{"id":4693,"date":"2026-08-27T14:38:51","date_gmt":"2026-08-27T12:38:51","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4693"},"modified":"2026-08-27T14:38:51","modified_gmt":"2026-08-27T12:38:51","slug":"vinginces-14","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=4693","title":{"rendered":"VINGINCES 14"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>\u00c0 Tiphaine<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>JANIN<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"835\" src=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-1024x835.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4695\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-1024x835.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-300x245.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-768x626.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-1536x1252.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-1600x1304.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-1200x978.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-900x734.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-600x489.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541-30x24.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/illustration541.jpg 1889w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>il buvait tant et plus, laissant libre cours \u00e0 une agressivit\u00e9 jusque-l\u00e0 bien contenue. Merci Daniel G., in memoriam.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait le deuxi\u00e8me Janin avec qui elle s\u2019\u00e9tait mise en concubinage. Les Janin fr\u00e8res, Roger l\u2019a\u00een\u00e9 et Michel le cadet, tous deux originaires d\u2019un patelin jouxtant \u00c9pernay. Il se disait que leur famille poss\u00e9dait des terres et quelques hectares de vigne, champagne \u00e9videmment, pas un grand cru et pas de grandes r\u00e9coltes mais de quoi alimenter quelques bistrots autour de Reims et de Chalons. L\u2019a\u00een\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 clerc de notaire et en tirait une certaine fiert\u00e9, se disant incollable sur des points de droit et des proc\u00e9dures&nbsp;; le cadet avait \u00e9t\u00e9 ouvrier dans une fabrique de bouchons de champagne avec la torsade m\u00e9tallique et le cachet de la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier, l\u2019a\u00een\u00e9, elle l\u2019avait rencontr\u00e9 aux vendanges, dans une petite exploitation du c\u00f4t\u00e9 de Reims, \u00e0 B\u00e9theny. Elle nous avait tann\u00e9 pour y aller et nous avions c\u00e9d\u00e9, sa m\u00e8re et moi. Il n\u2019y avait pas de raison de lui faire rater son premier emploi salari\u00e9 et de compromettre les pr\u00e9mices d\u2019une vie professionnelle. Fanny avait d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 la maison et on avait appris incidemment qu\u2019elle vivait dans un appartement du centre de Lille, seule en apparence.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait donc rencontr\u00e9 ce gars venu de la Marne qu\u2019on ne connaissait pas, sauf qu\u2019il avait 35 ans de plus qu\u2019elle. On avait toujours dit qu\u2019elle se cherchait un p\u00e8re, mais \u00e0 ce point l\u00e0\u2026 On la soup\u00e7onnait d\u2019ailleurs de d\u00e9j\u00e0 le conna\u00eetre et d\u2019avoir pass\u00e9 quelques temps \u00e0 Lille avec lui. Ce qu\u2019elle avoua plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s ces vendanges de l\u2019amour, elle nous avait parl\u00e9 de lui et il n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s chaud pour nous voir. Elle ne resterait pas \u00e0 Lille et, apr\u00e8s les r\u00e9coltes de septembre, ils iraient s\u2019installer dans une maison en Basse-Normandie qu\u2019il lui avait achet\u00e9e sur