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BOB DYLAN : LIKE A COMPLETE UNKNOWN

L’affiche du film, piquée sur le Net, avec l’aimable autorisation de qui de droit.

Un biopic sur Dylan . Pourquoi pas, bien qu’on était quand même méfiant. La longue histoire de Dylan avec le cinéma n’a pas toujours été tranquille. Des petits rôles chez Peckinpah par exemple (Alias dans Pat Garrett et Billy The Kid) aux documentaires de Scorcese en passant par son propre film, Renaldo et Clara… Disons à boire et à manger. Pourtant, on se surprend à marcher avec ce film loin d’être parfait (quel film parfait pourrait-on faire sur Dylan?) et avec ses défauts, qui emporte l’adhésion, à la fois du fan (que je suis) et du profane, si on en croit le bouche à oreille.

On ne connaissait James Mengold, le réalisateur, que par son biopic sur Johnny Cash (Walk the line en 2005). Déjà convaincant, même avec la plupart des défauts du biopic hollywoodien : sentimentalisme, esbroufe, hagiographie et réécriture de l’histoire pour le grand écran avec parfois des coups de pied au cul de l’histoire, la vraie. Dans le genre rock, la musique rachète souvent les choses, à condition qu’elle soit en équilibre avec les images, avec la narration. On jugera qu’il y en a un peu trop ici, mais abondance de Dylan ne nuit pas, même si c’est parfois un rien encombrant.

C’est le premier petit reproche que l’on peut faire à ce film, quand bien même on frémit, on frissonne et on a presque les larmes aux yeux à chaque fois que ce film-juke-box nous joue du Dylan. C’est un vieux conditionnement, ou disons plutôt une maladie que j’ai contractée depuis l’âge de 11 ans en écoutant les versions Aufray-Delanoé des chansons de Dylan. Puis il y eut Greame Allwright et enfin Dylan lui-même. Tous ces tâtonnements pour en arriver à la source, comme un baptême dans le Jourdain, avec langues de feu et glossolalie.

Mais la musique, c’est aussi l’acteur principal, le Canadien Timothée Chalamet, qui chante et joue de la guitare avec des accents dylanesques. D’ailleurs, il a tout de Dylan et c’est un point fort du film. La silhouette chaplinesque, l’air de se foutre en permanence de tout et de tout le monde, la voix un peu nasillarde et cette façon de parler comme s’il avait une patate dans la bouche. Jusqu’à ses tics et ses mimiques. On a rarement vu un tel mimétisme.

Les acteurs sont plutôt bons en général, de Edward Norton qui joue un Pete Seeger exsudant de bonté pure à Boyd Holbrook parfaitement crédible en Johnny Cash en passant par un Dan Fogler campant un Albert Grossman plus vrai que nature.

Et les femmes donc, de Monica Barbaro en Joan Baez ou de Elle Flaming en Sylvie Russo qui n’est autre que Susan Rotolo, celle qu’on voit photographiée avec Dylan sur la pochette de Freewheelin’. Elles sont toutes en retenue et en émotion et on pourrait continuer avec un casting parfait qui fait la force de ce film.

On peut cependant critiquer le point de vue de l’auteur, pas le choix de nous montrer Dylan à ses débuts, mais plutôt de nous raconter Dylan par les femmes. Le héros n’en sort pas grandi et sa misogynie et son côté ours ne sont un secret pour personne. La vision de Dylan que nous propose ce film n’est d’ailleurs pas vraiment d’admiration béate et elle est même assez critique. On a un jeune homme immature et passablement mythomane qui vit dans les appartements de ses copines où il passe le plus clair de son temps à chercher des accords de guitare et des paroles qui vont avec. Il est peu attentif à ses muses et semble profiter d’elles en attendant la gloire car on a l’impression que Dylan sait qu’il va être Dylan, sans coup férir. Malgré sa jeunesse et ses faux-airs timides, il sait pertinemment qu’il va réussir et reléguer tous les autres en queue de peloton, comme s’il était prédestiné.

De tous ces protest-singers à guitare dans le dos, c’est Dylan qui, après sa conversion rock, restera pour l’éternité. Les autres, même Pete Seeger, l’un des personnages principaux du film, seront oubliés et ce film, entre autres mérites, a celui de les rappeler à la mémoire collective. Pete Seeger et Woody Guthrie, interprété brillamment par Scoot Mc Nairy.

Que nous raconte ce film  ?.Le premier Dylan dans la période décembre 1961 à juin 1965, soit les trois années et demi qui ont fait d’un apprenti poète du Minnesota un dieu vivant.

