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DANS TON SOMMEIL 10.

on était entrés dans un bar tapissé de rose où trois hôtesses nous avaient littéralement sauté dessus. daniel grardel et ses phantasmes (qui peuvent être aussi les miens).

Ton romantisme et tes pudeurs ne te permettaient pas d’apprécier les Charlie Hebdo et Hara Kiri que j’achetais régulièrement depuis ma sortie du lycée. Les deux publications étaient interdites dans l’école de curé que nous avions fréquenté et il pouvait en cuire à celui qui aurait contrevenu à la règle. Tu parlais de vulgarité et d’humour potache. Je ne comprenais pas tes réticences et je les mettais sur le compte de tes déboires sentimentaux et professionnels ce qui tenait pour moi d’un manque d’humour et, pire, d’un penchant pour l’ordre et la morale te classant plutôt à droite.

Parmi les nombreux journaux que j’achetais, il y avait aussi Actuel, qui organisait un concert de Kraftwerk près de mon foyer à Boulogne-Billancourt. J’y étais allé ventre à terre quand tu m’avouais apprécier de moins en moins une musique devenue trop sophistiquée et onirique pour toi. Tu préférais encore les chanteurs français à texte ou carrément les airs de variété.

C’était le temps du rock décadent et seul un Bowie ou un Elton John trouvaient grâce à tes yeux, grâce à leur sens de la mélodie qui avait toujours été une condition nécessaire à tes admirations. Cependant, tu n’appréciais pas leur maquillage, leur strass, leurs paillettes et tous ces travestissements ou ces attitudes androgynes.

Tu n’aimais pas non plus les gauchistes et leur phraséologie, pour toi des petits bourgeois planqués dans leurs universités alors que tu avais été projeté tôt dans le monde du travail, connaissant beaucoup mieux qu’eux les réalités sociales. Tu étais en âge de voter et je t’incitais à le faire, ne serait-ce que pour balayer toute cette clique pompidolienne, mais tu m’avais dit que tu ne le ferais pas. Autant tu avais été jusque-là tolérant et ouvert que tu me semblais maintenant amer, voire aigri.

On discutait souvent le soir, sur le banc au fond du jardin, et on jetait nos mégots de cigarettes derrière le mur. La maison donnait sur une salle de sport où s’entraînaient des boxeurs, et on s’amusait à imaginer les rois du ring se faire engueuler par leur manager pour tabagisme. On fumait tous les deux comme des cheminées et mes engagements politiques et syndicaux t’indifféraient, de même que mes découvertes artistiques ou culturelles. Tu ruminais tes déceptions sentimentales et seul le football t’intéressait encore ; tu allais parfois au stade avec tes collègues. Tu honorais encore les rendez-vous dominicaux pour tes dernières sorties avec ton équipe où notre frère aîné daignait encore parfois s’aligner, en fonction de ses engagements dans les rangs corpo de Bouygues ou dans un club improbable des supporters du F.C Nantes. Fort comme un cheval, il pouvait facilement jouer deux jours de suite le week-end. Avec ses trois poumons, il jouait au milieu de terrain, à droite, avec son pote journaliste à gauche et un grand échalas à l’allure de girafe au milieu. Le journaliste sportif, mauvais comme une teigne, rendait les coups sans la moindre discrétion, ce qui occasionnait parfois son expulsion sous les huées des quelques supporters de l’équipe adverse.

J’étais devenu « le parisien » et je passais mes après-midi au tri, la gueule au casier, à écouter les chansons et les conversations de mes compagnons de labeur. J’évitais de prendre part aux discussions car on m’avait déjà fait remarquer que ma vitesse d’exécution laissait à désirer. La plupart introduisait leurs lettres dans les cases sans aucune hésitation, comme de vraies machines à trier, et je me disais que l’intelligence constituait même un handicap pour ce genre de tâche.

Je m’amusais à relever les dénominations géographiques scotchées sur les grands casiers, avec des noms d’anciennes provinces oubliées comme le Bourbonnais ou la Guyenne. Ah ! le Bourbonnais de mon cher René Fallet, écrivain cycliste alcoolique que je vénérais.

Comme il allait titrer l’un de ses romans, le beaujolais nouveau était arrivé et on s’était retrouvés à trois dans un bar de Pigalle, par une froide soirée de novembre. On passait notre temps au centre de tri ou dans le métro, et c’était l’une de nos premières sorties à l’air libre. Je m’étais fait prier mais les avais suivi devant leur insistance. Je n’aimais pas ces gars-là, deux jeunes beaufs du Pas-De-Calais qui détestaient ceux qu’ils appelaient encore des hippies, et j’étais l’un d’eux.

