{"id":4589,"date":"2026-04-21T18:41:39","date_gmt":"2026-04-21T16:41:39","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4589"},"modified":"2026-04-21T18:41:39","modified_gmt":"2026-04-21T16:41:39","slug":"vinginces-11","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4589","title":{"rendered":"VINGINCES 11"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>RONNEL-HUGBART<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/illustration522.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4591\" width=\"580\" height=\"875\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/illustration522.jpg 250w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/illustration522-199x300.jpg 199w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/illustration522-20x30.jpg 20w\" sizes=\"(max-width: 580px) 100vw, 580px\" \/><figcaption>Le si\u00e8ge de l&rsquo;\u00e9glise de Scientologie \u00e0 Los Angeles, photo Wikipedia<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019attente me parut tr\u00e8s longue, ce jour-l\u00e0, dans la salle d\u2019attente du cabinet du docteur Ronnel-Hugbart. Je m\u2019y \u00e9tais rendu sans rendez-vous, avec ma future belle-fille. Bien oblig\u00e9s, notre \u00e9tat recourait les services d\u2019un praticien dans l\u2019urgence, et celui-l\u00e0 habitait \u00e0 quelques rues de chez nous, notre m\u00e9decin traitant habituel \u00e9tant en vacances.<\/p>\n\n\n\n<p>Que s\u2019\u00e9tait-il pass\u00e9 pour que nous avions ressenti tous deux une sorte de panique morale qui se manifestait par une crise d\u2019angoisse pour moi, et par un \u00e9tat de compl\u00e8te h\u00e9b\u00e9tude pour elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous recevions des gens le soir et j\u2019avais eu une dispute avec celle qui n\u2019\u00e9tait pas encore mon \u00e9pouse. Elle s\u2019affairait \u00e0 la r\u00e9ception des invit\u00e9s, m\u00e9nage et cuisine, tout en me reprochant ma passivit\u00e9 et mon manque de soutien. J\u2019\u00e9tais toujours perdu dans mes pens\u00e9es, mes tristes affects apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 celle avec qui j\u2019avais pass\u00e9 une quinzaine d\u2019ann\u00e9es. Culpabilis\u00e9 et donc agressif, je mena\u00e7ais de quitter Fran\u00e7oise, celle qui allait devenir ma femme un mois plus tard, au moindre reproche, \u00e0 la plus anodine remarque. Je faisais tout, inconsciemment, pour l\u2019exc\u00e9der et qu\u2019elle me renvoie dans mes foyers o\u00f9 j\u2019\u00e9tais s\u00fbr qu\u2019on m\u2019attendait encore, m\u00eame un peu plus d\u2019un an apr\u00e8s mon d\u00e9part pr\u00e9cipit\u00e9. Avec celle que j\u2019appelais maintenant mon ex avec difficult\u00e9, j\u2019\u00e9tais parti un matin et elle n\u2019\u00e9tait pas lev\u00e9e. Nous avions eu une sc\u00e8ne la veille et je lui avais fait part de mon intention de la quitter. Elle avait d\u00fb penser que c\u2019\u00e9tait encore une de ces menaces que je ne mettais pas \u00e0 ex\u00e9cution. Sauf que cette fois c\u2019\u00e9tait pour de bon et je n\u2019\u00e9tais pas revenu le soir, ni les jours suivants. J\u2019avais juste eu le temps de faire mes adieux au chat, le dernier chat de la maison, le grillon du foyer qui resterait maintenant avec sa ma\u00eetresse, pas encore conscient qu\u2019il ne me verrait plus.