C’est d’abord Robert Zimmermann, jeune homme tourmenté venu de son Minnesota natal pour tenter sa chance à New York, là où le Folk-song est à la mode, dans le quartier branché de Greenwich Village.

Il débarque avec sa casquette fourrée et sa guitare, un peu comme le Llewyn Davis des frères Coen. D’abord une visite dans un hôpital du New Jersey où son maître, Woody Guthrie, est soigné pour une maladie dégénérative. C’est là qu’il rencontre Pete Seeger et Zimmerman – ou déjà Dylan – en tout cas Bobby leur joue l’une de ses compositions, « A Song To Woody ». Les deux folksingers sont admiratifs. Ce petit gars ira loin.

Il se produit dans des clubs de Greenwich Village, le Gaslight ou le Gerde’s Folk City devant une poignée d’amateurs. C’est là qu’il est remarqué par Albert Grossman, directeur artistique chez Columbia qui veut étoffer son catalogue Folk avec Joan Baez (qui refuse) et Dylan (qui accepte).

Joan Baez justement, souvent en vedette dans ses hootenanny folk où on joue sans se faire prier devant quelques amis, qui remarque le jeune homme maladroit et déjà d’une ironie mauvaise, proche du cynisme. C’est elle qui va le faire grandir, jouant de ses relations pour lui faire connaître du monde.

Il va très vite lâcher sa petite amie de l’époque, Susan Rotolo, pour Joan Baez avec qui il se produira en duo. Un duo où la voix de Joan Baez éclipse souvent celle plutôt fluette de Dylan, mais c’est lui qui écrit les chansons et il a compris très vite que, pour exister dans le music-business, il importait d’écrire et de composer son propre matériel.

Avec Joan Baez, il se produit au festival de Newport (Rhode Island) avant une tournée mondiale et on a pu les voir lors de la célèbre marche pour les droits civiques en août 1963 à Washington. Susan Rotolo s’accroche mais sent qu’elle a perdu la partie devant la diva du folk. Il lui reste attaché mais se comporte comme un goujat, incapable de lui dire qu’il l’aime et de prendre soin d’elle.

Son premier album sort en 1962 avec très peu de compositions originales et beaucoup de reprises. Grossman n’entend pas prendre le moindre risque, même s’il sent que son poulain ira loin.

Puis ce sont les premiers succès et l’album Freewheelin’ au printemps 1963. Le monde du folk est à ses pieds et ses textes sont appris par cœur par la jeunesse en révolte du monde entier. L’actualité de ces temps nous est rapportée par l’intermédiaire d’une télé en noir et blanc où des présentateurs cravatés et gourmés racontent la marche du monde : les missiles à Cuba et la peur nucléaire, les marches pour les droits civiques, l’assassinat de Kennedy, les premiers appelés au Vietnam… Dylan chantera tout ça, mais de façon métaphorique et poétique, sans jamais se contenter de chroniquer comme la plupart des folksingers de l’époque. N’empêche, on frissonne en entendant les paroles de « Masters Of War » et le final  qui dit aux industriels de l’armement qu’il ira grimper sur leurs tombes pour bien s’assurer qu’ils sont morts. The times they are a changin’ sort en novembre 1963 et Dylan devient le porte-parole de sa génération, ce qu’il ne voulait surtout pas. Avant la métamorphose : cuir, ray-ban, moto et électricité.

C’est en 1964 que Joan Baez est répudiée et que Dylan délaisse le folk pour le blues et le rock. D’abord avec Another side of Bob Dylan puis plus nettement encore avec Bringing it all back home. Le génie lui tombe dessus comme une douche froide et il donne naissance à une poésie rimbladienne où il mixte les récits bibliques aux mythologies occidentales. Dans cette conversion, il y a aussi l’influence, pas suffisamment soulignée, du rock anglais, du British Beat, pas seulement des Beatles.

C’est enfin Newport en juin 1965, le morceau de choix, ou le tour de force du film. L’histoire est connue, Dylan s’est acoquiné avec des musiciens du Paul Butterfield Blues Band et il veut jouer du rock à Newport, ce que lui déconseille Seeger et lui interdit Alan Lomax, l’organisateur. On connaît la suite : les fans le conspuent, personne ne le comprend et seul Johnny Cash semble avoir apprécié.

Le film s’arrête là et on pourrait faire une suite sur les années 1965 – 1966, les plus riches. « Deux mois plus tard, Dylan sortait Highway 61 revisited », est-il écrit à la toute fin, avant le générique. On pourrait faire plusieurs films comme celui-là, tant Dylan a eu de vies, sachant toujours renaître de ses cendres par une chanson ou une autre au milieu d’albums médiocres. Et puis ce prix Nobel qu’il n’est même pas venu chercher. Pas plus qu’il ne se déplacerait pour un Oscar remis pour avoir inspiré ce film qui ne tient finalement que par lui, sa grâce, son histoire et son génie. A fuckin’ genius !

