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LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS (20)

GONTRAND

Gontrand s’est caché dans le paysage. Sauras-tu le retrouver ?

Ma femme et moi, on avait décidé de l’héberger, tellement il inspirait la pitié et semblait démuni devant les rudesses de l’existence, les nécessités de la survie. Il ne parlait pas mais il lui arrivait de pousser des cris perçants comme pour exorciser les malheurs qu’il avait dû vivre.

Un Sans Domicile Fixe, un SDF comme on disait déjà depuis tant d’années alors que chaque nouveau président élu avait décidé qu’il n’y en aurait plus. Éradiquer la grande pauvreté, comme ils disaient, ce qui faisait penser à la fameuse extinction du paupérisme après 8 heures du soir promise en vain par Napoléon III.

On n ‘avait pas pu en savoir plus sur sa vie d’avant, sa famille, ses enfants, ses amis (s’il en avait), sa ville de naissance, les lieux où il avait vécu, ses occupations, son ancien métier, ses passions ou le reste de son histoire. Toutes ces informations qui touchaient parfois à l’intime et forgeaient ce qu’on appelait une identité. Aucun document, aucun papier.

Au début, Gontrand s’était contenté de squatter notre jardin, ou le coin de pelouse qui en tenait lieu, refusant de s’installer à demeure. Muet, il n’avait pu décliner son nom et on l’avait tout de suite baptisé Gontrand, à cause du personnage de Popeye qui ne cessait de commander des hamburgers dans tous les bars américains possibles. « One hamburger, please ! ». De Gontrand, il avait les rondeurs, les moustaches effilées et presque blanches et le regard doux et bonasse d’un éternel humilié. On aurait pu tout aussi bien l’appeler Placide, l’ours boulimique de Placid et Muzo, mais on avait préféré Gontrand parce que plus humain.

De Gontrand, il avait donc aussi les appétits. Il ne voulait pas rentrer et restait sourd aux pourtant nombreuses invitations à nous rejoindre, préférant engloutir tout ce qu’on lui donnait avec une voracité et à une vitesse qui nous faisait rire. Gontrand semblait s’amuser de nous voir hilares en le regardant baffrer sa nourriture et il nous lançait des œillades courroucées et inquiètes, comme pour préserver sa dignité.

Un jour, il accepta de rentrer mais, ne souhaitant pas partager notre quotidien, il avait fait part de son intention de rester dans une chambre d’ami, au premier étage, et de ne pas en sortir. C’est à ce moment qu’on s’était aperçu qu’il était malade, souffrant de diarrhées et de gros problèmes dermatologiques. Comme il refusait de voir un médecin, on lui avait acheté des médicaments à la pharmacie après quelques descriptions des symptômes à l’apothicaire. Les diarrhées et les fuites urinaires finirent par cesser, mais les boutons et les rougeurs qui parsemaient son corps étaient plus résistantes. Le pharmacien avait parlé de possibles maladies vénériennes mal ou pas soignées et on l’avait même entendu prononcer le mot sida ou leucose, pour ne pas nous alarmer.

Après avoir pris des renseignements dans le quartier et chez les commerçants du centre-ville, on en savait un peu plus sur Gontrand, un peu connu dans les parages. Il avait toujours été errant, clochardisé, désocialisé. On ne lui connaissait pas d’attaches familiales, ni femme ni enfants ; ni frères ni sœurs ni aucune parentèle. Il n’avait jamais eu d’amis et s’était arrangé pour ne jamais travailler. Tout ce qu’on savait est qu’il habitait depuis longtemps la commune, rodant aux alentours du canal et dormant parfois dans les cimetières ou dans la rue. Certains s’étendaient sur son caractère difficile, ses tendances asociales et son incapacité foncière à vivre en communauté. Pour les uns, il était un parangon de liberté quand pour d’autres, il n’était qu’un malade mental ayant miraculeusement échappé aux filets de la psychiatrie.

Gontrand allait mieux au bout de quelques semaines et il avait quitté la chambre pour s’installer dans le long couloir où s’amoncelaient les livres de la bibliothèque. Il passait son temps entre les bouquins d’un côté et les vêtements de l’autre, enfermés dans une penderie. Quelques livres étaient parfois déplacés et on pouvait voir des traces d’ongles sur certaines couvertures. En avait-il lu, on pouvait en douter à en juger par ses difficultés avec les mots et le langage. En tout cas, il paraissait aimer leur forme et leur matière.

Après le couloir, Gontrand avait investi le palier, chaque jour en meilleure santé et ingurgitant des quantités affolantes de nourriture et de boissons qui justifiaient amplement son nom, ou celui qu’on lui avait donné et auquel il répondait maintenant sans aucune hésitation. Chaque station choisie et occupée durait environ une semaine, après quoi il explorait d’autres lieux en aventurier avant de s’y installer pour un temps comme dans un espace conquis et assimilé.

