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LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS 2

PATRICK

Je le vis pour la dernière fois dans un supermarché à la frontière franco-belge. Grand, amaigri, toujours beau gosse malgré des traits légèrement bouffis. Il était avec une femme plus âgée que lui, une de ces femmes qui laissaient soupçonner des restes de beauté derrière des couches de fard destinées à masquer les stigmates de l’alcoolisme. Tout d’ailleurs dans son accoutrement accusait une sorte de vulgarité chic qui attirait le regard presque malgré soi. Elle lui tenait la main, comme une infirmière aurait aidé son patient à se mouvoir dans les couloirs d’un hôpital. Il était voûté, hagard, et sa démarche n’avait rien d’assuré, comme si chaque pas lui avait coûté. Ils ne se parlaient pas, entassant des bouteilles dans un chariot que la dame poussait machinalement alors que lui semblait ailleurs, comme arraché malgré lui à une tranquille obscurité qu’il lui tardait de regagner au plus vite.

Je les observais depuis une caisse qui privilégiait les acheteurs de deux ou trois articles et j’entendais les bouteilles de whisky, de bière et d’apéritifs qui tintinnabulaient dans un chariot qu’ils étaient maintenant occupés de décharger aux caisses. Il ne me reconnaissait toujours pas et sa femme, la dame qui était avec lui, me lançait des regards obliques comme pour dénoncer mon insistance à les regarder. Je n’insistais pas et, à la sortie, je les vis s’attabler à un bistrot qui faisait face à la supérette. Patrick parut me reconnaître lorsque je les avais vu entrer dans ce café. Je ne le jurerais pas mais il me semble même encore aujourd’hui qu’il me fit un signe discret de reconnaissance, une main recourbée dans ma direction comme un salut compliqué fait à l’insu de sa femme. Ma gestuelle fut plus démonstrative, mais je ne fus pas persuadé qu’il en eût accusé réception et ma seule certitude fut d’avoir rendu sa femme nerveuse car elle me gratifia d’une œillade meurtrière comme pour me signifier qu’elle en avait maintenant soupé avec mon manège et les attentions suspectes que je portais à son homme.

C’était au lycée que j’avais connu Patrick. J’avais été son condisciple de la seconde à la terminale et il compensait ses échecs scolaires – il avait raté le bac et s’était inscrit pour une capacité en droit qu’en parfait velléitaire il délaissa vite – par une prestance de dandy et un bagout de camelot. Au milieu des fils de bourgeois que nous côtoyions, Patrick et moi étions atypiques. J’étais l’un des rares représentant des classes dites populaires, et, fils de commerçant aisé, il n’avait pas trouvé sa place chez les rejetons des patrons du textile qui formaient le plus gros des troupes. Patrick portait des jeans serrés et des ceinturons tels qu’on en voyait chez certains chanteurs de variété de l’époque. Des vestes cintrées et des chemises à col « à manger de la tarte », comme on disait alors en riant sous cape. Les cheveux longs et un visage aux traits avenants lui donnaient de l’assurance auprès des filles qui se retournaient parfois – je n’avais pas sans l’avoir remarqué, moi qui les intéressait peu – sur sa longue silhouette de jeune bipède élégant doué pour le plaisir. N’étaient d’épaisses lunettes de myope qu’il allait d’ailleurs troquer contre des lentilles de contact, il avait tout du gandin qui intriguait les filles et que jalousaient les garçons. Tout chez lui respirait l’insouciance, la nonchalance et, surtout, la passivité. Comme une belle plante heureuse de pousser et tournée vers elle-même, insensible au monde extérieur et imperméable aux blessures du réel.

