{"id":4157,"date":"2025-02-26T17:19:37","date_gmt":"2025-02-26T16:19:37","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4157"},"modified":"2025-02-26T17:19:37","modified_gmt":"2025-02-26T16:19:37","slug":"chapitre-17lidee-etait-venue-de-toi-ou-du-moins-cetait-ce-que-nous-nous-etions-dits-comme-pour-soulager-nos-consciences-mais-juste-une-idee-comme-celle-quil-tarrivait-d","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4157","title":{"rendered":"CHAPITRE 17L&rsquo;id\u00e9e \u00e9tait venue de toi. Ou du moins c\u2019\u00e9tait ce que nous nous \u00e9tions dits, comme pour soulager nos consciences. Mais juste une id\u00e9e comme celle qu\u2019il t\u2019arrivait d\u2019avoir dans tes p\u00e9riodes de demi-sommeil. Tu pensais \u00e0 t\u2019\u00e9vader et tu m\u2019avais choisi comme complice, avec l\u2019aide de Martha et de quelques amis."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/illustration442.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4159\" width=\"577\" height=\"474\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/illustration442.jpg 409w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/illustration442-300x246.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/illustration442-30x25.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 577px) 100vw, 577px\" \/><figcaption>Rien \u00e0 voir \u00e0 ce qui est \u00e9crit. Le Concarneau de Daniel Grardel, l\u00e0 o\u00f9 la mort l&rsquo;a trouv\u00e9. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>La chose \u00e9tait simple selon toi. Il suffisait de demander une permission qu\u2019on t\u2019aurait accord\u00e9 volontiers avant de partir au loin en voiture pour ne plus jamais revenir. Une \u00e9vasion ou \u00e0 tout le moins une tentative. Pour aller o\u00f9\u00a0? Tu n\u2019en avais pas la moindre id\u00e9e. Peut-\u00eatre \u00e0 Paris o\u00f9 tu te serais fendu dans la foule, en fugitif anonyme. Notre m\u00e8re ne r\u00e9p\u00e9tait-elle pas qu\u2019elle irait un jour \u00e0 Paris (ou au paradis on n\u2019avait pas bien compris) retrouver ses fr\u00e8res morts. Peut-\u00eatre en Bretagne o\u00f9 notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 se serait rendu complice de ton \u00e9vasion et n\u2019aurait pas cherch\u00e9 \u00e0 te faire r\u00e9int\u00e9grer l\u2019\u00e9tablissement la queue basse et le dos courb\u00e9. C\u2019\u00e9tait plus qu\u2019improbable, connaissant sa prudence et son r\u00e9alisme qui lui feraient respecter les r\u00e8gles. Peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9tranger o\u00f9 tu te serais bien vu en exil\u00e9 permanent, celui qu\u2019on ne remarque plus, confident muet au fin fond d\u2019une taverne, d\u2019un bouge ou d\u2019une ruelle. Tu n\u2019imaginais aucun moyen de subsistance et tu ne voyais aucune action concr\u00e8te \u00e0 entreprendre. C\u2019\u00e9tait juste la fuite que tu envisageais, et tu savais bien au fond de toi qu\u2019elle ne serait qu\u2019illusoire et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait n\u00e9anmoins accepter de r\u00e9aliser ton r\u00eave, si cela en \u00e9tait un. Martha \u00e9tait circonspecte quand Maria et L\u00e9on voyaient dans cette escapade un horizon \u00e0 ta souffrance. Moi, j\u2019\u00e9tais partag\u00e9, sachant tout ce que cette \u00e9chapp\u00e9e pouvait avoir de chim\u00e9rique mais ne souhaitant pas te priver d\u2019un dernier voyage auquel tu semblais attach\u00e9, envers et contre tout. C\u2019\u00e9tait pour toi comme l\u2019\u00e9vasion finale du grand-chef dans<em> Vol au-dessus d\u2019un nid de coucou<\/em>, la lib\u00e9ration finale la t\u00eate dans les nuages et les pieds \u00e0 