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UBIK K. DICK

Phil Dick, années 70

Le mot génie a toujours été galvaudé, mais s’il est quelqu’un qui ne l’a pas usurpé, c’est bien Philip Kendry Dick, auteur de science-fiction américain et véritable visionnaire. Romans et nouvelles se sont succédé des années 50 aux années 70, transcendant un genre jusque-là confiné aux robots et à l’exploration de l’espace. Dick y fait montre d’une imagination vertigineuse comme d’une maîtrise parfaite de la narration. Retour sur la vie et l’œuvre du maître de la speculative fiction à l’occasion de la sortie récente de l’intégrale de ses nouvelles.

45 romans et 121 nouvelles. Philip Kindred (ou Kendry) Dick aura été un marathonien de l’écriture. S’il est surtout connu du grand public par des adaptations cinématographiques qui ne lui rendent pas toujours justice (Minority Report, Total Recall, Blade Runner ou The Truman Show qui reprend quelques éléments de ses livres), Dick est la figure de proue des auteurs de la speculative fiction (celle des Silverberg, Brunner, Zelazny ou Ballard), cette SF qui délaisse les espaces intersidéraux pour s’intéresser aux sciences humaines et à l’avenir de l’humanité. C’est de la psychiatrie fiction ou de la sociologie fiction, selon.

Sur les pages 4 de couverture de la plupart de ses romans publiés en poche chez J’ai Lu (Flammarion), on le présente toujours comme l’élève d’Anthony Boucher, un obscur auteur de SF aujourd’hui oublié. L’élève avait dépassé le maître et Dick, dont l’imagination a toujours été proprement délirante, a écrit les plus belles pages de la science-fiction américaine.

Il est né à Chicago en 1928, et les troubles de sa personnalité, qui se manifesteront très tôt, sont souvent mis sur le compte de sa jumelle fantôme, Jane, morte sous-alimentée. Il reprochera toujours à ses parents, des fonctionnaires du ministère de l’agriculture, leur négligence coupable.

Des parents qui vont divorcer au début des années 30 et sa mère l’emmène en Californie, à Berkeley, où il restera toute sa vie. Adolescent, il se passionne pour l’opéra et la musique classique et dévore les œuvres complètes de Lovecraft et d’Edgar Poe. C’est la littérature fantastique qui l’attire, plus que les grandes plumes de la SF que sont déjà A.E Van Vogt ou Isaac Asimov.

Alors qu’il commence des études philosophiques à l’université de Berkeley, il est renvoyé pour sympathies communistes à une époque où triomphe le maccarthysme. Il devra gagner sa vie en devenant programmateur d’une radio de San Francisco en même temps qu’il se fait embaucher comme vendeur dans un magasin de disques. Des débuts modestes.

Mais il a déjà beaucoup écrit, présentant ses premières nouvelles, datant du début des années 40, à divers journaux dont la Berkeley Gazette qui le publie en premier. C’est l’époque où il souffre de vertiges et est diagnostiqué une première fois schizophrène, même si on reviendra par la suite sur la qualification de troubles mentaux qu’il connaît depuis l’enfance. Suivent un premier mariage en 1948 et un deuxième deux ans plus tard avec une égérie gauchiste fichée par le FBI. Un agent lui proposera de surveiller sa femme… Les mariages, les naissances et les divorces vont se succéder toute sa vie et les personnages mâles de ses romans sont souvent dominés par des femmes autoritaires qui les infantilisent et font d’eux des asociaux inhibés.

Poussé par son épouse, il écrit ses premiers romans au début des années 50 et ce n’est pas de la science-fiction : des romans de jeunesse aux titres bizarres comme Humpty Dumpty à Oakland, L’homme qui avait toutes ses dents exactement semblables ou encore La voix de l’asphalte ; autant de livres non publiés qui paraîtront longtemps après sa mort. Rien de renversant cela dit, mais déjà des personnages de perdants exclus du rêve américain et un regard critique sur l’Amérique des années 50, celle du Maccarthysme, du consumérisme, de la peur nucléaire et du confort moderne où chacun est censé pouvoir réussir à condition de le vouloir. C’est à partir de Loterie solaire (1955) que Dick choisit la science-fiction, un genre qu’il va transcender, qu’il va pousser jusqu’au vertige métaphysique et ce qu’on appellera la paranoïd fiction, dont il sera le modèle. Ce n’est plus les immensités infinies de l’espace qui intriguent, mais l’homme lui-même et les circonvolutions de son esprit, ses sens, de son âme.

C’est son premier roman publié et il s’inspire de la théorie des jeux avec de simples citoyens tirés au sort pour gouverner les pays du monde. Visionnaire. Dick écrit beaucoup, passant ses nuits à sa table de travail en ingurgitant force amphétamines qui le conduisent à la dépression. Des dépressions qu’il connaîtra toute sa vie et, dans une interview à Actuel (1974), il dira que le meilleur moyen d’en guérir est de nettoyer les chiottes. Soit.

Re divorce en 1958 et remariage, cette fois le bon, croit-on, avec Anne Rubinstein qui a déjà trois filles et va lui donner une autre. Le succès se refuse à lui et il se croit victime d’un complot visant à annihiler ses efforts. Après le schizophrène, c’est le paranoïaque qui commence à poindre. En fait, l’âge d’or de la science-fiction est passé et les romans de Dick sont trop subtils, trop profonds pour le grand public. Il faudra attendre l’émergence du mouvement hippie pour qu’il connaisse ses premiers succès de librairie et puisse vivre de sa plume. Nouveau divorce et nouvelle dépression en 1964. Il est persuadé que sa femme veut le tuer…

Sa femme qui l’a pourtant incité à écrire Le maître du haut château, une uchronie où Allemands et Japonais ont remporté la seconde guerre mondiale et ont fait des populations des nations alliées leurs esclaves. Le roman intrigue et la presse est bonne. Le public suit pour la première fois. On est en 1962 et Dick va sortir deux romans par an en moyenne, jusqu’à sa mort en 1982.