Comment étions-nous devenus amis, alors que nous étions si différents. Lui en Adonis frimeur et moi en pseudo intellectuel taciturne et complexé. La différence nous avait rapprochés. Cette différence qui avait provoqué notre mise à l’écart dans ces classes où tous deux, et quelques autres, ne possédaient pas les codes d’une bourgeoisie grégaire et condescendante. Mais qu’à cela ne tienne, pensions-nous, s’ils ne voulaient pas de nous, nous ne voulions pas d’eux non plus et, si cette disgrâce réjouissait plutôt le krypto gauchiste que j’étais, elle semblait plus douloureusement ressentie par Patrick, qui se piquait d’être bien né lui aussi et comprenait mal cet ostracisme.

Il ne comprenait pas trop non plus ses cours et, plus d’une fois, alors que nous étions souvent placés côte à côte par l’ordre alphabétique, il cherchait l’inspiration en louchant vers ma copie et attendait, tourné vers moi et presque implorant, que je le délivre de l’angoisse de la page blanche. Dans toutes les matières, il peinait et ses qualités oratoires avaient du mal à masquer un dilettantisme atavique et une paresse crasse. Il se rattrapait un peu dans des matières à faible coefficient, sport ou dessin d’art, où ses talents incontestables surpassaient tous les autres élèves.

C’est à l’été 1972 que nous nous étions le plus rapprochés. Je pointais au chômage, sans indemnité, après ma dernière année scolaire et lui menait une vie de patachon, de play-boy désœuvré avec toujours une jolie fille dans sa voiture de sport. Il me conviait parfois à ses déplacements sans but dans la métropole lilloise avec parfois des virées au bord de la mer sur la côte, quand le temps le permettait. J’assistais à ses frasques de mirliflore comblé par les faveurs de jeunes femmes peu farouches qui s’encanaillaient toute honte bue sous mon regard envieux, assistant à ces marivaudages parfois délurés depuis la banquette arrière.

Quand je n’étais pas en train de sécher sur des motivations que des chefs du personnel m’impétraient de détailler pour être en droit d’entrer solennellement dans la banque ou l’entreprise textile dont ils étaient les fiers et dignes représentants, Patrick venait me chercher chez mes parents et nous parcourions des dizaines de kilomètres dans sa voiture, sans but, avec l’euphorie que pouvait provoquer la vitesse, la musique (je l’obligeais à me mettre à fond des radio-cassettes de Bowie ou de Mott The Hoople, à lui qui n’avait aucune passion pour le rock) et les minettes gracieuses qu’il parvenait toujours à draguer dans la rue ou dans un bistrot et à convier à un petit tour dans sa guimbarde. Une sorte de dolce vitae que je vivais par procuration car les succès féminins étaient les siens et je n’étais guère plus qu’un comparse, un faire-valoir qui, d’ailleurs, intéressait rarement l’une ou l’autre de ses conquêtes d’un jour. C’était le mois d’août, la chaleur était intenable et le goudron fondait dans l’odeur de moutarde pourrie des cotonnières. Le décor n’était pas à la hauteur de nos émotions .

A la rentrée, je trouvais enfin une place d’auxiliaire dans la glorieuse administration des Postes (la gueule au casier, comme on désignait familièrement le tri). Le référent du lycée chargé de trouver des emplois à de jeunes glandeurs de mon acabit m’avait déconseillé les banques et les assurances, puisque j’étais un peu marginal et pas très motivé (il disait ça avec une moue de dégoût). Le service public, voilà ce qu’il me fallait. D’abord mettre un pied dans la porte, et puis passer des concours. La voie royale ! Je le laissais dire, pas plus intéressé par la vente de timbres que par le calcul des primes. J’avais moins de loisir, et je ne voyais presque plus Patrick qui était parti sur la côte suivre une de ces gourgandines qui l’avaient à la bonne. Elle était hôtesse dans un club à Ostende, m’avait-il avoué, et je lui imaginais un devenir de proxénète qui convenait plutôt bien au personnage. J’avais dit ça en plaisantant, mais ses dénégations véhémentes et ses airs indignés m’avaient paru suspects.

