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MÉTROPOL’EXPOS

Les drôles de bonshommes de Pascal Barbe, à La Piscine.

Amateurs d’art et esthètes, on vous emmène faire un tour des expositions dans la métropole Lilloise, saison automne – hiver (et même un peu printemps). D’abord à Tourcoing, au Muba (Musée des beaux arts, tout simplement) où on attendait Marc Ronet, mais où ce fut Pierre-Yves Bohm et une manière d’épiphanie. À Tourcoing encore, avec Étienne Dinet à l’Institut du Monde Arabe, à l’emplacement de l’ancienne piscine. À Roubaix ensuite, où on se régale toujours des collections permanentes de La Piscine (c’est fou ce que les piscines ont un devenir musée) sans négliger les expositions temporaires dont celle de Pascal Barbe, un artiste méconnu à découvrir. Bref, quelques impressions, « en rev’nant de l’expo ».

En matière de critique d’art, on tient pour indépassable le Certains, de Joris-Karl Huysmans, dandy esthète dont la plume, pour l’exercice, est à la fois ironique et féroce. Huysmans court les expositions pour divers journaux et la plupart des œuvres vues sont moquées avec un humour caustique et grinçant qui reste sa marque. Mais Huysmans a aussi ses enthousiasmes, notamment envers les impressionnistes qu’il est l’un des premiers à encenser.

On n’a pas envie de brocarder Marc Ronet, mais de là à admirer ses œuvres… Ronet est un ch’ti, natif de Marcq-en-Barœul et élève de Eugène Leroy. On peut être séduit par ses jeux de lumières et ses clairs-obscurs, mais on est en revanche perplexe devant ses travaux d’art avec des bâtons (colonne vertébrale) et des textiles (capuches) qui rappellent au mieux un Matisse qu’on n’a jamais vraiment prisé. Le genre de jugement qui peut vous disqualifier chez biens des amateurs d’art, mais on marche un peu à l’émotion et on n’est pas critique d’art (ça se saurait). L’exposition s’intitule La main et le geste et ne nous a pas convaincu. On l’aura compris.

Les collections permanentes font la part belle à Eugène Leroy, qu’on n’apprécie pas non plus.

Fort heureusement, un petit coin était consacré à un illustre inconnu (de moi) du nom de Pierre-Yves Bohm. Un autre ch’ti (né à Roncq) qui a travaillé et habité toute sa vie à Roubaix. Une œuvre picturale exceptionnelle qui mélange allégrement l’absurde et la drôlerie. Un style remarquable, de belle facture, et un univers fascinant qu’il crée aussi avec divers matériaux et toujours des couleurs fascinantes. Une filiation certaine avec une Annette Messager ou un Gérard Fromanger, mais avec des dérives vers l’univers de Jérôme Bosch. J’ai même acheté le catalogue de son exposition au sortir du musée, et je reste pantois devant certaines de ses toiles. Un nom à retenir pour celles et ceux qui s’intéressent aux arts plastiques.

Toujours à Tourcoing, à l’emplacement de l’ancienne piscine dans une rue où j’ai habité adolescent, c’est l’Institut du Monde Arabe qui nous invite à découvrir Eugène « Nasr Ad Dine » (après sa conversion à l’Islam) Dinet. Parisien, lui, il fait de brillantes études et se met à peindre sous l’influence de Bouguereau, soit une peinture académique proche de l’art pompier. Mais, à 23 ans, Dinet suit une expédition d’entomologistes en Algérie et il se produit comme un petit miracle, une révélation, une épiphanie (encore une).

Il apprendra l’Arabe, se convertira à l’Islam et sera le fondateur de la société des peintres orientalistes. Sa vie se déroulera désormais en Algérie et il sera un féroce combattant du colonialisme français, cherchant à peindre des femmes arabes dans tout leur mystère et dans toute leur beauté. Les regards pétillent et les yeux scrutent langoureusement le peintre qui, c’est manifeste, aime et désire ses modèles. Il peint aussi des paysages, des villages, des oasis, des déserts… Plus que d’une religion, c’est d’un pays dont il est tombé amoureux et la maison de ses parents en Seine-et-Marne accueilleras des blessés maghrébins pendant la première guerre mondiale. Il demandera un hommage d’État aux combattants algériens.

Dinet, ou plutôt Nasr Ad Dine, fera le pèlerinage à La Mecque en 1929 et il mourra l’année d’après à Paris. Il y avait du Charles De Foucauld en lui, le même amour mystique d’un peuple et de son Dieu.