huit miles de hauteur. L\u2019envol ultime avant l\u2019enfermement pour toujours. Seuls Maria et L\u00e9on te donnaient des espoirs de survie de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de cette barri\u00e8re mentale que toi et l\u2019institution avaient construite comme une digue infranchissable. Martha et moi n\u2019y croyions pas, mais qui a d\u00e9finitivement renonc\u00e9 \u00e0 croire au miracle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait donc par un samedi matin brumeux que commen\u00e7ait ton p\u00e9riple. Des nuages laiteux laissaient passer une tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re bruine qui ne valait m\u00eame pas qu\u2019on s\u2019abrite ni qu\u2019on sorte le parapluie. L\u00e9on tenait le volant avec Maria \u00e0 l\u2019avant&nbsp;; Martha et moi \u00e9tions \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019une voiture spacieuse et confortable. Tu \u00e9tais entre nous deux, un peu anxieux mais attentif \u00e0 chaque contr\u00f4le \u00e0 la sortie de l\u2019h\u00f4pital, faisant des grands signes aux factionnaires pour leur signifier que tout \u00e9tait normal. Une seule fois je dus d\u00e9plier un ausweis contresign\u00e9 par la directrice accordant une permission pour le week-end, avec retour obligatoire le dimanche avant 18 heures, au moment o\u00f9 on commen\u00e7ait \u00e0 dresser le couvert pour le d\u00eener. J\u2019avais appos\u00e9 mon paraphe en tant que tuteur et garant de ta s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait d\u00e9cid\u00e9 que tu ne prendrais tes m\u00e9dicaments qu\u2019en cas de stricte n\u00e9cessit\u00e9 et que tu nous accompagnerais dans un premier temps dans nos endroits favoris&nbsp;: bistrots, restaurants, salles de cin\u00e9ma\u2026 Ensuite, tu passerais une premi\u00e8re nuit en Belgique avant d\u2019aller \u00e0 Paris chez Maria et L\u00e9on. Puis on verrait bien en fonction de tes envies. Tu pourrais rester l\u00e0 quelques jours avant de revenir chez nous quand l\u2019orage serait pass\u00e9 et avant de t\u2019installer d\u00e9finitivement quelque part sous une fausse identit\u00e9, pourquoi pas&nbsp;? On divaguait.<\/p>\n\n\n\n<p>Et quand bien m\u00eame l\u2019exp\u00e9rience s\u2019av\u00e9rait un \u00e9chec, on te rapatrierait d\u2019o\u00f9 tu venais ou on chercherait un \u00e9tablissement plus \u00e0 m\u00eame de te comprendre avec les m\u00e9thodes nouvelles de l\u2019anti-psychiatrie auxquelles nous adh\u00e9rions sans restrictions. Au moins, tu aurais essay\u00e9 et nous aurions \u00e9t\u00e9 complices de ton aventure, en toute fraternit\u00e9 et par amour pour toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plan affectif, une \u00e9tape consisterait \u00e0 t\u2019amener chez une amie de Matha, prostitu\u00e9e vaguement cartomancienne de son \u00e9tat, qui accepterait de t\u2019accorder un moment de volupt\u00e9. C\u2019\u00e9tait m\u00eame par l\u00e0 que nous envisagions de commencer et on mit donc le cap vers la fronti\u00e8re belge, au-dessus de Mouscron, o\u00f9 la dame avait \u00e9lu r\u00e9sidence, pr\u00e8s d\u2019une abbaye c\u00e9l\u00e8bre pour sa bi\u00e8re de garde.