{"id":4522,"date":"2026-02-23T16:29:49","date_gmt":"2026-02-23T15:29:49","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4522"},"modified":"2026-02-23T16:29:49","modified_gmt":"2026-02-23T15:29:49","slug":"vinginces-9","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4522","title":{"rendered":"VINGINCES 9"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>LEGRIS<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"682\" src=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/illustration509-1024x682.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4523\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/illustration509-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/illustration509-300x200.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/illustration509-768x511.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/illustration509-1200x799.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/illustration509-900x599.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/illustration509-600x399.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/illustration509-30x20.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/illustration509.jpg 1280w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>P\u00e9niches sur la Lys (sans contrep\u00e8terie) , entre Halluin et Menin (photo Wikip\u00e9dia)<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019habitais \u00e0 l\u2019\u00e9poque avec ma copine \u00e0 la fronti\u00e8re belge. C\u2019\u00e9tait au milieu des ann\u00e9es 1980 et \u00e0 chaque fois que je passais la fronti\u00e8re pour aller au boulot ou chez mes parents, en France, j\u2019avais cette chanson de Dylan en t\u00eate, \u00abThe &nbsp;Girl From The North Country&nbsp;\u00bb&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;If you\u2019re going to the North country pack&#8230;&nbsp;\u00bb<\/em>. \u00ab&nbsp;La fille du Nord&nbsp;\u00bb, avait traduit Hugues Aufray et son comparse Delano\u00e9, sauf qu\u2019il ne fallait pas s\u2019attendre \u00e0 trouver des troupeaux de rennes ici, plut\u00f4t des vaches et quelques porcs dans la campagne environnante, et la neige ne faisait m\u00eame pas son apparition tous les ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de quelques ann\u00e9es de vie commune, Monika m\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 sa famille. J\u2019\u00e9tais celui qui devait l\u2019\u00e9pouser, apr\u00e8s ses deux divorces, l\u2019un avec un admirateur de Hitler et du troisi\u00e8me Reich qui avait failli la tuer et l\u2019autre avec un d\u00e9clarant en douane port\u00e9 sur la boisson qui l\u2019avait trait\u00e9e aussi mal. Elle n\u2019avait pas grand-chose \u00e0 craindre de moi c\u00f4t\u00e9 violences et exactions, quoi que j\u2019eusse vite compris que sa jalousie, qui confinait \u00e0 la parano\u00efa, pouvait entra\u00eener des comportements extr\u00eames, bien qu\u2019inexcusables.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce furent d\u2019abord les parents, des petits vieux tranquilles habitant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais. Lui \u00e9tait sculpteur sur bois \u00e0 la retraite et il avait obtenu un prix de Rome dans sa discipline. Lorsqu\u2019il ne me tapait pas d\u2019une cigarette ou qu\u2019il ne picolait pas \u00e0 l\u2019insu de sa femme, il entreprenait encore des petits travaux d\u2019\u00e9b\u00e9nisterie, pour se d\u00e9sennuyer. Sa dame \u00e9tait une vieille flamande avare et malveillante qui me regardait d\u2019un sale \u0153il. Je devais repr\u00e9senter tout ce qu\u2019elle d\u00e9testait, un gauchiste plut\u00f4t boh\u00e8me qui se m\u00ealait d\u2019\u00e9crire, autant dire l\u2019un de ces paltoquets inutiles qui maniaient avec trop de facilit\u00e9 l\u2019ironie et la d\u00e9rision. Mes propos la d\u00e9rangeaient, et elle ne savait jamais si c\u2019\u00e9tait du lard ou du cochon, comme elle disait. Je tentais de la rassurer en lui r\u00e9p\u00e9tant toujours la m\u00eame phrase&nbsp;:<em> \u00ab&nbsp;du cochon madame, du cochon. N\u2019y voyez pas malice&nbsp;\u00bb.