{"id":4192,"date":"2025-03-27T15:00:09","date_gmt":"2025-03-27T14:00:09","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4192"},"modified":"2025-03-27T15:00:09","modified_gmt":"2025-03-27T14:00:09","slug":"dans-ton-sommeil-epilogue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4192","title":{"rendered":"DANS TON SOMMEIL  \u00c9PILOGUE"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/illustration448.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4194\" width=\"581\" height=\"446\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/illustration448.jpg 438w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/illustration448-300x230.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/illustration448-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 581px) 100vw, 581px\" \/><figcaption>Un dernier hommage \u00e0 mon ami Daniel Grardel. Peut-\u00eatre sa vision de l&rsquo;au-del\u00e0, avec Robert Mitchum au premier plan. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait le 6 novembre, encore un dimanche pluvieux et j\u2019\u00e9tais parti faire ma&nbsp;longue promenade dominicale o\u00f9 j\u2019avais crois\u00e9 le restaurateur, \u00e0 v\u00e9lo, celui-l\u00e0 m\u00eame qui nous avait accueillis la veille au soir. Il \u00e9tait tout guilleret sur sa bicyclette et m\u2019avait adress\u00e9 des grands signes alors que je secouais mon parapluie, entre deux averses. Mort un dimanche de pluie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes superstitions m\u2019amen\u00e8rent \u00e0 penser par la suite que Jef (il s\u2019appelait Jean-Fran\u00e7ois) le restaurateur \u00e9tait le messager de la mort, de ta mort. On ne croise pas par hasard un type aussi jovial, incarnation du bon-vivant, par un jour aussi funeste.<\/p>\n\n\n\n<p>Une infirmi\u00e8re, ou une aide-soignante, avait d\u00fb prendre la lourde responsabilit\u00e9 de m\u2019informer de ta mort et des circonstances qui l\u2019avaient entour\u00e9es. C\u2019\u00e9tait un dimanche, et les cadres devaient \u00eatre chez eux, laissant le soin \u00e0 la pauvre femme de se faire la chroniqueuse de ta fin. En guise de Te Deum, de requiem ou d\u2019\u00e9l\u00e9gie, elle pronon\u00e7a simplement cette phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;votre fr\u00e8re Jean-Paul est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 cette nuit, dans son sommeil&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Dans son sommeil&nbsp;\u00bb. Dans ton sommeil. \u00c9tait-ce avant minuit&nbsp;? Le 5 ou le 6 novembre&nbsp;? On ne le saura jamais et on allait pas demander une autopsie. On retiendra le 6 novembre comme date officielle de ta mort. 8 juillet 1951 \u2013 6 novembre 2022, voil\u00e0 pour l\u2019\u00e9tat civil, du d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 la fin de l\u2019automne. Une vie, la tienne. Comme \u00e9pitaphe, s\u2019il en fallait une, j\u2019aurais choisi&nbsp;: \u00ab&nbsp;il a v\u00e9cu en retrait du monde, ce qui ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9 de souffrir&nbsp;\u00bb. Une vie de souffrance, ou du moins l\u2019avais-je per\u00e7ue comme telle mais, apr\u00e8s tout, qu\u2019est-ce que j\u2019en savais. N\u2019\u00e9tait-ce pas la mienne, de vie, que je projetais sur la tienne&nbsp;? En fait, j\u2019avais toujours m\u00e9lang\u00e9 ta vie et la mienne, comme si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 pour toi de vivre et que tu m\u2019avais observ\u00e9 depuis ton poste d\u2019observation, avec int\u00e9r\u00eat et bienveillance. C\u2019est ainsi que j\u2019avais toujours vu les choses.