Roubaix maintenant et, au musée de la piscine, une exposition Georges Arditi – père de l’acteur Pierre et cousin de l’écrivain Élias Canetti – qui ne nous a pas laissé un souvenir impérissable. Entre attraction et cubisme, un style qui se rapproche d’un Fernand Léger ou d’un Georges Braques dans les meilleurs moments, mais ça reste quelques coudés en-deça.

Ce qu’on aime dans les collections permanentes de La Piscine, c’est Rémy Cogghe, lui aussi un régional de l’étape mais natif de Mouscron et donc Belge. Il grandira à Roubaix où une rue porte son nom et, après avoir fait du dessin industriel, rentre à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles où sa peinture commence à se distinguer par des représentations des traditions de la région du Nord : combats de coqs, jeu de bourles, scènes de cabaret, carnaval, scènes de douane et de frontières… Cogghe est le peintre du Nord et on sent chez lui un amour des humbles et de leurs passe-temps avec un sens aigu de l’observation et un goût prononcé pour la farce paysanne. On reste impressionné par la vérité de ses personnages et par le réalisme de sa peinture. Il peint des trognes, des mastroquets, des poêles à charbon, des ouvriers et des servantes avec un égal bonheur.

Toujours à La Piscine, l’exposition Pascal Barbe. Un drôle de pèlerin celui-là. Il est né en 1957 à Bruay-En-Artois (ce n’est qu’après certain fait divers que le patelin minier sera rebaptisé Bruay-La-Bussière, en fusionnant avec la commune d’à côté).

Dans sa biographie, on apprend qu’il était un grand ami de Jean-Pierre Mocky pour qui il a fait des affiches, qu’il a beaucoup exposé en Pologne et en Allemagne et qu’il a fait partie du groupe arty-punk Bazooka. Côté presse, il a dessiné pour la première version de Politis et a exercé aussi ses talents à Actuel. À ne pas confondre avec le Barbe qui dessinait pour Charlie Mensuel et quelques autres revues humoristiques.

L’exposition a pour titre Passage et fissures, et on est tout de suite dans le ton. D’abord, on a de grandes feuilles constellées de petits dessins et il faudrait une loupe – et du temps – pour saisir tous ces croquis qui tiennent à la fois du graffiti et de la chiure de mouche.

Puis ce sont des toiles avec déjà ses petits bonshommes, hommes-cloportes, hommes araignées, hommes chauve-souris se baladant au milieu de formes géométriques qui font penser à un Miro ou un Fernand Léger. On n’est jamais loin non plus d’une certaine bouffonnerie à la Jarry.

Enfin, ce sont les bonshommes qui ressemblent aux Shadocks de Jacques Rouxel mais toujours avec ce côté pas fini, rudimentaire, cellulaire. Des troncs, des boules comme têtes et de longues piques pour faire les bras et les jambes. Des bonshommes qu’on trouve dans tous les états et dans toutes les positions possibles, avec accessoires pour figurer des scènes comiques où l’absurde le dispute à la farce. Ce sont en fait des bonshommes-machines confrontés à toutes sortes d’objets de notre modernité avec, à chaque fois, des légendes ou des poèmes à lire à l’endroit ou à l’envers, en miroir.

Des poèmes courts qui doivent à la meilleure veine surréaliste de l’écriture automatique, à des Crevel, des Desnos ou des Tristan Tzara.

On peut voir aussi deux petits films. Un court-métrage où il met en scène l’un de ses bonshommes et un autre, plus ambitieux, qui s’intitule  La pomme et le papillon  où la vision drolatique, toujours dans son style élémentaire, du conflit entre Macintosh et Apple.

On peut aussi feuilleter un gros catalogue avec l’intégrale de ses dessins, certains qu’on retrouve dans l’exposition, certains qu’on découvre dans ce livre épais qu’on referme à regret, après avoir essayé de comprendre ses poèmes / haïkus qui font images et valent surtout par la sonorité des mots, comme une musique qu’il serait vain d’analyser.

Un artiste à découvrir, un original dont la vision du monde et de ses contemporains n’a rien de banale.

On fait encore un tour dans des expositions de sculptures impressionnantes et dans une salle consacrée à la ville de Roubaix, ses portraits d’hommes et femmes un peu connues, ces monuments, ses courées, ses ruelles. Roubaix qu’on quitte au bord du soir, le premier jour du printemps, avec dans les yeux toute la beauté de ce lieu unique, La Piscine. In ar’venant d’l’expo…

20 mars 2024

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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