Paris, pour eux, c’était la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe et les petites femmes de Pigalle. Après nous être rincés l’œil autour de la Place Blanche, on était entrés dans un bar tapissé de rose où trois hôtesses nous avaient littéralement sauté dessus. Pour ma part, c’était une maghrébine à gros seins avec des faux-airs de Rika Zaraï qui se pressait contre moi en m’invitant à lui caresser des jambes gainées de soie. « Tu ne peux pas savoir ce que c’est bon que de faire l’amour », me susurrait-elle à l’oreille avec un air faussement enamouré. J’étais beau, j’étais doux, j’étais gentil… Je me retrouvais vite dans une chambre d’hôtel et elle était déjà beaucoup moins accorte, m’incitant à accélérer le mouvement et me reprochant presque de bander mou. Je quittais la piaule sous les regards moqueurs de clients potentiels amassés sur le pas de la porte. Au suivant ! Mes compagnons de bordée pouvaient vanter leurs exploits sexuels quand je restais discret sur le chapitre, prêt à avouer ma défaillance.

Je n’avais pas pris de plaisir, mais ma blennorragie n’en était pas moins au rendez-vous un peu avant Noël. Comme un souvenir des folles nuits parisiennes qu’il me faudrait cacher à mes parents. Je leur parlais de brûlures et d’une cystite qui nécessitait des piqûres d’antibiotiques et, pas dupes, ils préféraient ne pas trop poser de questions. Je montrais mes fesses à des bonnes sœurs d’un dispensaire qui savaient bien, elles, que c’était une maladie vénérienne. J’avais pêché et le bon dieu m’avait puni, mais ma repentance et ma culpabilité s’étaient unies pour me guider vers elles, les sœurs de ne ne savais quel ordre, et il n’y paraîtrait plus d’ici quelques jours.

Avec toi, j’avais ouvert nos encyclopédies Quillet et le Lafrousse médical pour savoir à quoi j’avais échappé. L’article parlait de plaques rouges sur tout le corps, puis de douleurs arthritiques dans un deuxième temps avant paralysie partielle ou totale et, pour finir, psychose. On citait Flaubert, Maupassant et Nietzsche. Notre mère avait toujours, pour se venger de lui et du climat de perpétuelle oppression qu’il lui faisait subir, que la mère de notre père avait eu cette maladie et que c’était de notoriété publique dans leur quartier de Vauban, à Lille. Il mettait ces accusations sur le compte de sa folie et se contentait de hausser les épaules.

Je devais enfin faire mon stage en début d’année et je m’étais fait un ami, un gars au physique avantageux qui s’était fixé pour but de percer dans le monde de la variété. Il connaissait bien des animateurs de radio, ceux de RTL comme ceux d’Europe 1, dont les studios voisins étaient desservis en courrier par des facteurs du bureau de Paris VIII Miromesnil. Il m’avait cité les noms de Bernard Schu ou de Jacques Morati, m’invitant à venir les voir si je le souhaitais. Ils étaient, disait-il, tous les deux homosexuels mais il était prêt à faire un effort. La célébrité valait bien quelques sacrifices. Un dénommé Marchais, du Berry, sans aucun lien avec le secrétaire général du PCF, tenait-il à préciser alors que cela aurait pu au contraire le rendre populaire parmi les postiers.

Le foyer de Boulogne attendait de nouveaux stagiaires et on m’avait menacé de me jeter à la rue au bout de trois mois. J’avais trouvé une chambre de bonne chez une vieille taupe qui n’arrêtait pas de me houspiller pour des corbeilles pas vidées ou des saletés dans les coins. C’était aux Batignolles, près d’un pont de chemin de fer, et je regardais les voies en imaginant la chute d’un corps au moment du passage d’une locomotive. J’avais fait mes adieux à un Réunionnais qui partageait ma chambre et qui n’avait jamais vu la neige. Ne comprenant pas mon étonnement, il m’avait demandé s’il m’était déjà arrivé de voir un volcan en éruption. J’étais bien obligé de lui répondre par la négative.

