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LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS (7)

Viviane

en hommage à Daniel Grardel, le Clovis Trouille du rock’n’roll.

April, come she will

On était enfin au printemps, et les journaux que je lisais fêtaient avec un peu d’avance les 20 ans de Mai 68 en même temps qu’ils brodaient sur les préparatifs du bicentenaire de la Révolution française. Mais c’est quand même la présidentielle et la prise d’otage de la grotte d’Ouvéa en Nouvelle-Calédonie qui se taillaient la part du lion dans leurs colonnes.

Viviane ne lisait pas les journaux. C’est à peine si nous parlions de cette élection où il s’agissait surtout d’écarter un Chirac autoritaire et démagogue. Mieux valait à tout prendre François le Florentin, nous en étions d’accord. Mais la politique n’occupait qu’une place marginale dans nos conversations, au bureau. Elle travaillait dans un service exclusivement féminin, dans la grande pièce à côté et j’étais chargé de la prise de rendez-vous d’installations téléphoniques, avec créneaux horaires, pour nos chers abonnés devenus clients.

Ses collègues disaient qu’elle me draguait, moi qui avait jusqu’ici auprès d’elles une réputation de droiture et de sérieux, en dehors des quelques rares écarts que l’alcool encourageait à l’occasion des pots pour fêter un anniversaire, un départ ou une promotion. On se parlait dans les couloirs, nous moquant des regards obliques des gens de passage. Elle n’avait pas eu grand succès avec ses histoires de bikers et de bolides customisés, et je ne l’intéressais pas avec mes anecdotes sur le football, la littérature et mes romans non publiés. Pourtant, son mari pratiquait dans un club de quartier à Roubaix et moi, j’avais les 34 ans fatidiques où on est censé raccrocher les crampons. Je n’avais d’ailleurs pas attendu de les avoir. Trop de Celtiques, depuis bien trop longtemps. On avait donc trouvé un terrain d’entente avec le rock qui culminait avec notre admiration commune des gangs de Detroit, les Stooges (elle adorait par-dessus tout leur « I Wanna Be Your Dog ») ou le MC5. Mais j’allais vite apprendre que ses passions avaient toutes les caractéristiques du caméléon et qu’elle pouvait s’emballer pour des tas d’autres choses, même si de façon superficielle, en fonction des interlocuteurs et des flirts du moment. Pour l’instant, j’étais tombé sous le charme de cette jeune femme peu farouche et volubile, de ses faux airs de Marianne Faithfull avec qui elle partageait le goût des hommes, des alcools forts et, elle me l’avait avoué avant de me confier que c’était bien fini maintenant, des drogues dures.

Je pensais souvent à elle en me passant le « Brown-Eyed Girl » de Van Morrison, dans mon cerveau juke-box.

May, she will stay

C’est au Café de l’Ours, sur la grand-place de Mouscron, que nous avions fêté la victoire de Mitterrand. Ou disons plutôt la défaite de Chirac. Personnellement, j’avais voté Juquin au premier tour et milité dans les cercles qui soutenaient sa campagne. L’ex préposé à la culture du PCF deviendra par la suite le biographe quasi-officiel d’Aragon ; pas de quoi regretter mon choix.

On se retrouvait maintenant tous les soirs à l’Ours où on sirotait des Ciney à la pression en se bécotant sous les regards complices ou embarrassés des barmen de service. Le grand Bernard, avec son tablier de forgeron et ses moustaches rousses à la gauloise, semblait nous avoir à la bonne quand son collègue Freddy, plus jeune et plus lisse, ou en tout cas moins sujet à la caricature, nous lançait parfois des œillades réprobatrices, devinant les amours clandestines et les tromperies à la petite semaine. Il n’avait pas tort.

Un soir, je fus frappé d’hallucination en voyant la face du Christ se dessiner dans une publicité en forme de vitrail pour la bière Corsendonk (de Namur). J’en tenais une bonne et j’y voyais les effets d’une culpabilité envahissante.

Elle était jeune mariée, formant un couple libéré avec un conjoint travaillant la semaine en région parisienne. Je vivais en concubinage notoire depuis dix ans de l’autre côté de la frontière. Et cela n’empêchait rien. Elle avait l’habitude, déjà mariée deux fois auparavant, des cocufiages et des infidélités. Moi je découvrais cet univers interlope fait de mensonges, de dissimulations et de cachotteries. Je justifiais mes retards sous des prétextes aussi divers que variés ayant tous la particularité de n’être que moyennement convaincants, mais l’essentiel était de sauver les apparences et de continuer à exécuter ce pas de côté vers une sorte de double vie qui voyait à heure fixe le compagnon fidèle et taciturne des soirées ternes remplacer l’amoureux très tôt gagné par l’euphorie de ces belles journées bleues. Je n’avais qu’à recréer Viviane, le soir, dans ma tête, bâtissant ainsi un mur infranchissable de fantasmes tour à tour romantiques ou libidineux.

