elle me disait que pour ma peine, elle n\u2019h\u00e9siterait pas \u00e0 s\u2019envoyer le premier qui lui ferait des avances. J\u2019en venais \u00e0 le souhaiter, en esp\u00e9rant que ses coucheries hypoth\u00e9tiques en viendraient \u00e0 desserrer l\u2019\u00e9treinte.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019honneur et le profit. Je finis par lui donner raison en entretenant une courte liaison avec une coll\u00e8gue \u00e0 elle, une femme l\u00e9g\u00e8re et sensuelle qui se pr\u00e9tendait son amie. Elle nous avait invit\u00e9s un soir et s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 me t\u00e9moigner toutes ses attentions en me faisant du pied et en m\u2019embrassant \u00e0 pleine bouche \u00e0 la sortie, profitant d\u2019un moment d\u2019inattention de Martha. On s\u2019\u00e9tait revus chez elle et elle m\u2019avait sorti le grand jeu, avec dessous chics et mani\u00e8res de tigresse. J\u2019avais trouv\u00e9 \u00e7a d\u2019un ridicule achev\u00e9 au d\u00e9but mais les privaut\u00e9s \u00e9rotiques qu\u2019elle m\u2019avait consenties faisaient vite de moi un amant combl\u00e9. Malgr\u00e9 son insistance \u00e0 recommencer ces exercices voluptueux, je ne donnais pas suite et elle avait envoy\u00e9, par vengeance, des articles de sex-shop qui \u00e9taient cens\u00e9s mettre la puce \u00e0 l\u2019oreille de Martha. Une bonne copine, vraiment.<\/p>\n\n\n\n<p>Je revoyais encore L\u00e9on et Maria. Je travaillais toujours avec lui et son amiti\u00e9 me faisait beaucoup de bien. Avec lui et Maria, on sortait parfois le soir et j\u2019avais fait la connaissance de leurs amis, un couple sympathique. Lui \u00e9tait un \u00e9tudiant plut\u00f4t discret, chevelu et barbu, qui partait d\u2019un grand rire en chasse d\u2019eau \u00e0 chacune de mes plaisanteries quand elle travaillait comme infirmi\u00e8re dans un h\u00f4pital public. Une belle fille fragile psychologiquement qui allait se suicider quelques ann\u00e9es plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu vois, et je sais qu\u2019il t\u2019en faudrait beaucoup plus pour te consoler, des drames couvaient dans chaque int\u00e9rieur et tu n\u2019\u00e9tais pas seul \u00e0 souffrir. M\u00eame si chacun d\u2019entre vous devait penser sa souffrance comme unique. Apr\u00e8s tout, c\u2019\u00e9tait l\u00e0 votre seul motif de fiert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voyais toujours ch\u2019Martin, comme il se d\u00e9nommait lui-m\u00eame pour souligner ses origines du Pas-De-Calais. J\u2019avais appris que le ch\u2019 du Nord \u00e9quivalait au Ch\u00e9 sud-am\u00e9ricain. Ainsi, Ch\u00e9 Guevara voulait dire ch\u2019Guevara, mani\u00e8re affectueuse de le d\u00e9signer. Il menait de brillantes \u00e9tudes de biologie tout en travaillant l\u2019\u00e9t\u00e9 pour une entreprise de chimie locale. Il avait tout plaqu\u00e9 pour repartir \u00e0 z\u00e9ro et j\u2019admirais son courage et sa d\u00e9termination. Il avait un appartement \u00e0 Lille, et on allait souvent au cin\u00e9ma. Il tenait \u00e0 compartimenter sa vie, et j\u2019avais du mal \u00e0 lui faire conna\u00eetre L\u00e9on et Maria, m\u00eame s\u2019il connaissait Martha. J\u2019avais eu l\u2019id\u00e9e de nous r\u00e9unir dans un restaurant gastronomique, mais il n\u2019avait pas desserr\u00e9 les dents de tout le repas, quittant la table avant la fin des agapes. Il s\u2019\u00e9tait senti pi\u00e9g\u00e9 et c\u2019\u00e9tait bien dans ses mani\u00e8res d\u2019ours mal l\u00e9ch\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rant sa solitude \u00e0 tout commerce impos\u00e9 avec les autres, celles et ceux qu\u2019il n\u2019avait pas forc\u00e9ment envie de conna\u00eetre. L\u2019ours Martin.