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ONDINE – Film de Christian Petzold avec Paula Beer, Frank Rogowski, Maryam Zaree.

Elle s’appelle Ondine (Undine en V.O) Wibeau et elle est guide dans un musée historique consacré à l’urbanisme de Berlin. Le Berlin d’avant et d’après-guerre, le Berlin d’avant et d’après la RDA avec explications lumineuses sur toutes les conceptions architecturales très politiques des dirigeants est-allemands qui, sur les ruines du nazisme, n’en tiennent pas moins pour un nationalisme perceptible dans les bâtiments, dans les monuments. La fonction avant la forme pour une méga-cité qui n’était à l’origine qu’un vaste marais devenu cité lacustre puis ville-monde.

Un marais peuplé d’ondines ? ces créatures de la mythologie allemande attirant leurs amants par le fond lorsque ceux-ci ont la mauvaise idée de les quitter. Les ondines sont parentes avec les sirènes ou avec la vouivre d’un conte de Marcel Aymé. Jean Giraudoux, limousin amoureux de l’Allemagne, en avait fait une pièce de théâtre à succès et l’incorrigible Blondin ne pouvait se priver d’un mauvais jeu de mot sur son titre : « on dîne ? ».

L’Ondine en question, incarnée par la sensuelle Paula Beer, est justement délaissée par son amant dès la première scène et la tristesse qu’elle exprime dans ses premières minutes, à travers des expressions douloureuses, est très émouvante. L’inconscient finira noyé par ses soins après avoir osé lui être infidèle, mais ainsi veut la légende. Petzold sait filmer les visages et les corps, révéler leur beauté comme leur mystère.

Undine se révèle pleinement Ondine lorsqu’elle détruit accidentellement l’aquarium géant d’un restaurant où elle rencontre son nouvel amant, scaphandrier de métier chargé de vérifier la solidité des ponts traversant des rivières et des fleuves. L’eau se répand et un scaphandrier miniature rescapé du naufrage sera le symbole de leur amour fou marqué par l’élément liquide. Un scaphandrier et, plus tard, un vieux poisson antédiluvien, un silure, animal mascotte croisé dans les profondeurs. Les scènes tournées dans – sous – l’eau sont d’ailleurs les plus belles, nous éclaboussant littéralement de leur splendeur.

Le nouvel amant – Christoph – soupçonnera Ondine d’infidélité et sera victime – volontaire ? – d’un accident de travail qui le laissera invalide. Il se réveillera d’un long coma au moment même où Ondine, en Ophélie germanique, se noie après s’être fait justice au domicile de son premier amant. Christoph cherchera longtemps Ondine et leurs ultimes retrouvailles se feront, on s’en doute, sous le signe de l’eau, encore et toujours. On n’a pas l’impression de déflorer l’intrigue tant l’important se passe ailleurs, dans cette passion irradiante entre un humble mortel et une naïade à la beauté tragique et pourtant bien humaine.

Christian Petzold est un cinéaste de renom, l’un des grands de ce nouveau cinéma allemand – appelé encore l’école de Berlin – ce cinéma d’après la génération (Fassbinder, Herzog, Schroeder, Fleischman et autres Schroeter) qui a remis le cinéma d’outre-Rhin au premier plan après les années de silence post-nazi. Habitué d’un cinéma plus politique et social, c’est vers le fantastique qu’il nous tire ici, mais un fantastique qui reste néanmoins très réaliste.

Même s’il s’agit d’un drame, l’humour est toujours là, comme avec ce « Staying Alive » des Bee Gees qui sert de tempo à la réanimation des noyés, ou encore cette scène hilarante lorsque Christoph, brûlant de désir, demande à Ondine de lui réciter la présentation apprise par cœur du texte qu’elle a préparé pour les visiteurs du musée qui l’emploie. Où l’on prouve que l’amour passe par les voix, passe par les mots. On pourrait citer d’autres exemples, où la légèreté et une certaine fantaisie côtoient le tragique et l’affliction.

Ceux qui connaissent un peu Berlin apprécieront le style avec lequel Petzold filme la cité tentaculaire qu’on ne voit au début qu’à travers des maquettes de musée. L’aéroport, les rues, les gares, les trains de banlieue… Ceux qui n’y sont jamais allés pourront se laisser séduire par ce Berlin où coule la rivière Spree, et où les contes et légendes germaniques peuvent ressurgir et perturber la marche du monde et sa modernité.

C’est ici que le passé immémorial s’infiltre dans cet univers froid de béton comme pour lui restituer une âme. Et Ondine nage entre les deux mondes, entre deux eaux.

Comments:

Je n’ai pas encore vu « Ondine »…mais « Barbara » et « Transit »…de Christian Petzold…des films remarquables…un réalisateur à aller voir « les yeux fermés ».
Ses films sont pensés jusqu’à la dernière seconde…le choix des acteurs formidable!!!
Du grand art…des vraies compositions où rien n’est en trop, rien ne manque.
Je suis devenue une inconditionnelle de Christian Petzold que j’avais découvert un peu par hasard…à la télé allemande…

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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