<\/p>\n\n\n\n<p>Albertine t\u2019attendait et, apr\u00e8s avoir \u00e9chang\u00e9 quelques banalit\u00e9s, on t\u2019avait laiss\u00e9 seul avec elle. D\u00e9j\u00e0, alors qu\u2019elle nous servait l\u2019ap\u00e9ritif, elle s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9e de toi, s\u2019effor\u00e7ant d\u2019embl\u00e9e de cr\u00e9er une complicit\u00e9 amicale dont les limites n\u2019\u00e9taient pas fix\u00e9es. Elle avait des airs de sorci\u00e8re, avec une longue chevelure brune et de grands yeux maquill\u00e9s sans la moindre discr\u00e9tion et soulign\u00e9s au kh\u00f4l. Elle portait une robe ajour\u00e9e \u00e0 mantilles, comme une gitane ou une infante d\u2019Espagne \u00e9rotique, et la coupe laissait entrevoir de jolies jambes dont le galbe \u00e9tait mis en valeur par des collants noirs. Albertine \u00e9tait une ancienne copine de classe de Martha qui avait abandonn\u00e9 ses \u00e9tudes pour une petite chaumi\u00e8re au bord de la for\u00eat o\u00f9 elle tirait les cartes en payant parfois de sa personne. Les clients superstitieux disaient venir pour les prestations sexuelles quand les libertins pr\u00e9tendaient aller la visiter pour conna\u00eetre un bout de leur destin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019avait pas fait myst\u00e8re de la raison de ta pr\u00e9sence, et on s\u2019\u00e9tait retir\u00e9s sur la pointe des pieds en vous laissant en t\u00eate \u00e0 t\u00eate. Tu nous revins deux heures plus tard, visiblement content d\u2019avoir fait plus ample connaissance avec Albertine. La dame de c\u0153ur dira plus tard \u00e0 Martha combien ce fut un plaisir et qu\u2019elle avait trouv\u00e9 en toi un \u00e9l\u00e8ve dou\u00e9 pour les choses de l\u2019amour qu\u2019une libertine exp\u00e9riment\u00e9e comme elle avait su mettre \u00e0 l\u2019aise. Nous n\u2019en doutions point et nous r\u00e9jouissions d\u2019avoir pens\u00e9 \u00e0 elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la f\u00eate galante, ce fut le d\u00e9jeuner pris tardivement dans notre restaurant favori o\u00f9 tu d\u00e9gustais un bouquet d\u2019\u00e9crevisses, une perdrix aux choux et une omelette norv\u00e9gienne apr\u00e8s la ronde des fromages. Ta gourmandise, le seul d\u00e9faut qu\u2019on n\u2019avait pas cherch\u00e9 \u00e0 corriger l\u00e0-bas, s\u2019\u00e9tait r\u00e9gal\u00e9 de ces mets d\u00e9licats que le restaurateur, une vieille connaissance, avait pr\u00e9par\u00e9 rien que pour notre tabl\u00e9e. Il s\u2019\u00e9tait joint \u00e0 nous apr\u00e8s ce plantureux repas, nous proposant divers digestifs aux frais de l\u2019\u00e9tablissement. On avait pass\u00e9 l\u00e0 une bonne partie de l\u2019apr\u00e8s-midi, dans un endroit chaleureux privatis\u00e9 rien que pour nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis on \u00e9tait all\u00e9s au cin\u00e9ma pour dissiper les vapeurs d\u2019alcool et le surcro\u00eet de calories. On \u00e9tait all\u00e9s voir <em>Le retour de Martin Guerre<\/em>, o\u00f9 une mienne cousine avait fait de la figuration dans son village de l\u2019Aveyron. On s\u2019\u00e9tait promis d\u2019aller voir<em> Deux heures moins le quart avant J\u00e9sus-Christ<\/em>, histoire de rire et de te divertir, car tu parlais encore de l\u2019h\u00f4pital et des s\u00e9vices dont ils ne manqueraient pas de faire usage d\u00e8s ton retour.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait fini par te persuader que le retour n\u2019\u00e9tait pas fatal et que tout d\u00e9pendait de toi. Outre cette cavale insens\u00e9e qui n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 prendre vraiment au s\u00e9rieux, on pouvait tr\u00e8s bien consulter un m\u00e9decin qui constaterait tes progr\u00e8s et remettrait en question ton internement, ou, au pire, chercher un \u00e9tablissement qui te soignerait autrement qu\u2019\u00e0 coup de neuroleptiques et d\u2019antipsychotiques. Tu nous faisais confiance, mais nous-m\u00eames avions lucidement de bonnes raisons de douter.