Avec lui, Descartes et Kant peuvent revoir leurs concepts et la réalité devient une valeur toute relative. Qu’est-ce qui distingue le vrai du faux, le réel du rêve, l’humain du robot, qu’est-ce qui est humain et qui ne l’est pas ? Dick, s’inspirant de la gnose et des pères de l’église, nous fait douter de tout et surtout de nous-mêmes. Il jongle avec ces notions comme une otarie avec un ballon, jusqu’au vertige, jusqu’au malaise.

Dans Le temps désarticulé, un homme se retrouve projeté dix ans en arrière à la suite d’un accident d’automobile et peut prédire l’avenir, mais ses prédictions modifient le futur. Dans Message de frolix 8, les cafés servent tranquillisants et anti-dépresseurs alors que l’alcool est prescrit médicalement. Dans Les clans de la lune alphane, les habitants sont des psychotiques rejetés de la terre et séparés en tribus suivant leur pathologie. Dans Simulacres, le jumeau fantôme revient par la télépathie, un thème omniprésent avec les répliquants, les « spéciaux » (comprendre débiles) ou les androïdes. Dans Ubik, considéré par beaucoup comme son chef-d’œuvre, des savants sont recrutés par Runciter, chef d’une entreprise de protection contre les télépathes afin de sécuriser les installations lunaires d’un richissime homme d’affaires contre toute intrusion psychique. La mission est un piège et Runciter est victime d’un attentat. « Je suis vivant et vous êtes morts », tel est le message de Runciter envoyé à des savants dont la santé se détériore au fil des communications de l’au-delà. Tel est aussi le titre d’une excellente biographie de Dick par Emmanuel Carrère (Le Seuil 1993) . Mais à quoi bon résumer des intrigues se distinguant par leur complexité et leur sophistication. L’univers de Dick est rempli de chausse-trappes, de pièges, de faux-semblants et de simulacres. On y laisse sa raison à force de se battre pour sa survie. Un cauchemar sidéral d’où on ne se réveille pas. Pascal et ses espaces inanimés sont perdus aux confins de l’absurde et du mysticisme ; pas très loin de Carl Jung ou de Samuel Beckett.

Remariage en 1964 avec une nouvelle naissance, encore une fille, mais Dick, de plus en plus asocial, n’accepte pas que son épouse se pique de l’entraîner dans la haute société californienne et dans sa vie mondaine. Auteur à succès, il fraie pourtant avec le mouvement hippie naissant et milite contre la guerre du Vietnam. Au début des années 70, sa femme le quitte en emmenant leur fille et il ouvre sa maison à tous les éclopés du rêve hippie. C’est quasiment une secte comme il en existe des tas en Californie. Mais Dick n’est pas Manson et ses intentions sont généreuses. C’est maintenant les hallucinogènes et les drogues dures qui ont droit de cité et son état mental se détériore. Il essaie de se faire interner, mais l’institution psychiatrique ne veut pas de lui, le trouvant plutôt en forme physiquement et sujet à l’auto-apitoiement.

Sa paranoïa se renforce quand il est victime d’un cambriolage dont il accuse tour à tour la CIA et le KGB. Il part s’installer à Vancouver après une conférence et y tente de se suicider par une absorption massive de tranquillisants. Il se fait désintoxiquer et retourne à Santa Ana (Californie) où des fans recommencent à frapper à sa porte. Il en épousera une, Tessa, et recommencera à écrire après des années d’oisiveté et de souffrance. C’est la période, milieu des années 70, où la France le découvre et où son nom est un sésame pour sa coterie d’admirateurs. Il est invité à Metz pour un congrès de science-fiction et il a cette réplique incroyable qui n’a pas cessé de diviser les exégètes : « si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres ». Des mondes cauchemardesques qu’il a sûrement visités à la faveur de ses prises de LSD.

La fin de sa vie est un calvaire. Il est victime d’hallucinations et se dit en proie à des envies de meurtre et à des pulsions sadiques. Sa folie naturelle s’est aggravée par les cocktails chimiques qu’il ingère au quotidien. Il se réfugie dans le mysticisme, et enseigne à ses derniers adeptes que ce monde n’est pas réel et qu’il leur faut découvrir une réalité supérieure. Il entame un cycle mystique avec SIVA (qui met en scène Richard Nixon) ou Exégèse, soit 8000 pages de notes écrites depuis son plus jeune âge sur ses visions et et des révélations le confortant dans ses délires mystiques.

Philip K. Dick meurt le 18 février 1982 d’un AVC alors qu’il commençait à percevoir les droits pour les adaptations cinématographiques de ses romans. Mais l’homme intranquille ne serait jamais devenu un riche auteur comblé percevant ses confortables royalties.

Après sa mort, il est devenu un mythe pour ses millions de lecteurs, une internationale souterraine. Un auteur culte, une sorte de dieu jouant aux dés avec la réalité et la perception que peuvent en avoir les humains à travers leurs pauvres sens et leur raison limitée. Une sorte de dieu dont, à l’instar de l’autre, le royaume n’était pas de ce monde.

Phil Dick, un pur génie, un fou furieux.

Presque tous ses romans des années 50-60 (les meilleurs) ont paru en poche chez J’ai Lu / Flammarion.

Philip K. DICK – Nouvelles complètes – Gallimard – Quarto

19 février 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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