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais en d\u00e9pression et j\u2019avais fait le tour des m\u00e9decins du quartier, log\u00e9 chez Fran\u00e7oise dans la banlieue de Lille o\u00f9 elle m\u2019avait recueilli apr\u00e8s quinze ann\u00e9es pass\u00e9es dans le royaume de Belgique. \u00c0 chaque fois, je racontais mon histoire et on compatissait plus ou moins devant mon d\u00e9sarroi avant de me prescrire une ordonnance avec un tranquillisant ou un anti-d\u00e9presseur de plus. On me conseillait de me mettre au vert, de faire du sport, de trouver une activit\u00e9 dans l\u2019associatif et surtout de ne pas boire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce jour-l\u00e0, j\u2019avais senti monter la crise apr\u00e8s quelques \u00e9changes acrimonieux et, d\u00e9sireux de ne pas envenimer les choses, je me dirigeai vers le cabinet m\u00e9dical. Fran\u00e7oise me retint \u00e0 la porte, me demandant d\u2019attendre Fanny, sa fille, qui avait manifest\u00e9 l\u2019intention de consulter elle aussi. Fran\u00e7oise m\u2019expliqua qu\u2019elle avait d\u00fb fumer quelque chose de louche et qu\u2019elle commen\u00e7ait \u00e0 d\u00e9lirer.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait elle ne d\u00e9lirait pas plus que d\u2019habitude, mais elle pleurait et s\u2019accrochait \u00e0 moi en me faisant comprendre qu\u2019elle tenait \u00e0 moi et qu\u2019elle craignait que je les quitte, elle et sa m\u00e8re. On n\u2019\u00e9tait rarement sortis ensemble, et j\u2019avais eu pour la premi\u00e8re fois conscience qu\u2019il se jouait entre nous une relations de p\u00e8re \u00e0 fille&nbsp;; une fille \u00e0 la recherche d\u2019un p\u00e8re et un p\u00e8re en qu\u00eate d\u2019une m\u00e8re. Un duo assez pitoyable de paum\u00e9s en mal d\u2019affection.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions dans cette salle d\u2019attente tapiss\u00e9e de reproductions de tableaux de ma\u00eetre avec, sur les parois d\u2019une chemin\u00e9e en marbre, des dipl\u00f4mes qui c\u00f4toyaient des signes \u00e9sot\u00e9riques dont le sens nous \u00e9chappait \u00e0 tous deux. Il \u00e9tait clair que Ronnel-Hugbart, docteur en m\u00e9decine et ancien interne des h\u00f4pitaux comme annon\u00e7ait sa plaque, n\u2019avait rien du vieux m\u00e9decin de famille et avait plus \u00e0 voir avec cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de praticiens press\u00e9s et exp\u00e9ditifs pour lesquels un sympt\u00f4me correspondait \u00e0 un m\u00e9dicament dont le nom \u00e9tait puis\u00e9 entre les pages d\u2019un guide Vidal. Le genre qui ne s\u2019encombrait pas d\u2019empathie ou de compassion avec des patients souvent geignards et hypocondriaques.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions d\u00e9cid\u00e9 avec Fanny qu\u2019elle passerait la premi\u00e8re et que je lui ferai suite. Il y avait trois personnes devant nous. Une jeune fille visiblement angoiss\u00e9e qui triturait un t\u00e9l\u00e9phone portable&nbsp;; une vieille dame au regard myope qui semblait nous distinguer \u00e0 travers la brume lorsqu\u2019elle quittait des yeux son magazine et un monsieur d\u2019une bonne quarantaine d\u2019ann\u00e9es \u2013 mon \u00e2ge \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u2013 qui s\u2019effor\u00e7ait de rester droit comme un i et \u00e9vitait de croiser nos regards, comme fig\u00e9 dans un mal-\u00eatre qu\u2019il nous communiquait malgr\u00e9 lui. De quarts d\u2019heure en quarts d\u2019heure, le m\u00e9decin ouvrait la porte dans un geste th\u00e9\u00e2tral et les patients se fendaient d\u2019un \u00ab&nbsp;bonjour docteur&nbsp;\u00bb en le suivant dans un long couloir avec le soulagement de ne plus avoir \u00e0 attendre et la certitude qu\u2019enfin on allait s\u2019occuper d\u2019eux, les examiner, voire les comprendre et, qui sait, les gu\u00e9rir.