ses \u00e9conomies. Il n\u2019\u00e9tait pas question pour elle de rester dans le Nord o\u00f9 elle avait de trop mauvais souvenirs, de m\u00eame qu\u2019il refusait d\u2019installer son couple dans la Marne et son intention \u00e9tait de rompre avec sa famille qui avait mod\u00e9r\u00e9ment appr\u00e9ci\u00e9 le fait de le voir jeter son bonnet par-dessus les moulins (vieille expression agricole imag\u00e9e) pour aller vivre en vieux barbon libidineux avec une gamine de 21 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Janin le cadet entreprendrait la m\u00eame d\u00e9marche un peu plus tard, mais lui ira jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9pouser, ce que Roger s\u2019\u00e9tait obstin\u00e9 \u00e0 lui refuser, malgr\u00e9 les suppliques insistantes de Fanny, laquelle r\u00eavait de mariage et de vie recluse avec son protecteur, l\u00e0-bas \u00e0 la campagne, loin des malfaisants et lib\u00e9r\u00e9e des contraintes de la vie courante, du travail en particulier. C\u2019\u00e9tait toi et moi contre le monde entier. Mais le monde allait gagner haut la main et \u00e0 plates coutures. Le temps jouait pour lui, contre eux.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les vendanges, elle s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 le jalouser, sa difficile int\u00e9gration dans un milieu populaire qui ne d\u00e9daignait pas lever le coude l\u2019avait un peu isol\u00e9e, d\u2019autant qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s rapide \u00e0 la cueillette et qu\u2019elle passait chez ses compagnons de travail pour une petite bourgeoise perdue dans la campagne. Roger \u00e9tait plus \u00e0 l\u2019aise, et elle le jalousait pour des plaisanteries grivoises et des clins d\u2019\u0153il un peu trop appuy\u00e9s vers des femmes peu farouches. Elle racontera m\u00eame plus tard que l\u2019une d\u2019elles s\u2019\u00e9tait introduite dans la chambre mansard\u00e9e qu\u2019ils occupaient dans les combles de la maison des propri\u00e9taires, un privil\u00e8ge jug\u00e9 exorbitant par des saisonniers log\u00e9s collectivement dans un hangar am\u00e9nag\u00e9 en couchettes avec une cuisine collective tenant lieu de salle \u00e0 manger. C\u2019\u00e9tait une faveur accord\u00e9e \u00e0 \u00ab&nbsp;la demoiselle&nbsp;\u00bb et \u00e0 son prince charmant, d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9 pour l\u2019exercice et d\u2019un niveau culturel sup\u00e9rieur \u00e0 la moyenne.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quelques semaines pass\u00e9es dans la Marne o\u00f9 Roger devait vendre sa maison avant que de partir pour le grand voyage, ils faisaient route vers la Normandie o\u00f9 une b\u00e2tisse \u00e0 retaper les attendait au pied du Mont-Saint-Michel, pas loin des exploits de Bertrand Du Guesclin, qui avait \u00e9pous\u00e9 dame Tiphaine. Un petit coin charg\u00e9 d\u2019histoire et cette commune de Saint-Georges De Rouelley dont j\u2019avais entendu parler dans un roman d\u2019Aragon, <em>La semaine sainte<\/em> qui \u00e9voquait le peintre G\u00e9ricault et son lieu de naissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs ann\u00e9es se pass\u00e8rent ainsi sans qu\u2019elle ne donne de ses nouvelles. Tout juste nous informa-t-elle d\u2019un proc\u00e8s que lui attentait son bailleur \u00e0 Lille pour impay\u00e9s, mais elle \u00e9tait persuad\u00e9e que Roger le juriste allait les tirer de ce mauvais pas, avec sa connaissance du droit et ses conseils avis\u00e9s. Apr\u00e8s plusieurs audiences au tribunal de Lille o\u00f9 ni l\u2019une ni l\u2019autre ne daign\u00e8rent se d\u00e9placer, nous en \u00e9tions pour une somme rondelette \u00e0 payer sous menace d\u2019huissier. Nous ne pouvions que nous d\u00e9soler devant la d\u00e9sinvolture des amants tout en ricanant quant aux comp\u00e9tences de l\u2019ami Roger.