June, she’ll play her tune.

C’est dans un hôtel du centre ville de Tourcoing que nous nous étions décidés à consommer l’adultère, après un repas copieux – pour moi car elle ne mangeait presque pas et buvait beaucoup – dans mon restaurant favori. Là où le patron, un ami connaissant ma compagne, désapprouvait visiblement mon inconduite qu’il devinait à travers des gestes tendres et des baisers furtifs. Je m’en voulais de n’avoir pas su choisir un endroit plus anonyme, mais il y avait cette stupide tentation d’exhiber cet amour naissant et d’arborer fièrement ma conquête. Je devais être d’un ridicule achevé, mais je n’étais déjà plus assez lucide pour en juger.

Il était déjà tard et je rentrais chez moi, à la frontière, en bus. Je bredouillais toujours les mêmes excuses et fonçais dans la salle de bain pour me doucher et vérifier qu’aucune trace de nos ébats ne subsistait. Un long cheveu blond sur ma veste ou un peu de rouge à lèvres sur un col de chemise aurait pu m’être fatal. Pas tant en ce qu’il m’aurait confondu qu’en ce qu’il m’obligerait sûrement à mettre un terme à l’aventure.

Nous nous en tenions à un après-midi par semaine, ce qui nous contraignait à nous absenter et à poser des demi-journées en même temps, favorisant les commentaires malveillants. Nos oreilles sifflaient, mais nous n’en avions cure, nous élevant par notre amour au-dessus des commérages de bureau et des jugements de moralité. « Un si brave garçon ». « Elle le jettera dès qu’elle en aura trouver un autre ». «Faut pourtant pas être grand clerc pour s’apercevoir que c’est une femme légère ». « Quel imbécile ! ». Autant d’expressions traduites du silence qu’on nous opposait maintenant dès qu’on nous voyait tous les deux.

Au bureau, la consigne était donnée que j’étais en réunion, au cas où ma compagne se serait risquée à un appel malvenu. J’étais très souvent en réunion, des réunions dans des chambres d’hôtel où la fumée de nos cigarettes nous faisait presque disparaître.

« We’re gonna have a real cool time together », une chanson du Velvet Underground que nous chantions avant chaque rencontre, était devenu notre cri de guerre.

July, she will fly. 

Je devais partir en vacances en Bretagne et elle m’en avait fait grief, allant jusqu’à m’accuser de la laisser tomber. Pour elle, notre relation exigeait que l’un et l’autre nous hissions au-delà de ces contingences malvenues. Elle n’aurait pas compris que j’interrompe notre histoire pour les quinze jours de vacances réglementaires laissées en solde de mes demi-journées à répétition.

Tout se déréglait. L’humeur de ma compagne était massacrante et elle se doutait de quelque chose. Je passais les premiers jours à me remettre de mes insomnies à répétition et à pleurer le matin dans mon bol de café. Un médecin fut même appelé, qui diagnostiqua un épisode dépressif qui devrait se résorber avec le repos complet sous le soleil du Finistère sud. Elle n’était pas dupe, mais préférait continuer à s’illusionner sur notre avenir ensemble plutôt que d’en venir aux grandes explications qui l’eussent laissée désemparée.

Mais les avis médicaux se révélèrent pertinents. Je suivais la coupe d’Europe des nations le soir après avoir passé la journée dans les îles alentour. J’avais sympathisé avec un receveur rural des postes de la Mayenne et on jouait au « jeu des 1000 francs », avec des questions de culture générale qu’on passait la journée à se poser. J’évitais le rock et le football, domaines sur lesquels ses savoirs étaient limités comme lui s’abstenait de m’interroger sur la botanique et la zoologie, ses principaux centres d’intérêt. Restait tout le reste : politique, histoire, géographie, sciences humaines… pour rivaliser d’érudition tout au long de ces jours tranquilles où je m’étonnais parfois de ne plus penser à Viviane. Ses questions commençaient toujours pas un « est-ce qu’il sait ? » qui m’amusait à chaque fois. « Oui, il sait », répondais-je invariablement, et nous éclations de rire.

Les premiers jours, j’avais tenu à écrire une longue lettre à mon meilleur ami à propos de Viviane ; une lettre-confession tellement confuse et ampoulée que je me décidais à ne pas l’envoyer. Pour la garder en souvenir, je la glissais négligemment dans la boîte à gants selon le principe de La lettre volée d’Edgar Poe, sauf que celle-ci fut découverte peu après notre retour.

August, die she must.