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai annonc\u00e9 ta mort (je n\u2019avais pas peur du mot et l\u2019avais toujours pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019euph\u00e9misant \u00ab&nbsp;d\u00e9c\u00e8s&nbsp;\u00bb) \u00e0 Fran\u00e7oise, mon \u00e9pouse, et elle s\u2019\u00e9tait fendue de ce seul commentaire&nbsp;: \u00ab&nbsp;peut-\u00eatre que \u00e7a vaut mieux pour lui&nbsp;\u00bb. Une r\u00e9action qui avait sa logique, mais que je comprenais mal, comme si cette vie n\u2019avait eu aucun hormis cette souffrance et cette d\u00e9solation&nbsp;; comme si elle avait \u00e9t\u00e9 inutile, nulle et non avenue. Des vies sans importance, des vies minuscules, aurait \u00e9crit Pierre Michon.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me faisais \u00e0 mon tour le messager de ta mort. La famille et les amis proches, ceux qui t\u2019avaient un peu connu mais surtout ceux qui savaient \u00e0 quel point nous \u00e9tions proches. \u00ab&nbsp;Tu es seul, maintenant&nbsp;\u00bb, m\u2019avait dit un cousin, alors que je m\u2019effondrai en larmes apr\u00e8s avoir parl\u00e9 de toi et de tout ce qui nous unissait \u00e0 Jacques, le seul qui \u00e9tait assez intime pour comprendre, sans juger. M\u00e9fiant devant mes d\u00e9rapages larmoyants au t\u00e9l\u00e9phone, j\u2019optais pour le courriel, moins sujet \u00e0 \u00e9motions incontr\u00f4l\u00e9es. Je parcourais mon agenda en s\u00e9lectionnant quelques adresses avec toujours la triste formule&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019ai le regret de vous faire part du d\u00e9c\u00e8s de&#8230;&nbsp;\u00bb. En pr\u00e9cisant qu\u2019il \u00e9tait mort dans son sommeil et n\u2019avait pas souffert, comme on dit. Pas souffert, qu\u2019est-ce que \u00e7a voulait dire&nbsp;? Formule rassurante et l\u00e9nifiante pour apaiser la douleur, mais ne s\u2019\u00e9tait-il pas r\u00e9veill\u00e9 avant la d\u00e9faillance cardiaque&nbsp;? Ne s\u2019est-il pas \u00e9touff\u00e9 lentement&nbsp;? N\u2019a-t-il pas appel\u00e9, demand\u00e9 du secours, cri\u00e9&nbsp;? Je ne croyais pas aux morts douces, pas plus qu\u2019aux vies faciles.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me revoyais \u00e0 l\u2019\u00e9cole, en classe de 7\u00e8me, avec un ma\u00eetre s\u00e9v\u00e8re, mais juste, qui s\u2019appelait Joseph Delcour. Son fils \u00e9tait dans sa classe mais il mettait un point d\u2019honneur \u00e0 ne lui r\u00e9server aucun traitement de faveur. Bien au contraire. C\u2019\u00e9tait un jour de pluie, encore un, et j\u2019avais pris pr\u00e9texte d\u2019un mal de t\u00eate (ce qui ne m\u2019arrivait jamais) et d\u2019un \u00e9tat naus\u00e9eux pour ne pas sortir en r\u00e9cr\u00e9ation. Je voyais, depuis la fen\u00eatre, se former des flocons de neige qui succ\u00e9daient \u00e0 la pluie et je regardais fixement l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e9ride clou\u00e9e au mur pr\u00e8s du tableau noir. On \u00e9tait le 14 novembre 1964 et j\u2019avais 10 ans et je m\u2019\u00e9tais dit que ce jour-l\u00e0 serait celui de ma mort. Il fallait bien qu\u2019un tel int\u00e9r\u00eat de ma part pour un jour du calendrier ne f\u00fbt pas accidentel et encore moins anodin. Non, la date \u00e9tait fatidique et ne devait rien au hasard. Je devais la retenir et ne surtout pas faire part \u00e0 qui que ce soit de ce phantasme morbide qu\u2019un psychiatre e\u00fbt aim\u00e9 analyser.