<\/p>\n\n\n\n<p>Il mourut un ou deux ans plus tard, d\u2019un cancer du poumon et les deux fumaient comme des chemin\u00e9es. Je n\u2019allais pas leur jeter la pierre, ayant \u00e9t\u00e9 moi-m\u00eame un gros fumeur, m\u00eame si partiellement repenti.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant son d\u00e9c\u00e8s, Roger et Fanny nous avaient fait l\u2019honneur de leur visite \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019enterrement du p\u00e8re \u00ab&nbsp;biologique&nbsp;\u00bb de Fanny. J\u2019avais sympathis\u00e9 avec Roger, que je tenais pour un type plut\u00f4t sympathique et estimable avec un c\u00f4t\u00e9 paysan matois un peu ironique loin de me d\u00e9plaire. Nous \u00e9tions all\u00e9s \u00e0 son enterrement, et Fanny n\u2019\u00e9tait pas la bienvenue au milieu de cette famille de paysans avares et catholiques pratiquants. Pour un peu, ils auraient tous dit que l\u2019escapade amoureuse de Roger l\u2019avait pouss\u00e9 dans la tombe, mais la famille ne serait pas d\u00e9barrass\u00e9e d\u2019elle puisqu\u2019elle reproduirait le m\u00eame sch\u00e9ma avec le fr\u00e8re Michel, le seul qui avait \u00e9t\u00e9 compatissant avec elle.<\/p>\n\n\n\n<p>En attendant son nouveau prince charmant, de 30 ans son a\u00een\u00e9 cette fois, Fran\u00e7oise et moi \u00e9tions all\u00e9s la voir dans sa gentilhommi\u00e8re de Basse-Normandie, pr\u00e8s du ch\u00e2teau de Domfront. Elle avait \u00e9t\u00e9 renfrogn\u00e9e toute l\u2019apr\u00e8s-midi apr\u00e8s notre arriv\u00e9e, mais on l\u2019avait surprise le soir \u00e0 parler avec son d\u00e9funt compagnon par-del\u00e0 la mort et \u00e0 attendre son retour imminent sur le pas de sa porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Un m\u00e9decin fut d\u00e9p\u00each\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te, qui diagnostiqua sans coup f\u00e9rir une bouff\u00e9e d\u00e9lirante due au choc du deuil mais \u00e9galement \u00e0 une structure mentale schizophr\u00e9nique. C\u2019est ainsi qu\u2019il nous pr\u00e9senta le cas de Fanny qui ne pourrait s\u2019am\u00e9liorer qu\u2019apr\u00e8s un placement en \u00e9tablissement sp\u00e9cialis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut donc Pontorson, dans la Manche, o\u00f9 nous la laissions malgr\u00e9 ses protestations et ses j\u00e9r\u00e9miades. Elle nous disait qu\u2019elle \u00e9tait bien consciente que Roger \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 et que son comportement n\u2019\u00e9tait qu\u2019une sorte d\u2019hommage \u00e0 lui rendu. Elle nous exhortait \u00e0 la lib\u00e9rer des griffes de la psychiatrie inhumaine et nous demandait incidemment de lui faire parvenir une cartouche de cigarettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sortit peu apr\u00e8s et on lui proposait de la ramener chez nous, mais c\u2019est \u00e0 nouveau sur la Marne qu\u2019elle mit le cap.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fr\u00e8re du d\u00e9funt l\u2019avait harcel\u00e9e au t\u00e9l\u00e9phone, l\u2019invitant \u00e0 partager avec lui un appartement \u00e0 \u00c9pernay, puisqu\u2019il \u00e9tait en instance de divorce et que son \u00e9pouse, handicap\u00e9e et en fauteuil, \u00e9tait d\u2019accord pour la s\u00e9paration. Restait le probl\u00e8me de sa fille, Alice, mais elle \u00e9tait assez grande pour se d\u00e9brouiller toute seule. Fanny \u00e9tait quand m\u00eame venue chez nous, mais c\u2019\u00e9tait sans arr\u00eat des appels sur son t\u00e9l\u00e9phone portable et des conversations, o\u00f9 elle s\u2019isolait, qui pouvaient durer des heures. Nous avions compris que c\u2019\u00e9tait du s\u00e9rieux et que le