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PHIL SPECTOR / UN SPECTRE HANTAIT LES STUDIOS

Phil Spector vu par Guy Pellaert (bye bye, bye Phil, bye bye)

Assassin musicien et sorcier du son, Harvey Philips Spector était un pur génie inventeur de techniques et d’artifices de studio que tous les producteurs après lui ont pillé ou imité. Pourtant, sa carrière artistique a quasiment pris fin en 1966, à 27 ans, âge où, après le Waterloo de « River Deep / Mountain High », il s’éloigne de la musique pour s’enfoncer dans la folie et dans le crime.

Il y a ce dessin qui dit tout dans le Rock Dreams (Bye Bye Baby Bye Bye) du journaliste anglais Nick Cohn et du dessinateur Guy Peellaert. Il montre un jeune homme étendu sur un lit drapé de soie rose, cocktail coloré dans une main et cigare dans l’autre. Un peignoir négligemment jeté, des microsillons de marque « Philles » et un exemplaire froissé de Variety jonchent la couche de l’idole des jeunes, avec ce commentaire final de Cohn : «un colosse. Véritable héritier de Cecil B. de Mille : l’ultime homme de scène du rock’n’roll, rêveur adolescent et mythomane, génie et monstre » (1). Tout est dit, et on pourrait s’arrêter là.

Si ce n’est pour écrire une nouvelle fois la légende de l’immense Phil Spector, né (mais les prodiges naissent-ils quelque part ?) en 1939 dans le Bronx (New York), d’une famille juive de la classe moyenne. Ses grands-parents – les Spekter qui s’américaniseront et deviendront Spector – sont russes et ont dû fuir les pogroms pour fouler la terre promise via Ellis Island.

Un premier drame, dans une vie qui en regorgera : son père se suicide alors que Phil a 10 ans et la famille, ou ce qu’il en reste, quitte New York pour Los Angeles. « To know him was to love him » sera l’épitaphe choisi par sa mère pour honorer la mémoire de son mari défunt.

Avec le « was » devenu « is », Phil Spector en fera sa première chanson, ou plutôt la chanson de son groupe, The Teddy Bears, dont il est le chanteur et producteur. Un titre qui décroche la timbale et fait de lui, à 19 ans, l’étoile montante du College Rock, ce courant musical ayant supplanté le rock’n’roll qui voit des crooners crantés roucouler sur fond de tragédies adolescentes. Un deuxième titre du groupe « Oh Why », n’aura pas le même succès mais sera popularisé en France par un bellâtre teuton du nom de Camillo sous le titre revisité de « Sag Warum ».

La voie est tracée, mais Spector, d’une timidité maladive et déjà victime des premiers symptômes d’une paranoïa qui ne fera que croître et embellir, préfère jouer les hommes de l’ombre. Lucide, il est conscient de ne pas avoir le physique de théâtre de ses potentiels rivaux, les Fabian, Frankie Avalon, Del Shannon et autres Ricky Nelson. Non, le jeune homme est complexé avec, il est vrai, un visage plutôt ingrat genre face de rat qu’il cachera toujours derrière de vastes Ray-bans. Spector sera donc producteur et, en guise de groupies, il invitera des essaims de filles à pousser la chansonnette dans son fameux Gold Star Studios de Los Angeles, pour le label Philles qu’il vient de créer avec Lester Still (Phil pour lui et Les pour son ami). Il sera l’éminence grise des Girls group et, surtout, le sorcier du son.

Il rachète les parts de son associé et se lance au début des années 60 avec les Ronettes (dont il épousera la chanteuse), les Crystals, Darlene Love, Bob B. Sox And The Blue Jeans ou les Righteous Brothers. Avec ses partenaires Eli Greenwich et Len Barry (quand ce ne sont pas Cynthia Weil ou Barry Mann ou d’autres songwriters de Tin Pan Alley), il offre à tout ce beau monde des hits imparables : « Da Doo Ron Ron », « He’s A Rebel », « Be My Baby », « Baby I Love You » et autres « The He Kissed Me » ; autant de hits qui feront le bonheur de nos yéyés français, des Surfs à Richard Anthony en passant par Frank Alamo. Sans parler de son sublime Christmas Album, autre témoignage de la puissance de son « mur du son », érigé à coups d’intuitions géniales. C’est plus son travail de producteur qui retient l’attention, lui qui fera de l’habillage de chansons un art à part entière.

Il double et triple les prises de chaque instrument qu’il restitue avec un léger décalage, multiplie les effets électroacoustiques, donnant de l’ampleur au son, fait jouer ensemble des kyrielles de violons ou de tambourins… On appellera ça le Wall of Sound ou le Spector Sound, sa marque de fabrique, sa signature, qui fera des émules comme Jack Nitzsche, Shadow Morton ou Sonny Bono. Spector compte à ce stade des dizaines de n°1 au Cash Box et il est multimilliardaire en dollars à 25 ans. Une incarnation du rêve américain, sur fond d’été sans fin, d’océan émeraude et de blondes aux yeux lavande. Les Beach Boys, le Lovin’ Spoonful, les Byrds et tous les groupes de folk-rock s’inspirent de lui et, de l’autre côté de l’Atlantique, l’admirent les Beatles et les Stones qu’il croise à Hollywood pour Out Of Our Heads où il est crédité à la basse sur quelques morceaux. Un apogée qui voit Phil Spector devenu l’ultime référence en matière de son et de techniques d’enregistrement, mais la roche tarpéienne est proche du Capitol (records).