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e9tait mort fin septembre. Chez nous, les fils mouraient en automne quand les parents rendaient l\u2019\u00e2me en \u00e9t\u00e9, sous le soleil. C\u2019\u00e9tait une r\u00e8gle, s\u00fbrement \u00e9crite quelque part.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ordonnateur des pompes fun\u00e8bres \u00e9tait bon enfant. Il nous accueillit \u00e0 grands renforts de condol\u00e9ances et de paroles apaisantes en prenant bien soin de nous regarder dans les yeux, comme pour attester de la sinc\u00e9rit\u00e9 de ses propos am\u00e8nes. Son assistante, une belle femme \u00e0 la bouche un peu grasse et aux longs cheveux bruns, nous soumit \u00e0 un questionnaire complet sur toi, tes coordonn\u00e9es, ton identit\u00e9, tes go\u00fbts, tes passe-temps, ta religion, tes id\u00e9es politiques et surtout le lien que j\u2019entretenais avec toi. La dame, v\u00eatue d\u2019une ample robe \u00e0 grosses rayures bleues et blanches, fa\u00e7on toile de transatlantique, guettait nerveusement mes r\u00e9ponses en s\u2019attardant sur certains aspects de ta personnalit\u00e9. C\u2019\u00e9tait bien la premi\u00e8re fois qu\u2019on s\u2019int\u00e9ressait vraiment \u00e0 toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Au chapitre de la religion, j\u2019\u00e9tais bien oblig\u00e9 de lui confier qu\u2019il t\u2019arrivait d\u2019assister \u00e0 l\u2019office de l\u2019Ehpad et que tu avais \u00e9t\u00e9 proche d\u2019un pr\u00eatre \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique, un aum\u00f4nier agr\u00e9\u00e9 par l\u2019institution pour apporter aux malades qui le souhaitaient la consolation du Christ et pour leur dire \u00f4 combien il les aimait et comment leur souffrance \u00e9tait utile au monde. Il n\u2019en fallait pas moins pour qu\u2019elle te baptise catholique et que la c\u00e9r\u00e9monie f\u00fbt religieuse. \u00ab&nbsp;C\u00e9r\u00e9monie civile \u00e0 caract\u00e8re religieux&nbsp;\u00bb, avaient-ils r\u00e9sum\u00e9 tous les deux, la dame et le croque-mort, dans un bel ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Au terme de cet interrogatoire serr\u00e9, il nous fut d\u00e9livr\u00e9 un certificat de d\u00e9c\u00e8s et d\u2019autres documents administratifs comme autant de laisser-pass\u00e9s pour la jungle de papier dans laquelle nous nous engagions avec l\u2019Ehpad, la tutelle, la mairies, le notaire, la banque et tant d\u2019autres institutions. Il fut d\u00e9cid\u00e9 de la date et des horaires de la c\u00e9r\u00e9monie et du r\u00e8glement des honoraires apr\u00e8s quoi on nous invita \u00e0 venir voir le d\u00e9funt apr\u00e8s qu\u2019on lui e\u00fbt prodigu\u00e9 quelques soins de pr\u00e9sentation, \u00ab&nbsp;de thanatopraxie&nbsp;\u00bb, comme on dit dans notre jargon, avait conclu le ma\u00eetre de c\u00e9r\u00e9monie. Je m\u2019\u00e9tais engag\u00e9 \u00e0 r\u00e9diger un petit discours et \u00e0 s\u00e9lectionner trois titres afin d\u2019accompagner tes obs\u00e8ques.<\/p>\n\n\n\n<p>La famille de Nantes \u00e9tait arriv\u00e9e quelques jours avant la c\u00e9r\u00e9monie et nous \u00e9tions all\u00e9s voir ta d\u00e9pouille dans le salon fun\u00e9raire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Pompes fun\u00e8bres. C\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs l\u00e0 qu\u2019allait avoir lieu l\u2019enterrement. Je t\u2019avais effleur\u00e9 du bout des doigts mais je ne t\u2019avais pas embrass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la musique, j\u2019avais choisi le \u00ab&nbsp;Qua Vida&nbsp;!