<\/em> Elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 rassur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Croyant avoir d\u00e9nich\u00e9 l\u2019oiseau rare, Monika me pr\u00e9sentait \u00e0 quelques membres de sa famille. Elle \u00e9tait fille unique et les pr\u00e9sentations furent vite termin\u00e9es. Une cousine lesbienne et sa copine qui tenaient toutes deux un magasin de v\u00eatements de travail dans le centre ville. Une s\u0153ur de sa m\u00e8re qui dirigeait un commerce de sous-v\u00eatements f\u00e9minins et un fr\u00e8re de son p\u00e8re, lequel \u00e9tait l\u2019heureux propri\u00e9taire d\u2019une boucherie de quartier. Monika m\u2019avait pr\u00e9venu&nbsp;: une famille de commer\u00e7ants avec sp\u00e9cialisation dans la boucherie qui avait nourri ses anc\u00eatres, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9tant moi-m\u00eame, et non sans quelque culpabilit\u00e9, mangeur de viande, je n\u2019y voyais pas trop d\u2019inconv\u00e9nients. Quant aux v\u00eatements de travail, je ne me voyais pas parader en bleu de chauffe, mais les sous-v\u00eatements f\u00e9minins m\u2019avaient toujours attir\u00e9, m\u00eame si on \u00e9tait plus c\u00f4t\u00e9 coquinerie bourgeoise que lingerie \u00e9rotique. Elle avait aussi une cousine du c\u00f4t\u00e9 de son p\u00e8re qui tenait une librairie \u2013 journaux, o\u00f9 j\u2019allais tous les jours. C\u00e9line, c\u2019\u00e9tait son nom, avait un mari policier \u2013 Roland &#8211; et je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 sans remarquer qu\u2019elle planquait tous les journaux de gauche et qu\u2019elle exhibait toutes les publications de droite ou fascisantes tels <em>Le choc du mois, National Hebdo, Pr\u00e9sent, Le Figaro Magazine, Le Quotidien de Paris <\/em>et autres <em>Rivarol.<\/em> Monika m\u2019avait expliqu\u00e9 que c\u2019\u00e9tait son mari qui l\u2019incitait \u00e0 agencer son magasin de cette mani\u00e8re, et les clients ne semblaient pas s\u2019en plaindre dans une ville qui mettait r\u00e9guli\u00e8rement le Front National en t\u00eate lors des consultations \u00e9lectorales. La pauvre devait aller chercher mon<em> Lib\u00e9ration <\/em>sous le comptoir, quand ce n\u2019\u00e9tait pas<em> L\u2019Humanit\u00e9 <\/em>qui devait \u00eatre dans un endroit encore plus secret. Dans l\u2019enfer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais d\u2019embl\u00e9e d\u00e9test\u00e9 le boucher et le mari de la boutique de lingerie. Robert et Roger. Robert Vandenbergh, le boucher, que j\u2019appelais le louch\u00e9bem et qui affichait sur la porte vitr\u00e9e de son magasin ce panonceau engageant&nbsp;:<em> \u00ab&nbsp;si vous n\u2019aimez pas la France, quittez-la&nbsp;\u00bb<\/em>. Mais ce n\u2019\u2019\u00e9tait rien \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Roger Legris, que j\u2019avais baptis\u00e9 \u00ab&nbsp;le petit peintre viennois&nbsp;\u00bb. Un assureur \u00e0 la retraite, peintre \u00e0 ses heures qui exposait ses cro\u00fbtes dans l\u2019arri\u00e8re-salle du magasin de son \u00e9pouse. Lui aussi ne jurait que par Le Pen dont il ne manquait pas une apparition \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Il n\u2019avait que haine et ressentiment contre les immigr\u00e9s, les Arabes, les ch\u00f4meurs, les syndicalistes, les f\u00e9ministes et ce qu\u2019il appelait avec d\u00e9dain les \u00ab&nbsp;pseudo-intellectuels&nbsp;\u00bb, cat\u00e9gorie dans laquelle il devait me ranger.<\/p>\n\n\n\n<p>Profitant de ses talents de gribouilleur, je lui avais propos\u00e9 de me faire une copie d\u2019un tableau de J\u00e9r\u00f4me Bosch et j\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 y mettre le prix. J\u2019eus droit \u00e0 un haussement d\u2019\u00e9paule et \u00e0 quelques commentaires haineux sur l\u2019art d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 et les cingl\u00e9s qui appr\u00e9ciaient ce genre de peinture. Pour lui, Bosch, Goya, Le Caravage et les surr\u00e9alistes, tout ce que j\u2019aimais, \u00e9taient \u00e0 mettre au feu et j\u2019imaginais le nombre de livres et de disques qui pourraient br\u00fbler avec eux dans l\u2019\u00e2tre pour un autodaf\u00e9 g\u00e9ant qui ne manquerait pas de se concr\u00e9tiser apr\u00e8s la victoire de Jean-Marie, son grand homme. Le petit peintre viennois aimait les aquarelles, les paysages, les marines et les hommes au travail. Un peintre de genre qui ne se risquait \u00e0 aucune originalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019en parlais pas \u00e0 ce stade \u00e0 Monika, mais j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de jouer un vilain tour au trio, \u00e0 Legris, \u00e0 Vandenbergh et au policier mari de la vendeuse de journaux, Roland Gadeyne.