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s une premi\u00e8re nuit chez nous, tu paraissais en forme et, apr\u00e8s d\u00e9jeuner, nous \u00e9tions tous partis pour Paris et l\u2019appartement de Maria et L\u00e9on. Tu \u00e9tais cens\u00e9 rester l\u00e0 pour quelques jours, avant de revenir chez nous. La version officielle qu\u2019on servirait aux services administratifs de l\u2019h\u00f4pital serait que tu \u00e9tais sorti et n\u2019\u00e9tait pas revenu et qu\u2019on se perdait en conjectures. Apr\u00e8s tout, c\u2019\u00e9tait cr\u00e9dible et on ne nous bl\u00e2merait pas pour un rel\u00e2chement de vigilance qui pouvait survenir dans ce genre de circonstances o\u00f9 un patient retrouve la libert\u00e9 et y prend go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>On t\u2019avait donc laiss\u00e9 l\u00e0, avec la complicit\u00e9 de nos amis, et le t\u00e9l\u00e9phone se mit \u00e0 sonner d\u00e8s 19 heures, sit\u00f4t rentr\u00e9s. On avait d\u2019abord pr\u00e9tendu que tu \u00e9tais sorti et pas encore rentr\u00e9. Puis on avait rappel\u00e9 en bredouillant des excuses mais que tu n\u2019\u00e9tais toujours pas pr\u00e9sent. Un dernier appel de leur part vers 21heures nous informait qu\u2019il fallait imp\u00e9rativement que tu sois de retour demain \u00e0 9 heures dernier d\u00e9lai et que, sans nouvelles ou avec le moindre retard, on lancerait un avis de recherche relay\u00e9 par la gendarmerie.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019avions plus qu\u2019\u00e0 appeler nos amis pour nous informer de la tournure des \u00e9v\u00e9nements. Tu n\u2019avais plus la belle humeur de la veille et tu craignais \u00e0 nouveau les foudres de l\u2019\u00e9tablissement, de basses vengeances qu\u2019on te r\u00e9servait s\u2019il t\u2019avait pris l\u2019id\u00e9e saugrenue de fuguer. Maria nous avoua que tu avais redemand\u00e9 tes m\u00e9dicaments et que tu semblais nerveux. Les distractions qu\u2019ils t\u2019avaient propos\u00e9 n\u2019y pouvaient rien. Tu avais m\u00eame \u00e9voqu\u00e9 ton retour \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. On leur avait demand\u00e9 de tenir encore un jour ou deux, le temps que l\u2019effervescence asilaire retomb\u00e2t.<\/p>\n\n\n\n<p>Au pire, la gendarmerie aurait trouv\u00e9 ta planque et, en tant qu\u2019instigateurs et receleurs, nous serions pass\u00e9s devant un tribunal et aurions \u00e9cop\u00e9 d\u2019une amende avec peut-\u00eatre un peu de prison avec sursis, si la justice souhaitait faire un exemple. Il n\u2019y avait pas mort d\u2019homme et pas de quoi fouetter un chat en tout cas. Juste l\u2019inf\u00e2me d\u00e9lit d\u2019avoir voulu apporter un peu de joie dans l\u2019existence d\u2019un condamn\u00e9 \u00e0 vie \u00e0 la surveillance, \u00e0 l\u2019enfermement, \u00e0 la promiscuit\u00e9 et \u00e0 l\u2019effacement progressif de la communaut\u00e9 des citoyens du monde. C\u2019\u00e9tait plaidable, avec un bon avocat.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis c\u2019est L\u00e9on qui rappelait dans la nuit. Tu n\u2019allais pas bien du tout. Tu d\u00e9lirais et tu devenais agressif envers eux. Tu souhaitais regagner l\u2019h\u00f4pital au plus vite. Tu demandais \u00e0 ce qu\u2019on te jette dans le premier train pour Lille. La plaisanterie avait assez dur\u00e9 et ce que tu appelais maintenant \u00ab&nbsp;notre petit jeu&nbsp;\u00bb \u00e9tait termin\u00e9. Tu en voulais \u00e0 nous quatre d\u2019avoir abus\u00e9 de ta na\u00efvet\u00e9 et de ton \u00e9tat pour te faire miroiter une libert\u00e9 pour laquelle tu n\u2019\u00e9tais pas pr\u00eat et qui t\u2019effrayait bien plus que ton enfermement. Nous \u00e9tions des inconscients qui projetaient sur lui des fantasmes de soixante-huitards attard\u00e9s. Et bien pire encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Je