\u00bb de Love en introduction pour cette phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;but if you kill your brother, it\u2019s gonna push another&nbsp;; puis le \u00ab&nbsp;World&nbsp;\u00bb des Bee Gees, un groupe dont la sentimentalit\u00e9 un rien geignarde t\u2019avait toujours \u00e9mu et, au final, le \u00ab&nbsp;He Ain\u2019t Heavy Is My Brother&nbsp;\u00bb, des Hollies. Une chanson qui, traduite litt\u00e9ralement, frisait le ridicule mais o\u00f9 il \u00e9tait question d\u2019un homme qui, il y a longtemps, convoyait son fr\u00e8re mort jusqu\u2019\u00e0 son lieu d\u2019ensevelissement. La route \u00e9tait longue, la souffrance immense, la tristesse incommensurable, mais le corps n\u2019\u00e9tait pas lourd. Une chanson qui m\u2019avait fait penser \u00e0 ce roman de Faulkner, <em>Tandis que j\u2019agonise,<\/em> o\u00f9 toute une famille fait le voyage en carriole pour transporter le cadavre de la m\u00e8re morte \u00e0 Jefferson o\u00f9 elle a souhait\u00e9 \u00eatre enterr\u00e9e. Le mari ne pense qu\u2019\u00e0 s\u2019offrir un nouveau dentier et l\u2019\u00e9quip\u00e9e tourne \u00e0 la farce.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Juste un chien et quelques amis&nbsp;\u00bb, avait hurl\u00e9 L\u00e9o Ferr\u00e9 en parlant de l\u2019enterrement de Mozart dans une fosse commune. Ici, nous \u00e9tions exactement 23, soit une dizaine en dehors de la famille proche. Certains que je ne m\u2019attendais pas \u00e0 voir, d\u2019autres que j\u2019attendais mais qui ne vinrent pas sous divers pr\u00e9textes plus ou moins recevables. Il avait fallu qu\u2019un cur\u00e9, mandat\u00e9 par une amie de mon \u00e9pouse, vienne nous parler de communion des saints, de r\u00e9surrection, de joie \u00e9ternelle et de tout le chapelet des bondieuseries consternantes, ne nous \u00e9pargnant rien. Il m\u2019avait convi\u00e9 \u00e0 dire mon court texte, mais je voyais bien que les mots prononc\u00e9s au bord des larmes ne convenaient pas \u00e0 sa conception religieuse des choses. Trop trivial, trop cri du c\u0153ur, trop sentimental et surtout pas suffisamment conforme \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie religieuse o\u00f9 il \u00e9tait de bon ton d\u2019user d\u2019hyperboles et de manier la m\u00e9taphore.<\/p>\n\n\n\n<p>On alla \u00e0 pied jusqu\u2019au cimeti\u00e8re o\u00f9 tu reposes et tout cela se termina comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e dans un bistrot qui avait d\u00fb voir d\u00e9filer des kyrielles d\u2019\u00e9plor\u00e9s dont les rires finissaient par percer apr\u00e8s l\u2019\u00e9vocation de quelques traits attachants du d\u00e9funt, le tout ponctu\u00e9 des sempiternels \u00ab&nbsp;la vie continue&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;faut pas se laisser abattre&nbsp;\u00bb ou, variante, \u00ab&nbsp;il n\u2019aurait pas appr\u00e9ci\u00e9 de nous voir tristes&nbsp;\u00bb. Autant de formules rod\u00e9es pour enterrer d\u00e9finitivement un proche tout en gardant un semblant de sourire. Auparavant, et en guise d\u2019\u00e9l\u00e9gie fun\u00e8bre, la jolie dame des Pompes fun\u00e8bres nous avait gratifi\u00e9 d\u2019un po\u00e8me de Jean D\u2019Ormesson et j\u2019avais bien failli l\u2019interrompre \u00e0 la seule \u00e9vocation de ce nom tant il me semblait \u00e0 l\u2019exact oppos\u00e9 de tout ce que tu avais pu repr\u00e9senter.