fr\u00e8re marcherait sur les traces de son a\u00een\u00e9. Les deux fr\u00e8res ne s\u2019entendaient pas, l\u2019a\u00een\u00e9 dominant et la t\u00eate sur les \u00e9paules quand l\u2019autre \u00e9tait plut\u00f4t faible et vell\u00e9itaire. Apr\u00e8s tout, c\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on, m\u00eame si scabreuse, de retomber sur ses pieds apr\u00e8s une p\u00e9riode tragique qu\u2019elle avait v\u00e9cue dans la folie et la douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle resta longtemps dans cet appartement de l\u2019avenue de Champagne, \u00e0 \u00c9pernay, son nouveau compagnon restant, en famille, chez lui \u00e0 Reims. C\u2019\u00e9tait comme s\u2019il l\u2019avait install\u00e9e dans sa gar\u00e7onni\u00e8re et il venait la visiter d\u00e8s qu\u2019il en avait le loisir. Gentil jusqu\u2019\u00e0 l\u2019insignifiance avec nous au d\u00e9but, Michel n\u2019allait pas tarder \u00e0 se montrer sous son vrai visage.<\/p>\n\n\n\n<p>Le couple \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 venu nous voir dans le Nord, et je l\u2019avais entendu se lever la nuit pour assouvir son besoin d\u2019alcool. On les avait emmen\u00e9s \u00e0 la mer, et des cannettes de bi\u00e8re s\u2019entassaient dans le coffre, d\u00e9plac\u00e9es de sa voiture \u00e0 la n\u00f4tre. Il faisait mine de chercher quelque chose et je le voyais boire sa bouteille d\u2019une seule traite, \u00e0 la fois honteux et m\u00e9content de se voir surveill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait achet\u00e9 une maison dans un village \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Vitry-le-Fran\u00e7ois, avait quitt\u00e9 femme et enfant et vivait maintenant avec elle dans leur nid d\u2019amour \u00e0 la campagne. Culpabilis\u00e9 d\u2019avoir laiss\u00e9 son \u00e9pouse handicap\u00e9e et sa fille, il buvait tant et plus, laissant libre cours \u00e0 une agressivit\u00e9 jusque-l\u00e0 bien contenue.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que Fran\u00e7oise recevait des coups de t\u00e9l\u00e9phone o\u00f9, saoul comme une barrique, il la traitait de salope, de sale pute et autres mots doux en la priant de venir instamment chercher sa fille qui commen\u00e7ait \u00e0 l\u2019exasp\u00e9rer. On \u00e9tait tomb\u00e9s de haut, nous qui avions cru que tout allait bien en d\u00e9pit de quelques engueulades compr\u00e9hensibles pour un couple venant de se former.<\/p>\n\n\n\n<p>On apprit par Fanny que Michel \u00e9tait alcoolique, on s\u2019en \u00e9tait aper\u00e7u, qu\u2019il avait des ma\u00eetresses, des pochardes rencontr\u00e9es dans les bistrots sordides qu\u2019il fr\u00e9quentait. Il lui arrivait de se battre contre des clients tout aussi avin\u00e9s que lui sous les pr\u00e9textes les plus futiles. Il avait fait de la boxe, nous disait Fanny, et il lui en \u00e9tait rest\u00e9 une certaine comp\u00e9tence dans les joutes pugilistiques. J\u2019imaginais ce sac d\u2019os et son visage d\u2019ange caboss\u00e9 avec une calvitie naissante et des lunettes mal nettoy\u00e9es en terreur des rings. \u00ab&nbsp;Le n\u00e9ant avec des lunettes&nbsp;\u00bb, avais-je fini par l\u2019appeler, ne s\u2019int\u00e9ressant \u00e0 rien, ne sachant rien et ne comprenant rien \u00e0 rien. Il dilapidait l\u2019argent du m\u00e9nage \u2013 en pr\u00e9cisant que c\u2019\u00e9tait le sien \u2013 en se ruinant en achats d\u2019alcool, en payant des tourn\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales au bistrot et en jouant de fortes sommes au tierc\u00e9 et dans des jeux \u00e0 gratter. Il \u00e9tait toujours perdant, mais la chance allait forc\u00e9ment tourner.