J’étais entré de plain pied dans le monde du travail, levé à quatre heures du matin pour le tri des boîtes postales et de retour l’après-midi pour le courrier départ avec tout le reste de la journée pour traîner au bistrot entre deux siestes. Fin novembre, je montais à Paris en lauréat d’un concours de contrôleur (ça s’appelait comme ça) et c’en était fini de Patrick et de cet impromptu estival fait d’oisiveté et d’insouciance. Même si j’y faisais des pas de clerc, j’étais bien dans le monde réel, le monde du travail, et cette conversion soudaine aux contingences de l’âge adulte réjouissait mon père au plus haut point, en même temps qu’elle faisait la fierté de ma mère. J’étais casé.

Je ne voyais plus Patrick, et il ne me manquait pas. Mes premières paies m’avaient permis de faire l’acquisition des disques et des livres que je m’étais promis d’acheter durant toute mon adolescence, et je découvrais le syndicalisme tout en rendant plus concret mon engagement politique. Patrick n’aurait pas compris.

Il refit surface plus d’un an plus tard, alors que je fréquentais une sorte de communauté écologiste qui faisait campagne pour un vieil homme au pull-over rouge. Il avait changé, déjà marqué par l’alcool et abîmé par la vie. Il m’avait raconté son périple au-delà de la frontière, ses problèmes conjugaux, ses compagnons de beuverie, ses démêlés avec la justice après que la gendarmerie du royaume eût procédé à des descentes répétées dans le bouge qui l’employait . Ni gris ni vert : glauque. Il m’avait raconté cette tranche de vie un rien faisandée en sifflant des bières pression et en fumant ses Gitanes à la chaîne. Je ne prêtais pas un grand intérêt à sa conversation, comme si quelque chose de l’ordre de la communication s’était cassé entre nous, comme si j’étais passé à autre chose. C’est d’ailleurs ce qui faisait à mon sens la grande différence entre nous ; lui était toujours dans ses rêveries d’adolescent attardé pleines d’argent facile et de filles enamourées et moi déjà tristement investi dans le sérieux du monde. Je lisais maintenant régulièrement les journaux, je militais, j’avais même des fonctions subalternes dans un syndicat. Son regard frisait l’hébétude quand je lui faisais part de mes nouvelles activités et j’aurais pu lui dire que j’étais devenu cosmonaute ou prestidigitateur que son incompréhension n’eût pas été moindre. Nous avions pris congé sur un constat de divergence qui, au-delà des mots, concernait nos trajectoires trop dissemblables pour pouvoir encore se rejoindre.

C’est pourtant ce qui était arrivé, une dernière fois. J’avais participé à des grèves à l’automne 1974 et j’avais ressenti pour la première fois dans ma courte vie l’impression d’être utile en même temps que j’avais éprouvé pour la première fois de la fierté en me découvrant comme une infime partie d’un grand tout qu’on pouvait appeler le salariat, ou la classe ouvrière, avec ses solidarités, sa complicité dans les luttes et sa dignité dans la défense de ses droits. Patrick aurait beaucoup ri de me voir chanter quelques couplets empruntés à Greame Allwright dans une bourse du travail accompagné à la guitare sèche par un camarade de combat.

Puis il avait refait surface la veille d’un Noël que je passais chez mes parents, loin du pavé parisien que j’avais suffisamment battu ces derniers temps. Il avait toujours sa Triumph rouge sang de bœuf et m’avait invité à monter à côté de lui. Pas de fille cette fois, comme si les conquêtes se faisaient toujours plus incertaines avec le temps. Il était tellement prévisible, et j’imaginais encore une soirée passée d’une discothèque de la frontière à un bistrot du centre ville, sans préjudice d’un restaurant puisqu’il ne dédaignait pas les bons vins.

C’est justement au sortir d’un restaurant que l’accident survint. Alors que nous poussions sa voiture en panne d’essence et que, fin saouls, nous ne nous étions pas aperçus que nous poussions dans une descente, il se mit à courir pour amortir le choc entre son bolide et un muret contre lequel elle allait se fracasser. Il fut conduit aux urgences en sang et je regagnais le domicile de mes parents par les transports en commun, incapable de me souvenir précisément des événements de la soirée.