Je retrouvais Viviane au bureau pour m’apercevoir qu’elle mettait maintenant de la distance entre nous. Pour un peu, elle me battait froid. Elle répondait de mauvaise grâce à mes invitations et quelqu’un m’avait confié avec une satisfaction mauvaise « qu’elle t’a pas attendu », laissant entendre que, de titulaire, j’étais devenu remplaçant parmi les remplaçants, destiné à cirer le banc dans l’équipe type sélectionnées par coach Viviane.

Finies les bières au rouge à lèvre de chez l’Ours, finis les restaurants et les chambres d’hôtel. De toute façon, ma lettre grandiloquente avait été découverte et j’acceptais encore de souffrir pour un semblant d’amour sincère, mais pas pour des emballements de gourgandines.

Avec ma compagne, on avait eu un accident, retour d’un week-end à la mer, et la Volvo s’était retrouvée dans le fossé. Je m’en tirais avec quelques ecchymoses. Elle, rien. Des contusions et beaucoup de confusion. On avait passé la nuit à l’hôpital de Furnes, en observation. J’avais décidé d’arrêter les frais et pris ma décision d’en finir avec Viviane.

Je trouvais un prétexte pour la rupture et je me sentais soulagé sur le coup. Plus besoin de mentir, plus besoin de tricher. Mais le retour à la normale tardait à venir et, même si nous ne nous parlions plus, je ne la voyais pas moins tous les jours. Nous surjouions maintenant la haine, avec des mines renfrognées et des regards se voulant indifférents.

Je restais partagé entre le désir de la reconquérir et celui de l’oublier à travers une autre, si possible hors du boulot, en dehors de la paroisse. Après tout, l’exemple de Viviane m’incitait à tenter ma chance ailleurs, ne serait-ce que pour l’oublier complètement. Mais je n’étais pas ce genre de collectionneur et je préférais encore les petits bonheurs de mon quotidien rassurant à l’inconnu des grandes épopées sentimentales un peu effrayantes. Je n’étais fait ni pour les émotions fortes, ni pour le grand large.

September I’ll remember

À la rentrée, la direction avait décidé de renforcer les effectifs de mon service. On croulait sous la demande avec la rentrée universitaire et les déménagements. Il fallait bien des renforts pour maintenir les délais au fameux «J + 3 », norme sacro-sainte qu’il importait de tenir coûte que coûte.

Un matin, je vis Viviane prendre place derrière un ordinateur avec, à ses côtés, une de ses copines, Christine, elle aussi jeune mariée mais fidèle et pas du tout aguicheuse. Aurait plus manquer que ça.

Un choix qu’on m’avait imposé, n’ayant pas été informé des appels à candidature, pas plus que de l’identité des personnes recrutées.

Elle m’avait dit qu’elle avait postulé en souvenir des bons moments et qu’on allait pas passer nos vies à se tirer la gueule. Pourquoi pas, vu sous cet angle. J’aurais quand même souhaité être au courant de ses intentions. On reprenait langue, et je m’amusais maintenant à voir défiler dans le bureau la ronde de ses prétendants, dragueurs impénitents ou amoureux transis dont je pouvais me moquer avec elle. On jouait les Merteuil et les vicomtes de Valmont, sortes de libertins dépravés s’amusant des approches discrètes et des émois sincères de ses soupirants.

Le temps de libre que nous laissaient les téléphones qui sonnaient et les grilles de rendez-vous à remplir, on écrivait des chansons parodiques sur tel ou tel de ses prétendants, sur l’air de classiques de la pop music. J’avais retrouvé ma Viviane, ou plutôt une autre Viviane, plus celle qui se sentait obligée de jouer les amoureuses éperdues, mais telle qu’en elle-même enfin : drôle, pétulante, insolente et cruelle.

Elle n’a rompu qu’une fois notre pacte de non agression, me proposant un soir de la rejoindre chez elle en profitant que son mari était parti en stage. J’entrevoyais la même histoire se reproduire et la même culpabilité gluante étouffer mes quelques moments de joie. Jouer l’amant dans le placard des Vaudeville, non merci. Le jour de son anniversaire, je lui avais envoyé par la poste mon fameux Perfecto, celui sur lequel elle m’avait avoué au début avoir «flashé », comme elle disait.

« Un vieux blouson ne te laissera jamais tomber », avais-je écrit sur une carte de visite accompagnant le paquet, en paraphrasant le titre d’un album de Rod Stewart, Rod the mod que j’avais pu voir en concert sur la plage de La Panne, cet été-là, juste avant l’accident.

À la fin de l’année, elle adhérait au nouveau syndicat que je venais de rejoindre, après 14 ans de CFDT pour ma part. Nous étions les deux premiers adhérents de la région côté Télécoms. Ma conscience sociale avait repris ses droits après mes égarements coupables. J’étais enfin guéri.

Les intertitres sont tirés de la chanson de Simon & Garfunkel, « April Come She Will ».

30 décembre 2020

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