En 1966, c’est l’enregistrement de l’album River Deep / Mountain High avec Ike And Tina Turner qui voit son premier échec. Les séances sont laborieuses et il semble avoir perdu la main. Le génie n’opère plus, d’autant que tous les producteurs ont maintenant piqué ses trucs, se sont appropriés ses trouvailles et ses fulgurances. Le 45 tours est un échec et Spector connaît son Waterloo.

La vague hippie, le rock californien et le psychédélisme aux U.S.A, pas plus que le Blues Boom ou les prémices du Hard-rock en Grande-Bretagne ne lui réussiront, faisant bientôt de lui un dinosaure des temps du College Rock échoué sur la terre des 1000 danses. Spector fait profil bas, oubliant sa disgrâce dans l’usage immodéré de la cocaïne et des armes à feu.

Ce sont les Beatles en fin de course qui essaieront de le remettre en selle, Lennon et Harrison en particulier n’ayant longtemps juré que par lui. Il commence par supplanter George Martin à la production de Let It Be. Mc Cartney pestera longtemps contre sa production et finira par réenregistrer tout l’album seul. Il continue avec Lennon, Yoko Ono et le Plastic Ono Band pour le single « Instant Karma » puis les albums Plastic Ono Band 2 (1970), Imagine (1971) et Sometimes In New York City (1972). Une trilogie qu’on peut considérer comme son chant du cygne, même si la production n’a plus le lustre d’antan, cette touche Spector qui n’est plus qu’un lointain souvenir. Avec Harrison, ce seront All Things Must Pass (1970) et The Concert For Bangla Desh (1971), sans guère plus d’éclat.

1974 fut son année noire, enfin, disons pas plus maudite que le reste de sa vie. Il vient de divorcer de Ronnie – elle dira qu’il la battait et on veut bien la croire – et est victime d’un grave accident d’où il ressort littéralement en morceaux, à ramasser à la petite cuiller, avec des centaines de points de suture au visage et sur le crâne. De là le port constant de la perruque (il en aura des centaines, toutes plus tartignolles les unes que les autres). Un miraculé, sorte de Frankenstein pop dont Brian De Palma s’inspirera pour son Phantom Of The Paradise.

Il revient pour le Rock’n’Roll de Lennon, mais les choses se passent mal d’emblée. Spector, maniaco-dépressif (ou bipolaire) sort son flingue comme pour rire, il ne supporte pas l’entourage de Lennon et estime qu’on ne fait pas assez cas de lui. Il quitte le studio avec des bandes enregistrées que Lennon aura toutes les peines à récupérer, mais la collaboration s’arrêtera là et les frasques de Spector deviennent de notoriété publique. Il en est réduit à enregistrer avec Dion (ex Dion & the Belmonts), histoire de garder la main, mais ses rares tentatives pour réapparaître en majesté échouent lamentablement. Il a choisi la nuit.

Leonard Cohen le prend quand même pour son Death Of A Ladie’s Man (1977), mais là aussi, tout se dérègle et Cohen raconte que Spector le tenait parfois en joue en l’assurant qu’il l’aimait. Il interdit à Cohen l’accès de la salle de mixage et sera quand même crédité, même si le chanteur reniera l’album. En 1980, ce sont les Ramones qui ont le malheur de faire appel à ses services pour End Of The Century, désireux de ressusciter le mythe. Dee Dee Ramone, le bassiste, dira que Spector l’a obligé à jouer au piano « Baby I Love You » toute une nuit en le menaçant, là aussi, d’un revolver. Une manie. Il se demande encore qui joue de la basse sur certains morceaux du disque.

Il est ensuite question d’une collaboration avec Céline Dion qui capotera, car Spector s’enfonce dans la psychose. « On apprend pas la musique à Mozart », se serait-il écrié avant de quitter le studio. À ce stade, il a depuis longtemps déserté l’actualité culturelle pour celle des faits divers et les tabloïds californiens font un feuilleton de ses frasques. Jusqu’au meurtre, au bout d’une autre nuit d’excès, d’une actrice de série B, Lana Clarkson, qu’il niera toujours, plaidant pour un suicide. Après un premier procès où le jury n’est pas unanime à le condamner, ce qui ne l’empêche pas de connaître la prison pour port d’armes prohibé, il n’y coupe pas en 2009 ; reconnu coupable et condamné à 15 ans de prison.

Le cancer qui vient de l’emporter aura été le seul motif de sa remise de peine et le fantôme du studio de l’étoile d’or pourra s’acheminer vers l’enfer des géants où doivent lui avoir donné rendez-vous Richard Wagner et Elvis Presley, ses maîtres.

(1) : ROCK DREAMS – Bye Bye Baby Bye Bye – Guy Pellaert et Nick Cohn – Albin Michel – 1973.

25 janvier 2021

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