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LAWRENCE FERLINGHETTI: 100 ANS DE POÉSIE

Beat Generation, Ferlinghetti à droite (photo L’humanité)

« Je ne vivais pas comme eux. Je n’ai jamais fait la route. J’étais un homme marié, respectable », a souvent dit Ferlinghetti, pourtant considéré comme le dernier des poètes beatniks. Poète, éditeur et libraire – fondateur de la librairie City lights books à San Francisco – Ferlinghetti vient de mourir à près de 103 ans. Si vieux qu’on avait fini par le croire immortel. Dans la fraternité beat, c’est moins le poète qu’on retiendra que le parrain bienveillant, se sachant (un peu) moins doué que les autres mais leur assurant assise matérielle et stabilité.

Si on veut bien oublier les épigones (Neal Cassady, Michael Mc Clure, Peter Orlovsky ou Philip Kaufman), les trois mousquetaires de la Beat generation étaient quatre, comme toujours.

D’abord William Seward Burroughs, le plus vieux (né en 1914), passé des récits autobiographiques sur l’univers des camés à un langage éclaté, dissonant et déstructuré transcendant pour le sublimer l’univers de la science-fiction où il est déjà question d’Internet, de virus, de pandémie, de surveillance et, surtout, de paranoïa.

Jack Kerouac, d’origine canadienne et fier de ses ancêtres bretons, réussit à faire publier Sur la route en 1957. Le livre des origines, une odyssée moderne dans l’Amérique de l’après-guerre confite dans le confort matériel, la peur nucléaire et le Maccarthysme. Allen Ginsberg, lui, s’inspire du barde du New-Jersey, William Carlos Williams, pour vomir cette même Amérique et chanter l’amour sous toutes ses formes, la paix universelle et les philosophies orientales, gravant, tel Moïse, les tables de la loi du mouvement hippie.

Et puis il y avait Gregory Corso, qui se comparait à Caruso, le rossignol milanais, avec des poèmes rythmés comme des mesures de jazz bop sur la bombe, son enfance italienne ou l’apocalypse.

Ferlinghetti va permettre à tout ce monde interlope de camés, de vagabonds, de mystiques ou d’anciens taulards d’exister, même si son œuvre propre n’est pas à négliger. Son histoire familiale est complexe. Il naît en 1919 à Yonkers, une petite ville de l’état de New York, dans une famille d’immigrés italiens au nom américanisé de Ferling. Son père, Carlo, meurt peu avant sa naissance et sa mère, Clemence, une juive née aux Pays-Bas et ayant vécu aux Iles Vierges, ne s’en remettra pas. Elle est internée deux ans après sa venue au monde et c’est une tante à qui il échoit la charge d’élever le gamin, l’emmenant avec elle en France, à Strasbourg.

Adolescent, il rentre aux États-Unis et s’inscrit à l’université de Chapel Hill, en Caroline du nord, avant d’être appelé sous les drapeaux où il combat dans le corps des marines pendant la seconde guerre mondiale. On le voit, une biographie un peu atypique pour ce beatnik qui n’a jamais revendiqué l’appellation. Mais, après tout, Kerouac a bien été dans la marine marchande. Michel Audiard a déjà dit la propension des marins à faire des phrases…

Ferlinghetti va devenir un pacifiste convaincu après avoir vu de près les ravages de la bombe atomique à Nagasaki. Il quitte l’armée et revient au pays finir ses études de lettres à l’université de Columbia avant de retourner en France, à Paris, pour suivre des cours à la Sorbonne et rencontrer les poètes qu’il admire. Il y décrochera un doctorat en littérature comparée et y rencontre sa future femme, Selden Kirby-Smith, petite fille d’un général sudiste. Il se lie d’amitié avec Prévert et découvre la poésie surréaliste d’Artaud, de Soupault et de Breton qui seront les révélateurs de sa vocation de poète.

Éternel retour aux États-Unis au début des années 50 où il gagne modestement sa vie en donnant des cours de français tout en s’essayant à la critique littéraire. Avec Peter D. Martin, il ouvre une librairie à San Francisco où il a entendu dire qu’une vie culturelle intense bouillonnait sous l’influence des poètes beat et du jazz cool dit aussi West coast. Ce sera City lights book, raison sociale tirée du titre du film de Chaplin. Autre changement notable, Lawrence Ferling retrouve le patronyme de ses ancêtres et se fera désormais appeler Lawrence Monsanto Ferlinghetti.

Librairie et maison d’édition, puisque Ferlinghetti publie les poèmes d’Allen Ginsberg dont Howl, ce qui leur vaudra un procès pour obscénité et éloge de l’homosexualité. Un procès ridicule qui fera de Howl un best-seller et de City lights une solide maison d’édition pour le mouvement beat, ses romanciers et ses poètes. Mieux, il est l’un des premiers à adopter le format poche avec la collection des Pocket Poets et sa librairie devient le lieu de rendez-vous de toute la « faune asociale » (Kerouac dixit) composée de militants libertaires, fous hallucinés, poètes vagabonds, peintres et musiciens. Autant d’individus en rupture constituant le cauchemar de l’Amérique puritaine et conformiste de ces temps où l’ordre règne encore sous la férule d’Eisenhower et des galonnés de la guerre froide.