Il vivait maintenant avec nous, admis à notre table et partageant nos repas. Il n’était pas intéressé par les programmes de télévision ou les émissions de radio et passait beaucoup de temps à faire ses petites marches dehors, à piquer des roupillons en pleine journée, à boire ou à manger, ce qu’il faisait toujours sans modération et qui semblait sans conséquences sur son poids.

Sur nos objurgations, il avait accepté de voir un médecin et on lui avait diagnostiqué un début de diabète et une sérieuse insuffisance rénale, ce qui expliquait son besoin continuel de boire de grandes quantité d’eau. On devait donc le mettre au régime et c’était la pire des chose qu’on pouvait lui faire, tant sa gloutonnerie n’avait pas de limites.

Gontrand prenait ses médicaments avec docilité, ses gouttes, ses comprimés, ses suppositoires. Il semblait avoir compris que de ces remèdes dépendrait sa survie. Ayant passé le plus clair de son existence dans la rue, il lui en était resté des séquelles et une hygiène de vie déplorable comme des habitudes alimentaires avaient fait de lui un malade chronique, un valétudinaire dépendant des onguents, des baumes et autres vulnéraires.

Asocial, il l’était resté et nous faussait compagnie sans prévenir lorsque des amis venaient à la maison. Ils ne connaissaient de Gontrand que le nom et le reste de son être restait pour eux mystérieux, à tel point qu’ils finissaient par se demander s’il existait vraiment et ne serait pas une invention d’un couple qui s’ennuyait. L’invention de Gontrand, l’hypothèse formulée à demi-mot nous avait fait hurler de rire, pour un être si présent et nous donnant constamment des témoignages de sa reconnaissance et de son affection. Il était resté sauvage, ours, et alors ? C’était toute une vie de souffrance qui l’avait conduit à se méfier de tout.

Bien qu’il refusât toujours, même après des heures de supplications, de partir avec nous en vacances, on constatait qu’à notre retour Gontrand n’était pas au mieux. Était-ce le régime de boîtes de conserve, de charcuterie en sachet ou de viandes en bocaux (il n’avait jamais cuisiné et n’était pas disposé à s’y mettre), Gontrand semblait chagrin et taciturne à notre retour et il nous faisait comprendre qu’il n’avait pas trop apprécié ces longues journées de solitude dans la maison vide qu’on lui avait laissée. S’il nous reprochait dans son mutisme obstiné notre absence et qu’il fallait encore laisser passer les jours pour le voir revenir à de meilleurs sentiments, le moral n’était pas seul atteint.

Si certaines maladies étaient contenues et ne se propageaient plus, d’autres résistaient vaillamment à toutes les thérapies et se développaient dangereusement. Ainsi, ses insuffisances rénales avaient provoqué sa cécité et, de muet, Gontrand était maintenant devenu aveugle. Non seulement il ne sortait plus, mais même ses déplacements à la maison étaient autant de slaloms à travers embûches et traquenards. On devait surveiller qu’il passe bien les portes, déplacer des obstacles sur son chemin, veiller à ce que la voie soit libre et l’aider à bien percevoir la présence de son assiette, de son verre ou de son bol.

J’imaginais qu’on l’aurait amené chez un guérisseur ou accompagné chez une gitane un peu vaudoue qui lui aurait rendu la vue. « Eyesight To The Blind », oui, rendre la vue aux aveugles, comme le chantait le bluesman Sonny Boy Williamson. Et puis, tant qu’on était dans la mythologie des voyantes, des gitanes, des pythonisses et des chamans, je songeais au Tommy des Who, cet adolescent rendu aveugle à la suite d’un traumatisme infantile mais qui avait largement compensé en développant les autres sens et son esprit, devenu d’abord un sorcier du flipper avant d’accéder à la stature d’un leader de sa génération, d’un gourou, d’une pop star.

Mais tout cela était de la littérature, ou de la fiction en tout cas, et Gontrand n’avait rien développé de plus, pas plus que son intelligence ou sa sensibilité n’en étaient sorties décuplées. Il n’était pas moins muet, n’avait pas plus d’acuité auditive, de goût ou d’odorat. S’il avait cultivé quelque don secret, c’était bien à notre insu. Toujours est-il qu’il se déplaçait avec de plus en plus de difficulté, devait tâtonner avant de poser ses fesses sur une chaise ou sur un canapé. On en était peiné et infiniment triste, évitant de le regarder durant ses pénibles tergiversations, pour ne pas l’atteindre dans sa dignité. Gontrand qui avait eu à faire face, toute sa vie, aux pires vicissitudes était devenu complètement aveugle. Une calamité, une désolation.