<\/p>\n\n\n\n<p>Fanny avait fait allusion \u00e0 des comportements violents avec elle, en paroles, insultes vari\u00e9es dont le r\u00e9pertoire \u00e9tait puis\u00e9 sur les comptoirs o\u00f9 il s\u2019accoudait journellement, mais aussi en actes, ce qui \u00e9tait bien plus grave. Tr\u00e8s vite, Roger nous \u00e9tait apparu par comparaison comme un puits de sagesse et un parangon de respectabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, je pris le t\u00e9l\u00e9phone alors qu\u2019il \u00e9tait en train d\u2019injurier Fran\u00e7oise, ce qui \u00e9tait devenu une triste habitude. Je lui demandai d\u2019arr\u00eater son flot d\u2019obsc\u00e9nit\u00e9s et, \u00e0 mon tour, je lui dis en terme fleuri ce que je pensais de lui. J\u2019eus un blanc au t\u00e9l\u00e9phone, comme s\u2019il \u00e9tait sorti de son \u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 pour prendre conscience de son ignominie. J\u2019avais eu ma premi\u00e8re vingince.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela ne l\u2019emp\u00eacha pas de r\u00e9\u00e9diter ses appels malveillants avec toujours cette demande expresse de venir instamment reprendre sa fille. Elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 venue passer une semaine chez nous, \u00e0 l\u2019abri de son compagnon, mais il \u00e9tait venu la chercher et elle avait suivi celui qu\u2019elle consid\u00e9rait encore secr\u00e8tement comme son grand homme.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu de temps apr\u00e8s, Fran\u00e7oise et moi avions lou\u00e9 un g\u00eete pr\u00e8s de chez eux. On \u00e9tait all\u00e9s les voir et il s\u2019\u00e9tait comport\u00e9 comme un sagouin, en ivrogne agressif et vindicatif. Il avait renvers\u00e9 une coupe de champagne sur la robe de Fran\u00e7oise et avait fait de plates excuses avant de s\u2019en prendre \u00e0 moi qu\u2019il appelait non sans m\u00e9pris \u00ab&nbsp;l\u2019intellectuel&nbsp;\u00bb. Il me soup\u00e7onnait d\u2019ailleurs d\u2019avoir eu des tendresses coupables envers celle qui \u00e9tait devenue ma fille adoptive. C\u2019est alors que la querelle \u00e9clata.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;En plus d\u2019\u00eatre un alcoolo, un pousse-m\u00e9got et un bon \u00e0 rien, tu es aussi un authentique salaud, d\u2019apr\u00e8s ce que je vois.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On peut sortir si tu veux. J\u2019entendais cette formule de cour de r\u00e9cr\u00e9ation alors que Fran\u00e7oise me poussait \u00e0 refuser l\u2019affrontement.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui, ce ne sont pas tes ann\u00e9es de boxe qui vont m\u2019intimider&nbsp;. J\u2019ai une f\u00e9roce envie de te d\u00e9molir, toi qui non seulement nous pourrit la vie, mais qui fait aussi le malheur de ma fille&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Fanny s\u2019interposa entre nous deux alors que nous nous \u00e9tions mis en position. Sa m\u00e8re le poussait aussi afin d\u2019\u00e9viter la bagarre. Il lui donna un coup involontaire comme pour la faire se retirer. C\u2019est plus que je n\u2019en pouvais supporter, \u00e9tant moi-m\u00eame un peu \u00e9m\u00e9ch\u00e9. Je lui mis par surprise un violent coup de poing dans l\u2019estomac et il se mit \u00e0 vomir tripes et boyaux. J\u2019avais gagn\u00e9 par k.o car il resta \u00e0 terre avant d\u2019\u00eatre transport\u00e9 par Fanny dans leur chambre. Ma vengeance \u00e9tait accomplie mais je me sentais minable et pour tout dire en total d\u00e9sarroi.