Je n’avais pas dormi depuis deux nuits au moment du départ pour le stage, dans une petite ville des Yvelines. Alors que les autres montaient dans le car, je quittais l’assemblée pour aller m’effondrer dans le cabinet d’un généraliste qui me prescrivit trois semaines d’arrêt maladie pour dépression nerveuse. J’arrivais à la maison dans un état pitoyable, incapable d’affronter la fureur de notre père qui ne comprenait pas comment on pouvait gâcher sa vie à ce point. Notre mère était plus compréhensive, excipant de ma solitude dans une ville déshumanisante où personne ne se connaissait. Je sentais chez elle comme une complicité entre malades, une sorte d’adhésion implicite à je ne sais quelle confrérie des faibles et des opprimés, avec la souffrance pour dénominateur commun.

1973 fut une très mauvaise année. Je passais le plus clair de mon temps au lit à écouter la radio en prenant des anti-dépresseurs et des tranquillisants. J’avais la lecture comme seule consolation et je dévorais des livres de science-fiction. Je n’avais même plus le cœur d’écouter mes disques, mes centaines d’albums achetés avec mes premières paies chez les disquaires des Champs-Élysées. Et ce n’était qu’un début.

Toi non plus tu n’allais pas fort. C’est en février que tu avais reçu ta lettre de licenciement pour insuffisance professionnelle, et tu ne songeais même pas à contester la sanction. On n’avait rien à te reprocher précisément, mais il fallait dégraisser et tu faisais partie de la charrette. Après quelques mois au chômage, tu avais trouvé à t’employer dans une PME d’électricité, en qualité de comptable. Tu devais aussi t’occuper des stocks d’outillage et des approvisionnements. En fait, tu étais l’homme à tout faire, le factotum, et tu n’avais pas prévu d’être le maître Jacques d’une entreprise familiale qui périclitait. C’est ce que tu avais déduit de tes premières constatations comptables. Je te conseillais de passer des concours dans la fonction publique, et tu t’exécutais sans illusions, peu confiant dans tes capacités.

Dans l’incapacité de rejoindre mon stage, notre père m’avait trouvé un emploi, en attendant la prochaine fournée, au bureau de poste principal de Tourcoing. J’étais redevenu auxiliaire au tri, les boîtes postales le matin dès 5 heures et le courrier départ à partir de 16h30. Je passais mon temps à dormir entre deux vacations et je me réveillais à 4 heures avec des pièces de monnaie placées dans une soucoupe sous mon réveil-matin, pour éviter les pannes d’oreiller.

Considérant mon manque de dextérité au tri, on m’avait chargé du courrier lent et j’avais avec moi un camarade du PSU qui vivait dans une communauté écologiste, dans un petit village. Avec lui, je pouvais parler de rock, de littérature, de politique ou de cinéma. On parlait beaucoup des LIP et des législatives où la gauche avait ses chances. Il avait été chez les Maos pro-albanais du PCR et tractait dans les usines le samedi matin. On s’échangeait des disques, des bandes dessinées et des livres. J’étais admiratif de sa longue chevelure qui lui caressait les reins quand je perdais maintenant mes cheveux par poignées, tous les remèdes s’étant révélés inefficaces.

Après le boulot, on prolongeait nos discussions au bistrot et on était allés voir Léo Ferré ensemble avant de passer un week-end chez notre frère aîné pour la fête du PSU à l’observatoire de Meudon. J’allais au travail en tandem avec un autre postier, auxiliaire lui aussi, qui faisait ce boulot alimentaire en continuant des études de lettres. Un fan de Jacques Brel qui n’arrêtait pas de se poser des questions philosophiques jusqu’à s’en faire un ulcère. Il allait devenir un cacique du PCF local.

C’était le temps des bistrots : le Maxime, le Brazza, le Bailly. J’y passais finalement le plus clair de mon temps, alternant les cafés, la limonade et les bières. Les autres jouaient au flipper ou à un jeu de tennis sur console qui était l’ancêtre des jeux vidéos.

Puis mon pote du PSU fut muté dans une autre localité et je fis la connaissance de Richard, un fils d’immigré polonais qui dépensait toute sa paie dans les fringues à la mode pour parader dans les dancings. Il me proposait de l’accompagner mais j’étais loin d’avoir son physique de théâtre et je faisais tapisserie quand lui collectionnait les succès. Une fois, elles étaient deux et j’avais hérité de la moins belle, sans tirer avantage de la situation. On s’était donné quelques rendez-vous en ville mais je la jugeais trop superficielle et je n’étais pas vraiment son genre. Trop sérieux, trop coincé.

