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NOTES DE LECTURE (61)

La lectrice (mise en abyme). Série de Jacques Vincent, photographe.

JUAN JOSÉ SAER – L’OCCASION – Points / Seuil.

On avait déjà parlé de l’Argentin la fois d’avant et de ses romans étranges et stylés. C’est ici l’histoire de Bianco (qui se faisait appeler Burton en Angleterre), un Argentin se disant né à Malte et parlant trois langues qui a un certain succès en tordant des cuillers et autres ustensiles dans des salles de spectacle. Un Uri Geller en 1865, année de la fin de la guerre de sécession.

Bianco déteste les rationalistes et les positivistes et il tient pour l’esprit qui commande la matière. À Paris, un journaliste lui joue un tour et il est ridiculisé dans un grand théâtre. Par ailleurs, la Prusse lui fait des œillades car ses capacités pourraient servir dans une guerre imminente contre la France.

Vexé et mortifié par sa mésaventure londonienne, Bianco veut repartir en Argentine mais, auparavant, il recrute des paysans en Sicile qu’il amène avec lui dans la Pampa. Là, il épouse Gina et a pour ami Lopez Garay, un médecin fils d’une riche famille de latifundiaires dont le cadet n’est autre qu’une brute sadique passant son temps à brûler les récoltes des péons pour favoriser l’élevage. L’éternelle histoire des barbelés dans la prairie. Lopez Garay qui a aussi commis une pièce de théâtre sur la Nativité où les rois mages font toutes les étables et toutes les hôtelleries sans rien trouver.

La pampa est décrite comme un non-lieu, un désert où tout se perd dans la monotonie et l’immensité, les hommes, les femmes engluées dans un plateau sans fin qui pourrait être l’image d’une fin du monde. Mais Bianco a d’autres soucis, victime d’une jalousie paranoïaque lorsqu’il soupçonne Lopez Garay de l’avoir trompé avec Gina. Bianco boit de plus en plus et il finit par se persuader qu’il n’est pas le père de l’enfant qu’attend Gina. C’est Lopez Garay le père, à n’en point douter.

Dans un village de la pampa, un jeune prodige accomplit des prophéties qui se réalisent. Il s’appelle Waldo et est issu d’une famille dysfonctionnelle où le père violait ses filles avant d’être assassiné par l’aîné des fils. Bianco est intéressé par Waldo en qui il voit une confirmation de ses théories, mais il sombre dans une apathie morbide quand son ami Lopez Garay meurt de la fièvre jaune et que sa femme va accoucher.

Il n’est pas le père, il en est sûr et, après son périple européen et sa carrière de gaucho, il se perd dans la prostration et la folie.

Dans sa préface, Jean-Didier Wagner, ancien critique littéraire de Libération, voit dans ce roman une métaphore de l’Argentine qui aurait pu être une puissance moderne grâce à son agriculture et à ses ressources, mais qui a préféré la magie et l’occultisme au froid réalisme européen et à sa technologie.

C’est toujours en tout cas de réalisme magique qui fait le prix des romans de Saer, digne continuateur des Borgès, Sabato et autres Bioy Casares.

L’une de mes grandes découvertes de l’année, avec un style flamboyant, des fulgurances poétiques et des considérations philosophiques ambitieuses. Bref, un régal de suivre ce centaure de la pampa en proie à des tiraillements métaphysiques. On dit que les footballeurs argentins sont les meilleurs du monde, les écrivains aussi, allez savoir ?

JOHN IRVING – LA QUATRIÈME MAIN – Le Seuil.

John Irving a été un écrivain américain très à la mode dans les années 1980 avec des best-sellers comme Hotel New Hampshire ou Le monde selon Garp. Brillant universitaire bon chic bon genre, on dit qu’il se destinait à la lutte avant d’embrasser le dur métier d’écrivain à succès. La lutte y aura perdu ce que la littérature y aura gagné. Encore que…

C’est l’histoire de Patrick, un journaliste play-boy plein de maîtresses et donc à la vie conjugale compliquée qui se fait bouffer une main par un lion à l’occasion d’un reportage dans un zoo en Inde. Jusque-là on suit mais après ça se complique. Irving prend beaucoup de plaisir à entremêler les histoires de son chirurgien qui finit par épouser sa bonne, d’un chauffeur-routier supporter d’une équipe de base-ball du Wisconsin volontaire pour donner sa main après sa mort (justement, il meurt vite) et de l’épouse de ce-dernier qui veut absolument un enfant de Patrick pour pouvoir chérir en lui la main de son défunt mari.

