{"id":4120,"date":"2025-01-30T15:06:58","date_gmt":"2025-01-30T14:06:58","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4120"},"modified":"2025-01-30T15:06:59","modified_gmt":"2025-01-30T14:06:59","slug":"dans-ton-sommeil-16","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4120","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL 16."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"600\" height=\"489\" src=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/illustration434.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4122\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/illustration434.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/illustration434-300x245.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/illustration434-30x24.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption>\u00ab\u00a0Il avait demand\u00e9 au p\u00e8re si tu buvais, et il avait r\u00e9pondu par la n\u00e9gative\u00a0\u00bb. Dessin Daniel Grardel, encore merci \u00e0 lui.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement violent. Ce n\u2019\u00e9tait pas ton genre. Cela avait pourtant \u00e9t\u00e9 le motif de ton internement, sign\u00e9 conjointement par notre p\u00e8re et le m\u00e9decin de famille. Un \u00e9change de propos acrimonieux o\u00f9 tu tenais t\u00eate au paternel, ce qui ne t\u2019\u00e9tait jamais arriv\u00e9. Il te reprochait d\u2019\u00eatre agit\u00e9 et de lui vouloir du mal, quand toi tu le mettais en garde contre toute pression exerc\u00e9e contre ta volont\u00e9. \u00ab&nbsp;Tu ne me touches pas&nbsp;!&nbsp;\u00bb, hurlais-tu alors qu\u2019il avait essay\u00e9 de te contraindre \u00e0 le suivre dans l\u2019ambulance qu\u2019il avait fait appeler. Les infirmiers s\u2019\u00e9taient retir\u00e9s apr\u00e8s avoir d\u00e9clin\u00e9 la proposition de te prendre par la force. Il n\u2019en \u00e9tait pas question et il fallait si c\u2019\u00e9tait notre intention (notre car j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 prendre le parti du p\u00e8re) en r\u00e9f\u00e9rer aux services de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre m\u00e8re \u00e9tait partie se coucher, se lavant les mains de ton sort. D\u2019habitude, c\u2019est elle qu\u2019on venait chercher \u00e0 peu pr\u00e8s dans les m\u00eames conditions. Sauf qu\u2019elle suivait docilement les infirmiers, n\u2019opposant aucune r\u00e9sistance, vaincue apr\u00e8s avoir livr\u00e9 un combat de plusieurs semaines, nuit et jour&nbsp;; une guerre contre le monde ext\u00e9rieur jalonn\u00e9e de d\u00e9faites. Tu aurais aim\u00e9 l\u2019avoir \u00e0 tes c\u00f4t\u00e9s pour \u00e9quilibrer les forces et donner plus de chance \u00e0 ton refus obstin\u00e9 d\u2019obtemp\u00e9rer, mais tu \u00e9tais seul et tu ne pouvais m\u00eame pas compter sur moi, ce fr\u00e8re rang\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 paternel qui estimait que la s\u00e9curit\u00e9 des parents comme la tienne \u00e9taient en jeu. Autant dire un tra\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais d\u00fb accompagner notre p\u00e8re qui s\u2019\u00e9tait vu oblig\u00e9 de t\u2019y conduire, lui et moi \u00e0 l\u2019avant et toi \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, comme un prisonnier qu\u2019on emmenait dans son lieu de r\u00e9clusion. Ne manquait qu\u2019un chien-loup avec toi, pour pr\u00e9venir toute tentative d\u2019\u00e9vasion. On \u00e9tait pass\u00e9s par les petites routes, de la route nationale jusqu\u2019\u00e0 la Lys qu\u2019on longeait avant d\u2019arriver \u00e0 Armenti\u00e8res, l\u00e0 o\u00f9 tu \u00e9tais appel\u00e9 \u00e0 s\u00e9journer pour on ne savait pas combien de temps. Personne n\u2019avait desserr\u00e9 les dents durant ce triste trajet.