{"id":4628,"date":"2026-05-22T15:56:46","date_gmt":"2026-05-22T13:56:46","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4628"},"modified":"2026-05-22T15:56:47","modified_gmt":"2026-05-22T13:56:47","slug":"vinginces-12","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4628","title":{"rendered":"VINGINCES 12"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><em>MANARA<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/illustration528.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4630\" width=\"579\" height=\"862\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/illustration528.jpg 192w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/illustration528-20x30.jpg 20w\" sizes=\"(max-width: 579px) 100vw, 579px\" \/><figcaption>La couverture du Postier de Bukowski, en souvenir de ces ann\u00e9es-l\u00e0. Wikipedia<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Ne serait-ce que par nos appartenances syndicales communes, Jean-Philippe Manara \u00e9tait un camarade, mais il \u00e9tait plus que cela \u00e0 l\u2019\u00e9poque, un ami. J\u2019\u00e9tais pourtant peu prodigue d\u2019une amiti\u00e9 que je consid\u00e9rais comme l\u2019une des plus grandes vertus humaines, et ne la r\u00e9servait que pour quelques \u00e9lus rencontr\u00e9s lors d\u2019un stage de t\u00e9l\u00e9graphistes \u00e0 Villejuif o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait agi de taper comme des sourds sur des t\u00e9l\u00e9imprimeurs, de lire des bandes perfor\u00e9es et d\u2019apprendre l\u2019alphabet Morse. Autant d\u2019activit\u00e9s passionnantes que ces quelques relations enrichissantes \u00e9taient parvenues \u00e0 faire passer.<\/p>\n\n\n\n<p>Manara \u00e9tait postier comme je l\u2019avais \u00e9t\u00e9. Il exer\u00e7ait ses fonctions professionnelles \u00e0 la gare de Lille, au tri postal, la gueule au casier comme nous avions coutume de dire en mimant un faci\u00e8s d\u2019abruti balan\u00e7ant des lettres dans un espace imaginaire figurant un casier de tri. Moi j\u2019avais chang\u00e9 de branche, revenu de Paris en \u00e9tant affect\u00e9 dans un central t\u00e9l\u00e9phonique o\u00f9 on m\u2019avait confi\u00e9 d\u2019obscures occupations bureaucratiques qui me laissaient du temps pour participer aux r\u00e9jouissances communes. \u00c0 savoir des ap\u00e9ritifs \u00e0 n\u2019en plus finir, des repas achet\u00e9s au boucher-traiteur du coin, bien arros\u00e9s et, en fin de journ\u00e9e, des bi\u00e8res sirot\u00e9es avant la s\u00e9paration tardive jusqu\u2019au lendemain.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s 14 ann\u00e9es de CFDT et des conflits internes \u00e0 n\u2019en plus finir au sujet d\u2019une ligne politique de plus en plus social-lib\u00e9rale qui avait rel\u00e9gu\u00e9&nbsp;l\u2019\u00e9cologie, l\u2019autogestion et le f\u00e9minisme aux calendes grecques, j\u2019avais eu l\u2019insigne honneur de r\u00e9diger la lettre de d\u00e9mission collective de notre section syndicale qui se terminait par une formule emprunt\u00e9e \u00e0 Alphonse Allais&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e0 bonne en tendeur, salut&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Mani\u00e8re d\u2019enterrer les querelles et de se quitter sur une note gaie.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait en d\u00e9cembre 1988 et j\u2019avais entendu parler d\u2019un syndicat nouveau qui entendait mener un syndicalisme diff\u00e9rent, loin des bureaucraties des grandes conf\u00e9d\u00e9rations. En janvier, un \u00e9missaire du nouveau syndicat qui avait travaill\u00e9 avec nous au Centre de construction de lignes o\u00f9 j\u2019avais \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 \u00e9tait venu nous vanter la nouvelle organisation dont l\u2019acronyme \u00e9tait SUD pour Solidaire, Unitaire et D\u00e9mocratique. Nous avions plaisant\u00e9, mes camarades et