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais aussi fait la connaissance de Mich\u00e8le, la femme de Gaston Criel, le po\u00e8te. Elle travaillait elle aussi \u00e0 la Cosmod\u00e9moniaque et m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 le revoir. Elle \u00e9tait beaucoup plus jeune que lui mais c\u2019\u00e9tait son grand homme, et il m\u2019avait revu sans d\u00e9plaisir, se souvenant vaguement de moi. Cela faisait maintenant pr\u00e8s de trois ans que je l\u2019avais vu en faction dans son bar, et il avait vieilli. Il n\u2019\u00e9crivait plus et se plaignait de sa sant\u00e9, travaillant \u00e0 une exposition autour de ses \u0153uvres. La mairie de Lille l\u2019avait encourag\u00e9 dans ce projet, et il r\u00e9unissait tous les documents possibles pour donner consistance \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Je lui enverrai plus tard mes manuscrits, mais je n\u2019aurai pas de nouvelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques venait parfois passer un week-end \u00e0 la maison, et on essayait de faire co\u00efncider ses visites avec des concerts dans la r\u00e9gion. On manquait rarement Torhout, le festival, d\u00e9but juillet, et parfois des concerts \u00e0 Courtrai ou \u00e0 Gand. Toujours parisien, il se demandait comment j\u2019avais pu m\u2019enterrer dans ce coin de Belgique, lui le fils de la campagne qui s\u2019\u00e9tait efforc\u00e9 de quitter son milieu. Il \u00e9tait toujours habill\u00e9 avec recherche et d\u00e9tonnait dans les rues de la ville, l\u00e0 o\u00f9 la moindre originalit\u00e9 vestimentaire t\u00e9moignait d\u2019une volont\u00e9 de provocation. Le soir, c\u2019\u00e9tait des bistrots de jeunes o\u00f9 on \u00e9coutait Bruce Springsteen, les Ramones ou Patti Smith en sifflant des bi\u00e8res de garde qu\u2019il appr\u00e9ciait mod\u00e9r\u00e9ment. Il \u00e9tait venu une fois avec Eve, qui s\u2019\u00e9tait ennuy\u00e9e sans chercher \u00e0 le cacher. La Belgique n\u2019\u00e9tait pas leur endroit favori.<\/p>\n\n\n\n<p>Martha avait fini par d\u00e9crocher son permis de conduire, apr\u00e8s plusieurs essais infructueux. On pouvait faire du tourisme le week-end, d\u2019abord dans les environs o\u00f9 pas un lac ou un mont ne nous \u00e9taient inconnus, puis un peu plus loin, du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Ypres, des Monts de Flandres et de la c\u00f4te. Lorsque le temps ne se pr\u00eatait pas aux parties de campagne ou \u00e0 la mer, c\u2019\u00e9tait de la fl\u00e2nerie en ville, \u00e0 Tournai, \u00e0 Courtrai, \u00e0 Bruges ou \u00e0 Gand o\u00f9 on voyait des filles en vitrine entre deux b\u00e9guinages. Un m\u00e9lange pas tr\u00e8s subtil du catholicisme le plus rigoureux avec les instincts les moins nobles. Dans les villes, les hommes ressemblaient \u00e0 des hommes d\u2019affaire adipeux le cigare \u00e0 la bouche, et les femmes \u00e0 des h\u00e9ro\u00efnes de feuilletons am\u00e9ricains du genre<em> Dallas, <\/em>souvent desblondes peroxyd\u00e9es maquill\u00e9es comme des starlettes et habill\u00e9es de satin, de soie et de fourrures. Des bourgeoises souvent d\u00e9s\u0153uvr\u00e9es qui d\u00e9pensaient sans compter l\u2019argent de leurs maris dans des boutiques de luxe faites expr\u00e8s pour elles. La Flandre \u00e9tait riche, quand la Wallonie s\u2019enfon\u00e7ait dans la d\u00e9sindustrialisation et le ch\u00f4mage. Juste retour des choses, disait-on, en souvenir des temps o\u00f9 les Flamands devaient quitter leurs terres pour s\u2019engager dans les usines textiles et o\u00f9 les Wallons prosp\u00e9raient gr\u00e2ce \u00e0 leurs industries. Deux communaut\u00e9s qui se d\u00e9testaient copieusement, les uns accusant les autres de paresse, de parasitisme et de trop regarder vers la France&nbsp;; les autres accusant les uns d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 des collaborateurs et d\u2019\u00eatre toujours des culs b\u00e9nis r\u00e9actionnaires. Le plus clair des actualit\u00e9s \u00e9tait consacr\u00e9 \u00e0 des incidents dans des enclaves wallonnes en Flandre, ou flamandes en Wallonie. Martha en tenait pour les Wallons quand ses voisins \u00e9taient solidaires des Flamands. Moi, j\u2019\u00e9tais fran\u00e7ais, par la gr\u00e2ce de dieu. \u00ab&nbsp;Ik ben von Frankrijk&nbsp;\u00bb, aurais-je pu leur dire, moi qui causait trois mots de n\u00e9erlandais malgr\u00e9 des cours organis\u00e9s par la mairie \u00e0 destination des expatri\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Toi tu avais quitt\u00e9 ta clinique pour retourner \u00e0 la maison tout en restant en relation avec un h\u00f4pital de jour o\u00f9 tu suivais des th\u00e9rapies et o\u00f9 on te prodiguait tes