<\/p>\n\n\n\n<p>Le portail s\u2019ouvrit apr\u00e8s qu\u2019un homme dans la gu\u00e9rite nous e\u00fbt fait signe de circuler jusqu\u2019au b\u00e2timent principal. L\u00e0, dans le pavillon des admissions, on te posa quelques questions sur ton identit\u00e9 et ce qui avait motiv\u00e9 ton placement. Sur ce dernier point, tu laissais s\u2019exprimer le paternel apr\u00e8s l\u2019avoir d\u00e9sign\u00e9 comme ton bourreau, celui qui avait sign\u00e9 l\u2019acte d\u2019internement. Il avait avanc\u00e9 deux raisons majeures \u00e0 ton \u00e9tat d\u00e9pressif&nbsp;: une d\u00e9ception sentimentale et un licenciement. Le ch\u00f4mage. L\u2019infirmier de permanence ne put que s\u2019apitoyer en faisant chorus sur cette plaie qui ravageait la r\u00e9gion, faisant de jeunes gens courageux des malheureux exclus de la soci\u00e9t\u00e9 et marginalis\u00e9s. Il avait demand\u00e9 au p\u00e8re si tu buvais, et il avait r\u00e9pondu par la n\u00e9gative. Il avait pens\u00e9 \u00e0 prendre ta derni\u00e8re ordonnance qu\u2019il pr\u00e9senta au cerb\u00e8re, gardien des enfers, lequel se contenta d\u2019un \u00ab&nbsp;je vois&nbsp;\u00bb, qui semblait attester que le traitement \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 lourd. Puis notre p\u00e8re expliqua que tu avais d\u00e9j\u00e0 fait un s\u00e9jour au Clos fleuri, une maison de repos, une clinique priv\u00e9e, comme pour bien montrer qu\u2019on avait tout essay\u00e9 et pas regard\u00e9 \u00e0 la d\u00e9pense. L\u2019infirmier haussa les \u00e9paules, comme pour marquer le poids de la fatalit\u00e9. Demain matin, il pr\u00e9senterait le patient au psychiatre du pavillon et on ajusterait son traitement en fonction de son \u00e9tat. Pour l\u2019instant, il \u00e9tait tard et on lui donnerait un somnif\u00e8re pour qu\u2019il fasse une bonne nuit, condition n\u00e9cessaire \u00e0 son r\u00e9tablissement. Il s\u2019engageait \u00e0 nous donner de ses nouvelles au plus vite, mais il n\u2019\u00e9tait pas indiqu\u00e9 de lui rendre visite dans l\u2019imm\u00e9diat.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait laisser le temps faire son travail, le temps qui faisait son \u0153uvre, qui d\u00e9samor\u00e7ait les conflits, d\u00e9dramatisait les situations et parfois m\u00eame gu\u00e9rissait. On l\u2019avait \u00e9cout\u00e9 philosopher avec une bonhomie rassurante et il fallait repartir. Il \u00e9tait plus de minuit et je travaillais le lendemain. Notre p\u00e8re \u00e9galement, peu avant sa retraite, mais il ne se pr\u00e9senta pas \u00e0 son travail pour la premi\u00e8re fois en pr\u00e8s de 40 ann\u00e9es de vie active. Ses premiers cong\u00e9s maladie \u00e0 part des soins pour le paludisme apr\u00e8s l\u2019Indochine. La soir\u00e9e l\u2019avait d\u00e9vast\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Martha, j\u2019h\u00e9sitais \u00e0 aller te voir trop vite, pour me conformer aux pr\u00e9cautions de l\u2019infirmier. Je laissais passer deux semaines avant ma premi\u00e8re visite, mais notre p\u00e8re t\u2019avait d\u00e9j\u00e0 vu \u00e0 peine trois jours apr\u00e8s ton internement. Elle n\u2019aimait pas sacrifier ses dimanches apr\u00e8s-midi pour m\u2019accompagner, et j\u2019y serais bien all\u00e9 sans elle, n\u2019\u00e9tait la voiture. Pour elle, tu \u00e9tais un faible, sans volont\u00e9, quelqu\u2019un qui s\u2019\u00e9coutait et ton cas relevait \u00e0 peine de la psychiatrie. Je lui objectais qu\u2019elle n\u2019avait pas les comp\u00e9tences pour en juger, mais elle persistait \u00e0 voir en toi quelqu\u2019un qui se laissait prendre en charge, abdiquant toute dignit\u00e9. Je ne sais pas pourquoi, mais elle ne t\u2019aimait pas trop. Elle n\u2019aimait pas plus notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qu\u2019elle trouvait hypocrite et \u00e9go\u00efste. Il faisait semblant de compatir