moi, en proposant plut\u00f4t le sigle NORD pour Nouvelle Organisation R\u00e9ellement D\u00e9mocratique, mais le choix \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait, les locaux lou\u00e9s, les premi\u00e8res sections constitu\u00e9es, le mat\u00e9riel sigl\u00e9 et un premier congr\u00e8s s\u2019\u00e9tait r\u00e9uni pour d\u00e9cider de la d\u00e9saffiliation de sections enti\u00e8res de la CFDT et de la cr\u00e9ation de SUD PTT, un syndicat qui se voulait avant tout un rempart contre les menaces de privatisation du service public et pour la pr\u00e9servation du lien existant entre les deux entit\u00e9s. Je prenais ma carte, premier adh\u00e9rent de la Cosmod\u00e9moniaque alors qu\u2019un grand centre de tri \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de Lille avait constitu\u00e9 les premi\u00e8res troupes importantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous restait \u00e0 constituer des listes pour des \u00e9lections professionnelles qui auraient lieu \u00e0 l\u2019automne 1989, \u00e0 d\u00e9clarer au Chef de centre l\u2019existence locale de notre syndicat et \u00e0 tenter de placer autour de moi les premi\u00e8res cartes. Ces \u00e9lections devaient d\u00e9cider de notre repr\u00e9sentativit\u00e9 mais nous avions \u00e9chou\u00e9 \u00e0 franchir le seuil n\u00e9cessaire apr\u00e8s m\u00eame pas un an d\u2019existence. L\u2019administration, dans sa mansu\u00e9tude, ou disons plut\u00f4t les deux entit\u00e9s puisqu\u2019il \u00e9tait question de les transformer en EPIC (pour \u00c9tablissements Publics d\u2019Int\u00e9r\u00eat Commercial) nous avaient tout de m\u00eame consenti un minimum de droit syndical, des panneaux d\u2019affichage et des locaux dans les \u00e9tablissements o\u00f9 nous existions, au grand dam des grandes conf\u00e9d\u00e9rations qui n\u2019admettaient pas que des trublions gauchistes soient trait\u00e9s avec faveur. La CGT avait m\u00eame fait courir le bruit qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une man\u0153uvre des directions pour leur tailler des croupi\u00e8res et la CFDT voyait en nous autant de brebis galeuses et de moutons noirs caract\u00e9riels et fain\u00e9ants. Quant \u00e0 F.O, ses \u00e9l\u00e9ments les plus \u00e0 gauche se f\u00e9licitaient de l\u2019affaiblissement de la CFDT, ce syndicat de cur\u00e9s progressistes qui n\u2019\u00e9tait que le pendant des Staliniens de la CGT. En r\u00e9sum\u00e9, nous n\u2019\u00e9tions pas les bienvenus et il nous fallait nous battre pour exister dans deux entreprises qui commen\u00e7aient \u00e0 se muer, l\u2019une en centre financier apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 une entreprise de main-d\u2019\u0153uvre, l\u2019autre en multinationale apr\u00e8s avoir liquid\u00e9 sa culture technique de service public en r\u00e9seau.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc cette ann\u00e9e-\u00e0 que je faisais la connaissance de Jean-Philippe Manara. Un physique avantageux, cheveux blonds coup\u00e9s courts et lunettes noires toujours au bout du nez laissant voir des yeux d\u2019un bleu soutenu. Des faux airs de James Dean cultiv\u00e9s avec un rien d\u2019affectation, jusqu\u2019\u00e0 porter des jeans d\u00e9lav\u00e9s et des blousons en ska\u00ef rouge, fa\u00e7on <em>Rebelle sans cause.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s politis\u00e9, avouant avoir adh\u00e9r\u00e9 au syndicat attir\u00e9 par la faune un peu anar ou trotskyste qui s\u2019y pr\u00e9cipitait. Il \u00e9tait l\u00e0 surtout, de son propre aveu, pour \u00ab&nbsp;foutre la merde&nbsp;\u00bb, comme il disait avec \u00e9l\u00e9gance. D\u2019origine polonaise, il se disait vaccin\u00e9 contre le communisme et se pr\u00e9tendait libertaire, sans bien savoir ce que cela recouvrait politiquement. Notre syndicat recoupait plusieurs tendances parfois unies mais toujours rivales&nbsp;: les