On a aussi une dame qui lui reproche son métier de vedette de la télé-poubelle à l’occasion de l’un de ces reportages sur l’avion écrasé dans lequel a trouvé la mort le petit-fils de Kennedy. Et puis des journalistes, des secrétaires, des maquilleuses et des coiffeuses qu’il embroche à la chaîne. Mais la greffe ne tient pas et, quelques mois plus tard, l’homme au lion redevient manchot. Une infirmité qui ne met pas un terme à sa vie sexuelle débridée. Bien au contraire.

Jusqu’à ce que, on l’aura deviné, il tombe amoureux de la veuve et la suit dans son Wisconsin natal, jusqu’à supporter l’équipe de football dont elle ne rate pas un match, en mémoire de son véritable et seul amour, feu son mari.

Bon, on ne va pas détailler plus car on a déjà une fâcheuse impression de délayage avec ces près de 400 pages futiles et sans grand intérêt. Un mauvais roman qui se donne des allures de comédie américaine mais qui n’est qu’un exercice de style ennuyeux. Même la critique de la télé-poubelle américaine, de son voyeurisme et de son goût du crapoteux ne sort pas des clichés.

Et ça se veut plein d’un humour subtil bien en phase avec les travers de la société américaine. Il faut être bien léger et frivole pour rire à ça. Cela ne vaut même pas un sourire.

Quand on pense qu’un écrivain comme Irving a été adulé par toutes les rédactions des grands hebdomadaires français des années 1980 – le Nouvel Observateur en tête – on se dit que quelque chose ne tourne pas rond dans la république des lettres.

Mais bon, j’arrête là le massacre car on va encore me dire que tout cela n’est que l’amertume d’un écrivaillon non publié.

Au fait, la quatrième main, c’est le membre fantôme après la greffe échouée, la troisième étant celle qui avait été greffée et les deux autres étant celles d’origine. Toujours important de comprendre un titre, à défaut de comprendre le reste. L’ai-je bien descendu ?

ANDRÉ GIDE – LES NOURRITURES TERRESTRES – Gallimard / Le livre de poche.

On passe sans transition à Gide, longtemps président incontesté de cette république des lettres si décriée aujourd’hui. Un austère protestant qui a découvert son homosexualité et a choisi de vivre en hédoniste, en homme heureux, tout en restant homme de foi.

On se souvient aussi que son Prométhée mal enchaîné avait en partie figuré dans l’Anthologie de l’humour noir compilée par André Breton. Pas si austère que ça, le Gide. On se souvient aussi de ses meilleurs romans : Les faux monnayeurs ou ce superbe Les caves du Vatican.

On a ici des lettres écrites par l’auteur pour un certain Nathanaël et on parle beaucoup d’un certain Ménalque, jouisseur invétéré. Le propos de Gide est de s’ébaubir devant les merveilles de la vie. Une sorte de sainteté de la beauté des choses qui fait toujours référence à Dieu, un Dieu qui finit par se confondre avec le grand tout, un peu comme chez Spinoza voyant Dieu partout, et nulle part ?

C’est en fait un long poème en prose où Gide recense les beautés de tous les endroits traversés. Au Maghreb surtout, à la suite de L’immoraliste. Il se voue à ses éveils, ses sensations, ses émotions, ses désirs, ses élans. Pour lui, tous les malheurs de l’homme viennent d’une réflexion excessive et d’une rationalité qui ne fait qu’empêcher ces présences au monde quasi mystiques. Des poèmes en prose ou en vers qui ont tous en commun d’être panthéistes, telluriques, bucoliques. L’extase ! On pense à Mallarmé et aux symbolistes.

Il y a du Nietzsche dans ces textes, mais aussi du religieux, des Soufis musulmans aux bouddhistes zen en passant par le Taoïsme et l’Hindouisme. Y’ en aura pour tout le monde !

Sartre avait brocardé ces Nourritures terrestres en faisant remarquer que son Ménasque ne disait rien aux ouvriers, aux opprimés et, partant, que le mode de vie prôné par Gide à travers son personnage niait complètement les conditions sociales d’existence. « La condition humaine doit être plus supportable à Neuilly qu’à Billancourt », disait-il à peu près à Camus (et à Malraux).

C’est vrai, et certaines de ces pages font un peu « ravi de la crèche », mais, après tout, on peut être sensible à cette vision de la vie et du monde débarrassée du contingent, de la culpabilité, des cadres familiaux (c’est là qu’on trouve le fameux « familles je vous hais »), de la société, des conformismes… C’est un peu l’Idiot de Dostoïevski – le prince Michkine – et puis, un Henry Miller, en mystique contrarié, a déjà expérimenté ces états de grâce proches de la folie et du délire. Miller et, après lui, toute la Beat Generation. Une sacrée descendance.