te prenais au t\u00e9l\u00e9phone et tu m\u2019injuriais, voyant en moi le principal artisan de cette stupide initiative. Tu voulais \u00e0 toute force rentrer et tu entendais qu\u2019on f\u00eet des excuses \u00e0 la directrice pour t\u2019avoir embringu\u00e9 \u00e0 ton corps d\u00e9fendant dans une incroyable \u00e9quip\u00e9e issue de nos cerveaux encore plus malades que le tien. Tu nous maudissais et nous demandait de quel droit nous nous \u00e9tions permis de penser pour toi et de d\u00e9cider \u00e0 ta place. Si nous n\u2019agissions pas conform\u00e9ment \u00e0 ses v\u0153ux et dans l\u2019imm\u00e9diat, tu te proposais d\u2019appeler l\u2019h\u00f4pital et de les informer qu\u2019on t\u2019avait s\u00e9questr\u00e9 dans un immeuble parisien \u00e0 la suite d\u2019un plan ourdi par ton fr\u00e8re cadet, presque aussi fou que toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulc\u00e9r\u00e9, L\u00e9on avait fini par t\u2019engueuler en te faisant remarquer qu\u2019on avait pris des risques et qu\u2019on avait esp\u00e9r\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s avoir go\u00fbt\u00e9 aux plaisirs de la vie, tu aurais pu choisir les chemins d\u2019une libert\u00e9 qu\u2019on avait balis\u00e9s pour toi. Tu n\u2019\u00e9tais pas digne des attentions que l\u2019on t\u2019avait t\u00e9moign\u00e9 et tu m\u00e9ritais bien ton sort, sans r\u00e9mission possible. Je lui recommandais de ne surtout pas tirer sur l\u2019ambulance en lui expliquant que tu n\u2019\u00e9tais pas pr\u00eat, que ton histoire, tes fragilit\u00e9s, ta maladie et ton hospitalisation ne te pr\u00e9disposaient pas \u00e0 cette libert\u00e9 que l\u2019on avait r\u00eav\u00e9 pour toi. C\u2019est nous qui, dans l\u2019histoire, nous \u00e9tions \u00e9gar\u00e9s au nom de nos principes et de nos convictions, mais qu\u2019il e\u00fbt fallu en mesurer les effets sur un individu d\u00e9j\u00e0 ali\u00e9n\u00e9, malheureux et retranch\u00e9 du monde. Toi, en l\u2019occurrence.<\/p>\n\n\n\n<p>Maria finit par en convenir et alla jusqu\u2019\u00e0 persuader L\u00e9on de te reconduire dans la nuit. Il ne se fit pas prier et tu fis route avec lui dans la nuit noire. Ne connaissant pas le chemin de l\u2019h\u00f4pital et d\u00e9sireux de ne pas d\u00e9barquer seul dans l\u2019\u00e9tablissement, il crut plus prudent de faire un crochet par la maison et je l\u2019accompagnai jusqu\u2019aux grilles rouges mena\u00e7antes qui s\u2019entrouvrirent pour nous laisser passer. Il \u00e9tait un peu plus de 8 heures du matin.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019avait fallu un peu d\u2019imagination pour expliquer que tu t\u2019\u00e9tais \u00e9loign\u00e9 de nous et qu\u2019on t\u2019avait retrouv\u00e9 \u00e0 moiti\u00e9 endormi dans la rue, apr\u00e8s bien des recherches et beaucoup d\u2019affolement. Madame Taillepierre nous traita d\u2019irresponsables et nous mena\u00e7a des foudres de la justice, avant de se raviser et de conclure que c\u2019\u00e9tait bon pour cette fois mais qu\u2019il ne fallait pas compter sur elle pour nous accorder une permission avant longtemps. Nous f\u00eemes de plates excuses en jurant qu\u2019une telle situation ne se reproduirait plus. N\u2019emp\u00eache, on ne pouvait s\u2019emp\u00eacher de rire, au retour, en imaginant la dame aux traits s\u00e9v\u00e8res apprenant que tu avais fait l\u2019amour \u00e0 Albertine en toute libert\u00e9. Elle ne le saurait jamais et tu n\u2019\u00e9tais pas du genre \u00e0 lui en faire la confidence.