trotskystes de la LCR, les \u00e9cologistes des Verts pass\u00e9s par les Amis de la terre, les anciens Maos stals devenus spontex, les anars libertaires de la F.A ou de l\u2019ORA, des autogestionnaires d\u2019un PSU moribond plus quelques communistes d\u00e9froqu\u00e9s du PCF et de la CGT et quelques socialistes \u00e9gar\u00e9s ne supportant plus les atermoiements de leur parti et les compromissions d\u2019une organisation syndicale qui en \u00e9tait devenue son repr\u00e9sentant dans la classe ouvri\u00e8re. Il n\u2019y avait pas de ratons-laveurs, mais ils auraient \u00e9t\u00e9 les bienvenus.<\/p>\n\n\n\n<p>Manara lisait de la science-fiction et \u00e9crivait des nouvelles pour un petit journal syndical dont j\u2019avais la responsabilit\u00e9. Je lui avais fait lire quelques manuscrits non publi\u00e9s qui encombraient mes tiroirs et il s\u2019\u00e9tait enthousiasm\u00e9 au-del\u00e0 de toute mesure, corrigeant m\u00eame certaines invraisemblances pour me prouver s\u2019il en \u00e9tait besoin qu\u2019il m\u2019avait bien lu. J\u2019avais enfin un fan. Manara \u00e9tait venu d\u00eener \u00e0 la maison avec son \u00e9pouse Brigitte et un gamin turbulent dont ils nous laissaient la garde, oubliant le temps d\u2019une soir\u00e9e leurs responsabilit\u00e9s parentales. Je n\u2019arr\u00eatais pas d\u2019interdire au gamin de monter les escaliers et d\u2019ouvrir les portes de nos chambres. Un sale m\u00f4me qui recommen\u00e7ait \u00e0 chaque fois son ascension quand il ne se mettait pas sous la table ou n\u2019allait pas aux cuisines jouer avec la nourriture. Je montrais ma discoth\u00e8que \u00e0 Jean-Philippe qui, loin de s\u2019extasier devant mes deux mille vinyles, s\u2019ing\u00e9niait \u00e0 recenser ce que je n\u2019avais pas. Il me montrerait chez lui une vid\u00e9o de collectionneur qui en avait beaucoup plus que moi, comme pour me faire comprendre qu\u2019il n\u2019y avait pas de quoi s\u2019en glorifier. Je ne comprenais pas cette attitude que j\u2019assimilais \u00e0 de la jalousie ou, \u00e0 tout le moins, \u00e0 de la mesquinerie, mais Manara n\u2019avait pas fini de me d\u00e9cevoir.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais \u00e9t\u00e9 \u00e9lu au Bureau f\u00e9d\u00e9ral du syndicat apr\u00e8s un congr\u00e8s \u00e0 la bourse du travail de Saint-Denis et il m\u2019avait f\u00e9licit\u00e9, comme \u00e0 peu pr\u00e8s tout le monde, mais j\u2019avais senti en lui un enthousiasme exag\u00e9r\u00e9 qui semblait cacher une rivalit\u00e9, un peu comme les compliments laudateurs sur mon livre. Je commen\u00e7ais \u00e0 ne voir dans tout cela que basses flatteries. Il y avait eu aussi cette fille, Annabelle, qu\u2019il avait dragu\u00e9e avec une facilit\u00e9 d\u00e9concertante et avec laquelle il s\u2019affichait dans le local syndical. Une fille \u00e0 peine sortie de l\u2019adolescence dont mon \u00e9pouse avait connu la m\u00e8re dans un centre de renseignements. Elle arborait des mini-jupes, des collants noirs et des d\u00e9collet\u00e9s plongeants avec un rien de vulgarit\u00e9 provocante et Manara l\u2019appelait \u00ab&nbsp;ma poup\u00e9e&nbsp;\u00bb avec une louche satisfaction de m\u00e2le combl\u00e9 qui \u00e9voquait un prox\u00e9n\u00e8te exhibant sa gagneuse. Je n\u2019avais pas trop aim\u00e9 l\u2019\u00e9pisode, mais il \u00e9tait comme cela, un dragueur de Prisunic ou de transports en commun toujours un \u0153il en promenade sur un beau cul. Je crois bien que son \u00e9pouse lui rendait la pareille, une shampooineuse qui se donnait des airs de bourgeoise allant p\u00eacher des recettes de beaut\u00e9 et autres conseils esth\u00e9tiques dans <em>Cosmopolitan<\/em> ou <em>Vogue<\/em>. Bref, un couple moderne.