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019\u00e9tais entendu avec Danny, un ami avec lequel j\u2019avais fait toute ma scolarit\u00e9 et qui habitait cette ville qu\u2019on appelait nagu\u00e8re Halluin la rouge, au temps des piquets de gr\u00e8ve de 1936. Paul Nizan y faisait allusion dans <em>La conspiration<\/em>. La ville aurait pu maintenant \u00eatre renomm\u00e9e Halluin la brune, m\u00eame si la mairie restait socialiste par on ne savait quel miracle. J\u2019avais combin\u00e9 avec Danny Dhalluin, le bien nomm\u00e9, un stratag\u00e8me qui tenait du pi\u00e8ge. Il s\u2019agissait de lancer une invitation aux trois gaillards pour une r\u00e9union en pr\u00e9lude \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une section du Front National dans la ville. Un court texte d\u00e9plorait que, dans une ville fronti\u00e8re o\u00f9 la criminalit\u00e9 \u00e9tait en augmentation avec de plus en plus de jeunes maghr\u00e9bins qui se croyaient chez eux, il \u00e9tait impensable que les socialistes et leurs alli\u00e9s communistes restassent \u00e0 la mairie et que la majorit\u00e9 municipale devait correspondre au souhait des gens honn\u00eates de moins en moins consid\u00e9r\u00e9s, voire moqu\u00e9s par la crapule. Rendez-vous \u00e9tait donn\u00e9 \u00e0 l\u2019adresse de l\u2019appartement de mon ami qui habitait un immeuble au bord de la Lys.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais dans la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9, et j\u2019observais la sc\u00e8ne depuis un \u0153illeton. Mes trois victimes avaient r\u00e9pondu pr\u00e9sent. Legris en habit de rapin, Gadeyne encore en uniforme et Vandenbergh s\u2019excusant d\u2019appara\u00eetre en tablier macul\u00e9 de t\u00e2ches de sang sur une chemise \u00e0 carreaux rouges et blancs. Les trois se plaignaient de l\u2019horaire de la r\u00e9union, encore t\u00f4t pour des gens qui travaillaient. Dhalluin s\u2019excusa et promit qu\u2019il veillerait \u00e0 ce que la prochaine r\u00e9union soit plus tardive.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois s\u2019\u00e9tonn\u00e8rent de n\u2019\u00eatre que trois justement. Ils avaient plut\u00f4t imagin\u00e9 cette r\u00e9union dans une salle des f\u00eates avec des centaines de personnes, mais Danny refroidit leurs ardeurs en leur confiant qu\u2019aucune salle n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 leur disposition par une mairie socialiste et qu\u2019il fallait bien prendre conscience qu\u2019ils \u00e9taient une avant-garde de gens qui osaient s\u2019afficher \u00e0 l\u2019extr\u00eame-droite. Plus tard, enhardis par l\u2019exemple de trois notabilit\u00e9s ayant saut\u00e9 le pas, les masses d\u00e9bouleraient \u00e0 ces r\u00e9unions et se r\u00e9partiraient les t\u00e2ches pour se lancer \u00e0 l\u2019assaut de la mairie d\u2019abord, de l\u2019Assembl\u00e9e nationale et de l\u2019\u00c9lys\u00e9e par la suite. En fait, seuls les trois avaient \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s, bien s\u00fbr et c\u2019\u00e9tait mon id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Danny avait orient\u00e9 les questions et les prises de parole sur les Arabes qui se permettaient tout, les Juifs qui tiraient les ficelles, les \u00e9cologistes qui nous pourrissaient la vie, les syndicalistes qui incitaient \u00e0 la paresse et au \u00ab&nbsp;toujours plus&nbsp;\u00bb, les ch\u00f4meurs et les assist\u00e9s qui su\u00e7aient le sang des honn\u00eates travailleurs, sans parler des f\u00e9ministes qui portaient la culotte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 chaque fois, ils rench\u00e9rissaient et j\u2019enregistrais leurs r\u00e9actions. \u00ab&nbsp;Les Arabes, c\u2019est voleurs et compagnie. Tous les foutre \u00e0 la mer&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;marre de ces bouches inutiles qui veulent plus rien foutre et qui vivent sur nos imp\u00f4ts&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;les rouges, on devrait leur faire faire un stage \u00e0 