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9on me raccompagna et repartit pour Paris apr\u00e8s un petit \u00e9change sur ce week-end qui avait si bien commenc\u00e9 et s\u2019\u00e9tait si mal termin\u00e9. Nous nous \u00e9tions jur\u00e9s de ne pas recommencer, sauf \u00e0 te voir revenu \u00e0 de meilleurs sentiments et, pour le dire autrement, \u00e0 un \u00e9tat de sant\u00e9 nettement am\u00e9lior\u00e9. Nous en doutions et toi-m\u00eame n\u2019aurait pas mis\u00e9 un liard sur une telle perspective de bien-\u00eatre. Il nous fallait donc renoncer, au moins \u00e0 titre provisoire, et nous rem\u00e2cherons longtemps notre \u00e9chec, tout en nous f\u00e9licitant que l\u2019\u00e9pisode aura eu le m\u00e9rite de renforcer une amiti\u00e9 d\u00e9j\u00e0 solide.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre, plus que l\u2019amour ou la r\u00e9ussite professionnelle, ce genre d\u2019amiti\u00e9 qui t\u2019aura le plus fait d\u00e9faut. Un sentiment de confiance et d\u2019estime r\u00e9ciproques que l\u2019on tait par pudeur et qui nous fortifie m\u00eame au bout d\u2019une vie o\u00f9 l\u2019on se dit qu\u2019un tel miracle a exist\u00e9, rien que pour nous, sans l\u2019avoir forc\u00e9ment m\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019auras m\u00eame pas eu cela, et tes amiti\u00e9s ont plut\u00f4t relev\u00e9 d\u2019un copinage de comptoir o\u00f9, s\u2019il existait une certaine sympathie, il n\u2019y avait rien de la profondeur comme du d\u00e9sint\u00e9ressement d\u2019une r\u00e9elle amiti\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu ne me reparlas jamais plus de cette cavale manqu\u00e9e, pas plus que d\u2019Albertine et de nos amis. Peut-\u00eatre que tu m\u2019en voulais pour t\u2019avoir fait entrevoir un monde o\u00f9 tu savais n\u2019avoir aucune place. Tu avais accept\u00e9 ta condition et tu t\u2019y \u00e9tais r\u00e9sign\u00e9, et bien fou celui qui aurait pr\u00e9tendu t\u2019amener de l\u2019ombre \u00e0 la lumi\u00e8re, d\u2019un malheur m\u00e9diocre mais confortable que tu pr\u00e9f\u00e9rais encore \u00e0 un bonheur insoutenable autant qu\u2019insupportable.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu t\u2019\u00e9tais fait une place parmi les tiens, accordant g\u00e9n\u00e9reusement \u00e0 tes fr\u00e8res et s\u0153urs en peine tes cigarettes blondes que vous fumiez ensemble dans un rite de fraternit\u00e9. Tu aidais parfois les uns ou les autres, calmait les agit\u00e9s et encourageait les d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. J\u2019allais te voir d\u2019h\u00f4pitaux psychiatriques en h\u00f4pitaux de jour, de r\u00e9sidences services en Home pour pensionn\u00e9s puis de maisons de retraite en Ehpad. J\u2019allais te voir et on se parlait peu, se faisant face comme deux enfants perdus heureux de se retrouver.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019enviais pas ma libert\u00e9 et moi je me voyais parfois \u00e0 ta place, lib\u00e9r\u00e9 de toutes responsabilit\u00e9s et de toutes obligations, de toutes contraintes. Dans un de ces endroits que tu fr\u00e9quentais, quelque part entre le royaume des morts et la cit\u00e9 des vivants, dans une sorte de purgatoire qui n\u2019aurait d\u00e9bouch\u00e9 sur rien, ni sur l\u2019enfer et encore moins sur le paradis.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu \u00e9tais mon fr\u00e8re et je regarde souvent ta photographie dans ma chambre, celle o\u00f9 tu souris avec ton air bonasse et tes grands yeux tristes. Bien que tu ne sois plus l\u00e0, je te sens toujours \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Comme mon \u00e9ternel ange gardien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La chose \u00e9tait simple selon toi. 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