m\u00e9dicaments. Tu avais m\u00eame fait la connaissance de quelques compagnons d\u2019infortune avec qui il t\u2019arrivait de prendre un pot. Quelques femmes aussi, mais tu n\u2019osais pas entretenir avec elles de relations suivies. Chat \u00e9chaud\u00e9\u2026 Toujours ta Marie-Claude en t\u00eate, ton grand amour avec qui tu n\u2019avais pourtant pas \u00e9t\u00e9 plus loin que quelques embrassades et quelques caresses. Mais cela avait suffi \u00e0 combler ton romantisme et \u00e0 imaginer le reste. Tu ne cherchais pas de satisfactions d\u2019ordre charnel ou sexuel, tu voulais le grand amour, m\u00eame sans que les corps exultent. Une sorte de communion des \u00e2mes, absolue et \u00e9ternelle. Quelque chose de presque mystique, de religieux en tout cas.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 et sa femme, enceinte, avaient d\u00e9cid\u00e9 de t\u2019emmener avec eux pour une semaine au Pays De Galles. Vous \u00e9tiez en camping-car du c\u00f4t\u00e9 de Swansea et c\u2019est sa femme, une Bretonne, qui avait tenu \u00e0 faire le voyage. Elle voulait faire toutes les contr\u00e9es de ses soi-disant anc\u00eatres celtes&nbsp;: de l\u2019\u00c9cosse \u00e0 la Galice en passant \u00e9videmment par l\u2019Irlande et le Pays De Galles.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0, m\u2019a-t-on appris, que tu fis ta premi\u00e8re crise d\u2019\u00e9pilepsie. L\u00e0 o\u00f9 les \u00e9lectronarcoses \u00e9taient cens\u00e9s les provoquer, tu en faisais une naturellement, pendant tes rares vacances. Probablement par exc\u00e8s de neuroleptiques, mais l\u2019incident avait donn\u00e9 lieu \u00e0 un rapatriement, par principe de pr\u00e9caution. Tu n\u2019auras plus jamais \u00e0 subir le haut mal, et ce sera ta premi\u00e8re et unique crise. Disons que cela tombait mal, mais ces choses-l\u00e0 tombent rarement bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s une saison calamiteuse, le Stade de Reims descendait cette ann\u00e9e en deuxi\u00e8me division, apr\u00e8s 10 ann\u00e9es dans l\u2019\u00e9lite avec les meilleurs buteurs du championnat, les Argentins Onnis, Santamaria ou Bianchi. Cela avait contribu\u00e9 \u00e0 obscurcir mon humeur et Martha ne comprenait pas comment on pouvait conditionner ses joies et ses peines \u00e0 l\u2019aune des revers ou des succ\u00e8s d\u2019un club de football. C\u2019\u00e9tait pour elle un myst\u00e8re qu\u2019elle ne cherchait pas \u00e0 \u00e9claircir, m\u00eame si je bredouillais des banalit\u00e9s sur une passion d\u2019enfance, des souvenirs en rouge et blanc et une m\u00e9moire fantasm\u00e9e des \u00e9pop\u00e9es r\u00e9moises. Je restais incompris.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait pass\u00e9 nos premi\u00e8res vacances au bord du lac de G\u00e9radmer, dans les Vosges. Deux semaines tranquilles dans un h\u00f4tel tous frais pay\u00e9s. En train, on s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9s \u00e0 Laveline-Devant-Bruy\u00e8res, un village qui allait devenir c\u00e9l\u00e8bre avec l\u2019affaire du petit Gr\u00e9gory. Une tr\u00eave loin de toi, mais je ne t\u2019oubliais pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu ne tardais d\u2019ailleurs pas \u00e0 te rappeler \u00e0 mon souvenir car, \u00e0 peine \u00e9tions-nous rentr\u00e9s, que tu \u00e9tais intern\u00e9 en h\u00f4pital psychiatrique, \u00e0 la suite d\u2019une dispute avec le paternel qui s\u2019\u00e9tait senti agress\u00e9 et ne se sentait plus en s\u00e9curit\u00e9 chez lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir-l\u00e0, j\u2019\u00e9tais l\u00e0 et je peux raconter ce qui restera les pires heures de ma vie. Et aussi de la tienne, je pr\u00e9sume.&nbsp; De cela je n\u2019\u00e9tais pas certain car tu en conna\u00eetras d\u2019autres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019en avais termin\u00e9 de mes allers et retours entre Tourcoing et Menin, m\u2019\u00e9tant install\u00e9 \u00e0 demeure. Sorti de la clinique aux traitements miracles, tu avais \u00e9t\u00e9 intercept\u00e9 \u00e0 la douane avec un num\u00e9ro de Hara Kiri que je t\u2019avais demand\u00e9 d\u2019amener de chez les parents. 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