Moscou, au goulag&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;toutes des salopes avec Veil l\u2019avorteuse et le MLF&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;au moins sous Hitler, y \u2019avait du travail pour tout le monde&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;les \u00e9tudiants, je te foutrai \u00e7a \u00e0 l\u2019usine&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;marre des \u00e9colos qui passent leur temps \u00e0 chercher comment emmerder les Fran\u00e7ais&nbsp;\u00bb&nbsp;;&nbsp; \u00ab&nbsp;des cr\u00e9celles pour les sida\u00efques\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;Mitterrand, on lui pisse \u00e0 la raie&nbsp;\u00bb\u2026 Au fur \u00e0 mesure que la soir\u00e9e se d\u00e9roulait, l\u2019alcool aidant, les propos se faisaient de plus en plus abjects et c\u2019\u00e9tait Legris qui menait la charge, les deux autres faisant chorus en essayant parfois de mod\u00e9rer ses propos. Le genre \u00ab&nbsp;faut pas exag\u00e9rer quand m\u00eame&#8230;&nbsp;\u00bb, Gadeyne, en serviteur de l\u2019\u00e9tat, excellait dans ce r\u00f4le du mod\u00e9rateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques jours plus tard, ils recevaient tous une cassette avec le verbatim de leurs propos, une correspondance anonyme qui les mena\u00e7ait de l\u2019envoi \u00e0 la presse \u2013<em>La Voix du Nord <\/em>et <em>Nord \u00c9clair<\/em> qui n\u2019avaient pas encore fusionn\u00e9 &#8211; de leurs fortes pens\u00e9es. Ils se tourn\u00e8rent \u00e9videmment vers Danny, qui leur affirma qu\u2019il n\u2019y \u00e9tait pour rien et que celui qu\u2019il croyait \u00eatre un ami s\u2019\u00e9tait jou\u00e9 de lui. Il ne pouvait pas r\u00e9v\u00e9ler son identit\u00e9 car il n\u2019\u00e9tait pas une balance, mais cette plaisanterie ne resterait pas impunie. Les trois durent se contenter de ces menaces impr\u00e9cises, se doutant bien qu\u2019il y e\u00fbt anguille sous roche.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chantage \u00e9tait explicite et les cassettes seraient d\u00e9truites \u00e0 trois conditions, personnalis\u00e9es. Legris devrait faire une copie minutieuse du <em>Jardin des d\u00e9lices<\/em> de J\u00e9r\u00f4me Bosch, tout le triptyque. Gadeyne devait mettre en \u00e9vidence la presse de gauche et remiser derri\u00e8re le comptoir ses torchons d\u2019extr\u00eame-droite. Enfin, Vandenbergh avait obligation de retirer son affichette x\u00e9nophobe et la remplacer par la pochette du <em>Meat is murder<\/em>, l\u2019album des Smiths qui venait de sortir, avec traduction en fran\u00e7ais du titre&nbsp;: \u00ab&nbsp;la viande est un meurtre&nbsp;\u00bb. Tout cela fut fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Legris fut le premier \u00e0 nourrir des soup\u00e7ons me concernant, car je lui avais d\u00e9j\u00e0 demand\u00e9 de me faire des copies de mes tableaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Gadeyne dut en faire de m\u00eame, car ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois que je faisais remarquer \u00e0 son \u00e9pouse la surexposition des publications nationalistes et racistes. Elle ne s\u2019en excusait m\u00eame pas, arguant de ce que ces journaux int\u00e9ressaient les gens et que tout le monde ne pouvait pas lire tous ces canards illisibles de la gauche caviar. Quant \u00e0 Vandenbergh, il apprit par sa fille que le groupe dont il devait exhiber la pochette avait pour leader un dandy excentrique et v\u00e9g\u00e9tarien du nom de Morrissey. De toutes ses connaissances, j\u2019\u00e9tais le seul \u00e0 m\u2019int\u00e9resser \u00e0 ce genre de musique et il interrogea longuement les parents de Monika sur mon compte. Ceux-ci lui r\u00e9pondirent dans un bel ensemble que, certes, j\u2019\u00e9tais un peu bizarre, mais au point de faire ce genre de choses\u2026 Un bon gar\u00e7on, au fond.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 part Danny qui resta muet comme une tombe, la seule personne que je mis dans la confidence fut Monika, sachant par exp\u00e9rience qu\u2019il valait mieux rester discret et ne pas \u00e9bruiter ce genre d\u2019exploit. J\u2019aurais mieux fait de m\u2019abstenir car elle en toucha un mot \u00e0 une coll\u00e8gue de bureau qui elle-m\u00eame\u2026 En quelques semaines, la rumeur s\u2019\u00e9tendit et, \u00e0 mots couverts, j\u2019\u00e9tais devenu celui par qui le scandale \u00e9tait arriv\u00e9, pas encore menac\u00e9 des foudres que proph\u00e9tisait l\u2019Eccl\u00e9siaste, mais accus\u00e9 par des regards soup\u00e7onneux d\u2019\u00eatre le mauvais plaisantin qui s\u2019\u00e9tait jou\u00e9 d\u2019individus des plus respectables connus pour leur humanit\u00e9 et leur d\u00e9vouement.