J’étais tombé amoureux d’une femme – une blonde platine voluptueuse – qui travaillait avec nous, Thérèse, mais elle était plus âgée que moi et s’était fiancée avec un laideron qui me donnait à croire que tous les espoirs étaient permis. J’allais au travail à ces heures matutinales avec plus d’allant et j’étais pour elle plein d’attentions et de prévenance. Elle avait l’air de m’avoir remarqué et j’imaginais encore une idylle possible, sur un malentendu.

À l’automne, je n’avais plus l’heur de la voir car on m’avait assigné au tri des paquets, à quelques centaines de mètres du bureau de poste. J’avais aussi reçu une convocation pour un nouveau stage à Marseille, et un médecin complaisant s’était mis en devoir de demander à nouveau un sursis eu égard à mon état de santé encore précaire. Il me fut répondu que c’était la dernière fois et que le bénéfice du concours me serait retiré au prochain refus.

Aux paquets, c’était ludique. On jouait à la fois au football et au basket-ball. Entre deux coups de feu, on suivait le ballet des camions des manutentionnaires qui nous apportaient de quoi nous occuper, et on repartait pour un tour. Aux pauses, on cuisinait un cassoulet, une choucroute ou un couscous, et on mangeait ça le soir, entre nous. Le chef m’avait plutôt à la bonne, et il me passait mes absences, qu’il couvrait avec des formulaires bidons. Richard était avec moi ainsi qu’un jeune gars ravagé de tics, Pascal. Il avait eu du mal à s’intégrer à travers les moqueries et les quolibets, mais il avait une discothèque phénoménale en 45 tours, spécialisée dans le College rock et le Rhytm’n’blues. Le pays des 1000 danses. Il m’avait choisi comme confident, et il me racontait sa jeunesse à Saint-Paul-sur-Ternoise, dans le fief de ma famille où il était issu d’un couple de métayers alcooliques. Je l’avais même invité pour un week-end chez notre frère aîné qui avait peu apprécié sa présence, me jugeant responsable de ce qu’il tenait pour une faute de goût, ou au moins une mauvaise appréciation de la situation. Son appartement n’était pas et ne serait jamais le refuge des paumés de mes amis.

Après le tri des paquets, certains d’entre nous allaient à La Chaumine, une maison où des serveuses court-vêtues nous accueillaient sous le regard bienveillant de la mère maquerelle. On parlait beaucoup, de choses et d’autres, mais il fallait mettre cher en bouteilles de champagne pour avoir droit à leurs faveurs. Je n’avais pas les moyens.

J’avais retrouvé un semblant d’équilibre et tu allais mieux toi aussi, avec une certaine Marie-Claude qui te faisait l’amitié de passer beaucoup de temps avec toi. L’année se terminait mieux qu’elle n’avait commencé, d’autant que les parents donnaient l’air de bien s’entendre et que le frère aîné semblait avoir des attaches plus qu’amicales en Loire-Atlantique.

On avait fait une dernière sortie sur les îles de Walkeren et ses villages miniatures, une excursion pour laquelle ton amie avait répondu présente. Notre père n’avait pas arrêté de revendiquer des origines néerlandaises, avec un ancêtre professeur de musiques à Tiel, non loins de Tilburg. Aussi fantaisiste que notre mère qui se rangeait dans la descendance du maréchal de Napoléon Flahaut, son nom de jeune fille.

Une période plutôt heureuse interrompue par les 3 jours à Cambrai. Trois jours dans le brouillard où je planais tellement qu’on m’avait prévu un bel avenir dans l’aviation. Je perdais mon régiment à chaque coin de caserne et je foirais involontairement tous mes tests. À la visite médicale finale, on m’exemptait pour troubles de la personnalité, après que je leur eus dit que j’étais schizophrène. L’armée ne voulait pas de moi et ça tombait bien, je ne voulais pas d’elle.

Je faisais la route du retour dans le compartiment d’un jeune gars qui pleurait pour s’être fait réformer alors que j’aurais tout donné pour être à sa place. Exempté du service actif et réserviste, sauf inaptitude à tout emploi. Classé P4, ou pathologie mentale degré 4. Soit débile léger.

Au retour, mon père eut ce commentaire assassin qui voulait qu’il y avait des hommes et qu’il y avait des lopettes. Je crois bien que c’est de ce jour que j’ai vraiment commencé à le haïr comme toi aussi tu le détestais.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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