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait maintenant \u00e0 nous et Fanny me lan\u00e7ait un regard anxieux avant d\u2019embo\u00eeter le pas \u00e0 ce grand type d\u00e9gingand\u00e9 avec ses cheveux en brosse, ses \u00e9paisses lunettes \u00e0 montures d\u2019\u00e9caille et sa moustache fournie \u00e0 la Nietzsche. Je n\u2019avais pas pu l\u2019observer plus en d\u00e9tail, mais il me d\u00e9plaisait d\u2019instinct avec son c\u00f4t\u00e9 un peu excentrique qu\u2019on pouvait remarquer dans son habillement avec gilet \u00e0 fleurs comme une tapisserie, cravate orange \u00e0 \u00e9pingle et pantalons \u00e0 pince. Tout d\u00e9signait en lui un poseur qui voulait se donner des allures de dandy, sans la gr\u00e2ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Fanny revint au bout d\u2019une demi-heure. Elle \u00e9tait en larmes et me faisait part de son intention de rentrer seule \u00e0 la maison. Je n\u2019eus pas le temps de lui demander quoi que ce soit avec l\u2019arriv\u00e9e sur ses talons de Ronnel-Hugbart qui semblait vouloir la consoler. \u00c0 peine rentr\u00e9 dans son cabinet, je lui demandai ce qui avait bien pu se passer.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Oh rien de grave, rassurez-vous. C\u2019est votre fille&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; non, c\u2019est la fille de ma future femme, ma future belle-fille si vous voulez. Mais ce n\u2019est quand m\u00eame pas habituel qu\u2019un patient quitte un m\u00e9decin en pleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; j\u2019ai voulu g\u00e9n\u00e9rer un choc \u00e9motionnel pour qu\u2019elle quitte son attitude passive, atone qu\u2019a s\u00fbrement provoqu\u00e9 un produit toxique. Cela a eu le m\u00e9rite de la r\u00e9veiller et je puis vous assurer qu\u2019elle va beaucoup mieux, m\u00eame si ses larmes laissent \u00e0 penser le contraire. Croyez-m\u2019en, j\u2019ai aussi des enfants de cet \u00e2ge et je crois savoir comment on soigne leurs addictions et leurs \u00e9tats d\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais d\u00e9contenanc\u00e9 et je ne trouvais rien \u00e0 r\u00e9pondre, fixant avec incr\u00e9dulit\u00e9 l\u2019\u00e9nergum\u00e8ne fier de ses m\u00e9thodes th\u00e9rapeutiques un rien muscl\u00e9es. Il ne me laissa pas le temps de r\u00e9agir, entamant sans tarder sa consultation d\u2019un \u00ab&nbsp;et vous, qu\u2019est-ce qui vous am\u00e8ne&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je commen\u00e7ais \u00e0 lui raconter mes mis\u00e8res en pr\u00e9cisant d&nbsp;\u2018embl\u00e9e que je n\u2019avais rien de physique, d\u2019organique \u00e0 part le c\u0153ur un peu rapide. Puis j\u2019en venais \u00e0 mes \u00e9pisodes d\u00e9pressifs, \u00e0 mes insomnies et \u00e0 mes angoisses tout en lui r\u00e9citant la liste de mes somnif\u00e8res, anti-d\u00e9presseurs et tranquillisants.<\/p>\n\n\n\n<p>Il semblait m\u2019\u00e9couter distraitement, jetant des coups d\u2019\u0153il \u00e0 sa fen\u00eatre et regardant sa montre, comme s\u2019il \u00e9tait attendu. J\u2019\u00e9tais d\u2019ailleurs le dernier patient et l\u2019hypoth\u00e8se \u00e9tait plausible.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Mais votre c\u0153ur et votre esprit, \u00e7a va ensemble. Et les insomnies dont vous me parlez, elles ont aussi \u00e0 voir avec votre anxi\u00e9t\u00e9. Tout se tient et il n\u2019y a pas le corps d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et l\u2019esprit et l\u2019\u00e2me de l\u2019autre. L\u2019homme est un tout, indivisible dans une conception moniste, holistique, pas un assemblage de pi\u00e8ces sans rapport les unes avec les autres. D\u00e9shabillez-vous&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais \u00e9tonn\u00e9 de