mais de tr\u00e8s loin, se contentant de passer la t\u00eate \u00e0 P\u00e2ques et \u00e0 No\u00ebl. On avait fini par l\u2019appeler elle et moi Kissinger, comme pour moquer ses mani\u00e8res d\u2019ambassadeur qui faisait semblant de prendre \u00e0 son compte toutes les mis\u00e8res du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne restait pas longtemps et elle \u00e9tait vite rendue anxieuse par les d\u00e9ambulations des malades ou des cris et des hurlements venus de la salle de visite ou des chambres environnantes. Le plus souvent, je la laissais tranquille et j\u2019y allais avec le p\u00e8re qui venait me chercher \u00e0 la fronti\u00e8re. On passait par la Lys, depuis la douane jusqu\u2019\u00e0 Armenti\u00e8res, en traversant les villages sans se parler, comme on l\u2019avait fait la premi\u00e8re fois, la nuit de la honte. Notre m\u00e8re n\u2019avait pas la force de venir, elle-m\u00eame trop occup\u00e9e \u00e0 combattre ses propres d\u00e9mons.<\/p>\n\n\n\n<p>On passait le plus clair du temps dans une caf\u00e9t\u00e9ria o\u00f9 on buvait des caf\u00e9s l\u00e9gers ou des chocolats chauds. Tu fumais beaucoup, et c\u2019\u00e9tait sans arr\u00eat le d\u00e9fil\u00e9 des malades qui te tapaient d\u2019une ou deux cigarettes. Tu les donnais avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, sans jamais te plaindre, et c\u2019est pourquoi ils revenaient toujours vers toi. Notre p\u00e8re, qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 comme ton tuteur \u00e0 la suite d\u2019un jugement h\u00e2tif te d\u00e9clarant irresponsable veillait \u00e0 te doter en cartouches de cigarettes et en confiserie et il mettait un z\u00e8le particulier pour satisfaire \u00e0 tous tes besoins. Il arrivait, certains samedis, qu\u2019il t\u2019emmen\u00e2t dans des magasins de v\u00eatement o\u00f9 il ne regardait pas \u00e0 la d\u00e9pense pour t\u2019habiller de pied en cap.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous on d\u00e9jeunait parfois avec toi au restaurant, le dimanche midi, et on demandait des permissions pour te faire passer le dimanche \u00e0 la maison. Mais tu ne semblais pas \u00eatre mieux chez nous que l\u00e0-bas et tu passais le plus clair de ton temps \u00e0 dormir. Le soir, \u00e0 l\u2019heure de rentrer, tu faisais des difficult\u00e9s pour monter dans la voiture et il t\u2019\u00e9tait m\u00eame arriv\u00e9 de prolonger le s\u00e9jour en attendant qu\u2019une ambulance vienne te chercher le lendemain. Cela ne plaidait pas en ta faveur pour des sorties qu\u2019on n\u2019\u00e9tait plus enclin \u00e0 t\u2019accorder.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019h\u00f4pital, j\u2019avais revu Marie-Line, une copine d\u2019enfance \u00e0 la gendarmerie. Elle \u00e9tait infirmi\u00e8re ou aide soignante et je me souvenais que, enfants, on s\u2019aimait bien. Elle frappait \u00e0 notre porte pour jouer avec moi et on \u00e9changeait des baisers comme pour un t\u00e9moignage d\u2019affection qui n\u2019avait rien de sexuel. Elle \u00e9tait mari\u00e9e et m\u00e8re de famille, et ni elle ni moi ne nous \u00e9tions rem\u00e9mor\u00e9s ces tendres souvenirs qu\u2019il valait mieux laisser dormir dans un coin recul\u00e9 de nos vies, une sorte de grenier o\u00f9 s\u2019entassaient les jouets cass\u00e9s et les vieux illustr\u00e9s. J\u2019avais devant moi une belle femme au corps robuste aux traits durs, et je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de voir en elle la petite fille aux yeux verts et aux cheveux roux avec ses t\u00e2ches de rousseur et ses dents cass\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les patientes, il y avait aussi cette femme dont le mari \u00e9tait un motard de la gendarmerie ami de notre p\u00e8re. Le couple passait ses vacances avec nous, au