1° mars 2025

UN PARFAIT INCONNUE – JAMES MANGOLD avec Timothée Chalamet, Edward Norton, Monica Barbaro, Elle Flaming… (and many others). Dylan a été conseiller sur ce film.

Comments:

Largement d’accord avec ton analyse. Je crois qu’il faut regarder ce film en gardant en tète le documentaire de Scorcese (2005) « No direction home »,. ils sont, par plusieurs aspects, complémentaires et celui de Mangold permet, me semble-t-il, de mieux comprendre les ressorts de sa conversion musicale. Je trouve comme seule faiblesse au film le traitement un peu superficiel de sa relation aux femmes, semblant la réduire à rien d’autre qu’un mec qui hésite entre 2 gonzesses. Sa relation avec Joan Baez (j’avoue que l’autre m’intéresse moins) était plus complexe que ça. Elle dira plus tard que sa douleur fut un peu de ne pas l’avoir gardé dans son lit mais aussi et beaucoup de ne pas l’avoir gardé dans le combat du protest-song. à part ça, il était mufle, indiscutablement et Timothée Chalamet est bluffant.

oui, même si c’est l’angle du film, je crois qu’il s’attarde trop sur ses relations aux femmes. C’est loin d’être ce qui me passionne le plus chez Dylan, même si c’est vrai que Joan Baez a dû batailler pour le ramener au Folk quk signifiait à l’époque la contestation politique et sociale. C’est peut-être en cela que les femmes auront été importantes dans sa vie. Sinon, quel film quand même, avec comme tu le dis un Chalamet étonnant et toute une pléiade d’actrices et d’acteurs méconnues (de moi en tout cas) convincants

J’accepte facilement que je ne peux pas être neutre au sujet de ce film, que j’ai beaucoup aimé, car j’ai joué un petit rôle dans le film « Kate and Leopold » réalisé en 2001 par James Mangold (qui a plus de 20 films à son palmarès), et j’en ai joué un autre avec Timothée Chalamet en septembre dernier dans son nouveau film « Marty Supreme ». Tim est né et a grandi ici à New York à une diziane de blocks de chez moi dans Hell’s Kitchen, d’un père français et d’une mère américaine, et il n’est donc pas canadien. Le seul prix que Tim a gagné pour ce film cette année est celui du Screen Actors Guild Awards, qui est décerné par des acteurs, et ce n’est pas un hasard. J’ai d’ailleurs voté pour lui pour le travail remarquable qu’il a fait. Il s’est préparé pour son ròle pendant plus de cinq ans, car ce film devait se tourner en 2020 quand la pandémie a tout arrêté. Ceci lui a permis de raffiner son jeu de guitare et son étude du personnage, principalement dans la voix. Ce qui m’a le plus supris dans tout ça est que Bob Dylan a non seulement approuvé le script, mais il a aussi fait des notes que James Mangold a pris en considération. Bob a aussi dit que Tim était un excellent acteur … mais ils ne se sont toujours pas rencontrés. Le plus frustrant pour moi est que j’ai passé une journée entière avec Tim dans une grande salle au dessus du restaurant où nous tournions la scène en septembre, et que je ne savais rien de la sortie de ce film 3 mois plus tard. Nous avons parlé de beaucoup de choses pour passer le temps … sauf de ce qui m’aurait fait le plus grand plaisir et qui aurait éte de partager des millions de choses sur Dylan et sa musique de la part de deux grands fans. Tim n’a pas du tout une grosse tête bien qu’il soit une grande vedette en demande en ce moment. Il est super sympa, très ouvert, et il aime bien rire, et je ne me pardonnerai jamais cette opportunité manquée de passer tout ce temps avec lui sans ne rien savoir de ce film qu’il avait fait et qui lui attire des compliments bien mérités. Il a quand même fait preuve d’un courage exemplaire d’accepter de jouer ce rôle qui aurait pu ruiner sa carrière à tout jamais, et que bon nombre d’acteurs célèbres n’auraient pas voulu risquer ainsi.

La critique de Didier et les trois commentaires ci-dessus me donnent envie de voir ce film, alors que je n’avais aucune intention d’y aller lorsque les premières bandes annonces sont parues e. février. Merci. à vous quatre de m’avoir convaincu. Aussi, dès que je serai de retour en France (à la mi-avril) j’irai voir ce film. D’autant que c’est cette période de la vie de Dylan qui m’intéresse vraiment.

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