l\u2019entendre parler de l\u2019\u00e2me et du monisme, et me demandais s\u2019il cherchait \u00e0 m\u2019impressionner ou \u00e0 me livrer quelques concepts philosophiques fumeux auxquels il \u00e9tait attach\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me mis torse nu et il me soumit \u00e0 un rapide examen r\u00e9glementaire, s\u2019inqui\u00e9tant d\u2019une toux persistante. \u00ab&nbsp;Un r\u00e9sidu de bronchite, lui dis-je. Je fume&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Vous ne devriez pas, embraya-t-il alors que j\u2019\u00e9tais \u00e0 peine rhabill\u00e9. Je vois que la d\u00e9pendance et la toxicomanie constituent des habitudes familiales. Je suppose que vous n\u2019avez m\u00eame pas envie d\u2019arr\u00eater, c\u2019est tellement confortable d\u2019\u00eatre esclave du tabac ou de l\u2019alcool, \u00e7a masque les probl\u00e8mes, on n\u2019a plus besoin de r\u00e9fl\u00e9chir et d\u2019analyser, il suffit de prendre sa dose quotidienne\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui demandais de quel droit il me parlait de cette fa\u00e7on, et surtout qu\u2019est-ce qui l\u2019autorisait \u00e0 porter des jugements sur moi et sur ce qu\u2019il appelait ma famille.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Ne soyez pas susceptible, me dit-il avec un sourire mielleux. Ce que je veux dire, et vous l\u2019avez d\u2019ailleurs compris, c\u2019est qu\u2019il ne faut pas se laisser vaincre par ses \u00e9motions et qu\u2019il importe de mettre de la rationalit\u00e9 dans sa vie et dans ses actes. Montrez-vous fort et ne vous laissez pas dominer par votre entourage et votre sensibilit\u00e9 douloureuse\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais de plus en plus le sentiment d\u2019avoir affaire \u00e0 un phraseur qui s\u2019\u00e9coutait parler et profitait du mal \u00eatre de sa patient\u00e8le pour avancer ses th\u00e9ories fumeuses de nietzsch\u00e9en \u00e0 gros sabots.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un flot de paroles torrentiel, il me parla de nouvelles th\u00e9rapies comportementales, de nouvelles gammes de m\u00e9dicaments, de neuropsychologie\u2026 Il me confia tout le mal qu\u2019il pensait de Freud et de la psychanalyse, me parlant de Jung et son approche courageuse du c\u00f4t\u00e9 obscur de la nature humaine, du mysticisme, de l\u2019irrationnel, de l\u2019exploration du \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais \u00e0 peine le temps de le suivre qu\u2019il me parlait de mon enfance, de ma jeunesse, de mes parents et de mes fr\u00e8res. J\u2019avais grandi dans un milieu pathog\u00e8ne et j\u2019en avais h\u00e9rit\u00e9. Il me fallait lutter contre ces tendances d\u00e9pressives gr\u00e2ce \u00e0 la volont\u00e9, la d\u00e9termination et surtout la prise de distance avec des proches qui me tiraient vers le fond. Il fallait que je me montre fort et implacable, sous peine de sombrer et de me complaire dans la d\u00e9pression.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses paroles me r\u00e9voltaient autant qu\u2019elles me laissaient d\u00e9sempar\u00e9. Il avait la mani\u00e8re pour me fragiliser et aller fouiller au plus profond de mes \u00e9motions, surtout en \u00e9voquant mes parents et les rapports que j\u2019avais avec eux. Je voyais encore ma m\u00e8re en souffrance dans une maison de retraite et mon p\u00e8re seul chez lui, assis et fumant ses cigarettes en \u00e9coutant une station de radio mal r\u00e9gl\u00e9e o\u00f9 la voix de l\u2019animateur et le programme musical \u00e9taient brouill\u00e9s par les parasites.