ch\u00e2teau de Mailly, et on jouait avec leurs trois gar\u00e7ons, soit le nombre que nous \u00e9tions. Elle \u00e9tait prostr\u00e9e, muette et partait dans des crises de larme ponctu\u00e9es de lamentations. Notre p\u00e8re s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9 d\u2019elle, mais ses tentatives pour faire revivre des souvenirs communs rest\u00e8rent vaines. \u00c0 croire que la gendarmerie, la vie de caserne et les s\u00e9quelles des guerres coloniales ne r\u00e9ussissaient pas aux femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 nous avait annonc\u00e9 la naissance de son fils et, avec Martha, j\u2019avais fait le voyage jusqu\u2019\u00e0 Nantes. Elle s\u2019\u00e9tait imagin\u00e9e que j\u2019avais donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 une femme avec qui j\u2019\u00e9tais de connivence dans le train pour la larguer d\u00e8s que nous serions arriv\u00e9s \u00e0 destination. Un phantasme qui d\u00e9notait d\u2019une jalousie maladive proche de la parano\u00efa. Je ne pouvais croire qu\u2019elle en \u00e9tait \u00e0 ce stade, \u00e0 se faire des films \u00e0 la Hitchcock o\u00f9 j\u2019aurais endoss\u00e9 l\u2019emploi du pervers narcissique d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 la rendre folle. Mais c\u2019\u00e9tait ainsi et, si ton cas ne relevait pas de la psychiatrie, le sien \u00e9tait \u00e0 soumettre \u00e0 la facult\u00e9. Un cas int\u00e9ressant, d\u2019un point de vue clinique seulement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 P\u00e2ques, on \u00e9tait all\u00e9s en Normandie, \u00e0 Courseulles-sur-Mer, chez une vieille haridelle qui nous avait lou\u00e9 une chambre d\u2019h\u00f4tel. C\u2019\u00e9tait infernal. Le moindre regard, le moindre mot \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une femme faisaient de moi un s\u00e9ducteur pr\u00eat \u00e0 l\u2019abandonner. D\u2019ailleurs, elle ne se faisait pas d\u2019illusions et s\u2019attendait \u00e0 \u00eatre r\u00e9pudi\u00e9e d\u00e8s lors que j\u2019aurais trouv\u00e9 mieux. Il y avait une armoire normande dans la chambre, et je passais mes nerfs sur elle jusqu\u2019\u00e0 m\u2019en meurtrir les doigts. J\u2019estimais avoir donn\u00e9 des gages de fid\u00e9lit\u00e9 et des garanties de vie commune, mais elle me poussait \u00e0 la faute et rendait notre relation impossible, toxique. Tout faisait sens, tout \u00e9tait signifiant et le moindre geste \u00e9tait interpr\u00e9t\u00e9 au tamis de sa parano\u00efa. C\u2019\u00e9tait comme avec notre m\u00e8re dans ses d\u00e9lires les plus d\u00e9brid\u00e9s et j\u2019avais l\u2019impression de revivre les m\u00eames sc\u00e8nes, comme poursuivi par la folie et l\u2019anxi\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Sartre \u00e9tait mort et faisait la une de<em> Lib\u00e9ration<\/em>, avec sa silhouette ballott\u00e9e par le vent de l\u2019histoire et cette l\u00e9gende tir\u00e9e des <em>Mots&nbsp;: \u00ab&nbsp;un homme qui les vaut tous et que vaut n\u2019importe qui&nbsp;\u00bb.<\/em> C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019un d\u00e9c\u00e8s, hors famille ou amis, m\u2019affectait autant. Plus en tout cas que les pop stars du club des 27 et autres illustres d\u00e9funts. Ces ann\u00e9es 80 n\u2019\u00e9taient pas faites pour moi, et elles d\u00e9butaient par ce d\u00e9c\u00e8s, avant la d\u00e9ferlante n\u00e9o-lib\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre p\u00e8re avait pris sa retraite apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es de bons et loyaux services dans ses divers emplois. Mineur de fond, imprimeur, man\u0153uvre de ma\u00e7on, gendarme, gardien de nuit, flic d\u2019usine, agent municipal\u2026 Il avait bien m\u00e9rit\u00e9 un repos qu\u2019il pouvait prendre bien avant 60 ans. Peu apte au bricolage ou au jardinage, n\u2019ayant aucun go\u00fbt pour la lecture ou les voyages, peu sociable et coup\u00e9 de ses relations de travail, il n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 regarder la t\u00e9l\u00e9vision en continu apr\u00e8s avoir lu son journal.