City Lights, autant qu’une librairie, devient un lieu culturel avec salle de projection, ateliers théâtre, jeux, médiathèque. D’autres établissements de ce genre s’inspireront du modèle en Europe, comme le Paradiso d’Amsterdam. Il y aura aussi une revue, City Lights Press, où Ferlinghetti s’efface souvent pour publier les jeunes poètes auxquels il croit. C’est presque un sacerdoce.

Politiquement, Ferlinghetti dira toujours que l’heure de l’anarchie, l’humanité étant ce qu’elle est, n’a pas encore sonné et il se décrivait avec réalisme comme un social-démocrate, admirateur des politiques sociales des pays nordiques d’Europe. De telles convictions feraient de lui, à l’heure actuelle, un social-traître conspué par le chœur des gauchistes. Mais on est encore dans les années 50 et la déferlante hippie va bientôt engloutir ce qui reste du mouvement beatnik.

Sous l’égide de City lights book, il a réédité Sur la route de son ami Jack Kerouac et plusieurs de ses autres romans, et édite toujours les recueils de poésie de Ginsberg ou de Corso. De plus, il fait connaître au jeune public américain les surréalistes et les dadaïstes qu’il traduit lui-même. Ses premières œuvres sont publiées par ses soins dès la fin des années 50 et les titres de ses deux premiers recueils disent tout de l’immense poète qu’il est aussi : Pictures of a gone world (Images d’un monde disparu) ou A coney island of the mind (Un coney island de l’esprit) ; un poète du quotidien, de la fraternité et de l’insolite, loin du lyrisme, des outrances et de la violence verbale de ses amis. Au total, 16 recueils de poèmes parus de 1955 à 2007, dont une dizaine traduits en français chez des petits éditeurs ayant pour la plupart mis la clé sous la porte. Seule La vie vagabonde – carnets de route 1960 – 2010 – a été édité au Seuil et est encore trouvable.

Dans le San Francisco des années 60, Ferlinghetti sera un phare et une boussole pour tous les naufragés du rêve hippie, cette jeunesse américaine venue des grandes métropoles de l’est, du nord et du Midwest qui va se retrouver en 1967 pour l’été de l’amour, ses love in et ses festivals pop. Les Diggers de Emmett Grogan servent la soupe populaire, Ken Kesey et ses Merry Pranksters partent pour leurs épopées pour rire dans leur bus multicolore (Cassady est au volant) et les communautés artistiques comme la Troupe Theatre ou la Family Hog animent les rues. Au Fillmore, Bill Graham programme les groupes de la scène californienne, à commencer par le Jefferson Airplane et le Grateful Dead, et Lawrence Ferlinghetti vient parfois y faire une lecture de poésie. Il a laissé des enregistrements sonores où il se livre à l’exercice, avec humour et brio. Sa librairie est un lieu de sociabilité où les jeunes peuvent rester des journées à lire sans qu’on leur conseille d’acheter quoi que ce soit. Pas le genre de la maison, Ferlinghetti n’a rien d’un marchand.

Le rêve hippie prendra fin en 1969 avec la Manson Family et le concert funeste des Rolling Stones à Altamont (un circuit automobile dans la banlieue de San Francisco), mais Ferlinghetti, lucide, a toujours pris ses distances avec les théoriciens du LSD et les agitateurs professionnels.

Il sera aussi un activiste, prêt à livrer toutes les batailles, des droits civiques à la guerre du Vietnam, de Cuba aux Black Panthers, des manifestations et happening pacifistes au Mai 68 parisien où il sera de passage. Ses dernières interviews données à des journalistes français vilipenderont Sarkozy et la manif pour tous. Centenaire mais pas gâteux.

On regrettera le personnage d’ours débonnaire chauve comme un genou et à la barbe fournie dont le bon regard amical attirait spontanément la sympathie. On regardera à cet égard avec attention cette photographie où, vêtu d’une sorte de djellaba, il regarde avec bienveillance mais un rien d’ironie les trois compères qui lui font face, tous avec des mines de conspirateurs et des visages fermés. Il s’agit en l’occurrence de Bob Dylan, de Allen Ginsberg et de Michael Mc Clure.

Ferlinghetti n’était pas vraiment de leur monde et ça se voyait bien. À la célébrité, aux trompettes de la renommée, à la gloire et aux bruits du monde, il a préféré la discrétion au service exclusif des autres. Les lumières de la ville peuvent s’éteindre, puisque aussi bien, l’esprit généreux et solaire de Lawrence Ferlinghetti rallumera les étoiles, selon le vœu d’Apollinaire.

5 mars 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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