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais perdu la trace de L\u00e9on, de Martha et de Maria. J\u2019aurais voulu leur faire part de la triste nouvelle, selon la formule consacr\u00e9e. La nouvelle de ta mort, m\u00eame si Maria et L\u00e9on t\u2019avaient peu connu, tout comme Jacques, qui t\u2019avait juste aper\u00e7u les rares fois qu\u2019il \u00e9tait venu \u00e0 la maison. On aurait dit que tu te cachais lorsque des visiteurs arrivaient, comme si tu avais eu honte de toi ou que tu aurais estim\u00e9 ta pr\u00e9sence superf\u00e9tatoire ou g\u00eanante. Tu avais quelque chose de furtif et de fuyant, comme intimement persuad\u00e9 que tu n\u2019int\u00e9resserais personne et qu\u2019on n\u2019\u00e9couterait pas le peu que tu aurais \u00e0 dire. Ta solitude te couvrait de silence et de gravit\u00e9 et tu te faisais inaccessible \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un vieux sage ayant d\u00e9cid\u00e9 une fois pour toutes de rompre tout commerce avec les humains, n\u2019acceptant pas leur s\u00e9rieux et encore moins leur l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019\u00e9tais inscrit sur Facebook pour promouvoir mes \u0153uvrettes et un blog que j\u2019envoyais r\u00e9guli\u00e8rement. Je ne r\u00e9pondais m\u00eame pas aux messages qu\u2019on m\u2019envoyait, de m\u00eame que j\u2019\u00e9tais incapable d\u2019adresser la moindre publication. R\u00e9solument technophobe, je me contentais de cette page, avec ma photographie, qui renvoyait vers mes livres et vers mon blog, sans participer aux groupes de discussion et autres \u00e9changes jug\u00e9s par moi superficiels.<\/p>\n\n\n\n<p>Un rien intrusive et plus \u00e0 l\u2019aise que moi avec ces technologies, mon \u00e9pouse avait d\u00e9nich\u00e9 un message de Maria. Deux messages plus exactement. L\u2019un annon\u00e7ait le d\u00e9c\u00e8s de L\u00e9on qui avait \u00e9lu r\u00e9sidence dans le Gers et n\u2019avait pas surv\u00e9cu longtemps \u00e0 la disparition de sa nouvelle compagne. Une h\u00e9morragie stomacale, dans son sommeil, lui aussi. L\u2019autre message me concernait encore davantage car il concernait Martha, celle que je consid\u00e9rais toujours comme ma premi\u00e8re \u00e9pouse, quand bien m\u00eame nous n\u2019avions jamais \u00e9t\u00e9 mari\u00e9s. Elle souffrait d\u2019un cancer du sein non soign\u00e9 et avait demand\u00e9 l\u2019euthanasie sous la forme d\u2019un suicide assist\u00e9 comme il est possible de le faire en Belgique.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, au t\u00e9l\u00e9phone, elle me donna plus de d\u00e9tails sur ces deux d\u00e9c\u00e8s et, ce qui \u00e9tait le plus important pour moi, sur le reste de leur vie, leur solde d\u2019existence en dehors de moi. L\u00e9on avait termin\u00e9 sa carri\u00e8re \u00e0 la Cosmod\u00e9moniaque, retrait\u00e9 \u00e0 55 ans comme agent des lignes et il avait perdu Fanfan, sa compagne \u00e0 ce moment-l\u00e0. Son fils \u2013 celui de Maria et de lui \u2013 avait d\u00e9j\u00e0 entam\u00e9 une carri\u00e8re professionnelle l\u2019ayant \u00e9loign\u00e9 du domicile familial et, en r\u00e9gion parisienne, il se faisait rare. Toujours amateur de la cuisine du Sud-ouest, il avait grossi et s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 boire plus que de raison, ce qui avait entra\u00een\u00e9 des pathologies diverses et vari\u00e9es, d\u2019autant que ses humeurs contrast\u00e9es l\u2019avaient f\u00e2ch\u00e9 avec son proche voisinage, ce qui au village n\u2019est jamais de bonne augure. La mauvaise r\u00e9putation. Apr\u00e8s quelques \u00e9changes de courriels, elle m\u2019avait donn\u00e9 le num\u00e9ro de leur fils et c\u2019est lui qui avait tenu \u00e0 me parler pour me confier que son p\u00e8re avait toujours \u00e9t\u00e9 \u00e9logieux \u00e0 mon sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Martha, les