<\/p>\n\n\n\n<p>Gadeyne avait men\u00e9 sa petite enqu\u00eate avec des renseignements glan\u00e9s \u00e0 la poste concernant l\u2019envoi des colis. Lui et Legris avaient d\u00e9cid\u00e9 de me coincer d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, persuad\u00e9s que j\u2019\u00e9tais le coupable d\u2019un canular qui avait fait grand tort \u00e0 leur honneur. Il m\u2019arrivait de les voir tous deux en passant devant le magasin de lingerie, discutant dans le petit couloir menant \u00e0 la boutique. Je passais outre leurs regards obliques \u00e0 mon endroit et ne m\u2019attardait pas sur leurs mines de conspirateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019eus quand m\u00eame droit \u00e0 leurs petites vengeances \u00e0 eux. Gadeyne profita de ses pouvoirs de police pour me faire monter dans un v\u00e9hicule au motif que j\u2019\u00e9tais pass\u00e9 au rouge, en pi\u00e9ton. J\u2019en fus quitte pour un contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 et une amende. Vandenbergh fit livrer au domicile des parents de Monika un colis \u00e0 mon intention qui contenait un kilo de viande avari\u00e9e. Quant \u00e0 Legris, il m\u2019honora de son talent en peignant de moi un portrait peu flatteur qu\u2019il pla\u00e7a bien en vue \u00e0 la vitrine du magasin de son \u00e9pouse avec, comme titre,<em> \u00ab&nbsp;<\/em><em>l\u2019ami myst\u00e9rieux de Danny le rouge&nbsp;\u00bb<\/em>, r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Cohn-Bendit plus qu\u2019\u00e0 Rudy Dutschke. Tout cela relevait de la pire mesquinerie.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais grill\u00e9 \u00e0 Halluin l\u2019ex rouge, et j\u2019\u00e9tais devenu persona non gratta dans la famille de ma concubine. J\u2019eus quand m\u00eame la surprise de recevoir de la section du Parti Communiste local une invitation pour participer \u00e0 une r\u00e9union de cellule avec un mot manuscrit de leur secr\u00e9taire de section me f\u00e9licitant d\u2019avoir jou\u00e9 un bon tour \u00e0 trois ennemis du peuple. Je m\u2019y rendais sans craindre qu\u2019on enregistr\u00e2t mes propos. J\u2019\u00e9tais devenu un h\u00e9ros de la classe ouvri\u00e8re locale. A working class hero is something to be&nbsp; (John Lennon \u2013\u00ab&nbsp; Working Class Hero&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je repassais la fronti\u00e8re d\u00e9finitivement dix ans plus tard, laissant la fille du Nord \u00e0 ses chats. Ce jour-l\u00e0, le vent ne soufflait pas tr\u00e8s fort sur la fronti\u00e8re, mais la temp\u00eate allait venir un peu plus tard, dans ma t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p><em>1\u00b0 janvier 2026<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LEGRIS J\u2019habitais \u00e0 l\u2019\u00e9poque avec ma copine \u00e0 la fronti\u00e8re belge. C\u2019\u00e9tait au milieu des ann\u00e9es 1980 et \u00e0 chaque fois que je passais la fronti\u00e8re pour aller au boulot ou chez mes parents, en France, j\u2019avais cette chanson de Dylan en t\u00eate, \u00abThe &nbsp;Girl From The North Country&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;If you\u2019re going to the North&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4522\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4523,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4522"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4522"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4522\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4526,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4522\/revisions\/4526"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4523"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4522"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4522"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4522"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}