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ressentais de la col\u00e8re envers lui mais je me laissais gagner peu \u00e0 peu par un malaise persistant qui m\u2019emp\u00eachait de lui donner la r\u00e9plique. J\u2019avais envie de l\u2019insulter, de le secouer pour le faire tomber de son fauteuil, du pi\u00e9destal o\u00f9 il p\u00e9rorait. J\u2019\u00e9tais dans l\u2019incapacit\u00e9 de r\u00e9agir devant ce petit m\u00e9galomane impertinent et intrusif. L\u2019inhibition de l\u2019action, aurait dit mon cher Henri Laborit.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 la cohorte de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, il me laissa partir sans ajouter \u00e0 la liste des m\u00e9dicaments insistant sur le fait que j\u2019avais les ressources en moi et que ce n\u2019\u00e9tait pas un m\u00e9dicament de plus ou de moins qui allait changer la donne.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sortais de son cabinet en pleurant moi aussi et croisais un couple interloqu\u00e9 devant un homme qui chialait comme un gosse. Je rentrais en affectant le calme et Fran\u00e7oise me dit que Fanny \u00e9tait mont\u00e9e se coucher, ne se sentant pas bien. Elle s\u2019excusait pour le d\u00eener mais ne se sentait pas en \u00e9tat de faire belle figure aux invit\u00e9s. Fran\u00e7oise me demanda comment cela s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 avec ce type, car sa fille n\u2019avait pas l\u2019air d\u2019aller mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Un sale type, je ne veux plus le voir&nbsp;\u00bb lui dis-je, et je n\u2019eus pas le temps d\u2019en dire plus car nos premiers invit\u00e9s arrivaient. Certains nous amenaient m\u00eame des cadeaux de mariage qui devait avoir lieu un mois plus tard. La soir\u00e9e se passa tranquillement et, une fois n\u2019\u00e9tait pas coutume, j\u2019aidais Fran\u00e7oise \u00e0 la cuisine et au service. On s\u2019inqui\u00e9ta de l\u2019absence de Fanny, pour la forme, et un joint circula apr\u00e8s le repas comme pour lui souhaiter le bonsoir.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais voir mon m\u00e9decin traitant d\u00e8s son retour, peu satisfait du diagnostic sommaire du docteur Ronnel-Hugbart. Le docteur Ortiz ne fit pas preuve de confraternit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9vocation du nom de son coll\u00e8gue.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Ronnel-Hugbart, vous auriez pu vous dispenser de voir ce charlatan. J\u2019ai eu l\u2019occasion de le conna\u00eetre au CHU de Lille, beaucoup de th\u00e9\u00e2tre et d\u2019emphase, mais pour ce qui est de la m\u00e9decine\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui r\u00e9sumais ce qu\u2019il m\u2019avait dit et j\u2019insistais sur son c\u00f4t\u00e9 intrusif volontairement d\u00e9stabilisant. \u00ab&nbsp;Une approche assez peu orthodoxe&nbsp;\u00bb, conclus ai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Orthodoxe&nbsp;? Vous voulez dire classique ou traditionnelle&nbsp;? Il fait partie de ces quelques m\u00e9decins de Lille et environs. Des adeptes de la Gestalt-th\u00e9rapie, des th\u00e9ories de Janov et de la scientologie. Ce sont des individus dangereux qui ont d\u00e9j\u00e0 pouss\u00e9 des patients au suicide et des plaintes ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 port\u00e9es contre certains d\u2019entre eux aupr\u00e8s de l\u2019ordre des m\u00e9decins. Sans suite apparemment.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais pris la d\u00e9cision de me venger du bon docteur Ronnel-Hugbart tout en envisageant rien qui ne soit compromettant \u00e0 quelques jours de mon mariage et d\u2019un voyage de noces qui devait nous conduire en Tunisie.