informations \u00e9taient encore plus lacunaires. Elle avait toujours habit\u00e9 au m\u00eame endroit, semblait-il, \u00e0 la fronti\u00e8re et, apr\u00e8s mon d\u00e9part, s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9e aller non sans se raccrocher \u00e0 des amants de passage plus ou moins int\u00e9ress\u00e9s. Maria \u00e9tait rest\u00e9e la derni\u00e8re de ses confidentes et, en d\u00e9pit de toute la sollicitude qu\u2019elle lui portait, elle ne la m\u00e9nageait pas, adoptant avec elle des attitudes bravaches qui n\u2019\u00e9taient \u2013 elle l\u2019avait bien compris \u2013 que l\u2019expression d\u00e9sordonn\u00e9e et intempestive de sa souffrance. N\u2019ayant pas soign\u00e9 \u2013 par n\u00e9gligence ou de fa\u00e7on d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e \u2013 un cancer du sein, elle avait recouru aux services d\u2019un h\u00f4pital public en Belgique qui pratiquait des s\u00e9dations l\u00e9tales.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9on \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2022 et Martha un an plus t\u00f4t. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 le point final \u00e0 cette histoire qu\u2019il me tardait de raconter pour exorciser ta propre mort, pour tenter de m\u2019en lib\u00e9rer, m\u00eame si elle ne me quitte pas et continue de m\u2019envahir, ayant quitt\u00e9 les territoires de la douleur consciente pour s\u2019insinuer dans les limbes de l\u2019inconscient. Mais la peine ne se dissipe pas et je n\u2019ai qu\u2019\u00e0 revoir l\u2019image de ton bon sourire et de ton regard malheureux pour avoir cette envie de pleurer qui est toujours l\u00e0, malgr\u00e9 le temps et la distance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Dans ton sommeil&nbsp;\u00bb. Tu es mort dans ton sommeil. J\u2019avais pens\u00e9 \u00e0 d\u2019autres titres. \u00ab&nbsp;Le livre de Jean-Paul&nbsp;\u00bb, comme nagu\u00e8re chaque personnage des romans de chevalerie faisait l\u2019objet d\u2019un livre \u00e0 part leur \u00e9tant consacr\u00e9. Ou encore \u00ab&nbsp;Visions de Jean-Paul&nbsp;\u00bb, ces visions \u00e9clat\u00e9es et \u00e9parses o\u00f9 je me suis essay\u00e9 \u00e0 te faire revivre, au moins dans ma m\u00e9moire. Mais ce genre de titre a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pris par d\u2019illustres auteurs \u00e0 qui il serait pr\u00e9tentieux de se mesurer, ne serait-ce qu\u2019en nommant une \u0153uvre s\u2019inspirant d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame vivant, tu ne lisais pas, mais j\u2019ose esp\u00e9rer que ce livre restera entre nous, comme l\u2019ach\u00e8vement d\u2019une belle complicit\u00e9 qui n\u2019a pas pris fin tant elle perdure en moi. Tu auras \u00e9t\u00e9 mon personnage et j\u2019ai eu le plaisir de te recr\u00e9er \u00e0 ma guise, comme tu continues d\u2019exister dans ma m\u00e9moire. La m\u00e9moire et la mort, un autre titre possible&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La mort n\u2019a pas de piti\u00e9, comme chantait jadis le Mort Reconnaissant (ou Grateful Dead). Je te fais mes adieux, mon fr\u00e8re&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>FIN<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On \u00e9tait le 6 novembre, encore un dimanche pluvieux et j\u2019\u00e9tais parti faire ma&nbsp;longue promenade dominicale o\u00f9 j\u2019avais crois\u00e9 le restaurateur, \u00e0 v\u00e9lo, celui-l\u00e0 m\u00eame qui nous avait accueillis la veille au soir. 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