La seule chose qui n’avait pas changé demeurait son appétit vorace et sa soif perpétuelle. On l’abreuvait d’eau tout en veillant à le convier à nos repas, sans répondre à ses demandes criantes de toutes sortes de victuailles à toute heure du jour. Gontrand n’avait aucune limite et le théâtre d’ombre qu’était devenu son quotidien l’incitait à ingurgiter encore d’avantage de nourriture, si tant est que ce fût possible. C’était là sa seule et dernière consolation.

Gontrand ne dépassait plus le périmètre du petit jardinet sauf aux heures des repas où il se glissait prudemment à sa place. On fit venir un spécialiste en désespoir de cause, mais celui-ci ne nous encouragea guère. La vue de Gontrand avait en fait décliné depuis des années pour en arriver à une complète cécité et tout cette infirmité était due à la fois à un diabète s’étant soudainement aggravé et à des insuffisances rénales déjà diagnostiquées. Il n’y avait rien à y faire, et nous avions bien de la chance qu’il n’ait pas encore développé une maladie cardiaque, un souffle au cœur ou une pathologie de cet ordre. D’ailleurs, il prescrivit un nouveau médicament qui vint s’ajouter à une pharmacopée déjà excédentaire.

Tant pis, nous serions ses yeux et ses oreilles, encore qu’il ne fût pas sourd, tant il est vrai qu’on ne peut pas tout avoir. Gontrand coulerait une fin de vie paisible – il était déjà d’un certain âge quand il s’était présenté à nous et cela faisait maintenant 6 ans qu’il partageait nos vieux jours. Après tout, comme le voulait à peu près le proverbe anglais, un licou est aussi bon que des œillères pour un cheval aveugle. Et puis, de toute façon, ce n’était pas à son âge qu’il allait s’intéresser à la lecture, au spectacle ; qu’il se lancerait dans de longues promenades ou accomplirait des exploits sportifs. Tant qu’il pouvait encore manger, Gontrand ne devait pas en demander beaucoup plus. Poussés par la pitié qu’il nous inspirait, nous avions d’ailleurs décidé d’augmenter ses portions, comme une compensation à un handicap contre lequel on ne pouvait rien. Autant finir en beauté !

Un régime grossissant qui ne changeait rien et lui faisait garder son poids de forme. N’était le fait qu’il ne distinguait plus rien, il avait gardé son agilité, sa souplesse et sa prestance, même si ces qualités intrinsèques ne trouvaient plus trop à s’employer. Une fin de vie végétative. Il s’était engagé dans un long tunnel, une longue nuit à peine interrompue par ses repas, ses médicaments et ses besoins naturels.

La vie était d’une injustice criante. Gontrand n’avait pas les bons gènes, n’avait pas fait les bonnes rencontres, n’avait pas grandi entouré de l’affection des siens, n’avait pas connu l’amour ou l’amitié, n’avait pas fait d’études, n’avait pas reçu les codes et les clés. Il avait vécu une vie d’errance en connaissant la faim, la soif, le froid, la peur, les moqueries, les humiliations et l’absence de compassion. Seul un puissant instinct de survie et son aversion naturelle pour le suicide l’avaient maintenu en vie, tant bien que mal, et nous nous félicitions de lui avoir, sur la fin de cette dure existence, donné un manteau, une maison et un bâton de vieillesse. Un peu de chaleur, de confort et d’amitié. D’amour et de fraternité. Et il en sera ainsi jusqu’au bout. Qu’il puisse encore en profiter autant que ce sera possible, oublier ou du moins surmonter son infirmité et son malheur au chaud soleil de notre affection.

Vous l’aviez certainement deviné depuis longtemps, Gontrand est un chat pégreleux et malingre que l’on a eu la joie de recueillir et de chérir. Un chat dit « libre », comme ils disent à la SPA, comprendre vacciné et enregistré administrativement, mais promis à l’errance en cas de caractère trop indépendant comme à la piqûre létale en cas de maladie contagieuse. Un chat comme il en existe des millions dans le monde entier, mais celui-là est le nôtre, câlin, amiteux et attendrissant. « Pas une once de méchanceté », dirait mon épouse.

C’est vrai qu’il est devenu aveugle, qu’il n’a jamais eu beaucoup d’odorat, qu’il engloutit des quantités de nourriture sans même en sentir le goût et qu’il boit comme un trou. On le soupçonne même d’être un peu dur d’oreille et il est toujours muet, mais c’est dans sa nature. Il crie juste quand il a faim, et il a toujours faim, ou quand les autres chats de la maison le taquinent ou veulent jouer avec lui, Gontrand, qui ne joue plus depuis longtemps.

Un petit miracle. Il vient de monter sur la table et semble lire par-dessus mon épaule en ronronnant. Gontrand aurait-il recouvré la vue ? La fiction pourrait-elle tout ? Décrire le quotidien d’un chat aveugle pourrait-il le guérir ? Et puis quoi encore ? Ceci est une nouvelle sérieuse, pas du fantastique, pas du merveilleux, pas de la féerie. Non mais quoi !

25 juillet 2021

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