On n’est pas dans ces sortes d’excès avec Gide qui reste sobre jusque dans l’exaltation (son côté protestant), mais on a là un bel hymne à la vie qui rend grâce à la beauté du monde. On s’en tiendra à ça, sans partager les convictions religieuses et les élans mystiques. Allez, on l’aime plutôt bien Gide, connétable des lettres et chef de file d’une génération d’écrivains, ceux des années 1920 – 30, soit les Paulhan, Malraux, Valéry, Jouhandeau, Guilloux, Martin Du Gard et on en passe.

Un monument de la littérature française, le Gide. Après la Bible de Gédéon, celle de Gide tout court.

PETER MAY – LES DISPARUES DE SHANGHAI – Éditions du Rouergue.

L’Écossais Peter May est loin de faire partie de mes polareux favoris, mais c’est encore un livre trouvé dans une boîte et à cheval donné… J’avais néanmoins apprécié ses Fugueurs de Glasgow, truffés de référence au rock. Mais d’autres m’avaient tellement déçu…

En tout cas, ce n’est pas ce livre qui nous inclinera à changer d’avis à son sujet. De quoi s’agit-il ici ? Les cadavres de 18 femmes ont été trouvées dans un chantier de travaux publics à Shanghai. Un autre à Pékin a subi les mêmes sévices et le même mode opératoire, si l’on ose dire (incision en triangle et ablation d’organes vitaux). L’inspecteur Li enquête, aidé de son adjointe et d’une légiste venue de Chicago dont il est amoureux. On insiste d’ailleurs entre la rivalité amoureuse entre les deux femmes – la Chinoise et l’Américaine – pour les beaux yeux de Li. Toutes ces filles sont désocialisées et des détails de leurs corps permettent d’identifier leur profession. S’ensuit une enquête interminable dans les différents milieux (ateliers de couture, boîtes de nuit, opéra…) qu’elles ont été censées fréquenter.

On soupçonne d’abord un étudiant en médecine accessoirement aide chirurgien qui arrondit ses fins de mois en faisant le concierge sur le chantier. Fausse piste. Sans vouloir divulgâcher comme on dit maintenant, on s’oriente vers un gigantesque trafic international d’organes organisé par un mandarin chef de clinique et bien placé au Parti. À la fin, Li confondra les criminels dont un représentant du P.C local – Hu – qui avait eu besoin des services de la clinique pour son épouse.

C’est bavard, plein de remplissage et hyper-documenté. Trop, beaucoup trop. On a l’impression que May a pris des cours de sinologie, de médecine légale, de gastronomie chinoise et de chirurgie, entre autres. Les remerciements en fin d’ouvrage vont d’ailleurs dans le sens de cette interprétation.

C’est plein de clichés sur la Chine – la Chine de l’enfant unique, les Chinois qui redoutent par-dessus tout de perdre la face, la politesse affectée qui cache le ressentiment, une société qui a vendu son âme au business et au capitalisme d’État… Et May n’hésite pas à se montrer un farouche adversaire de l’avortement devenu quasiment industriel avec la politique de l’enfant unique. Bien sûr, on dira qu’il fait parler l’un de ses personnages, mais on a tellement le sentiment que c’est lui qui parle.

On a souvent l’impression de perdre son temps à lire ces 470 pages qui auraient facilement pu être contenues dans à peine la moitié. Mais May fait durer ses dialogues à plaisir et multiplie les personnages tous plus stéréotypés les uns que les autres. Il a passé beaucoup de temps à Shanghai et a multiplié les contacts avec des personnalités locales qui lui ont prodigué moult conseils et il a dû s’entretenir avec tous les expatriés anglo-saxons que compte la ville. La belle affaire !

C’est sans doute le prix du réalisme mais on s’en fout un peu car le talent manque et May n’est pas David Peace, Jake Arnott ou Ian Rankin. Juste un auteur de polar de second rayon, dépourvu de style et dont la vision du monde et de l’humanité est sans la moindre originalité, à part les bons sentiments qui triomphent des méchants assoiffés de pouvoir et d’argent.

Bon, on va s’empresser de remettre ce livre dans la boîte où on l’avait trouvé, à défaut de la poubelle.

L’ai-je bien descendu ? (deuxième partie).

7 avril 2024

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