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait pass\u00e9 des vacances dans l\u2019Allier, pr\u00e8s de H\u00e9risson et de son festival de th\u00e9\u00e2tre. Michel avait arr\u00eat\u00e9 de boire et m\u00eame de fumer. Fanny avait repris l\u2019espoir d\u2019une vie de couple harmonieuse et heureuse, elle qui ne l\u2019avait jamais vraiment \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si le d\u00e9mon \u00e9tait devenu ange, l\u2019ange avait un pied-bot. Il \u00e9tait vid\u00e9 de toute \u00e9nergie, de toute volont\u00e9, de tout d\u00e9sir. C\u2019\u00e9tait devenu plus qu\u2019une loque, un fant\u00f4me, un ectoplasme. Il passa le s\u00e9jour \u00e0 surveiller Fanny du coin de l\u2019\u0153il en la soup\u00e7onnant de vouloir le tromper. Il ne participait d\u2019ailleurs pas aux t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res, refusait de conduire et nous suivait par ennui, souvent sans desserrer les dents. Au fond, il n\u2019avait pas chang\u00e9 et on finissait par pr\u00e9f\u00e9rer le Michel qui buvait, celui qui \u00e9tait encore vivant. Son seul commentaire \u00e0 l\u2019issue de ces vacances rat\u00e9es fut, en quelques mots, qu\u2019il n\u2019avait rien eu \u00e0 payer et que c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e7a. On ne pouvait m\u00eame pas se plaindre de son manque d\u2019\u00e9l\u00e9gance, c\u2019\u00e9tait bien le moins apr\u00e8s tout ce qu\u2019il nous avait fait vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient venus quelquefois \u00e0 No\u00ebl, lui restant assis toute la journ\u00e9e sur sa chaise en piquant dans les armoires des sucreries et des chocolats. Elle faisait les achats de No\u00ebl avec sa m\u00e8re et je passais le plus clair de mon temps \u00e0 \u00e9crire dans ma chambre, ne serait-ce que pour ne pas avoir \u00e0 le c\u00f4toyer, dans la g\u00eane et ce qui restait d\u2019acrimonie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils finirent par se marier devant une adjointe en la mairie de leur village et on \u00e9tait all\u00e9s f\u00eater l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans un bistrot de Vitry o\u00f9 on s\u2019\u00e9tait pay\u00e9 une bouteille de champagne. Un mariage triste o\u00f9 seule Fanny semblait heureuse. La journ\u00e9e s\u2019\u00e9tait termin\u00e9e par un d\u00eener dans une brasserie de la ville et j\u2019avais fauss\u00e9 compagnie \u00e0 la tabl\u00e9e pour aller voir le Stade de Reims affronter l\u2019Olympique Lyonnais \u00e0 Delaune (score final 1 \u00e0 1). C\u2019\u00e9tait la veille de No\u00ebl 2019, et on les avait quitt\u00e9s avec un petit espoir pour eux, sinon de bonheur \u2013 \u00e0 l\u2019impossible nul n\u2019\u00e9tant tenu \u2013 au moins de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Si s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 il y eut, elle fut de courte dur\u00e9e. Michel mourut du Covid le jour de P\u00e2ques 2020 et son enterrement ressembla \u00e9trangement \u00e0 celui de son fr\u00e8re Roger. Dans les deux cas, Fanny endossait l\u2019emploi de la veuve noire \u00e9plor\u00e9e et la famille lui \u00e9tait encore plus hostile&nbsp;; la petite intrigante qui avait conduit au tombeau deux braves hommes tomb\u00e9s sous ses charmes v\u00e9n\u00e9neux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se rapprocha de nous et alla habiter avec un nouveau compagnon une maison en Mayenne, non loin d\u2019o\u00f9 elle avait v\u00e9cu avec Roger. Les Janin r\u00e9cup\u00e9r\u00e8rent leur maison dans la Marne au bout de tr\u00e9sors de mesquineries proc\u00e9duri\u00e8res et de maintes tracasseries administratives. Apr\u00e8s tout, eux aussi avaient bien droit \u00e0 leur vengeance.<\/p>\n\n\n\n<p><em>11 mars 2026<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 Tiphaine JANIN C\u2019\u00e9tait le deuxi\u00e8me Janin avec qui elle s\u2019\u00e9tait mise en concubinage. Les Janin fr\u00e8res, Roger l\u2019a\u00een\u00e9 et Michel le cadet, tous deux originaires d\u2019un patelin jouxtant \u00c9pernay. 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