J’allais le voir le lendemain matin à l’hôpital, avec une boîte de chocolats et un roman policier. Ses jours n’étaient pas en danger, selon la formule récitée par une infirmière, plus de peur que de mal, avions-nous convenu. Patrick dormait et j’aurais eu mauvaise grâce de le réveiller.

Il chercha à me revoir après l’accident, mais je parvenais toujours à surseoir à ses invitations sous un prétexte ou sous un autre. Il finit par comprendre que je ne tenais plus à le voir et je n’eus plus de ses nouvelles, hormis, quelques années plus tard et alors que j’étais en ménage, une carte postale de la Côte d’Azur où il disait tenir un snack-bar sur une plage et m’invitait à l’y rejoindre. Après tout, c’était bien son genre.

Je n’eus plus jamais de ses nouvelles avant de le revoir, comme on voit un spectre, dans ce supermarché où j’avais eu cette vision sordide d’un fantôme égaré de l’autre côté de l’ivresse au bras d’une vieille catin qui lui servait de nurse. Mais qui étais-je pour juger ? Nous avions été frères à une époque où je quittais péniblement ma morne adolescence pour un état d’adulte sans joie trop tôt engoncé dans l’enfer du réel. Et Parick m’avait distrait, il m’avait fait rire, il m’avait amusé. Il m’avait fait rêver et je l’avais regardé furtivement comme un triste pantin parvenu au dernier stade de l’alcoolisme. La pitié se mêlait maintenant à la nostalgie et, rentré chez moi, j’hésitais à informer ma femme de cette rencontre.

Elle me connaissait trop pour ne pas déceler en moi le malaise diffus qu’avait fait naître cette vision. Elle insistait pour savoir, et je lui racontais nos années de lycée, nos frasques de jeunesse, puis l’accident et la dérive alcoolique. Je commençais à écrire, et j’avais décrit mes rapports avec lui comme ceux du narrateur de Sur La Route avec Dean Moriarty / Neal Cassady.

« Tu te prends pour Kerouac, ironisa-t-elle.

Je haussais les épaules en détournant le regard, ce qui ne l’empêcha pas de poursuivre.

– A t ‘entendre, ça ne devait pas être quelqu’un de particulièrement recommandable, finit-elle par dire alors que je lui résumais à gros traits l’histoire de ma relation avec Patrick.

– C’est que je ne l’ai pas bien racontée. Malgré tout ce que j’ai pu te dire, il avait quelque chose de magique, de magnétique. Comment dire ? Une sorte de vitalité, de sensualité, et en même temps de fragilité.

– Il t’a fait de l’effet, t’étais pas un peu amoureux des fois ? »

Elle me taquinait gentiment mais, au fond, elle avait raison. J’avais vécu ma relation avec Patrick comme un amour tumultueux avec ses moments d’euphorie et ses périodes de déprime. Je l’avais décrit comme un sinistre pochard, mais il avait enchanté ma jeunesse. Comme un frère tombé du ciel et reparti quand j’avais opéré ma mue vers l’âge adulte.

Oui, je devais être « un peu amoureux », comme elle disait. En tout cas, j’étais captif et, dans mon souvenir, je ne vois plus que le rouge de sa Spitfire et de son sang qui coulait d’abondance sur les pavés mouillés d’un trottoir. Sans parler du bleu du ciel, qu’il m’avait fait entrevoir, à cette époque bizarre où tous les garçons s’appelaient Patrick, même lui.

Je n’ai jamais cherché à le revoir, trop effrayé devant l’enfer où il semblait avoir sombré. Autant j’avais pu l’envier, autant il m’était devenu depuis longtemps infréquentable, comme une projection de l’une des vies que j’aurais pu mener, peut-être même avec lui.

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