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut aussi cet \u00e9pisode \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1976. Fran\u00e7oise et moi venions de nous marier et le couple Manara nous avait offert l\u2019album de la com\u00e9die musicale<em> Hair<\/em>. Il savait pertinemment que je d\u00e9testais ce genre de putasserie hippie et j\u2019en \u00e9tais \u00e0 me demander si ce cadeau empoisonn\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas en rapport avec une calvitie que je n\u2019avais jamais accept\u00e9. J\u2019\u00e9tais sans doute un peu parano\u00efaque, mais les parano\u00efaques ont parfois des ennemis r\u00e9els. Puis il y eut ces messages sur notre r\u00e9pondeur t\u00e9l\u00e9phonique que nous \u00e9coutions \u00e0 notre retour de vacances. Une voix f\u00e9minine contrefaite enamour\u00e9e qui me promettait des volupt\u00e9s rares si je voulais bien rappeler. Mon \u00e9pouse avait pris le parti d\u2019en rire, mais j\u2019\u00e9tais moi persuad\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait de lui. Qui d\u2019autre&nbsp;? \u00c9videmment, il nia toute responsabilit\u00e9 dans l\u2019affaire, mais je n\u2019attendais pas de lui des aveux et c\u2019\u00e9tait juste pour lui faire comprendre que je n\u2019\u00e9tais pas dupe de son petit jeu pervers.<\/p>\n\n\n\n<p>Un pervers narcissique, j\u2019avais lu la d\u00e9finition dans Wikip\u00e9dia et elle lui convenait parfaitement. \u00c0 la rentr\u00e9e, il me battait froid, restant souvent dans son clan de postiers et ne m\u2019adressant la parole qu\u2019en cas de n\u00e9cessit\u00e9. Les postiers \u00e9taient entr\u00e9s en guerre contre les t\u00e9l\u00e9communicants de la Cosmod\u00e9moniaque. En gros, nous n\u2019\u00e9tions que des petits bourgeois dans une entreprise qui avait le vent en poupe alors qu\u2019ils connaissaient les petits chefs obtus, les cadences infernales et les sanctions disciplinaires. Nous sollicitions des audiences dans les salons feutr\u00e9s de la direction quand eux d\u00e9cidaient \u00e0 mains lev\u00e9es de gr\u00e8ves sur le tas au risque de mises \u00e0 pied. Bref, un monde nous s\u00e9parait et les liens ind\u00e9fectibles entre les deux entit\u00e9s, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9li\u00e9s sur le plan professionnel, se distendaient \u00e9galement au niveau syndical.<\/p>\n\n\n\n<p>Les postiers contestaient ma pr\u00e9sence au Bureau f\u00e9d\u00e9ral et surtout ma volont\u00e9 de relayer les mobilisations, les campagnes et les initiatives. J\u2019avais l\u2019impression de les d\u00e9ranger, eux qui passaient leur temps au local \u00e0 boire des bi\u00e8res et \u00e0 raconter des blagues. Les \u00e9lections professionnelles de 1994 avaient \u00e9t\u00e9 triomphales pour nous, aux T\u00e9l\u00e9coms, et nous \u00e9tions juste deux points derri\u00e8re la CGT. Les postiers du Nord avaient termin\u00e9 en cinqui\u00e8me position derri\u00e8re les grandes conf\u00e9d\u00e9rations et la CFTC. Nous avions donc plus de droit syndical qu\u2019eux, mais \u00e7a ne les emp\u00eachait pas d\u2019envoyer de plus en plus d\u2019adh\u00e9rents au local soit disant pour des tirages et des tourn\u00e9es de bureau. Nous \u00e9tions des bureaucrates qui pondions des notes, des ordres du jour et des compte-rendus. Eux \u00e9taient des hommes de terrain, allant de villes en villages pr\u00eacher la bonne parole avec leur b\u00e2ton de p\u00e8lerin. Des fumistes en fait, qui profitaient des largesses du droit syndical pour \u00e9chapper au boulot, mais il ne fallait surtout pas leur signifier, car leurs r\u00e9actions pouvaient \u00eatre violentes.