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re victime collat\u00e9rale de sa mise \u00e0 la retraite fut notre m\u00e8re, qui dut subir ses humeurs en continu et ses quarts d\u2019heure coloniaux. Son ennui le rendait agressif et elle lui servait de souffre-douleur, comme elle l\u2019avait fait toute sa vie mais la diff\u00e9rence essentielle r\u00e9sidait maintenant dans le fait que cette oppression \u00e9tait constante. La pauvre ne tint pas longtemps et elle fut \u00e0 son tour intern\u00e9e, bien des ann\u00e9es apr\u00e8s son dernier s\u00e9jour asilaire. On s\u2019effor\u00e7a de la placer dans un pavillon diff\u00e9rent du tien, craignant de recr\u00e9er une cellule familiale toxique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame d\u2019un \u00e9tablissement de sant\u00e9 publique. Sage pr\u00e9caution. Au moins, nos visites \u00e9taient doublement justifi\u00e9es, une heure pour l\u2019un et une heure pour l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019arrivait de passer quelques jours \u00e0 Paris, \u00e0 Belleville, chez Jacques et \u00c9ve, mais Martha se sentait constamment \u00e0 l\u2019\u00e9cart de nos conversations de \u00ab&nbsp;pseudo-intellectuels&nbsp;\u00bb, comme elle nous d\u00e9finissait. Elle s\u2019excluait d\u2019elle-m\u00eame et boudait dans son coin, me sommant parfois de rejoindre son camp puisque, pour elle, la guerre que lui menait le monde ext\u00e9rieur \u00e9tait permanente, et qu\u2019il fallait que je me range de son c\u00f4t\u00e9 ou de celui de l\u2019ennemi. Choisir son camp.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses parents tiraient une t\u00eate pas possible le soir de l\u2019\u00e9lection de Mitterrand, alors que j\u2019appelais tous mes amis au t\u00e9l\u00e9phone pour leur faire part de mon immense joie. Ils \u00e9taient partis t\u00f4t dans la soir\u00e9e, me laissant \u00e0 mes illusions. Ils avaient jou\u00e9 les oiseaux de mauvaise augure&nbsp;: les capitaux allaient s\u2019expatrier, le franc allait d\u00e9valuer, l\u2019\u00e9conomie allait s\u2019effondrer\u2026 J\u2019avais fini par les \u00e9conduire et Martha restait dubitative, satisfaite de la victoire de la gauche mais soucieuse du lendemain, de la conjoncture internationale et des mille ruses de la r\u00e9action. Elle trouvait mon enthousiasme excessif mais ces quelques jours d\u2019euphorie m\u2019avaient fait du bien. M\u00eame toi tu semblais moins taciturne, comme si ce changement politique devait forc\u00e9ment rejaillir m\u00eame dans les endroits sales de la soci\u00e9t\u00e9. On te donnait des antipsychotiques de type Haldol ou Loxapac et on t\u2019avait diagnostiqu\u00e9 schizophr\u00e8ne mais, pour que ce soit complet, \u00ab&nbsp;\u00e0 tendances parano\u00efaques&nbsp;\u00bb. Tu disait entendre des voix et les conversations autour de toi te concernaient. Tu revoyais \u00c9velyne, Marie-Claude et toute une cohorte de sibylles, de goules, de harpies ou de giries qui te d\u00e9voraient le cerveau, comme l\u2019aigle le foi de Prom\u00e9th\u00e9e. D\u2019autres personnages peuplaient ton imaginaire malade, et tous ceux qui avaient crois\u00e9 ton chemin tenaient leur r\u00f4le dans ton petit th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Maria et L\u00e9on, on avait f\u00eat\u00e9 la victoire, le lendemain, au Lapin blanc. Jacques \u00e9tait m\u00eame venu de Paris pour l\u2019occasion. Je m\u2019\u00e9tais engueul\u00e9 avec un vieux con qui ne dig\u00e9rait pas la probable nomination de