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais aussi essay\u00e9 d\u2019en savoir plus aupr\u00e8s du docteur Ortiz, mais il jugeait qu\u2019il en avait d\u00e9j\u00e0 trop dit et qu\u2019il ne tenait pas \u00e0 ce que l\u2019un de ces gaillards ne lui cause des probl\u00e8mes. J\u2019avais achet\u00e9 les tables de la loi de la scientologie \u00e9crites par l\u2019auteur de Science-fiction Ron L. Hubbard, tout en soulignant les similitudes avec les techno-solutionnistes et les transhumanistes d\u2019aujourd\u2019hui. Il m\u2019arrivait de roder autour du cabinet de Ronnel-Hugbart et j\u2019avais m\u00eame pris un rendez-vous pour une consultation, histoire de lui dire ses v\u00e9rit\u00e9s en face. Je lui avais pos\u00e9 un lapin, me demandant \u00e0 quoi aurait pu servir un tel esclandre.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de mes insomnies \u00e0 Nabeul (Tunisie) , dans une usine \u00e0 touriste o\u00f9 je m\u2019ennuyais ferme, j\u2019essayais d\u2019imaginer quels torts je pouvais infliger \u00e0 celui dont j\u2019avais v\u00e9rifi\u00e9 l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019\u00e9glise de scientologie \u00e0 travers sa participation \u00e0 de nombreux congr\u00e8s et colloques dans toute l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n<p>Renon\u00e7ant \u00e0 toute violence physique, je n\u2019avais rien trouv\u00e9 de mieux que de confectionner une affiche et de la reproduire sit\u00f4t rentr\u00e9, dans mon syndicat, au local. Elle mettait en garde contre un m\u00e9decin scientologue, soit membre d\u2019une secte aussi dangereuse que Moon ou les Rose-croix. Au bas de l\u2019affiche figurait un appel au boycott, pour raison de sant\u00e9 publique. Je pla\u00e7ais discr\u00e8tement l\u2019affiche dans quelques lieux strat\u00e9giques du quartier&nbsp;: centres sociaux, comit\u00e9s de quartier, caf\u00e9s, clubs sportifs\u2026 M\u00eame \u00e0 la porte de l\u2019\u00e9glise.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019eus malheureusement pas le temps de mesurer la port\u00e9e de mon action car j\u2019appris incidemment que le docteur Ronnel-Hugbart s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 la mort deux semaines auparavant, alors que je coulais des jours tranquilles en Tunisie. De m\u00eame qu\u2019on ne tire pas sur une ambulance, on ne se venge pas d\u2019un cadavre et j\u2019aillais d\u00e9coller mes affiches \u00e0 la h\u00e2te, presque honteux de les avoir pos\u00e9es. Apr\u00e8s tout, le geste du m\u00e9decin scientologue tendait \u00e0 prouver qu\u2019il avait des fragilit\u00e9s, qu\u2019il \u00e9tait humain, qu\u2019il poss\u00e9dait une \u00e2me. Mais peut-\u00eatre acc\u00e9derait-il \u00e0 l\u2019immortalit\u00e9, comme le voulait les th\u00e9ories scientologues, apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9 par des morts qui n\u2019\u00e9taient que des \u00e9tapes sur le chemin de la vraie vie. Voil\u00e0 que je me faisais mystique maintenant. Vite, un T\u00e9mesta&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>26 janvier 2026<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RONNEL-HUGBART L\u2019attente me parut tr\u00e8s longue, ce jour-l\u00e0, dans la salle d\u2019attente du cabinet du docteur Ronnel-Hugbart. Je m\u2019y \u00e9tais rendu sans rendez-vous, avec ma future belle-fille. Bien oblig\u00e9s, notre \u00e9tat recourait les services d\u2019un praticien dans l\u2019urgence, et celui-l\u00e0 habitait \u00e0 quelques rues de chez nous, notre m\u00e9decin traitant habituel \u00e9tant en vacances. 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