<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre avec Manara \u00e9tait d\u00e9clar\u00e9e. Sous la pression, je d\u00e9missionnais de mon poste au Bureau F\u00e9d\u00e9ral et j\u2019\u00e9tais de moins en moins pr\u00e9sent au syndicat. Il se disait que j\u2019avais choisi ma carri\u00e8re professionnelle apr\u00e8s des reclassifications avantageuses qui m\u2019avaient fait agent de ma\u00eetrise. De syndicaliste de salon, j\u2019\u00e9tais devenu un tra\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut ce congr\u00e8s de la haine o\u00f9, contre toute attente, Manara se fit \u00e9lire secr\u00e9taire d\u00e9partemental \u00e0 la suite d\u2019un arrangement entre la section des Renseignements t\u00e9l\u00e9phoniques et celle des Ch\u00e8ques postaux. Une cabale qui avait pour but tactique de barrer tous les pr\u00e9tendants s\u00e9rieux et d\u2019\u00e9lire un clown manipulable et versatile.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions quitt\u00e9 la salle du congr\u00e8s tous les sept, des syndicalistes de la Cosmod\u00e9moniaque qui criaient \u00e0 la mascarade et \u00e0 l\u2019imposture. Nous avions d\u00e9jeun\u00e9 dans un restaurant du centre ville et avions pas mal bu. Il nous \u00e9tait venu l\u2019id\u00e9e de nous mettre des maillots de foot et de passer un short pour aller troubler leur congr\u00e8s en nous \u00e9criant \u00ab&nbsp;il est o\u00f9 le terrain&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Brahim, un technicien directeur d\u2019une troupe de th\u00e9\u00e2tre, nous trouva les accoutrements n\u00e9cessaires et alla m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 doter certains d\u2019entre nous de chaussures \u00e0 crampons. Nous savions qu\u2019un repas convivial \u2013 ou suppos\u00e9 tel \u2013 devait avoir lieu apr\u00e8s le congr\u00e8s dans une pizzeria qui faisait aussi karaok\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les postiers et leurs affid\u00e9s nous regard\u00e8rent arriver avec anxi\u00e9t\u00e9, craignant le pugilat. Ce n\u2019\u00e9tait pas notre genre et nous mangions nos pizzas debout en regardant les clients chanter devant l\u2019\u00e9cran. Manara me regardait sans am\u00e9nit\u00e9 apr\u00e8s avoir hasard\u00e9 une r\u00e9ponse ironique \u00e0 la question lancinante \u00ab&nbsp;il est o\u00f9 le terrain&nbsp;?\u00bb. \u00ab&nbsp;Dans ton cul&nbsp;!&nbsp;\u00bb ou quelque chose du genre.<\/p>\n\n\n\n<p>Brahim demanda au barman de nous passer le \u00ab&nbsp;Bidon&nbsp;\u00bb d\u2019Alain Souchon. Je pris le micro et nos sept regards fix\u00e8rent un Manara de plus en plus mal \u00e0 l\u2019aise. \u00ab&nbsp;Elle croyait que j\u2019\u00e9tais James Dean Am\u00e9ricain d\u2019origine le fils de Buffalo Bill alors admiration&#8230;&nbsp;\u00bb. Il fuyait nos regards et louchait dans son verre, ses \u00e9ternelles lunettes noires au bout du nez. Il rougissait et pr\u00e9texta une forte envie d\u2019uriner pour abr\u00e9ger son calvaire. \u00ab&nbsp;Bidon&nbsp;\u00bb, oui, ce mot lui allait si bien. Bidon, pervers, hypocrite, fain\u00e9ant et fumiste, aurais-je pu compl\u00e9ter, mais je ne souhaitais pas la mort du p\u00eacheur.<\/p>\n\n\n\n<p>*<\/p>\n\n\n\n<p>Un samedi apr\u00e8s-midi, Manara vint me voir \u00e0 la maison avec son petit gar\u00e7on, me proposant de discuter, puisque son poste de secr\u00e9taire d\u00e9partemental \u00e9tait acquis et qu\u2019il entendait bien \u00ab&nbsp;faire le job&nbsp;\u00bb, et faire la paix. Je le jetais dehors en lui signifiant que nous n\u2019avions plus rien \u00e0 nous dire, apr\u00e8s que sa duplicit\u00e9 perverse m\u2019e\u00fbt apparue dans toute sa malfaisance.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous en \u00e9tions venus au main et, plus jeune et plus athl\u00e9tique que moi, il avait eu le dessus mais on s\u2019\u00e9tait s\u00e9par\u00e9s avant que cela ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re. De toute fa\u00e7on, il pouvait bien avoir sa revanche, puisque ma vingince, une vengeance collective puisque syndicale, avait pu s\u2019accomplir dans son humiliation et sa honte.