ministres communistes et on avait quitt\u00e9 le restaurant sous une pluie battante. Les cieux vomissaient les socialistes et il n\u2019arr\u00eatait pas de tomber des hallebardes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils avaient d\u00e9cid\u00e9 de prendre un appartement \u00e0 Paris, \u00e0 Barb\u00e8s, et je restais seul. On avait pass\u00e9 des vacances \u00e0 Quiberon et ses assauts de jalousie \u00e9taient moins fr\u00e9quents. Le temps qui passait lui montrait que mon engagement \u00e9tait s\u00e9rieux, m\u00eame si je ne lui confiais pas mon incartade du d\u00e9but. Au travail, j\u2019\u00e9tais toujours avec un ancien ouvrier du textile devenu lignard puis employ\u00e9 de bureau \u00e0 cause de son asthme. J\u2019en avais fait un ami et, quasiment illettr\u00e9, je m\u2019amusais de ses cuirs et de ses pataqu\u00e8s. Alfred les multipliait et enrichissait journellement ses expressions hilarantes&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019ai dormi comme un noir&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Serge Ving\u00e9torix&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;sur un pied de l\u2019estrade&nbsp;\u00bb (pour pi\u00e9destal), \u00ab\u00e0 gorge d\u2019employ\u00e9s&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;on ne peut pas compara\u00eetre&nbsp;\u00bb\u2026 Il y en avait sans cesse, toujours renouvel\u00e9s et Alfred \u00e9tait un peu mon B\u00e9rurier \u00e0 moi, m\u00eame si je me sentais plus Pinaud que San Antonio.<\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs femmes nous avaient rejoint au bureau, et c\u2019\u00e9tait le temps o\u00f9 le t\u00e9l\u00e9phone s\u2019\u00e9tait d\u00e9mocratis\u00e9, entrant dans tous les int\u00e9rieurs. Cela avait commenc\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 o\u00f9, jusque-l\u00e0, la moiti\u00e9 des Fran\u00e7ais attendaient le t\u00e9l\u00e9phone quand l\u2019autre moiti\u00e9 attendait la tonalit\u00e9. Une vieille plaisanterie \u00e9cul\u00e9e mais pas si fausse.<\/p>\n\n\n\n<p>Le midi, on faisait des manilles d\u00e9couvertes lorsque nous \u00e9tions deux, ou des tarots quand on avait le bonheur d\u2019\u00eatre quatre, apr\u00e8s un repas vite aval\u00e9 vite fait \u00e0 la cantine. Alfred me servait de chauffeur et de confident. L\u2019une des femmes m\u2019avait fait un peu de rentre-dedans, mais Alfred m\u2019avait mis en garde contre toute tromperie et tout \u00e9cart, lui qui connaissait Martha et sa jalousie maladive.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Paris, Jacques et L\u00e9on avaient une \u00e9mission sur une radio libre. L\u00e9on faisait la technique et Jacques tenait le micro pour un rendez-vous hebdomadaire vou\u00e9 au rock\u2019n\u2019roll. Plus tard, un jeune auditeur fid\u00e8le viendrait proposer ses services comme coanimateur. Je devais maintenant monter \u00e0 Paris pour les voir tous et je me sentais de plus en plus en visite, comme un cousin de province qu\u2019on a un peu perdu de vue.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne restait plus que le fid\u00e8le Martin pour des samedis soirs pass\u00e9s \u00e0 se rem\u00e9morer le bon vieux temps.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9on et Maria se s\u00e9pareraient, Jacques et \u00c9ve aussi avant de se retrouver, des ann\u00e9es apr\u00e8s. Toi tu irais d\u2019h\u00f4pitaux en h\u00f4pitaux, de cliniques priv\u00e9es en appartements th\u00e9rapeutiques, de homes en Belgique en maisons de retraite. Je te resterai fid\u00e8le, comme un messager, ton ultime contact avec ce monde ext\u00e9rieur qui t\u2019avait toujours fait si peur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement violent. Ce n\u2019\u00e9tait pas ton genre. 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