<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9sertais de plus en plus le syndicat, recrut\u00e9 dans un service de r\u00e9clamations de luxe, pour VIP. J\u2019\u00e9crivais \u00e0 longueur de journ\u00e9es des lettres au style ampoul\u00e9 adress\u00e9es \u00e0 des associations de consommateur, des \u00e9lus, des notables et des hommes et femmes politiques. Je ne reprendrai mes activit\u00e9s syndicales qu\u2019apr\u00e8s la cr\u00e9ation des Instances Repr\u00e9sentatives du Personnel \u2013 C.E, D.P et CHS CT &#8211; o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais fait \u00e9lire. J\u2019\u00e9tais devenu un vieux cheval de retour du syndicalisme, mais j\u2019avais encore de beaux restes, aux dires de mes camarades.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019appris que Manara n\u2019avait pas fait long feu en tant que secr\u00e9taire d\u00e9partemental et que ses anciens alli\u00e9s le traitaient maintenant de fantoche et d\u2019incomp\u00e9tent. Il \u00e9tait retourn\u00e9 dans un centre de tri perdu dans une zone industrielle, du c\u00f4t\u00e9 de Loos-en-Gohelle dans le Pas-De-Calais. On disait Los Angeles, pour rigoler. Il se disait aussi qu\u2019il avait quitt\u00e9 la banlieue lilloise pour retourner chez ses parents, \u00e0 Libercourt, divorc\u00e9 de sa Brigitte qui avait la garde de l\u2019enfant. Peut-\u00eatre s\u2019\u00e9tait-il remis par la suite avec Annabelle, mais je me foutais \u00e9perdument de ses histoires de fesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je revis un jour Manara au restaurant administratif de la direction des T\u00e9l\u00e9communications, avec toujours le m\u00eame air cynique et fouteur de gueule. Il \u00e9tait attabl\u00e9 avec des gens que je connaissais pour appartenir \u00e0 la CFTC. Je n\u2019y croyais pas, Manara le libertaire, Manara l\u2019indomptable, Manara le rebelle dans un syndicat croupion de la bo\u00eete dont plusieurs cadres \u00e9taient devenus proches du Front National.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui lan\u00e7ais un dernier regard comme pour lui faire comprendre que j\u2019avais tout compris.<\/p>\n\n\n\n<p>Retourn\u00e9 \u00e0 son centre de tri et sans plus de libert\u00e9 syndicale, il \u00e9tait revenu par la petite porte dans ce qu\u2019on appelait \u00ab&nbsp;un petit syndicat&nbsp;\u00bb, comme l\u2019\u00e9tait SUD au d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais per\u00e7u dans ses yeux, pour une fois sans lunettes, comme la tristesse d\u2019un homme fatigu\u00e9 de se mentir. J\u2019avais presque piti\u00e9, voyant m\u00eame Manara comme un fr\u00e8re en m\u00e9lancolie, phal\u00e8ne qui s\u2019\u00e9tait br\u00fbl\u00e9 les ailes attir\u00e9 par une lumi\u00e8re trop crue. Un paum\u00e9, comme moi finalement. Comme nous tous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>9 f\u00e9vrier 2026<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MANARA Ne serait-ce que par nos appartenances syndicales communes, Jean-Philippe Manara \u00e9tait un camarade, mais il \u00e9tait plus que cela \u00e0 l\u2019\u00e9poque, un ami. J\u2019\u00e9tais pourtant peu prodigue d\u2019une amiti\u00e9 que je consid\u00e9rais comme l\u2019une des plus grandes vertus humaines, et ne la r\u00e9servait que pour quelques \u00e9lus rencontr\u00e9s lors d\u2019un stage de t\u00e9l\u00e9graphistes \u00e0&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4628\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4630,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4628"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4628"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4628\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4632,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4628\/revisions\/4632"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4630"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4628"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4628"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4628"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}